D AU 15 IGNÉ
quii est nature! de la supposer « blanche, vive et belle », se révoltant, elle, ordonnée au moins et régulière, contre tant d'infamies stupides, et se dressant tout entière, accusatrice et contemptrice contre son roi fou.
Mais la bonne fortune toute particulière d'Agrippa d'Aubigné, ce qui a fait son succès de « morceaux choisis » et ce qui a gravé dans l'esprit de la postérité au moins la mémoire de son nom, c'est qu'il réussit admirablement au vers isolé, c'est que détachés du reste, une centaine au moins des vers de d'Aubigné sont des vers de grand poète. Il serait infiniment plus haut dans l'estime des hommes s'il n'avait laissé que le projet des Tragiques, comme Chénier le projet d'Hermès, avec un certain nombre de vers se détachant dans le brouillon, attendant le contexte futur, et permettant de le prévoir comme admirable. Dans l'état trop complet où ils sont, on lit les Tragiques comme à 1' affût, prenant patience dans l'attente du bel alexandrin et dans la certitude qu'il viendra, eteomme prenant les vers à la pipée. C'est un amusement, qui ne va pas sans profit, ni sans regret. Toujours est-il que de ces vers à détaeher, il en est de merveilleux, et en voici :
Faisons paix avec Dieu pour la faire avec nous.
Les corbeaux noircissant les pavillons du Louvre.
En tel état la cour,au jour d'éjouissance,
Se promène au travers des entrailles de France.
A l'heure que le ciel fume de sang et d'âmes.
La lame delà mer était comme du lait, Les mdsdes alcyons y nageaient à souhait.
Quand l'orgueil va devant , suivez le hien de l'œil, Vous verrez la ruine aux talons de l'orgueil.
L'air n'est plus que rayons, tant il est semé d'anges.
Ils sont vêtus de blanc et lavés de pardon.
Comme un nageur venant du profond de son plonge, Tous sortent de la mort comme l'on sort d'un songe.
Vous avez éjoui l'automne de l'Eglise.
Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise.
À quoi je veux ajouter encore, pour les derniers vers du couplet, et pour montrer, ce qui lui est arrivé rarernent,d?Àubigné sachant construire une strophe, un peu pénible au début, mais qui se démôle et se développe à la fin dans une grande aisance et un grand éclat, le fragment lyrique suivant perdu au milieu du recueil des sonnets (1).
L'amour voudrait à son plaisir .
Ces chevaliers dont les pensées* Du gré de leur astre pressées, N'ont désir qu'être sans désir,
N'ont autre choix que ne choisir»
Et sans entreprises dressées Sentent qu'amour leur à tressées Ces peines par trop de loisir.
Celui déguise sa parure
Qui est déguisé de nature ;
Qui d'un masque veut tromper l'œil,
Peut aussi masquer son courage.
Heureux qui, comme le visage, Peut montrer le cœur au soleil.
On voit que d'Àubigné avait des dons poétiques assez rares. Il avait quelquefois l'idée poétique. Cette idée,
(1) C'est un sonnet du reste, mais de mouvement et de coupe tout lyriques. Rien ne montre mieux, en passant, que le sonnet est une grande strophe composée de deux stances de quatre vers ôfc d'une troisième qui s'élargit en sixain.
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au gré de fortune, ou se délayait dans un développement lâche et fastidieux et y demeurait comme noyée, ou se ramassait en un vers vigoureux et éclatant où elle restait fixée à jamais. Il avait le mouvement, sinon la puissance oratoire, et poussait vigoureusement un couplet d'invective.
Mais il manquait d'haleine, et n'a pas écrit toute une bonne page en vers; il manquait décomposition, et personne ne s'est répété et ne s;est recommencé plus que lui ; il manquait de goût, et le pire dans la platitude touche chez lui et enveloppe des traits qui approchent du sublime, sans qu'on puisse bien savoir s'il a distingué les uns de l'autre. 11 était fait pour la pièce courte, rapide et incisive. Il a écrit tout un volume qu'il faudrait réduire à vingt pages. Il ne s'est pas trompé absolument en s' avisant qu'il était poète; mais il s'est formellement abusé sur la manière dont il Tétait.
Il reste un homme qu'il faut lire ; car s'il ne marque pas un progrès, il ne marque point un pas en arrière; il reste aussi, peut-être, un homme qui a eu une assez bonne influence sur les poètes qui l'ont suivi. Le vers classique, le vers des tragédies du xvn* siècle, plein, vigoureux, un peu tassé, presque massif, si bien fuit pour le théâtre, maîtrisant l'auditeur, emplissant son oreille d'un rythme très net et très précis, son esprit d'une idée forte arrêtée dans une formule brève, ce vers existe déjà dans les tragiques du xvie siècle. Il n'y abonde pas. Au moment où avec Desportes et Ses contemporains la versification s'alanguit et s'émousse, ce vers au rude relief, d'Aubigné le rétablit en honneur, en maintient la tradition, et peut-être permet h Malherbe, vrai maître des tragiques classiques, de ne pas arriver trop tard et trop seul. Il est possible qu'avec tous leurs défauts, les Tragiques, publiés en 1813,aient été pour Malherbe, quoi qu'il en ait pu croire, de bons auxiliaires.
D'Aubigné est un des plus grands caractères et un des auteurs les plus brillants de notre xvl6 siècle. Il n'est pas un de nos grands hommes. Admirable homme d'action en sous-ordre, il a été aussi en littérature un homme très saillant et très notable au second plan, un homme à essais hardis et à succès courts, sans sûreté et sans assez de substance pour les grands desseins, un homme de reconnaissances et d'escarmouches. — C'est que la grandeur des pensées lui faisait défaut. Il languit aux grands sujets comme la Création. Même aux sujets moins vastes il ne donne pas toute l'ampleur et toute la hauteur qu'ils comportent Dans les Tragiques, son indignation agrée fort, et son horreur du crime et sa soif ardente de justice ; mais ne pourrait-on pas s'étonner que de la peinture de ces horreurs il ne se soit pas élevé à quelque forte méditation de la misère humaine, de l'atrocité originelle de notre nature, des grands devoirs de lutte contre nous-mêmes et de conquête de nouspar nous que la conscience même de ces misères nous impose ; ou qu'il ne soit pas redressé en un appel ardent de toute son âme à celui qui peut nous améliorer et nous affranchir du mal ? Non. D'Aubigné voit les crimes, il les peint, il les maudit, il appelle contre eux la vengeance divine. Il ne va ni plus haut, ni plus loin. Ses hommes sont petits, son Dieu Test aussi. Des bourreaux, des victimes, un vengeur, voilà toute sa conception du monde. C'est qu'il est petit lui-même, ou du moins étroit. Il ne voit qu'avec les yeux d'un honnête homme de parti, non avec les yeux d'un penseur, d'un sage ou d'un grand chrétien.
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6e môme dans ses œuvres légères, il a de jolis portraits, d1amusants dialogues, de bonnes satires, des traits d'éloquence, très peu d'idées, et d'idées fortes point du tout. Ce qui fait le grand écrivain, encore qu'il ne l'ait été que par intervalle, il Ta ; ce qui fait le grand auteur, il ne Ta point. Le grand fonds lui manque, qui a pour office, qu'il soit en idées ou en sentiments, de nourrir et d'entretenir indéfiniment l'écrivain au cours de sa tâche. Agrippa d'Aubigné a peu réfléchi pendant sa vie. Il prit, quitta la plume et Tépée sans jamais méditer bien profondément. Son savoir, qui était grand, lui a servi d'arsenal et non d'entretien intime. Son expérience de la vie, qui fut prolongée, semble ne pas lui avoir beaucoup appris, et il me paraît bien être le même à soixante-dix-neuf ans qu'à dix-huit, ardent, généreux, entêté et peu vide. — Voilà peut-être pourquoi, avec de fort belles facultés littéraires, tant pour la poésie que pour l'éloquence, il ne s'est pas élevé plus haut qu'à être un grand journaliste en prose et en vers.