CARACTÈRE, TOURNURE D'ESPRIT, IDÉES LITTÉRAIRES
Car c'était un homme charmant, sans grand sens moral, sans grande élévation d'esprit, mais distingué, spirituel, très lettré, assez laborieux, et infiniment consciencieux dans son art. C'est une première épreuve de La Fontaine, manquée, si Ton veut, par comparaison avec l'épreuve définitive, mais déjà intéressante et singulièrement originale. Comme La Fontaine, il n'est que poète, parfaitement dénué de sens pratique et d'esprit de conduite, incertain et vagabond, ne se fixant guère que dans la compagnie et au service d'une femme supérieure qu'il aime, qui le séduit, qui le retient et qui lui impose ; comme La Fontaine, il est grand liseur de toutes sortes de choses, très divers et « volant à tous les vents » de la lecture capricieuse, et faisant son miel de toutes fleurs; comme La Fontaine, avec delà tendresse, de la délicatesse et de l'esprit, il n'a d'élévation en sentiments et en pensées, à la rencontre, que ce qu'en donnent le goût du beau, l'éducation littéraire et le tour d'esprit poétique, ce qui est quelque chose, et ce qui n'est pas assez ; comme La Fontaine, il est surtout homme de stylo, fin et savant et passionné ouvrier de lettres, artiste en tours de phrases, en choix de mots et en rythmes, orfèvre en langue française. Il n'y a entre eux qu'une différence de degré, qui du reste est immense.
Son éducation est toute littéraire. Il est poète de naissance, de complexion, de caractère, d'instruction, de pratique et de commerce. Il est fils d'un poète assez distingué pour l'inviter à l'imitation, assez secondaire pour ne point le décourager ni offusquer sa jeune
gloire. Il passe dix ans à Cahors, où Ton ne parle pas français, il le dit, et n'apprend « sa langue paternelle » qu'aux approches de l'adolescence, ce qui n'est pas mauvais, quand on est bien doué, pour parler cette langue, presque naturelle et presque apprise, avec soin, attention, scrupule et respect. Elle vous a été révélée ainsi, ni trop tard ni trop tôt, au moment où, en la faisant sienne facilement, on savait déjà l'apprécier pourtant et la goûter comme chose de choix. — Il a eu des maîtres en poésie, point mauvais, bizarres quelquefois, mais ingénieux et tourmentés du désir du mieux, non pas les rhétoriquears proprement dits, mais son père « l'avocat des dames», Legouvépère d un Legouvé fils, Guillaume Crétin, Le Maire de Belges. Le Maire fut son Malherbe, Crétin son Voiture. Ces poètes savants lui donnèrent le goût des anciens, des Italiens et des vieux poètes français, et voilà trois ressemblances, précises encore, avec La Fontaine. Il lut Ovide, le plus pratiqué peut-être au moyen âge et au xvie siècle des poètes latins, Martial qu'il connaît intimement, le Roman de la Rose, qu'il cite souvent, honorant tour à tour le docteur Jean de Meung et « notre Ennius Guillaume de Lorris ». On ne s'attendait guère à Ennius en cette affaire ; mais il faut songer que pour Marot Le Maire de Belges a « l'âme homérique », ce qui n'est pas moins surprenant. Il lut Villon avec dévotion, y reconnaissant tout de suite, par delà les rhétoriqueurs de la fin du xve siècle, le vrai poêle déjà moderne, soucieux de la forme, sans puérile recherche des jeux difficiles et tours de force métriques.
Ce fut là son éducation littéraire, qu'il continua toujours , car, trait essentiel, qui marque l'homme de métier, le bon ouvrier littéraire, il fit toujours des exercices. Il fut curieux de bons textes et soucieux do s'entretenir la main. 11 fut éditeur, il fut traducteur. Il procura une édition du Roman de la Rose, une édition
CLÉMENT MA ROT
de Villon. Il traduisit beaucoup de Martial en vers ; en vers encore deux gros livres des Métamorphoses cPOvide, duVirgile, duLucien, du Musée (?) (Iléro et Léandre),da Pétrarque, du Beroaldo, de l'Erasme. Ce n'est point un poète amateur. Tout en étant poète de cour, il est homme de bibliothèque, de travail littéraire minutieux, attentif et môme ingrat. Il corrige des erreurs de copie ou d'impression, rétablit des textes, et est fier de ses restitutions. De celle-ci, par exemple : « Me suis avisé de vous mettre ici un couplet du mal imprimé Villon qui vous sera exemple et témoin d'un grand nombre d'autres autant brouillés et gâtés que lui :
Or est vrai qu'après plaincts et pieurs, Et angoisseux gémisserneus, Après tristesses et douleurs, Labeurs et griefs cheminemens, Travaille mes lubres sentimens Aiguysés ronds, comme une pelota, Montrent plus que les cormiienls Et sens murai de Aristote.
« Qui est celui qui voudrait nier le sens n'en être grandement corrompu? Ainsi pour vrail'ai-je trouvé aux vieilles impressions et pis encore aux nouvelles. Or voyez maintenant comment il a été rhabillé, et en jujez gratieusement :
Or est vrai qu'après plaincts et pleurs, Et angoisseux gémissernens, Après tristesses et douleurs, Labeurs et griefs cheuiinemens, Travail mes lubres sentimens Aiguisa (ronds comme pelote) Me montrant plus que les Commenté Sur le seris moral d' Aristote.
« Voilà comment il me semble que l'auteur l'entendait, et vous suffise ce petit amendement pour vous rendre
avertis de ce que puis bien avoir amendé en mille autres passages, dont aucuns ont été aisés et les autres très difficiles. Toutefois partie avec les vieux imprimés, partie avec l'aide des bons vieillards qui en savent par cœur y et partie par deviner avec jugement naturel, a été réduit notre Villon en meilleure et plus entière forme qu'on ne Ta vu de nos âges. »
Il est ainsi, vrai homme de lettres, avec tout le souci du métier bien fait, et de tout ce qui peut servir à bien faire le métier. Il s'inquiète, et envers encore, en quoi il a tort, de l'accord du participe selon que le substantif le précède ou vient après lui ; il donne une sentence sur le mot viser, nouveau alors. Il a des idées littéraires, les unes qui nous paraissent étranges, quoiqu'elles fussent du temps, et parce qu'elles en sont, les autres très justes, toutes intéressantes. 11 donne, par exemple, quatre ou cinq explications mythiques et allégoriques du Roman de la Rose, pour prouver, ce dont je ne crois pas qu'il soit très convaincu, que ce poème ne contient rien qui ne soit de tous points édifiant. « Je ne veux pas, ajoute-t-il spirituellement, ce que je dis affirmer; mais il me semble qu'il peut ainsi avoir fait. » Et du reste à qui ne voudrait s'appliquer qu'au sens littéraire encore l'ouvrage pourrait profiter singulièrement, « pour les doctrines et diverses sciences dedans contenues. » Ainsi « les philosophes naturels et moraux y peuvent apprendre ; les théologiens, les astrologues, les géométriens, les alchimistes, faiseurs de rriirouers, peintres et autres gens. » — On ne peut mieux dire, et ces lignes pourraient servir d'épigraphe au poème de Jean de Meung.
11 apprécie très bien Villon. Il ne cache pas sa répugnance de fin versificateur pour « la façon derimer » du vieux poète, « ses mêlées (syntaxes compliquées) etlongues parenthèses, ses coupes tant féminines que masculines », qui ne sont pas à imiler. Mais que les jeunes
CLÉMENT MAROT
poètes s cueillent ses sentences comme belles fleurs », qu'ils « contemplent l'esprit qu'il avait », que « de lui ils apprennent à proprement décrire » et qu'ils contrefassent sa veine, « mêmement celle dont il use dans ses ballades, qui est vraiment belle et héroïque. »
Voilà un excellent jugement. Les restrictions dont il est accompagné ne sont pas moins justes Marot sait bien pourquoi Villon a vieilli, déjà au moment où Marot écrit. 11 a été beaucoup trop un poète de circonstances et comme un poète local. Un poète local reste toujours une manière de poète de province. Il a décrit et chanté des curiosités parisiennes de son temps. Rien de plus intéressant pour l'érudition. Mais la gloire générale d'un poète est en raison inverse de l'intérêt qu'il offre à Térudit. Cinquante ans après sa mort, des parties consuls ables de Villon sont inintelligibles pour le public. « Quant à l'industrie des lais qu'il lit en ses Testaments, pour suffisamment la connaître et entendre, il faudrait avoir été de son temps à Paris et avoir connu les lieux, les hommes et les choses dont il parle, la mémoire desquels tant plus se passera tant moins se connaîtra icelle industrie de ses lais dits Il y a une leçon et une règle de littérature à tirer de cet exemple : « Pour cette cause, qui voudra faire une œuvre de longue durée, ne prenne son sujet sur telles choses basses et particulières »
Marot parle là en véritable chef d'école et en précurseur très intelligent de la Pléiade. Il sent la nécessité, sinon des « grands genres », qu'il est loisible de contester, du moins des « grands sujets ». Il devine cette vérité que, comme Ta dit Àristote, et dans un sens plus étendu que celui où il Ta dit, la poésie est plus philosophique, c'est à-dire plus générale que l'histoire, qu'elle doit dépasser les limites étroites du faitcurieux, que le poète qui ne fait que préparer des matériaux à l'historien n'est qu'un chroniqueur, que le vrai poète «st celui qui parle aux hommes de leurs sentiments
SKIZIÈMK SIÈCLE
éternels avec sa manière particulière de les éprouver.
On voit que Marot, avec sa légèreté de caractère, qu'il ne faut ni nier ni oublier, est un lettré attentif, informé et réfléchi. C'est un homme qui a les traditions de son art, et qui a médité sur son art, et qui s'en fait une idée élevée. Sa grande situation littéraire pendant une trentaine d'années tient en partie à cela. Ses nombreux amis littéraires sont des disciples. C'est plaisir, comme, dans sa querelle avecSagon, il les appelle et les convoque autour de lui comme un roi de l'Iliade fait ses compagnons de guerre :
Venez, mes disciples gentils, Combattre cette lourderie...
C'est Borderie, Fontaine, Gallopin, Brodeau. C'est encore Saint-Gelais, « créature gentille », Heroët, l'auteur quelquefois charmant de la Parfaite amie, et Maurice Scève, plus tard pétrarquiste et symboliste extrêmement obscur, mais qui commença par être un imitateur aimable et clair de « maître Clément ». Ces poètes de la première « bande » ou de la première « volée », pour parler comme Pasquier, ces « avantcoureurs » de la Pléiade ont appris leur métier avec Marot. Il a été le maître en poésie et en versification de la première moitié du xviesiôcle. Iladonné, depréceptes, d'exemples, de propagande littéraire, une nouvelle direction aux esprits. Il y a eu trois Malherbes de 1500 à 1610: c'est Marot, Ronsard et Malherbe. Le moins convaincu, le moins actif, le moins influent, n'a pas été le premier. Comme on connaît surtout le « gentil Marot», l'auteur de pénétrantes épigrammes et de jolis madrigaux, comme souvent on oublie le savant, l'humaniste, et je ne dirai pas le théoricien, mais le critique et le bon conseiller en choses de lettres, il fallait insister sur ce qui précède.
Clément marot