DESSEIN DE MONTAIGNE : CONNAÎTRE L'HOMME
Quant au dessein d'écrire un livre,proprement il ne t'eut jamais. Mais il récrivit, sans y penser; et à la traverse, se demanda pourquoi il l'écrivait. Il ne s'est jamais bien rendu compte de ses raisons. Il en donne plusieurs. Il est bon que ses amis, quand il sera mort, le retrouvent en vive et pleine peinture. — Il peut être utile que les inconnus, à le lire, s'avisent de le vouloir connaître, et lui apportent, en sa vieillesse, quelques confidents intelligents de sa pensée et de sa conscience. — Il n'y a rien d'aussi salutaire pour se former que de se peindre, pour se dresser que de se confesser à soi-même, pour s'amender que de se connaître, et pour penser juste que de se rendre compte de ses pensées en les écrivant — Toutes ces raisons sont assez bonnes. La vraie, il ne l'a peut-être point dite. Elle est, ce me semble, qu'on ne peut guère lire beaucoup sans écrire un peu, tout amour- propre, dont encore faut-il tenir compte, mis à part. La lecture mène à la réflexion, et la réflexion, pour se fixer, se ramasser et se retenir, aux écritures. On se figure un bon gentilhomme oisif lisant indéfiniment des Amadis, et n'écrivant rien. On ne s'imagine point M. de Montaigne, qui exècre les Amadis, qui lit Platon, Plutarque et Sénèque, n'écrivant rien. On ne peut pas, quand on est un sot, penser un peu sans écrire beaucoup ; on ne peut pas, quand on est intelligent, penser beaucoup sans écrire un peu. Ce dernier cas fut celui de Montaigne. Il écrivit par goût de lecture, et par habitude de réfléchir sur ce qu'il lisait
Ajoutons, à son dam, si Ton veut, qu'il aimait un peu
à écrire pour le plaisir de la chose. Cela se voit, quoi qu'il en puisse dire. Il est artiste de plume ; il a des coquetteries d'écrivain. Il est, souvent, l'homme qui laisse aller sa plume la bride sur le cou ; souvent aussi, plus souvent peut-être, il est 1 homme qui écrit une page en songeant au plaisir qu'il aura à la relire. Ce goût lui vient des anciens, qu il adore, et qui ont été écrivains, presque toujours, comme on est peintre, par goût du beau, du bien fait, et du réussi, parce qu'il y a du beau dans les pensées mises dans un certain ordre, dans les phrases qui se déroulent bien, et dans les mots bien choisis qui donnent le ton juste. Montaigne aime ce noble jeu plus que personne. Ses citations, dont il est si content, dont il ne% s'excuse point, qu'il rappelle saus cesse comme étant la meilleure pièce de son œuvre, qu'il multiplie aux marges de ses derniers manuscrits à mesure qu il avance en âge, ne sont pas autre chose que des modèles qu'il se donnait à, lui-même au cours de son travail, des exemples à lui rappeler sans cesse comment il conviendrait d'écrire et jusqu où l'art d'écrire peut aller. Il s'excite et s'entraîne sur ces objets d'éternelle émulation. C'est le propre même de l'écrivain artiste. — Il était né tel, autant qu homme de réflexion et de pensée Penseur et écrivain de naissance, il ne se pouvait point qu il n'écrivît pas, quelque paresseux qu'il fût, au moins un peu. En une vingtaine d'à»nées, à ce qu'on peut conjecturer, il a écrit un millier de pages, ce qui est discret, de la part d'un homme très savant et qui avait beaucoup de loisirs. Il écrivit comme il faisait toutes choses, avec prudence et avec mesure. Ce fut sa méditation, ce fut son exercice spirituel, ce fut un peu sa vanité, ce fut surtout son jeu de paume.
Sur quoi écrivit-il ? Exclusivement sur la nature de l'homme. Le fond de son caractère était la curiosité, mais non point 1^ curiosité scientifique ou métaphysique ; c'était la curiosité morale et la curiosité histo-
MONTAIGNE
rique, la même sous deux noms différents. Non pas qu'il n'eût, comme tous les curieux, la curiosité universelle, et on le verra assez ; mais précisément parce qu'il était curieux continuellement, il eut le genre de curiosité qui peut continuellement s'exercer. On peut étudier l'homme partout et à tous les instants du jour, avec les hommes, avec les livres, et avec soi-même. Très vite Montaigne glissa vers le genre de curiosité qui trouve partout sa matière, et une matière qu'il dut se réjoui? de sentir inépuisable. Il étudia l'homme en tous lieux. Gomme il le dit très précisément lui-môme, « ce qu'il cherche, c'est la connaissance de l'homme en général. » Il la chercha dans les livres, dans les hommes qu'il rencontrait, et en lui ; plus dans les livres d'abord, plus dans les hommes ensuite, presque exclusivement en lui-même vers la fia. Cette suite se voit très bien à lire les Fssaîs.
Peu à peu il crut ou feignit de croire qu'il n'y peignait que lui-même. Il y a là, un peudMilusion et un peu de coquette modestie. Sentant que c'était en lui qu'il faisaitles découvertes les plus précises et les plus sûres, 11 s'est habitué à l'idée qu'il n'étudiait l'homme qu'en Montaigne ; très soucieux aussi de donner son livre pour une « fatrasserie » de rêveries sans conséquences, ila insisté presque indiscrètement sur cette affirmation qu'il n'y avait que des confidences personnelles, destinées « àpeude temps et à peu d'hommes «.dans tous ces papiers. — Il ne faut pas l'en croire absolument. C'est bien là un portrait de l'auteur en mille pages, mais très souvent interrompu, et qui sert surtout d'un prétexte à une enquête sur l'humanité tout entière. — Il y a là un portrait de Montaigne, une étude de l'homme antique, une étude de l'homme du xvi« siècle, une en quête sur l'homme sauvage, des observations sur l'Italien, l'Allemand et l'Espagnol, et beaucoup d'o pinions sur l'homme tel qu'il devrait être. Montaigne
est un docteur en humanité qui se donne pour un écolier qui fait son portrait sur le mur. Ce fut son affectation, où il y eut de la modestie vraie, un peu de gasconnade à rebours, qui est encore de la gasconnade, et quelque pointe de vanité de gentilhomme qui ne veut point sentir le pédant ; mais il ne faut pas le prendre au mot, ne fût-ce que parce qu'il ne serait pas extrêmement satisfait qu'on l'y prît.
L'homme, tel que Montaigne l'a compris, est un animal qui se distingue des autres par une singulière et presque incroyable élasticité. Ce n'est pas la sensibilité qui le fait différent des autres : ils sont sensibles ; — ce n'est pas la raison : ils raisonnent très sûrement et d'une manière très compliquée dans la mesure de leurs besoins'; — ce n'est pas la sociabilité, et il y a, n'en déplaise à Aristote, d'autres Ç&a jxoXtxivcà que les hommes ; — ce n'est pas la parole : les animaux se font entendre les uns des autres. — L'homme est un animal supérieur, ou du moins très particulier, parce que l'homme est un animal illimité. Les autres sont comme parqués dans leur nature, c'est-à-dire dans les limites de leurs besoins de nutrition et de reproduction. Ils sont un domaine très net, d'où ni ils ne sortent, ni ils ne semblent avoir envie de sortir. L'homme n'a pas de bornes prescrites. Jusqu'où il peut aller, jusqu'où il peut descendre, peut-être quelqu'un le sait, mais certainement personne ici-bas. 11 est déterminé. Il obéit à la nature, — et aussi à la coutume, qui, mille fois contre mille, est directement opposée à la nature. Il obéit à la coutume, — et aussi à la conscience personnelle, qui souvent est opposée et à la nature et à la coutume. Proprement il n'a pas de loi, d où vient qu'il cherche sa loi éternellement, et qu'il sent que c'est un devoir pour lui que de la chercher.
Il flotte ainsi, et c'est précisément sa nature que cette instabilité. De là viennent les inégalités extraordinaires qui sont en lui. Chaque homme est inégal à lui-même,
MONTAIGNE
tantôt grand tantôt petit, tantôt énergique tantôt faible, tantôt humble tantôt orgueilleux, Protée insaisissable et qui s'étonne lui-même. — D'un homme à un autre les inégalités sont aussi grandes, et plus grandes encore. Il y a dans cette humanité des saints, des héros, des animaux médiocres et des brutes inférieures. Un homme placé, comme Montaigne affecte de l'être, dans la région moyenne de l'humanité, est confondu de la grandeur de certaines âmes et de la nullité de certaines autres, et, sans compter les différences du grand au petit, de la prodigieuse multiplicité des manières d'être grand, d'être petit et d'être médiocre.
Très évidemment cette variété est la caractéristique même de l'homme. Il y a un être ici-bas qui est « ondoyant et divers », qui est multiforme. — C'est pour cela qu'il a une histoire, l'histoire étant le récit de ses variations, de ses métamorphoses et de ses secousses. — C'est pour cela qu'il a des législations, les lois qu'il se donne étant un essai qu'il fait pour échapper à l'absence des lois naturelles, et prouvant de reste cette absence. — C'est pour cela qu'il a des religions, les religions étant un effort que fait l'homme pour échapper à son anarchie, et pour rétablir à son usage un commandement uniforme et éternel, que, ne le trouvant pas en lui, il suppose au-dessus.
Tout dérive, pour nous, de cette inconsistance singulière de notre nature, nos grandeurs comme nos misères, et surtout notre incertitude. L'homme est un animal qui, n'étant borné par rien, n'est défini par rien, et n'est sûr de rien Mais aussi, s'il est inconsistant, précisément pour cela, il est malléable Son corps l'est d'une façon surprenante, propre à tous les climats de la planète, se pliant aux conditions les plus diverses, s'habituant à des privations et. à des rigueurs incroyables, infiniment plus résistant que ceux de la plupart des animaux. Son âme l'est bien davantage.
SFTZIÈME SIÈCLB
Capable d'insignes faiblesses, elle Test d'énergies étonnantes et qui confondent la pensée. Elle est docile aux exemples, aux lois, aux raisonnements, aux traditions ; elle est docile, quelquefois jusqu'à un héroïsme divin, à une force interne, très singulière,' très indéfinissable, indéniable cependant, qu'on appelle la volonté, chose, à titre de puissance individuelle, absolument inconnue ailleurs que chez l'homme.
Cet animal extraordinaire est digne d'étude à cause de sa singularité; susceptible d'une étude éternelle à cause du nombre infini de ses variations inattendues; indispensable à étudier parce que c'est de nous et de nos destinées qu'il s'agit, et qu'au moins faut-il avoir de la connaissance de nous les premiers traits les plus gros pour nous conduire conformément à notre nature ; inévitable enfin, de quelque chose que nous fassions l'étude, parce que, quoi que nous considérions, c'est toujours lui que nous rencontrons sous nos regards, les choses n'étant vues qu'à travers notre pensée, et tout objet, pénétré de pensée humaine et n'existant pour nous quequandilaété pensé, étanten définitive l'homme même. La science des sciences c'est donc la science de l'homme ; et il n'y a proprement qu une science, la morale avec l'histoire, se confondant, s'embrassant et s'éclairant l une et 1 autre, etcelîe-ei n'ayant de valeur et de dignité qu'autant qu'elle est une contribution à celle-là.
Cette science, Montaigne Ta bien connue, ou tout au moinsbien explorée. Guidé par son idée générale de l'extrême variabilité du type humain, et toujours porté à la mettre en lumière plus que tout autre chose, il a peutêtre été à l'affût des cas particuliers et singuliers, il a peut-être récolté un peu trop d'anecdotes étranges et douteuses, tant sur l'antiquité que sur les temps modernes, un peu trop aimé l'extrême, en ces choses, jusqu'à aimer un peu l'excentrique. Sa philosophie, ici, contrarie
WONTAÏGKTS
sa critique historique, ou la contrarierait s'il en avait une. II est si convaincu qu'il n'y a pas d'étrangeté qui ne soit humaine qu'il accepte les bizarreries comme certaines, à force de les croire possibles, et comme prouvées, à force de les estimer naturelles. Elles sont prouvées pour lui parce qu'elles prouvent la singularité de l'homme, qui est sa croyance maîtresse. Il les cherche avec complaisance aux extrêmes les plus reculés de la nature humaine, sans jamais sourciller devant aucune, parce que si extrêmes en effet qu'elles soient, il place plus loin encore les limites de notre nature, les plaçant presque à l'infini. C'est même, pour son dessein, sur ces outrances qu'il insiste, puisque son dessein est de montrer combien notre nature est capable de s'outrer elle-même et d'échapper à soi.
Et cela ferait un portrait de l'homme décidément faux, ou, du moins, vide en quelque sorte, et où ne seraient tracés que les derniers contours incertains et fuyants de l'objet, si, entre ces extrêmes, il n'avait pas avisé et peint la région moyenne et Ventre-deux, — Il Ta fait parfaitement L'entre deux occupe une place très considérable dans son œuvre. L'entre-deux c'est luimême, et voilà, certes, qui excuse plus que tout, « le sot projet qu'il a de se peindre » (i). Gomme projet ce serait peut-être sot, comme pièce dans l'ensemble de son projet c'est essentiel. M. de Montaigne voulant « peindre l'homme en général » cherche sur l'hommes dans les historiens, les particularités curieuses, et ainsi il a sous les yeux les régions éloignées et peu connues de la nature humaine ; entre temps il se ramène à lui-même comme à un homme de moyen état et de moyenne nature, pour ne point s'égarer, et pour avoir sous les yeux le milieu probable entre les frontières extrêmes de l'humanité.
C'est là un complément d enquête' indispensable, et (1) Pascal,
aussi un contrôle nécessaire. En effet, ce que nous voyons de l'humanité dans les historiens, c'est la vérité, sans doute, assez souvent, mais c'est l'extraordinaire dans la vérité. C'est l'extraordinaire qui frappe l'attention et qui se retient. L'histoire n'est, et surtout n'était, que le récit des grandes crises et des grands bouleversements humains, et le portrait des hommes anormaux, soit dans le bien, soit dans le mal ; toute l'histoire tranquille, toute L'histoire normale a glissé dans l'ombre et n'a point laissé de trace ; toute l'humanité moyenne est forcément absente des livres des historiens. — Le moraliste serait donc dans le faux, pour être toujours dans l'extraordinaire, s'il n'étudiait l'homme que dans les récits que l'on a faits de lui. Il lui faut,, et pour compléter et pour contrôler, revenir à lui et à son entourage, et s'étudier autant qu'il fait les autres. D'instinct, Montaigne a agi ainsi, non, peut-être, pour s'être rendu compte des raisons que je donne ici, mais comme repoussé des singularités humaines à luimême, qui se trouvait être le plus équilibré des hommes, rejeté des extrêmes à ce juste milieu qui était lui; — et aussi, à d'autres moments, je ne dirai pas dégoûté de lui, ce qui ne lui est guère arrivé, mais cependant un peu fatigué de l'homme moyen et de ses vertus suffisantes et de ses vices médiocres, et rengagé à la recherche des cas curieux, et à la chasse de l'extraordinaire dans les contrées inexplorées.
Et il a fait ainsi un portrait de l'homme qui n'est pas complet, aucun ne Tétant, qui n'est pas systématique, quoique dominé par une idée générale, mais qui est extrêmement vaste, extrêmement varié, très instructif, à chaque instant révélateur, où les touches excessives, encore que vraies, sont corrigées parles traits atténués, vrais encore, et qui, en somme, par sa diversité même, par son parti pris d'extrême diversité, semble bien être le plus rapproché qui se puisse du modèle.
MONTAIGNE
Iïl