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LE DOGMATISME DE MONTAIGNE

Et dans cette région moyenne, aux frontières flottantes sans doute, mais qu'il faut savoir qui sont bornées, quelles sont les idées générales de Montaigne et la direction qu'il aime à donner. Cette région moyenne, c'est celle de la morale et de l'histoire. L'homme peut se connaître, à peu près, par l'observation actuelle et par l'observation accumulée, et voir, à peu près, d'après cette double expérience, comment il lui, convient de vivre. Montaigne est ici sur son domaine propre, et sans quitter jamais son ton de demi-nonchalance aima-

(1) « Je concevrais un chapitre intitulé le Dogmatisme de Montaigne. » Sainte-Beuve, Port-Royal, II.

MONTAIGNE

bîe, il sait fort nettement ce qu'il vent et nous laisse clairement voir ce qu'il est.

Ce qu'il est, c'est un homme de Renaissance, c'est un homme qui apporte à son siècle la sagesse antique. Un philosophe ancien, éclectique, avec une teinture assez légère du christianisme et plutôt un respect sympathique qu'un vrai culte pour celui-ci, voilàle fond de Montaigne. Qu'on se figure un lettré latin du second siècle après Jésus-Christ ; très platonicien, peu aristotélique, épicurien de tempérament, stoïcien d'imagination, estimant fort les sceptiques pour leur sage réserve, sans donner dans leurs outrances paradoxales et leurs subtilités; complaisant au christianisme et y trouvant, avec plaisir, un stoïcisme épuré et adouci par Thumilité ; ce philosophe, que Plutarque aurait pu être, né un peu plus tard (et c'est pour cela que Plutarque est le grand ami de Montaigne), ce philosophe en qui se ramasse toute la sagesse grecque et latine, il est né un peu en retard, il est né de la Renaissance de l'antiquité; et c'est Montaigne.

L'antiquité a vu le vrai en morale et s'en est approché autant qu'il est possible en philosophie, c'est le fond de sa conviction. Il revient à elle comme à une nourrice de bon sens, de rectitude et de vertu. Ses mauvais aspects ne le frappent point. On ne le voit point parler ni de l'esclavage, ni des sacrifices humains, ni de la guerre plus féroce que chez les modernes, et pour ce qui est de la condition des femmes, ce n'est pas le trahir en l'interprétant que de croire qu'il est à peu près d'accord avec l'antiquité sur ce point. Chrétien très suffisant, très sincère, et beaucoup plus croyant que beaucoup de chrétiens de nos jours, qui se jugent fervents, ne le sont, il n'est évidemment pas très sûr que le christianisme ait été une grande révolution morale dans l'humanité. Où il est ferme, où il ne tergiverse point, où il insiste, où il se répète, c'est où les dif-

MfilZIËMB SIECLE.

férentes écoles de philosophie antique sesontaccordées. Il croit en Dieu absolument, sans supposer qu'on en puisse douter, comme tous les philosophes anciens. Mais voyez déjà : sur la Providence il est moins affirmatif . Au moins il se moque durement de ceux qui la font trop intervenir, et se flattent de voir très distinctement et de montrer avec sûreté sa main partout : « Il advient de là que rien n'est cru si fermement que ce qu'on sait le moins, ni gens si assurés que ceux qui vous content des fables, comme alchimistes, pronostiqueurs, auxquels je joindrais volontiers, si j'osais, un tas de gens interprètes et contrôleurs ordinaires des desseins de Dieu, faisant état de trouver les causes de chaque accident, et de voir dans les secrets de la volonté divine les motifs incompréhensibles de ses œuvres. » La mesure des idées religieuses d'un homme, c'est laligne où pour lui la superstition commence. Elle commence pour Montaigne sinon à la Providence, du moins à trop y croire et à la trop sentir présente à travers nos infimes affaires. Aussi a-t-il recommandé de croire ; mais non jamais de prier. C'est que la sagesse antique croit en Dieu, mais ne croit pas tout entière au Dieu providentiel.

De même les miracles le trouvent à peu près incrédule et fort ironique. Sans doute, avec sa prudence ordinaire, qui est de la loyauté, il reconnaît qu'il se passe beaucoup de choses qui,pour étonner notre entendement, n'en sont pas moins vraies : a C'est une sotte présomption d'aller dédaignant et condamnant pour faux ce qui ne nous semble pas vraisemblable., c'est se donner l'avantage d'avoir dans la tête les limites de la volonté de Dieu et de la puissance de notre nature ; et il n'y a point de plus notable folie au monde que de les ramener à la mesure de notre capacité et suffisance » ; mais il aime à raconter les miracles qui sont de simples mascarades et grossières thaumaturgies, et

à ajouter : « Si toutefois la fortune y eût voulu prêter un peu de faveur, qui sait jusqu'où se fût accru ce batelage ? »

Mais ce qui l'irrite le plus, si tant est qu'il puisse être irrité, c'est la prétention qu'a toujours eu l'homme de connaître la nature de Dieu, au lieu de se contenter d'en affirmer l'existence. Ce que nous appelons en termes barbares, mais à peu près clairs, l'anthropomorphisme et Tanthropocentrisme, cette tendance à nous représenter Dieu comme un homme, et cette manie de considérer l'homme comme le centre où tout converge, et le favori pour qui tout conspire, y compris Dieu ; ces deux imaginations, qui ne sont pas autre chose que deux passions, je ne sais si elles ont eu jamais de censeur plus rude que Montaigne, et de plus éloquent accusateur. Que faisons-nous quand nous prétendons figurer la nature de Dieu? Nous faisons notre poi Irait avec quelque agrandissement de complaisance et quelque retouche de courtoisie. Nous disons, par exemple : «Nous avons vie, raison, liberté; nous estimons la bonté, la charité et la justice : ces qualités sont donc en lui. » Plaisant travail, etsingulière manière d'édifier Dieu de nos matériaux : « Somme, le bâtiment et le débâtiment, les conditions de la divinité se forgent par l'homme, selon la relation à soi. Quel patron, et quel modèle ! Etirons, élevons et grossissons les qualité humaines tant qu'il nous plaira; enfle- toi, pauvre homme, et encore, et encore, et encore...

Non ei te ruperis, inquit. 9

— Et qu'est-ce à dire, et que signifie ce penchant auquel il est si peu qui résistent ? Rien, sinon qu'au fond de notre désir d'adorer nous ne savons adorer que nousmêmes. Anthropomorphisme et anthropocentrisme, c'est même chose. L'un c'est faire entrer Thomme en

Dieu pour l'y adorer sans pudeur et avec sécurité ; l'autre c'est, eu ramenant tout à l'homme, nous voir et nous sentir adorés par tout l'univers. L'homme tombe dans ce dernier travers aussi volontiers que dans Vautre : « Pour nous sont les destinées, pour nous le monde ; il luit, il tourne pour nous... c'est le but et le point où vise l'université des choses ... » Voilà qui va bien ; mais « pourquoi ne dira pas un oison ainsi : « Toutes les pièces de l'univers me regardent ; la terre me sert à marcher, le soleil à m'éclairer, les étoiles à m'inspirer leurs influences ; j'ai telles commodités des vents, telle des eaux... Est-ce pas l'homme qui me traite, qui me loge, qui me sert ?.. » Autant en dirait une grue ; et plus magnifiquement encore pour la liberté de son vol et la possession de cette belle et haute région. »

Telle est la théodicée de Montaigne, dédaigneuse de tout ce qui peut amoindrir et rabaisser l'idée de Dieu, convaincue que les hommes ne comprennent jamais Dieu comme assez grand ni les hommes comme assez petits, n'aimant point qu'on peigne Dieu, puisqu'on ne peut que le barbouiller de couleurs terrestres et humaines, ni même qu'on le définisse, toute définition le faisant fini ; et voulant qu'on adore au-dessus de nous, infiniment au-dessus, quelque chose de grand, d'incompréhensible et d'in<*onnaissable.

Quelque moderne qu'il puisse sembler ainsi, il est encore ici très antique, et disciple fidèle, encore que libre et peut-être supérieur, de ses chers maîtres. Personne en effet n'a été plus anthropomorphique que l'antiquité païenne ; mais le plus grand effort et le plus beau de l'antiquité philosophique a été de dissiper ce nuage d'ïxion, et d'arracher les hommes à leur conception anthropomorphique de l'Univers. C'est où la plupart ont tendu, avec d'autant plus de mérite que le monde tout petit et le ciel très bas, tels qu'ils

étaient alors aux yeux des hommes, sont très favorables aux illusions de l'anthropomorphisme, et les entretiennent. Stoïciens et épicuriens, autant les unsque les autres, ont essayé à l'envi de faire plus grande la distance entre la divinité et nous, plus grande aussi la différence entre nous et la divinité. Le christianisme a, sans doute, été, après eux, dans le même sens qu'eux ; mais cependant son goût de tout expliquer, ses études et ses solutions sur la nature de Dieu déplaisent, on vient de le voir, à Montaigne, en ce qu'il est difficile d'expliquer la nature de Dieu sans le faire assez semblable à l'homme, ce qui peut rouvrir la porte aux anciennes erreurs; et ici plus que jamais c'est bien la Renaissance la plus éclairée, l'antiquité en ce qu'elle a déplus haut qui parle par la bouche de Montaigne.

Ses colères contre la Réforme se rattachent au même ordre d'idées Sans doute il y a dans l'hostilité de Montaigne pour la religion nouvelle beaucoup plus de son tempérament que de sa pensée. C'est surtout l'homme qui aime à rester tranquille qui en veut à ceux qui ont lancé par le monde les hardies nouveautés dont il a été bouleversé et déchiré. Vingt passages indiquent qu'il rend les réformés responsables de toutes les guerres qu'il déteste tant et de tout le sang répandu, comme étant ceux qui ont commencé. Mais il y a plus dans cette antipathie, et elle est intellectuelle aussi, tout en étant de passion.

Nous sommes, de nos jours, tellement habitués aux derniers résultats de la Réforme, qui sont la libre pensée, la libre philosophie et la religion individuelle, que nous avons peine à comprendre qu'un penseur libre du xvie siècle ne soit pas au moins favorable aux réformés. Mais la Réforme n'a nullement été, en ses commencements, ce qu'elle contenait sans le savoir, et ce dont elle devait être l'occasion sans le vouloir et le ferment sans y prétendre. Elle était une Réforme, c'est-à dire,

un christianisme plus rigoureux, plus concentré, plus exclusif, et du reste aussi intolérant, par conséquent un adversaire de l'antiquité philosophique et de l'humanisme plus décidé que le catholicisme lui-même. Elle ramassait vigoureusement le christianisme en soi ; et c'est aux infiltrations du Platonisme et de l'hellénisme en général dans le christianisme qu'elle fermait le plus vigoureusement les issues. Montaigne se sentait donc plus hérétique aux yeux d'un réformé qu'aux yeux d^un catholique ; il trouvait dans un réformé plus que dans un catholique un adversaire et un contempteur de la philosophie antique, de l'humanisme, de l'hellénisme, c'est-à dire de tout ce qu il était. Rien donc n'est plus naturel que son hostilité au protestantisme. Encore que chrétien, Montaigne ne peut aimer qu'un christianisme qui accepte en partie l'antiquité ou qui s'en accommode. Si on le poussait fort, il faut le dire, mis au choix entre la sagesse chrétienne et la sagesse antique, c'est probablement la sagesse antique qu'il préférerait. Il ne peut donc aimer un christianisme qui revient au christianisme primitif et qui a pour l'antiquité païenne à très peu près les sentiments que le christianisme primitif pouvait avoir. Rien mieux que l'exemple de Montaigne ne fait voir l'antagonisme sourd, siintéressant à suivre à travers tout le xvi2 siècle, de la Renaissance et de la Réforme, et ne contribue à montrer pourquoi les pays d'humanisme n'ont été qu'entamés par le protestantisme et ne l'ont pas assimilé.

Remarquez, quoique ceci soit secondaire, qu'en vrai latin, Montaigne admet et comprend peu une religion qui se passe de l'appareil extérieur et qui le méprise : « Que ceux qui nous ont voulu bâtir, ces années passées, un exercice de religion si contemplatif et immatériel ne s'étonnent point s'il s'en trouve qui pensent qu'elle fût échappé et fondue en leurs doigts si elle ne tenait

parmi nous comme marque, titre et instrument de division et de part, plus que par soi-même. »

Et remarquez surtout que Montaigne déiste, demichrétien, humaniste tout à fait, moraliste, et individualiste de caractère, n'est pas proprement un esprit religieux. Il aime la religion de ses pères, et surtout de son père, comme saine coutume et bon souvenir, et parce qu'il y trouve d'excellentes choses ; mais si elle n'existait point, il ne l'inventerait pas. Un homme qui par la pensée habitel'antiquité, où les religions eurent relativement peu d'influence, s'habitue à ne pas tenir les religions pour un impérieux besoin de l'âme, et est assez porté à ne voir que le mal qu'elles font ou qui se fait en leur nom. Pour Montaigne, l'homme n'est pas précisément un animal religieux. Il serait assez enclin à croire que les religions ne sont pour l'homme qu'une des formes que prend chez lui le besoin de haïr ou un prétexte à la satisfaction de ce besoin : « Je vois cela évidemment que nous ne prêtons volontiers à la dévotion que les offices qui flattent nos passions ; notre zèle fait merveilles quand il va secondant notre pente vers la haine, lacruauté} l'ambition, l'avarice, la rébellion... Notre religion est faite pour extirper les vices ; elle les couvre, les aourrit, les incite... Confessons la vérité : qui trierait de l'armée, même légitime, ceux qui y marchent par le seul zèle d'une affection religieuse... il n'en saurait bâtir une compagnie de gendarmes complète. »

Remarque importante, malheureusement trop juste eu égard à la majorité des cas, excessive du reste; mais que seul peut faire un homme chez qui l'esprit religieux est faible, qui voit peu la nécessité des associations dans une foi, des communions dans une idée, à qui un commerce libre avec de grands esprits sages* pourrait suffire comme viatique moral, et qui, sans avoir jamais exprimé cette pensée, a dû au moins se demander si la

philosophie pure et la morale personnelle entretenues par de bonnes lectures ne seraient pas tout ce qu'il faut. Cette idée de derrière la tête, c'est seul un disciple de la philosophie antique qui a pu l'avoir.

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