‹ Seizième siècleChapitre 33 sur 43 · A VIE ET SON CARACTÈRE · texte numérisé non relu

A VIE ET SON CARACTÈRE

C'était un gentilhomme gascon, de très bonne famille et de médiocre fortune. Sa maison, peut-être, comme le croit Montaigne lui-même, originaire d'Angleterre, plus probablement, d'après les recherches modernes, très anciennement bordelaise, mais ayant essaimé en Grande-Bretagne, était de fort bon renom en terre de Guienne depuis deux siècles, et y avait « coulé sans éclat et sans tumulte, de longue mémoire particulièrement curieuse de preudhommie ». C'étaient de riches négociants et gens avisés et sages. Son père avait été maire élu de Bordeaux et s'était appliqué à sa charge avec la plus grande diligence. Michel naquit au milieu du xvi8 siècle, en pleine ferveurde renaissance, et, comme un très grand nombre de gentilshommes de ce temps, mais avec plus d'ardeur que pas un, son père le fit instruire aux lettres anciennes d'un soin presque superstitieux. Il fut latiniste avant de savoir le français, ne désapprit qu'à moitié le latin au collège de Guienne, le rapprit avec amour, le sut toute sa vie, et, à vrai dire, ne

sut que cela, mais, avec cette langue, tout ce qu'ont su ceux qui la parlaient.

Il eut, à l'aventure, quelques fonctions publiques ; il fut maire élu de Bordeaux, comme son père, et, à ce qu'il dit modestement, en souvenir de lui ; il eut quelques missions diplomatiques. Ces honneurs semblent l'avoir peu touché. Avec sa vue très nette des choses de ce monde, il attribuait au pur hasard les succès qui s'égarent sur le mérite. Il écrivait au chancelier de THôspital, usant d'une ironie forte qui ne lui est pas habituelle : « En choses où l'ignorance et la malice, le fard, les faveurs, les brigues et la violence commandent, si quelque élection [nomination] se voit faite méritoirement et par ordre, nous le devons sans doute k la fortune, qui, par l'inconstance de son branle divers, s'est pour ce coup rencontrée au train de la raison. »

Il était de très bonne santé, sauf k la fin de sa vie, où la pierre, maladie héréditaire dans sa famille, le tourmenta grièvement, de petite taille, un peu rond et trapu, d'une jolie figure, front large et bien modelé, yeux très doux, nez bien fait, bouche et oreille très petites, dents blanches, barbe épaisse couleur « d'écorce de châtaigne », teint frais, physionomie expressive etqui parlait bien avant sa bouche.

Il vivait le plus souvent dans sa terre de Montaigne, très hospitalier, porte ouverte à tout venant, même, au milieu des troubles, à ses ennemis, qui, parfois, y entraient à très mauvaise intention, et s'en retournaient désarmés par la confiance de son accueil, s'établissant dans le personnage d'homme inotfensif et glissant àtravers les dangers et les guerres à force de résignation et d'abstention prudente. Il s'était marié, pour suivre la coutume, qui, en ses traits généraux, ne saurait se tromper. Il n'en éprouva ni grandes joies ni grands chagrins, et s'il s'en repentit, ce fut comme il se serait repenti du contraire, puisque, selon la parole du sage

MONTATGNE

antique, quelque parti qu'on prenne en ceci, on s'en repent toujours. Sa femme, qu'il a assez respectée pour n'en parler jamais, semble, si Ton s'en rapporte à une allusion obscure, l'avoir ennuyé un peu ; et de sa fille, à la mode du temps, comme c'était une fille, il ne s'occupa aucunement. Pour dire le vrai, assez inepte à l'administration d'un domaine, et n'y veillant que juste autant qu'il étaitindispensable, il semble bien qu'il ne se plut pas extrêmement au logis, à quoi nous devons ses voyages et ses Essais.

Il voyageait volontiers, en équipage modeste mais commode, souvent très loin de ses terres. Il connut l'Allemagne, la Suisse, l'Italie. Il vit Rome, qu'il vénérait, et souvent Paris, qu'il adorait. Il aimait les visages nouveaux, les mœurs inaccoutumées, les coutumes déconcertantes. Il aimait à faire parler les voyageurs, les passants, les inconnus. Il aimait à causer, et même à discuter, à sa manière, qui était rare ; car il ne s'obstinait jamais dans son opinion, et ne détestait pas aider de quelques bons arguments celle de son adversaire. Aller par le monde lui était un moyen de meubler son esprit, mais, beaucoup plus, de l'aiguiser.

Quand il restait dans son château, il avait une autre manière de s'en absenter. Il voyageait à travers ses livres. Il se retirait dans sa tour particulière, où il était grave, sinon dangereux, de vouloir le forcer, et faisait le tour de sa « librairie », qui était fort belle « pour une librairie de village ». Là étaient, à ce qu'il me paraît, tous les livres latins connus, quelques grecs en grec, et en français tous les grecs qui avaient été traduits. De modernes très peu, d'étrangers quelques italiens, dont l'Arioste était le plus feuilleté. C'est là, surtout, qu'il vivait, nonchalamment encore, et, en vrai savant qu'il était, avec le plus profond mépris de l'érudition ; lisant, quelquefois de suite (et Tacite fut lu ainsi), le plus souvent par passades, et deux pages d'un livre le condui-

sant ou à un autre, ou à une méditation, ou à écrire, ou à s'aller promener.

Le fond de cette nature, c'était la curiosité permanente et G\:as ardeur. II vivait pour savoir, mais sans se presser ni de savoir ni de vivre. Chaque jour amenait son régal de curiosité satisfaite. La satisfaction de la curiosité, c'est d'être excitée. Il y a des hommes qui marchent en ligne droite. Il y en a d'autres qui marchent en rond. Ceux-là méprisent ceux-ci, et la réciproque est vraie. Sans précisément mépriser ceux-là Montaigne est le roi et le maître d'école des autres. Comme tout homme qui sait beaucoup, il trouvait toujours qu'il ne savait rien ; seulement sa créance à cet égard s'appliquait non seulement à ce qu'il n'avait pas appris encore, mais à ce qu'il avait très bien appris, et qu'il estimait, pestant contre sa mauvaise mémoire, avoir oublié ; d'où vient qu'il recommençait sans cesse, repassant toujours par les chemins parcourus, et retrouvant toujours le plaisir de les découvrir.

Ainsi se fit sa vie, et se fit son livre, ce qui est littéralement la même chose. Ce fut un « livre de bonne foi » ; ce fut une vie de bonne foi pareillement, une vie qui cherchait toujours à se rendre compte d'ellemême, à s'expliquer sa vraie et raisonnable , manière d'être et à s'y conformer le mieux possible, une vie soumise à la curiosité aidée de la réflexion, s'y absorbant peut-être un peu trop à force de s'y ramener sans cesse, mais y puisant de grandes forces de sangfroid, de mesure* de prudence et de résignation; la vie d'un homme qui « continuellement se couvait de ses pensers et se couchait en lui. » — Il a, au moins, ainsi « soustrait ce coin (son château) à la tempête publique, comme il faisait un autre coin en son âme » ; et s'il est vrai que « toute la gloire qu'il ait prétendue en sa vie est de l'avoir vécue tranquille », il a dû se dire en mourant qu'il n'avait pas mal rempli son dessein.

MONTAIGNE

Page 1