‹ Seizième siècleChapitre 35 sur 43 · LE SCEPTICISME DE MONTAIGNE · texte numérisé non relu

LE SCEPTICISME DE MONTAIGNE

De celte science de l'homme qu'a-t-il tiré ? Quelles règles de conduite à dicter, ou simplement quels conseilsà donner aux hommes? On a dit souvent: « aucun. » On a dit souvent : « Montaigne se contente d'explorer, de constater, de consigner et de sourire ; quant à croire à quelque chose jusqu'à le conseiller comme étant vrai, ce ne fut point son affaire; Montaigne est un pur sceptique qui s'amuse et qui amuse. » — Je ne songe point à donner Montaigne comme un dogmatique intempérant ; mais je ne crois pas qu'on puisse tenir Montaigne pour un pur sceptique.

Ce scepticisme de Montaigne est une invention de Pascal, renouvelée par les philosophes français de 1840. On est toujours le sceptique de quelqu'un, et rien n'était plus facile que d'être sceptique pour Pascal, et aussi pour Victor Cousin. Pour être sceptique aux yeux de Pascal, il suffisait d'être un chrétien tiède, il suffisait de n'être pas exclusivement chrétien. Il suffisait de ne pas tout mettre dans la question de la grâce, il suffisait de ne pas être janséniste; et évidemment Montaigne l'est fort peu. Chose curieuse, Pascal semble avoir voulu se servir des arguments de Montaigne en en détestant l'auteur. Montaigne se plaisant dans « l'Apologie de Sebond » à ruiner un à un tous les moyens que l'homme croit avoir de connaître quelque chose, Pascal semble avoir voulu user de toute cette argumentation, patiemment reproduite et éloquemmeni renouvelée, pour forcer l'homme à avoir recours à des moyens supérieurs de connaissance, c'est-

à-dire à la révélation. Or c'est précisément à cette conclusion que Montaigne lui-même arrive et s'arrête ; seulement, aux yeux de Pascal il ne paraît pas avoir assez de hâte d'y arriver, niassez de fermeté à s'y tenir 11 suffit pour que, non seulement il soit suspect de scepticisme, mais convaincu d'un pyrrhonisme absolu. C'est pousser un peu loin la méfiance, et l'ennui de voir un homme convaincu comme vous, par les mêmes raisons, de la même manière, mais ayant le tort de l'être moins violemment. C'est ainsi pourtantque Pascal a pris l'affaire, et couvert de son autorité, le pyrrhonisme de Montaigne est devenu chose acquise et consacrée pour très longtemps.

Pour l'école philosophique de 1840, il en a été autrement. Cette école considérait comme un dogme ce qu'elle appelait la « raison impersonnelle », la « raison universelle », c'est-à-dire une raison qui est la même pour l'humanité tout entière, un nombre, très petit, mais fixe, didées générale^, qui sont dans l'esprit absolument de tous les hommes, auxquelles aucun homme n'échappe, credo nécessaire de l'humanité, universel par conséquent, impersonnel par conséquent aussi, puisque ce n'est d'aucun esprit particulier qu'il est sorti, mais à tout esprit humain qui n'est pas uni à un cerveau malade qu'il s impose. Pour l'école de 1840, tout penseur qui ne croit pas à la raison universelle est un sceptique. — Or, s'il est une opinion que Montaigne ait combattue, sans en savoir le nom, c'est certainement la théorie de la raison universelle, et rien ne lui paraît plus individuel, et même rien ne lui paraît plus rare que la raison, etles hommes enleurdiversitéinfînie desentiments, decroyancesetd'idées générales, lui paraissentaussiloin que possible d'être unanimes sur quelque idée que ce soit ; et c'est même son opinion maîtresse et dirigeante qu ils ont pour caractéristique propre de ne l'être pas. — Aux yeux des philosophes de 1840 Montaigne est donc

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le scepticisme môme. — Mais ceux qui ont usé de ses arguments pour arriver à la croyance, ou pour la défendre 1 — Ceux-là aussi seront suspects, et I on sait que, par un retour plaisant des choses, c'est cela précisément qui est arrivé à Pascal.

C'est ainsi que, par deux autorités très diflerentes Tune de l'autre et par deux dogmatismes opposés,Montaigne a été successivement livré au mépris du monde comme sceptique absolu.

Il s'en faut, cerne semble, de quelque chose qu'il le soit. On n'est point proprement sceptique quand on consacre deux chapitres extrêmement détaillés, et du reste pleins de bon sens, à l'éducation des enfants ; on n'estpoint sceptique quand on admire la vertu humaine avec une sorte d'exaltation, et quand on réfute d'avance La Rochefoucauld et tous ceux qui chercheront à expli quer la vertu par autre chose que par elle-même; on n'est point sceptique quand on est donneur de conseils, et ce n'est pas de conseils que Montaigne fut avare. Montaigne, encore que spirituel, fut très sérieux, et ce n'est point sa faute si l'on se refuse communément à prendre au sérieux les hommes d esprit. Il prit, sinon diligemment, du moins cordialement, son rôle de moraliste et de directeur d'esprits — Ce qui le fait paraître sceptique aux yeux de lobservateur superficiel, c'est qu'à la vérité il a horreur du dogmatisme impérieux et de l'intrépidité d'affirmation. Il connaît assez l'homme pour savoir que, non content de tant d'intérêts et de tant de passions qui le poussent à être cruel pour son semblable, il se fait de son opinion une passion, une passion violente, furieuse, et homicide pour ceux qui ne la partagent pas. Aussi voudrait-il que toute créance ne fût qu'une opinion,, et toute opinion une simple tendance de l'esprit. C est proprement un probabiliste. Il y a pour lui un grand danger à être trop convaincu qu'on a raison, et un grand avantage à ne prendre ce

qu'on croit le plus fermement que comme une hypothèse raisonnable. Cette restriction ôte à une créance ce quelle peut contenir de venin ; elle rémousse à la vérité, mais de tout ce qui peut devenir une arme il n'est pas mauvais d'écacher la pointe, et il ne faut pas aiguiser ce qui tend à devenir un aiguillon.

De là sa prudence infinie pour tout ce qui est question métaphysique ou simplement de philosophie générale. C'est là qu'il est sceptique Certainement il ne croit point que l'esprit humain puisse s'élever jusqu'à cette région, sauf s'il y a révélation, ce qui est précisément dire que l'esprit humain est radicalement incapable de s'y hausser. Mais ce scepticisme n'est pas autre chose que l'agnosticisme, comme nous disons de nos jours, et loin d'être le pyrrhonisme, en est le contraire, puisqu'il consiste à tracer une frontière entre ce qu'il paraît interdit à notre esprit de comprendre, et ce qu'il est raisonnable (le le convier à étudier, à connaître et à définir.

Voilà pourquoi il est si à son aise dans la fameuse Apologie de Sebond. Elle reste énigmatique pour certains. Est-ce une profession de scepticisme radical, avec deux mots aimables à l'adresse du christianisme pour lui montrer qu'il peut trouver son compte à cette démonstration de l'impuissance humaine, et même en partir? — Est-ce, franchement et bonnement, une introduction au christianisme, après laquelle, tout dogmatisme humain étant détruit, il n'y a qu'une religion révélée qui puisse commencer? C'est, en vérité, l'un et l'autre. Les vérités métaphysiques sont inaccessibles, voilà à quoi tient Montaigne. Donc... ici deux conclusions possibles et deux partis à prendre : ou se résigner à ne point connaître la vérité métaphysique, ou l'accepter toute faite d une autorité supérieure qu'on croit qui a parlé; mais dans les deux cas ne pas la chercher. Et ne pas la chercher, voilà tout ce que

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Montaigne tenait à recommander. Le reste, je ne dis pas ne lui importe point, mais n'est pas l'affaire où il s'applique et la mission qu'il se donne.

Il est, en matière métaphysique, un limitateur. Tout compte fait, son prétendu scepticisme n'est qu'un rappel à l'humilité. A cela il tient beaucoup. Ce qui Pindigne, c'est cette infatuation monstrueuse qui permet à un homme, et qui lui commande, de tuer qui ne pense pas comme lui. « C'est mettre ses conjectures à bien haut prix que d'en faire cuire un homme tout vif. » Pour corriger cela, s'il est possible, il est bon de rap peler sans cesse à l'homme sa nullité. Le danger n'est pas qu'il en soit trop convaincu « Qui nous tiendrait si nous avions un grain de connaissance ? » Dieu jadis, selon les Écritures, fit parmi les hommes la confusion des langues. « Cette diversité d'idiômes, de quoi il troubla cet ouvrage, qu'est-ce autre chose que cette infinie et perpétuelle altercation et discordance d'opinions qui embrouille le vain bâtiment de l'humaine science, et l'embrouille utilement... Ce saint m'a fait grand plaisir : Ipsa veritatis occultatio aut humilitàtis

EXERCITATIO, CLUt ELATIQNIS ATTR1TIO est (1). »

Exercer l'humilité, attérer l'orgueil, c'est l'office du philosophe, surtout à certaines époques. Il faut que l'homme croie à son ignorance. De toutes les croyances c'est celle qu'il embrasse avec le moins de zèle, et c'est la plus utile et la plus salutaire. Embrasser savamment l'ignorance, revenir à l'ignorance à force de savoir, c'est-à-dire à force d'avoir essayé de connaître, c'est la sagesse même. Il y a trois degrés : « l'ignorance abécédaire», celle de ceux qui ne savent rien ; — la science, c'est-à-dire l'état d'esprit de ceux qui croient savoir quelque chose; — et enfin l'ignorance « qui vient après la science i, l'ignorance « que la science fait et

Vi) Saint Augustin, Civit* Dei> XI, 22.

engendre », l'ignorance voulue et réfléchie de ceux qui savent. — Le premier est bon, le second est détestable, le troisième est excellent. L'ignorance acquise donne à l'ignorance naturelle une conscience. Elle fait qu'elle se comprend, s'approuve, s'aime et s'attache à ellemême.

C'est à cela qu'il faut tendre. L'entre-deux ici est dangereux. « Les paysans simples sont honnêtes gens et honnêtes gens les natures fortes et claires enrichies d'une large instruction de sciences utiles. Les métis, qui ont dédaigné le premier siège de l'ignorance des lettres et n'ont pu joindre l'autre (le cul entre deux selles, desquels je suis et tant d'autres) troublent le monde. Pourtant, [c'est pourquoi] de ma part, je me recule tant que je puis dans le premier et naturel siège, d'où je me suis pour néant essayé de partir. » — On connaît l'histoire d'Esope venant, dans une sorte d'examen, après deux esclaves qui se targuaient de tout savoir, et disant que lui ne savait rien, puisque les deux autres avaient tout pris pour eux. C'est l'image de la gent philosophique: « la fierté de ceux qui attribuaient à l'esprit humain la capacité de toutes choses causa en d'autres, par dépit et par émulation, cette opinion qu'il n'est capable de rien ; et les uns tiennent en l'ignorance cette même extrémité qu'en la science tiennent les autres. » Montaigne est de ceux-ci, ou il aime à y tendre. — Comme l'ont dit les philosophes anciens, Iris est fille de Thaumantis ; l'admiration, l'étonnement, est le fondement de toute science, — et la recherche en est le progrès, — et l'ignorance en est le bout. Mais « il y a quelque ignorance forte et généreuse qui ne doit rien en honneur et en courage à la science : ignorance pour laquelle concevoir il n'y a pas moins de science qu'à concevoir la science. » C'est où l'homme généreux et courageux doit mettre son effort. Habituons-nous à ne pas savoir, osons ignorer. Ne nous y

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résignons point, soyons- en fiers, comme d'un devoir humain que nous savons, malgré nos résistances secrètes, prendre sur nous d'accomplir. « Recevons quelque forme d'arrêt qui dit : « La cour n'y entend rien. »

Tel est le scepticisme de Montaigne. Agnosticisme, positivisme, probabilisme, le mot que Ton voudra, et peu importe ; ce n'est pas du scepticisme. C'est un bon sens courageux qui limite sans rigueur, mais fermement, le champ de nos connaissances, qui nous rappelle diligemment au sentiment de notre impuissance ; qui, remarquez-le bien, n'a aucun mépris paresseux ni aucune hostilité mystique contre le savoir, puisque, au contraire, l'ignorance où il tend est une ignorance supérieure qui a passé et dû passer par tout le savoir pour s'atteindre, et épuiser toute la science pour se confesser. L'homme ne risque rien à être ignorant ainsi. Il pourra et il devra être aussi curieux de toutes choses pour arriver à cette ignorance délicate qui lui est assignée comme but.

Mais dès lors pourquoi ce but, ou ce « bout » ? Pourquoi tant insister sur ce résultat dernier de nos efforts intellectuels? Pour que, dans son chemin vers le savoir et à travers le savoir, l'homme soit toujours accompagné de cette idée salutaire qu'il n'acquiert qu'un savoir relatif et restreint, infiniment borné et comme nul par rapport à l'infinité des choses. Cette idée est décourageante, si, grossièrement, elle consiste à croire qu'on sera exactement le même à la fin qu'en commençant 'judicieuse etutile, sans être décourageante, quand elle consiste à croire que l'ignorance finale est très différente de l'ignorance primitive, étant non plus déprimée et inquiète, mais satisfaite et ferme ; quand elle consiste à croire, en un mot, qu'en apprenant, on apprend à ignorer bien.

Cette idée est salutaire et même indispensable,

parce que, en dernière analyse, elle remet l'homme dans sa nature, dont l'orgueil et l'enivrement de la science peuvent l'écarter Elle replace l'homme dans 6a condition. Sa condition est de chercher toujours, et de ne trouver jamais pleinement et définitivement. Montaigne lui permet l'un, et l'avertit de s'attendre à l'autre. Le seul parti qu'il craigne, c'est qu'on ne s'imagine avoir trouvé pleinement et être arrivé au définitif, auquel cas, et parce qu on croira avoir trouvé, et parce qu'on ne cherchera plus, on sera sorti de la nature humaine de toute manière. — L'arbre delà science produit quelques fruits qui sont à la portée des mains humaines, et il est dans notre destinée de chercher toujours à atteindre les plus hauts ; mais ses racines et sa ramure plongent dans l'infini, et 1 homme, qu'il creuse ou qu'il se hausse, est toujours attaché à la terret et forcé ou d'y remonter ou d'y redescendre.

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