CHEZ
LE GMND-CHÉRIP
Le désert de Suez.
Le Caire est séparé de Suez par un désert de cent milles. Redouté jadis, tant à cause de son manque absolu d'eau que parce que les caravanes y étaient détroussées par les Bédouins, ce désert est maintenant fort civilisé; je dirai même qull Test trop pour mériter le nom de désert.
D'abord, le gouvernement draconien de Méliémet-Ali l'a entièrement purgé des pillards qui l'infestaient, et il est devenu aussi sûr, plus, peutêtre , que la route de Paris à Versailles. En second lieu, l'administration du Transit, chargée du transport à travers l'Egypte de la malle et des voyageurs de l'Inde , y a établi , pour ce service , une rowV.^ ^
une diligence , des stations de poste au nombre de quinze, toutes pourvues d'eau du Nil, qu'on y vend cher, et dont les principales, n°* 4 , 8 et 12, surtout la seconde , sont de véritables auberges ; oui, lecteur, des auberges en plein désert. La transformation sera complète après l'achèvement du chemin de fer actuellement en construction , qui , faisant suite à celui d'Alexandrie au Caire , déjà ouvert, reliera la mer Rouge à la Méditerranée , en attendant que le percement prochain de risthme appelle la vieille Egypte à de nouvelles destinées.
Les voitures du Transit sont d'horribles boîtes carrées, peintes en blanc, pour repousser les rayons du soleil , et où l'on empile , moyennant neuf guinées par tête, six voyageurs , dans un espace à peine suffisant pour quatre. Attelées de quatre chevaux lancés toujours au galop , elles franchissent cet espace de cent milles en neuf heures ; les courriers à cheval n'en mettent que six , même cinq. Le chemin de fer n'aura pas sur eux , comme on le voit, une avance bien importante. Voilà pour les gens pressés. Ne l'étant point, et mon but en voyage n'étant pas de faire le plus de chemin dans le moins de temps possible, je me gardai bien d'adopter l'un des deux moyens ci-dessus , et je m'en tins au procédé plus lent , mais moins banal et plus instructif, des indigènes. Je campai et
couchai trois fois en route , si bien que j'employai à ce voyage huit fois plus de temps que la diligence.
Je partis du Caire , moi troisième , sur un de ces jolis ânes si répandus en Egypte , et qui n'ont de commun que le nom avec leur homonyme européen, ce pauvre martyr si injustement méprisé et si cruellement abruti par la férocité du paysan. Les musulmans sont beaucoup plus humains pour les bêtes que les chrétiens. L'âne égyptien est d'un brun foncé; svelte, élégant, fringant dans son allure, il a les jambes fines, les oreiUes droites et pointues , la physionomie spirituelle ; son courage ne se rebute de rien ; sa vigueur est infatigable ; sa sobriété tient du miracle : une poignée de fèves est son ordinaire quotidien , et il peut marcher jusqu'à trois jours sans boire , par une température de 35 à 40 degrés au-dessus de zéro. Aucun cheval ne peut lutter avec lui, et il rivalise avec le chameau lui-même. Plusieurs de ces baudets classiques ont une valeur considérable. Un médecin de mes amis en a reçu en cadeau, du dernier vice-roi, un parfaitement blanc, estimé de douze à quinze cents francs.
Ces précieux quadrupèdes stationnent par milliers sur les places et dans les rues , comme les fiacres de nos villes et les chevaux de Constanlinople : tout le monde en use sans déroger, et les plus grandes dames, escortées de leurs eunuques, n'ont pas d'autre monture. Quoique Twe^îs^w^ ^
participant beaucoup du bât , leur selle ne manque pas d'un certain caractère , et l'on n'y est pas trop mal assis. Les élégants étendent par-dessus des tapis à franges d'or d'un fort bel effet. J'ajoute , en passant , que les âniers du Caire sont des enfants vifs et intelligents , mais qui , en peu d'années , tournent à l'hébétement : un libertinage précoce produit en eux cette triste métamorphose.
Notre petite caravane se composait, outre cinq baudets , de dix chameaux , nécessaires pour le transport de nos domestiques, au nombre de cinq, et de notre bagage , passablement volumineux , car nous entreprenions un long voyage , pour lequel il fallait tout emporter avec nous, tentes, lits, tapis, vivres , provisions de toute espèce , du vin , même de l'eau, tout , en un mot , jusqu'à la vaisselle de table et la batterie de cuisine.
Le dernier lieu habité en venant du Caire est rAbbassiah , vaste et lourd palais bâti au bord du désert par Abbas-Pacha , pour en faire sa résidence. Caprée de ce Tibère en miniature, moitié tigre et moitié chacal, dont la cruauté n'eut d'autre frein que la peur , ce repaire mystérieux et inaccessible fut, de son vivant, le théâtre de débauches sans nom et de forfaits sans excuse. Son dernier crime ne resta, du moins, pas impuni : ayant fait périr deux jeunes mamelouks qui servaient à ses plaisirs , les deux qui leur succédèrent , craignant
pour eux-mêmes un destin pareil , le prévinrent en étouffant leur maître entre eux deux , avec des circonstances telles, que la plume de Pétrone ou de Martial oserait seule en affronter Thorreur. Cette tragédie monstrueuse, et digne de Sodome, se passa au village de Benha-el-Asal, dans la Basse-Égyple, et, après s'être tenus cachés dans les premiers moments, les deux meurtriers sont employés aujourd'hui publiquement à la Citadelle. Les médecins officiels avaient, il est vrai, déclaré dans des rapports magnifiques que Son Altesse avait succombé à une attaque d'apoplexie.
Un des derniers actes de sa vie , le dernier , peut-être , avait été de faire coudre les lèvres d'une pauvre esclave de son harem , coupable d'une faute légère : la mort du bourreau ne sauva pas la victime , qui expira d'inanition quelques heures après lui. Peu de temps auparavant, un malheureux qui courait à côté de sa voiture pour lui remettre un placet, l'ayant effrayé, car il s'effrayait de tout et soupçonnait tout le monde , il le fit égorger sous ses yeux par les gens de sa suite. Nous trouverons sur notre route, avant de quitter le territoire égyptien , d'autres souvenirs de cette Altesse africaine, qui n'en a laissé que de mauvais.
Près du palais s'élève une mosquée où l'on célébrait alors par des cris , des chants et une musique barbare , la fête de je ne sais quel salut dvsc ^A^w-
drier musulman. Le peuple égyptien, celui du Caire en particulier, est passionné pour les ré- Jouissances de toute nature : religieuses ou profanes , publiques ou privées , il les désigne toutes indistinctement sous le nom de fantasia , mot qu'il a sans cesse à la bouche et qu'il applique à tout.
Plusieurs sakies^ puits à chapelets , amènent du Nil en cet endroit , et versent dans de grands réservoirs de pierre , une eau fraîche et limpide , la dernière de ce genre que je dusse voir de longtemps : ânes et chameaux y burent pour trois jours , et nous entrâmes enfin dans le désert.
On y marcha plusieurs heures , sans accident et sans incident , sur un sol aride et ondulé. Étant partis tard , nous vînmes camper , sur la fin du jour, près de la station n** 3 , à six lieues seulement du Caire , sous la tour même du télégraphe ; car , hélas ! aux diligences , aux relais de poste , aux auberges et autres engins dépaysés de la civilisation occidentale qui déflorent le désert de Suez , il faut ajouter encore une Ugne de télégraphe. Toutefois , malgré ce fâcheux voisinage et celui de la station, la soUtude n'était troublée par personne, et le silence était profond.
La chaîne pierreuse du Moka tan, dont la route côtoie le pied dans toute sa longueur et qui court à sa droite du Nil à la mer Rouge, tranchait fortement en noir sur le fond clair d'un couchant radieux. Le
sable du désert était rose. Le calme du soir terminait dignement une journée paisible , et présageait une nuit qui ne le serait pas moins. Seulement Tair était vif , si vif même , qu'un ample burnous de laine blanche dont je m'étais pourvu le matin dans le bazar du Caire me rendit un signalé service dès cette première soirée. Il est vrai qu'on était au 16 janvier.
Les tentes furent bientôt dressées et le dîner servi. Celui des animaux ne fut point oublié : les chameaux accroupis autour du camp, et les ftnes seuls debout sur leurs jarrets d'acier, reçurent tous à la fois leur maigre ration de fèves ou de doura , mais pas une goutte d'eau. Âniers et chameliers se couchèrent ensuite pèle-mële avec leurs bêtes, sans autre abri que le ciel étoile, et cette première nuit sous la tente se passa pour moi sans événement, sous la garde des génies du désert et des voyageurs.
Le lendemain j'étais sur pied à la pointe du jour. Le premier objet qui me frappa les yeux en sortant de ma tente, fut la tour du télégraphe : élevée sur la crête d'un monticule rocailleux , elle se dressait devant moi comme un spectre menaçant dans la demi-teinte du crépuscule , et je lui pardonnai en ce moment sa présence et sa destination dans un lieu pareil, en faveur du fantastique effet qu'elle produisait dans le paysage. Annoii^fe "^^x \«\fc ^ss^-*
rore splendide, le soleil se leva aussi radieux qu'il s'était couché, et promettant une journée non moins belle que la précédente. Il tint parole. On se mit en devoir-de charger les chameaux, opération que les chamehers expédient très-lestement, quand cela leur convient, mais qu'ils ont l'habitude de traîner en longueur, ayant tous une invincible répugnance pour se mettre en route de grand matin. Il était donc déjà tard quand la caravane fut prête à partir.
Mon attention fut attirée à la station suivante par des huttes basses et à demi creusées sous terre , où quelques misérables fellahs, tapis dans ces terriers, comme des renards, avec leurs femelles et leurs petits, exercent je ne sais quelle industrie, et vivent je ne sais de quoi. J'abandonne à de plus clairvoyants la solution de ce double problème. Une de leurs femmes, voilée, comme elles le sont toutes, et accroupie comme un sphinx au bord du chemin, avait devant elle une corbeille pleine d'oranges qu'elle vendait aux passants pour quelques paras ; il est douteux que cette pauvre marchande ait fait fortune, car d'abord les passants étaient rares, et de plus il faut savoir que huit de ces chétifs paras qu'elle attendait là si patiemment font à peine un de nos sous.
Au désert, tout fait événement. Le moindre accident du ciel ou de la terre appelle et captive le rc-
gard, depuis l'arbuste isolé qui prend à distance les dimensions d'un arbre gigantesque, jusqu'aux nuages qui passent sur le soleil , et dont l'ombre vaporeuse glisse comme un être animé sur la surface immobile des sables éblouissants. Je me rappelle encore à cette heure l'effet saisissant que produisit sur moi, ce jour-là, la vue d'un Bédouin monté fièrement sur son di-omadaire. De sa haute selle couverte de tapis et des deux hordj^ grandes poches de voyage qui retombent des deux côtés comme ime besace de frère quêteur^ pendaient de longs et gros glands en soie rouge, qui, suivant le pas' régulier de l'animal , oscillaient en mesure comme le balancier d'une pendule.
J'eus, l'instant d'après, la contre-partie et comme la caricature de ce tableau pittoresque : attelé maladroitement et lui-même étonné de sa nouvelle fonction, un maigre chameau traînait lourdement un mauvais chariot rudimentairc , et dont les deux roues ovales plutôt que rondes criaient et grinçaient sur l'essieu. Cette machine informe, grossière parodie des diligences du Transit, battait les talons du pauvre animal, et gênait tellement la liberté de ses mouvements, qu'il ne marchait qu'avec difficulté et avec une gaucherie tout à fait ridicule. Qu'il y avait loin de cette barbare et stupide innovation à la libre et légère allure du dromadaire, monté, selon sa destination naturelle, par rhabit9iv\.4xi^^%^sev\
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Un spectacle encore plus déplaisant est celui des nombreuses carcasses de chameaux dont la route est jonchée, les unes à demi rongées par les animaux carnassiers, les autres déjà blanchies par le soleil. Un chameau est-il à bout de ses forces , il se laisse tomber sous son fardeau, et nulle force humaine ne serait capable de le faire relever ; on répartit alors sa charge entre ses compagnons encore valides, et on l'abandonne à son sort, qui n'est pas douteux : il meurt de faim à la place même où il s'est abattu , et à peine mort , devient la pâture des chacals et des vautours. Telle est la fin certaine de ce précieux animal, si admirablement approprié aux heux où il est né. Après avoir vu sa douceur, son courage, sa résignation, je l'appellerai volontiers le martyr plutôt que le vaisseau du désert.
Nous nous croisâmes, ce jour et les suivants, avec plusieurs caravanes du Hedjaz, chargées de gomme, de tamarin et d'esclaves qu'on allait vendre dans les bazars du Caire ; accouplés deux à deux sur les ballots, ces malheureux étaient tous fort jeunes et d'un noir plus ou moins foncé. Venus des frontières du Darfour et de l'Abyssinie , les marchands, nommés jellabSj les conduisent d'abord à Djeddah par Souakin et la mer Rouge , et ne mènent en Egypte que ceux dont ils n'ont pu se défaire en Arabie avec avantage. Une femme de la Mekke , dans son riche costume indigène, faisait partie d'une de ces
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caravanes ; perchée à sept pieds du sol sur la bosse de son droqiadaire, et armée contre le soleil d'un grand parasol blanc , elle était hermétiquement voilée, comme il sied à toute bonne musulmane; mais , quoique arrivant et native sans doute de la ville sainte de l'Islam, elle ne se fit aucun scrupule de nous laisser voir coquettement son visage en passant à côté de nous. C'est dire qu'elle était jeune et jolie. Ajoutons à sa décharge qu'ayant affaire à des glaours, son infraction à la loi de Mahomet était sans conséquence.
Pour compléter l'énumération des rencontres de la journée , mentionnons les estafettes du Transit qui dévoraient la route à franc étrier : changeant de chevaux en un clin d'œil à chaque station, et, ne faisant de l'une à l'autre qu'un temps de galop , ils nous devançaient ou nous croisaient avec la rapidité de la foudre ; à peine les apercevait-on qu'on ne les voyait déjà plus. Les dromadaires vont moins vite, mais plus longtemps.
Nos vaillants baudets prenaient toujours beaucoup d'avance sur les chameaux, qui ne font guère plus de deux milles à deux milles et demi par heure. Nous fîmes donc vers le milieu du jour une halte de deux heures, pour attendre la caravane. Couchés sur le sable, nous procédâmes là, au bord du grand chemin, à un déjeimer cénobitique où les oranges de la pauvre marchande dw xe W \^\isûfô^
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le principal rôle. Des nuées de choucas et de grands éperviers venus du Mokatan tournoyaient sur nos têtes, tout prêts, dans leur impatience, à nous disputer les reliefs de notre repas , pourtant bien frugal. Pendant ce temps, des alouettes presque invisibles chantaient joyeusement dans les hautes régions de Tair, et le K'ta, oiseau du désert, ainsi nommé par onomatopée du cri monotone et plaintif qui lui est propre, le répétait mille et mille fois en voltigeant autour de nous.
Le temps était si beau, Tair si léger, que nous ne pûmes , un de mes compagnons de voyage et moi, résister à l'envie de marcher, ne fût-ce que pour nous délasser et pour donner à nos ânes un répit assurément bien mérité. La fermeté de la route nous permit cette distraction , qui dans le sable mouvant fût devenue une fatigue intolérable. Nous fîmes ainsi plusieurs milles sans nous en apercevoir et tout en devisant. Mon compagnon, bon marcheur comme moi et voyageur éprouvé, était un Anglais, M. Burton, officier dans l'armée de Bombay, et connu en Angleterre par quelques ouvrages sur rOrient , un entre autres sur la chasse au faucon en Syrie.
Il retournait à son régiment après un congé de plusieurs mois qu'il avait employés à faire le pèlerinage de la Mekke , ni plus ni moins qu'un vrai croyant. Il paiie si parfaitement l'arabe et possède
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si bien le Koran ; il porte avec tant d'aisance le costume indigène , que d'ailleurs il ne quitte jamais ; il s'est, en un mot, si complètement assimilé les mœurs , les usages et jusqu'à la physionomie des Orientaux , qu'il est impossible aux yeux les plus pénétrants de le prendre pour un Européen, et qu'il passait à la Mekke parmi les ulémas et les imans pour ce qu'il se donnait, c'est-à-dire pour un Indien maliométan. Grâce à une métamorphose si parfaite , il a pu accomplir sans presque aucun danger cette entreprise périlleuse. On sait que les villes saintes, la Mekke et Médine, sont rigoureusement interdites, même encore aujourd'hui, à tout infidèle, sous peine de mort ou d'abjuration.
M. Burton a publié son voyage en anglais; je ne l'ai point lu ; mais, d'après ce qu'il m'en a raconté, il doit offrir un vif intérêt , et je me porte garant de son exactitude *. Depuis cette époque il a visité les tribus fanatiques des environs d'Aden, et tout récemment encore tenté le passage de la côte de Zanzibar au Nil Blanc par l'Equateur, projet dont il était dès lors très- occupé.
Ce soir-là nous campâmes aux environs du n<» 8, après une journée de dix lieues. Les scènes de la veille se renouvelèrent identiquement; l'Orient,
1 . La Revue Britanniqtie en a publié , m'a-t-on dit , plusieurs fragments.
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on le sait , n'est pas le pays de la variété : ce qu'on a fait hier on le fera demain, après- demain, et ainsi tous les jours jusqu'à la consommation des siècles. La nuit avait cette limpidité qui n'appartient qu'au ciel de l'Egypte ; les étoiles scintillaient comme des diamants enchâssés dans du lapis ; antique emblème héraldique de Byzance avant qu'il le devint de Stamboul , le croissant de la lune montait avec mystère au firmament. L'aboiement des chiens au milieu des ténèbres annonçait un camp de Bédouins dans les environs; un tel voisinage eût éveillé jadis de justes alarmes; il est aujourd'hui sans danger : aussi m'endormis-je sous ma tente sans l'ombre d'une inquiétude, et de fait mon sommeil ne fut troublé par aucune visite suspecte. Le lendemain, la caravane ne fut pas prête plus tôt que la veille, et le soleil était déjà haut quand j'aperçus sur ma gauche le château Der-el-Beyda, flanqué de tours, ni plus ni moins qu'un manoir féodal du moyen âge. Ce palais de la solitude est encore une fondation d'Abbas-Pacha. Ce Turc sauvage et fanatique abhorrait les villes, celles surtout où sont établis des chrétiens et des consuls : ces derniers étaient son cauchemar; il les fuyait avec le même soin qu'ils étaient recherchés par son grand-père Méhémet-Ali, et ne croyait jamais être assez loin d'eux. A ce titre Alexandrie était de sa part l'objet d'une aversion particulière , et je ne pense pas qu'il
y ait mis les pieds une seule fois pendant tout son règne : « J'y verrais trop de chapeaux, » disait-il pour expliquer son absence. Le Caire lui-même lui semblait trop infecté de la lèpre européenne , et c'est pour en prévenir la contagion qu'il s'était fait bâtir, aux confins du désert, sa résidence de l'Ab* bassiah, que nous avons vue en passant. Mais cette retraite lui parut bientôt trop près encore du fléau, et c'est dans le sein du désert qu'il avait fini par se réfugier. Il vivait là dans le grossier commerce de ses familiers les plus intimes , et quels familiers ! ajournant sans cesse les affaires les plus urgentes et ne donnant audience aux consuls qu'à la dernière extrémité , et alors seulement qu'il y était contraint par la peur.
Ombrageux à l'excès , poursuivi jusque-là de soupçons continuels, il ne se fiait à personne, au point de ne boire d'autre eau que celle envoyée du Caire, par sa mère, dans des bouteilles cachetées. Sa distraction favorite était de remplir ses écuries d'animaux de prix. Naturellement avare, les plus grands sacrifices ne lui coûtaient rien quand il s'agissait de satisfaire son goût dominant. Il avait partout, quelquefois très-loin, des agents chargés de lui acheter tout ce qu'il y avait de plus beau, de plus précieux en chevaux et en dromadaires ; plusieurs de ces derniers lui avaient coûté jusqu'à dix mille francs; mais il ne les laissait voir à ^e.\:s^vcwi.>
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dans la crainte du mauvais œil. Sa superstilioii égalait sa défiance.
Le site occupé par son palais se nommait auparavant Der-el-Hamra , la Demeure Rouge , nom que les Arabes donnent à l'enfer, à cause des flammes qu'ils supposent y brûler éternellement. Ce lieu devait cette dénomination sinistre à sa désolation. Cette circonstance servait à souhait la malignité, et le peuple ne manquait jamais de confondre, par un jeu de mots tout trouvé et bien trouvé, le palais avec l'enfer, l'enfer avec le palais. Ce quolibet étant parvenu aux oreilles d'Abbas, il se hâta de changer un nom si malencontreux : Der-el-Hamra se transforma par son ordre en Der-el-Beyda , Demeure Blanche. Il n'en fut que plus noir et plus diable dans l'opinion.
La station n** 8 est tout près de Der-el-Beyda, et doit à ce voisinage une certaine importance. Les personnes qui avaient affaire au feu vice-roi ou à ses officiers y logeaient et y passaient des semaines, des mois entiers ; car Jes moindres affaires exigent en Orient du temps, toujours du temps, et encore du temps. Les voyageurs de passage, qui , ainsi que nous l'avions fait nous-mêmes , préfèrent aux voitures du Transit les anciens moyens de transport, peuvent néanmoins profiter de ces stations, mais à condition de se munir au Caire d'un billet d'entrée qu'on leur vend fort cher ; sans cette formalité, elles
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leur sont rigoureusement fermées; ils pourraient mourir de soif à la porte sans qu'on la leur ouvrît.
Non loin du n* 8, juste à moitié chemin du Caire à Suez , est TArbre des Pèlerins. Les Arabes ont pour les arbres une grande vénération; ils en voient si peu dans leursdéserts, que c'est pour eux un objet rare et nouveau. Mahomet leur en promet de magnifiques dans l'autre monde, et les docteurs affirment, comme s'ils l'avaient vu, qu'il s'en trouve un dans le paradis à chacune des feuilles duquel est liée la destinée d'un Croyant : ime de ces feuilles vient- elle à tomber, le mortel dont l'existence terrestre y est attachée meurt à l'instant. Indépendamment de cet amour des Arabes pour les arbres en général, il y en a de sacrés, qui sont de leur part l'objet d'un culte spécial : ce sont ceux qui croissent près du tombeau d'un saint ou dans tout autre lieu consacré par la reUgion ou la superstition. Ils ont soin d'y accrocher en passant, afin de conjurer les mauvais sorts, quelque objet leur ayant appartenu; c'est d'ordinaire un lambeau de leur vêtement. Tel est l'arbre dont je viens de parler, et il doit son nom aux pèlerins de la Mckke, dont aucun ne manquerait de se conformer à l'usage sacramentel : aussi est-il chargé, en guise de fleurs, Je fruits et même de feuilles, d'ignobles loques de toute forme et de toute couleur. Singuliers ex-voto !
Nos ânes ayant pris sur les chameaux. \a. vofexsss.
avance que le jour précédent, nous dûmes , vers midi , nous arrêter pour attendre la caravane, et nous renouvelâmes sur le sable notre déjeuner de la veille. Comme nous étions là pelant nos œufs durs et nos oranges, nous fûmes rejoints par fin vieux voyageur à pied, suivi d'un compagnon et qui chassait devant lui un baudet monté par une femme t or ce voyageur était un Indien, et cette femme était la sienne. Ils revenaient du pèlerinage de la Mekke, d'où ils avaient poussé ime pointe jusqu'au Caire avant de retourner dans leur pays, Dieu sait par quel chemin ! En apercevant M. Burton , notre Indien le reconnut au premier coup d'œil pour l'avoir vu quelques mois auparavant sur le mont Arafat, accomplissant dévotement, comme lui, les cérémonies du dernier pèlerinage. Il le salua sous le nom de Cheik Abdallah , que M. Burton porte en Orient. La reconnaissance fut réciproque, et la conversation s'engagea entre les deux Hadjis dans l'indien le plus pur, langue que M. Burton possède au même degré que l'arabe, et qu'il parlait probablement beaucoup mieux que Tlndien lui-même, ayant com-* posé une grammaire de l'un des idiomes les plus difficiles de l'Hindoustan. La compagnie de deux in* fidèles tels que nois était compromettante pour lui ; toutefois elle n'ébranla point la confiance que le Vieil Indien avait dans la foi de son prétendu compatriote , qui se tira à sa gloire de ce i)as délicat.
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Une gazelle bondissait dans le lointain, et disparut bientôt dans les profondeurs du désert. C'était la première que je voyais à l'état libre ; j'en Vis plus tard des centaines dans le Soudan et dans la Nubie.
Le soir venu, le Mokatan se revêtît d'une teinte violette de la plus grande beauté. La limpidité de l'air permettait de voir distinctement à d'énormes distances les plus petits objets ; mais bientôt on n'aperçut plus rien, car le soleil avait disparu, et le crépuscule est si court dans ces latitudes qu'une fois le soleil couché, la nuit arrive tout d'un coup et sans transition. Nous campâmes près du n® 13, sur un sol pierreux et clair-semé de daturas. Des voyageurs ont écrit que l'Arbre des Pèlerins est le seul que l'on rencontre sur toute la route du Caire à Suez ; cette assertion est si peu exacte qu'une dou-i zaine de mimosas s'élevaient autour de nos tentes* Un Allemand qui traversait le désert avec im seul chameau et un seul chamelier s*arrêta près de notre camp, pour y passer la nuit ; nous nous préparions à lui faire un accueil convenable en l'invitant à partager notre souper; mais son humeur maussade et taciturne refoula nos intentions hospitalières; il resta, et nous le laissâmes dans son coin^ comme un ours de ses forêts natales. Son chamelier, plus communicatif que lui, eut bientôt fait cownaissance avec les nôtres, et, mïxVgtfe xwftfô vûaxOas.'^
pied de dix heures, ils prolongèrent tous ensemble la veillée jusque bien avant dans la nuit.
Le quatrième jour, nous partîmes plus tard encore que les deux précédents ; il est vrai que nous n'étions plus qu'à six lieues de Suez. Nous fîmes sur la route quelques centaines de pas, après quoi nous la quittâmes pour nous diriger à gauche vers le puits d'Adjeroud, clos de murs et protégé par un château délabré. La petite garnison qui occupait ce fort autrefois a été remplacée par une famille de Bédouins à laquelle est commise la garde du puits, et qui prélève im droit sur quiconque y vient prendre de l'eau. Nos ânes burent là pour la première fois, on devine avec quelle avidilé, après une privation de soixanteneuf heures et une marche de vingt-huit lieues. Malgré son aridité, le site a une physionomie frappante : ce puits fréquenté par les chameaux, ce château décrépit, les Bédouins qui l'habitent, tout cela fournirait au crayon d'un paysagiste ime étude originale.
Quelques lieues plus loin, est un second puits, dit de Suez, à cause de la proximité de la ville qui lui donne son nom ; l'eau en est saumâtre et ne sert qu'aux animaux. Il est également ceint de murs, et une nouvelle caravane d'esclaves y était arrêtée en ce moment. Entièrement nus et accroupis sur le sable pêle-mêle avec les chameaux, les petits négrillons prenaient leur repas, un repas bien frugal, composé d'une poignée de dattes et d'un morceau
de pain arabe, rond et plat comme une assiette, mou comme une éponge, point levé, mal cuit, et auquel j'ai trouvé partout un arrière-goût de cuivre fort peu agréable.
Enlevés si jeunes à leur patrie, à leur famille, ces enfants ne paraissaient point avoir le sentiment de Jeur malheur, et, quoique sous l'œil et la cravache des jellabs, ils bourdonnaient joyeusement conmie un essaim d'abeilles. L'esclavage est d'ailleurs beaucoup moins dur en Orient qu'il ne l'est dans les pays chrétiens, et j'aurai sans doute l'occasion de revenir avec plus de développement sur le commerce et la (Condition des esclaves chez les musulmans.
Ici le coup d'œil change. On commence d'apercevoir la mer Rouge, dont l'azur transparent donnait alors à l'épithète qui la caractérise un éclatant démenti. Au sud-est s'élèvent les montagnes d'Arabie, et, par-dessus toutes les autres, les hautes cimes granitiques de la chaîne du Sinaï, échelonnées en amphithéâtre jusqu'aux dernières profondeurs de l'ho* rizon. Leur aspect est grandiose, et la majesté des souvenirs qui les consacrent leur imprime un caractère encore plus imposant.
A midi nous étions à la porte de Suez, le quatrième jour, heure pour heure, depuis notre départ duCaire ; mais avant de la franchir et de rentrer dans les lieux habités, je dois confesser que le voyage n'avait produit sur moi aucune de ces impressions fo^l^^ ^v.
solennelles que je reçus plus tard des grands dése; de la Nubie et du Soudan. Celui-ci pourtant avt pour moi Tattrait toujours émouvant de la noi veauté ; il ne m'en laissa pas moins froid et indiffé renl. Ce mécompte a plusieurs causes : et d'abon le désert de Suez étant coupé dans toute sa longuem par la chaîne du Hokatan , la vue est constamment bornée de ce côté et ne se développe que de l'autre ; encore est-elle souvent limitée de ce côté -là même par des mouvements de terrain qui en plusieurs endroits méritent le nom de collines. Un horizon si restreint ne saurait inspirer ni la mélancolie rè« veuse et contemplative , ni le sentiment de rinflni, que l'aspect continu des sables sans limite, comme celui des mers sans rivage, est seul capable d'éveiller dans l'âme. Si l'espace manque, la solitude ne se fait pas moins désirer. Ainsi que je l'ai dit au début , des innovations déjà bien vieilles pour nous, et même certains conforts de la vie occidentale que l'on ne vient point chercher ici, ont envahi ce désert dégénéré, et altéré sa couleur primitive : on y sent, on y voit trop l'homme, non l'homme de la tente et de la Uberté, mais l'homme des comptoirs et des fabriques. Ainsi représentée, la civilisation n'a riea d'attrayant, et il n'est pas étonnant que cette importune image ait désenchanté mes premiers pas dans ces grandes solitudes de la nature.
Cela dit, je reviens à Suez.
Suez.
L'heureuse situation de Suez, au fond du golfe Arabique ou mer Rouge, en dut faire de bonne heure un entrepôt commercial important. Le fils de l'héritier d'Alexandre , celui qui avait mis en communication le Nil et la mer Rouge par un canal dont on découvre encore quelques vestiges enterrés sous les sables , Ptolémée Philadelphe, avait donné à cette ville le nom de sa sœur Arsinoé, qu'il aimait passionnément et qu'il épousa, selon le droit commun des Lagides. Quant au nom moderne de Suez, d'intrépides étymologistes y votent la corruption d'un mot arabe qui signifie oasis. S'il en est ainsi, la chose n'est pas moins altérée et transformée que le mot qui l'exprime : Suez est si loin d'être une oasis, qu'elle n'a pas un arbre, pas un filet d'eau. Rien de plus nu, de plus désolé. Étroitement serrée entre la mer et le désert, ces deux océans également envahissants et destructeurs, elle lutte à grand'peine contre ces deux redoutables ennemis : les fiots minent et rongent incessamment la langue de terre où elle est confinée , et le sable empiète tous les jours sur elle ; si bien qu'elle cc\w\nk^
difTicilement aujourd'hui les quatre ou cinq mille habitants qui lui restent.
A lire Ténumération des marchandises dont Suez se vante d'être encore l'entrepôt : métaux , draps d'Europe, étoffes et épices de l'Inde, produits d'Egypte et d'Arabie , riz , lin , parfums , perles et moka, ne s'atlendrait-on pas à trouver une de ces cités florissantes de l'empire des Califes, dont les Mille et Une Nuits nous racontent la splendeur ? Il n'en est rien. Tous ces riches produits ne font que la traverser sans plus s'y arrêter que dans les stations du désert , et son chétif commerce est entre les mains d'une poignée de commissionnaires grecs qui n'opèrent point pour leur compte. EUe-même ne vend rien , car elle ne produit rien, pas même les choses de première nécessité; il ne croît pas un légume, que dis-je? pas un brin d'herbe sur toute sa surface , et la mer ne lui donne qu'un poisson rare et médiocre. Tout lui vient du Caire. 11 n'est pas jusqu'à l'eau qu'elle ne doive aller chercher à plus d'une lieue pour les animaux, et bien plus loin pour les hommes, jusqu'à la fontaine de Moïse, située de l'autre côté du golfe ; encore cette eau , qui ne revient pas à moins de deux piastres Toutre, n'est-elle pas toujours potable : aussi les personnes un peu délicates ne boivenl-elles que celle du Nil , apportée à dos de chameau à travers le désert : c'est un peu cher pour un verre d'eau.
Quant à la ville elle-même , elle mérite à peine rhonnem* d'une description : des rues et des ruelles étroites, tortueuses, poudreuses, souvent infectes; des maisons mal bâties , mal entretenues , la plupart en bois ou en tprchis; quelques maigres mosquées, et des minarets plus maigres encore; des okels assez vastes, mais fort sales, pour les marchandises et pour les marchands ; un bazar unique et dépourvu les trois quarts de l'année des objets les plus indispensables : telle est aujourd'hui cette ville, autrefois sans doute plus prospère, et qui le sera bien davantage quand la coupure de risthme en aura fait une des premières échelles commerciales et même politiques du monde entier.
Telle qu'elle est, cependant, elle a une place passable, entourée de maisons qu'on peut habiter, et une espèce de quai sur la mer assez animé quelquefois. Fabriquées sur place, les barques destinées à la navigation de la mer Rouge y sont assez nombreuses, mais le nombre même de celles qui dorment au port prouve que cette navigation est loin d'être active. Une de ces barques, encombrée d'esclaves, déchargeait, à l'instant de notre arrivée, sa cargaison humaine.
Bien peu d'Européens résident dans ce triste lieu. J'y fis pourtant la connaissance d'une dame française dont le mari trafique dans ces parages, et ajil^
en raitendant^ vit avec sa fille, une belle personne de dix-buil ans, dans une solitude à peu près complète. J*y vis aussi le consul ou vice-consul anglais, qui, par parenthèse, habite la maison occupée en 1799 par le général Bonaparte, et qui unit à ses fonctions officielles celles d*agent commercial de là Compagnie des Indes. Ce double caractère politico* mercantile est commun à tous les consuls britanniques ; mais je préfère la coutume française qui interdit le commerce aux nôtres : ils regagnent par là en dignité ce qu'ils perdent en profit.
Le poste de Suez a pris une certaine importance pour l'agent consulaire de la Grande-Bretagne, depuis que la malle des Indes a adopté cette route. Le service a lieu deux fois par mois. Les paquebots de Bombay et de Calcutta débarquent à Suez les voyageurs qui vont prendre à Alexandrie ceux de la métropole, et vice versa. Celte double transvasion produit chaque quinzaine un mouvement de deux à trois cents voyageurs, plus ou moins, ce qui donne une moyenne annuelle de six à sept mille. Ces nuées périodiques d'oiseaux de passage s'abattent sur l'É-gypte comme pour la dévorer, semblables aux sau' terelles de Moïse. Ceux qui arrivent de la mère patrie sont presque tous des jeunes gens tapageurs et des jeunes filles roses et blanches qui s'en vont chercher dans la colonie indienne, ceux-là des positions administratives ou commerciales , celles-ci des
SUEZ. il
maris. Au retour , la scène change : les jeunes gens sont des hommes basanés et vieux avant Tàge, les jeunes filles des mères de famille ou des grand*mères.
Il s'est établi à Suez, sur le bord de la mer, un vaste hôtel anglais destiné à héberger les arrivants, à les nourrir, à les abreuver, ce qui n'est pas une petite affaire, vu la voracité dés nouveaux débarqués et le dénûment du marché. La ville est alors en proie à une véritaMe invasion européenne; morne et silencieuse tout le reste de l'année , elle est saisie , ces jours-là , d'une agitation factice , presque fébrile, qui ne fait que rendre plus profonds le silence et la torpeur où elle retombe le lendemain.
Comme nous avions dédaigné les stations de la route, nous dédaignâmes également l'abri confortable de l'auberge britannique , et nous campâmes dans la ville comme au désert : nos tentes furent dressées sur la plage , au milieu d'une demi-douzaine de canons braqués en cet endroit pour défendre soi-disant la côte, et qui n'ont vu ni ne verront jamais le feu. Abandonnés là sans l'ombre même d'une sentinelle pour les faire respecter, ils ne servent qu'à l'amusement des enfants, qui les enfourchent irrévérencieusement comme des chevaux de bois. Cette plage est vaste, fort belle, et se développe au loin jusqu'au pied de grandes montagnes qui semblent tomber à pic dans la mer. La rade s'étend au midi comme une nappe azurée-, et
les sommets abruptes de la cliaiue sinaïtique ferment Thorizon.
Fort peu de temps avant notre arrivée, Suez avait été le théâtre d'une émeute populaire contre le peu de chrétiens qui l'habitent. La foule s'était ruée devant leurs maisons en vociférant des injures, des menaces, et en lançant des pierres contre les fenêtres. Une intervention tant soit peu énergique de l'autorité locale eût rétabli l'ordre aisément, car le peuple égyptien est docile et peu belliqueux; mais le gouverneur laissa faire ou n'agit que niollement , convaincu sans doute qu'une telle démonstration ne pouvait que plaire au Pacha régnant , dont elle flattait la haine fanatique, et que c'eût été par conséquent faire mal sa cour au maître que de déployer trop de zèle en cette occasion. Toutefois l'orage n'eut pas de suite, et s'apaisa de soi-même, non sans avoir fort ému la colonie européenne du Caire. Tombé presque au milieu de cette bourrasque, j'avais reçu dans mes habits, en tournant une ruelle écartée, une pierre lancée par une main invisible; il n'était donc pas très-prudent , je dois en convenir, de camper en pleine rue, en de telles conjonctures , sans autre rempart que la toile de nos tentes. Nous n'eûmes cependant point à nous repentir de notre témérité; notre petit camp ne fut pas inquiété.
Mais il nous arriva deux mésaventures d'une au-
Irc espèce, et bonnes à enregistrer, pour Ui gouverne des voyageurs qui suivront nos traces parmi les petites misères de la vie nomade , laquelle , hélas ! ne laisse pas d'avoir les siennes comme la vie humaine en générale et chaque condition en particulier. J'avais à mon service personnel un jeune nègre qui d'esclave était devenu domestique de Clot-Bey, lequel l'avait conduit à Paris, où il avait appris le français. Abdallah (c'était son nom) aimait la musique et se plaisait à jouer du flageolet, délassement sans doute fort innocent, mais qui pourtant me devint funeste. Un soir qu'à cheval sur un des canons dont j'ai parlé plus haut, il jouait de son instrument favori, une bougie oubliée par lui dans ma tente y mit le feu et la consuma entièrement; il n'en resta qu'un tas de cendres, et l'on eut grand'peine à sauver de l'incendie mon bagage particulier. Il va sans dire que pas un indigène ne songea à nous porter secours; et j'ajoute comme détail de mœurs levantines qu'un monsieur. Anglais d'origine et employé du Transit, pour qui cependant j'avais des lettres de recommandation , et devant la maison duquel ma tente était dressée, la regarda tranquillement brûler de sa fenêtre sans daigner s'informer de quelle assistance je pouvais avoir besoin dans ce moment critique.
Voici maintenant notre seconde infortune. Nous avions un cuisinier du Caire ; or les naturels de ccUc
capitale onl pour clic un si grand amour qu'ils ne s'en éloignent qu'avec une extrême répugnance. Pourtant notre Vatel arabe avait consenti à nous accompagner, dans l'idée que nous n'irions pas au delà du mont Sinal. Dès qu'il sut que nous devions pousser jusqu'à Djeddah, et même plus loin, il se ravisa, et rien, pas même l'argent, ne put le décider à faire un pas de plus. Notre embarras était grand ; car un cuisinier quelconque nous était indispensable, vu la nature du voyage que nous entreprenions. Mais le moyen d'en trouver un à Suez ! La fortune nous vint en aide sous la figure de Gasparo Mazzanti, un Florentin pur sang , et qui parlait le toscan avec cette forte aspiration particulière au peuple de Florence, mais pas un mot d'arabe, malgré un séjour de quinze ans en Egypte , où des chagrins domestiques l'avaient conduit. Il avait fait le métier de traiteur à Alexandrie, et se trouvait à Suez en ce moment par le plus grand des hasards. Il vint nous offrir ses services, qui furent agréés, et, pour dix talaris par mois, il nous aurait suivis jusqu'au bout du monde. Pendant huit mois que ce brave homme fut à mon service , son dévouement et sa probité ne se sont jamais démentis. Ce fait est assez rare parmi les Européens établis dans le Levant pour être consigné au passage.
La France envoie à Suez un vice-consul qui préfère naturellement à ce lieu de déportation le séjour
du Caire ou d'Alexandrie. Pendant ses absences, les affaires à peu près nulles de la chancellerie sont gérées par un négociant indigène nommé Costa et Grec d'origine, à ce que je pense. Il ne connaît pas la langue du pays qu'il représente ; mais , en revanche, 11 est beau causeur en arabe, et sait quan-* tité dé contes, d'histoires de tout genre, dont il saupoudre fort agréablement sa conversation • Un de ses fils, qui parle français, me fut très-utile, et je n'ai eu pendant tout mon séjour qu'à me louer de ses bons offices.
Nous avions besoin d'une barque pour nous rendre à Djeddah, et il n'était pas si facile qu'on pourrait le croire d'en trouver une à notre convenance ; toutes les barques de Suez sont numérotées et enrégimentées , de manière qu'elles partent chacune à son tour , sans que leur ordre de départ puisse jamais être interverti; on ne peut donc choisir celle qu'on veut , et Ton est forcé de prendre , qu'elle convienne ou non, celle dont le tour est arrivé. Cette obligation ne faisait point notre compte; pourtant nous n'aurions pu nous en affranchir sans l'autorisation du gouverneur; il nous l'eût accordée sans aucun doute , mais il fallait la demander, for-' malité toujours ennuyeuse. Grâce au hasard et à Costa, nous n'eûmes besoin de solliciter ni de payer, ce qui est la même chose en Orient, la complaisance de personne. Il y avait précisénve\A^\i.>è^x:V
une bîirquc de Djeddali, qui n'attendait pour retourner dans cette ville qu'un chargement quelconque; nous la frétâmes tout entière pour nous, nos gens et notre bagage, moyennant mille piastres, somme assurément fort modique, si Ton songe que le trajet est de six cents milles marins, sans compter qu'une fois à Tor la barque devait nous y attendre tout le temps nécessaire au voyage du mont Sinaï, que nous voulions visiter en passant. Le contrat fut dressé en arabe par Costa lui-même, et revêtu du sceau consulaire pour surcroît de garantie. M. Burton ne devait pas être du voyage ; il allait, comme je l'ai dit précédemment, rejoindre son régiment à Bombay. Le paquebot destiné à le conduire dans cette ville, lui elles passagers d'Angleterre attendus à Suez d'un instant à l'autre, était mouillé à cinq ou six milles de la côte , les basfonds ne permettant pas aux bâtiments d'un tirant d'eau un peu fort de s'en approcher davantage sans danger. Un canot du bord servait dé communication entre le navire et la ville , et allait de l'une à l'autre plusieurs fois par jour ; monté par huit ou dix vigoureux Lascars en, veste blanche et en ceinture rouge, il volait comme un pétrel sur la surface unie des flots. En nous séparant , Cheik Abdallah, je veux dire M. Burton, me fit présent, en mémoire de lui, du Koran qu'il portait pendant la cérémonie du mont Arafat , laquelle est comme le couronne-
ment du pèlerinage de la Mekke, et confère seule aux pèlerins le saint titre de hadjis. Une dédicace arabe écrite de sa main fixe le souvenir et la date de ce jour mémorable dans la vie d'un musulman, et bien plus encore dans celle d'un chrétien.
Je partis donc de Suez avec un seul compagnon de voyage , Anglais aussi , parlant bien Tarabe , l'écrivant même au besoin , qui voyageait en Orient depuis plusieurs années , et dont l'existence aventureuse mériterait certainement de ma part , et obtiendra peut-être dans la suite une mention particulière et peu honorable.
Tor.
Le 21 janvier, à deux heures , on appareilla, et l'on mit à la voile aussitôt ; mais on ne partit guère que pour la forme et pour qu'il fût dit qu'on était parti, car à quatre heures on jeta l'ancre au pied du mont Abou d'Anadj pour y passer la nuit ; la mer était pourtant belle , le vent favorable , et rien ne s'opposait à notre navigation. Mais les barques de la mer Rouge ne marchent que le jour; de plus , on n'était pas très-loin du Birket Faraoun', ou Citerne de Pharaon , nom que les Arabes dQuw^\N.v^
au lieu de son désastre, et qu'ils croient fréquenté depuis lors par de mauvais génies : aussi pas un marin ne se hasarderait à franchir de nuit ce forminable abîme ; à peine Tosent-ils en plein jour, et jamais sans s'être concilié les esprits malfaisants par des pratiques superstitieuses.
On est ici en pleins souvenirs mosaïq[ues. Non loin, dans Tîntérieur des terres, un bain naturel porte le nom du prophète hébreu, Hamam Sîdna Mousa, et nous avions laissé dernière nous une fontaine célèbre qui porte également son nom , Ayoun Mousa, et qui se dessine en blanc sur la côte au milieu des palmiers. C'est là, comme nous l'avons dit, que la ville de Suez prend son eau douce , et c'est im but d'excursion pour les voyageurs. Bonaparte lui-même, pendant son séjour en Egypte, avait été la visiter sans pousser plus loin sa reconnaissance. On dit qu'ayant été , au retour, surpris par la marée montante j il courut un danger sérieux; son cheval avait déjà de l'eau jusqu'au ventre , et il ne se tira de ce mauvais pas qu'avec l'aide d'un Bé^ douin accouru pour lui porter secours. Supposes que le futur empereur eût péri là; quel changement dans les destinées du monde! quel champ ouvert aux conjectures ! Presque en face de la fontaine dé Moïse s'élève, sur la rive opposée, le mont Ataka^ géant de pierre , qui vit passer à ses pieds , il y a quarante siècles, la meute égyptienne lancée,
TOR. 3tf
le chasseur en tête , à la poursuite du peuple de Dieu.
La nuit fut belle et sereine ; le silence n'en fut troublé que par le clapotis des vagues contre les flancs de la barque endormie ; la lune , à la moitié de sa croissance , laissait tomber des clartés douteuses sur les montagnes des deux rives. A la vue de ces montagnes vaporeuses, mais visibles sur le fond constellé du ciel, et qui appartiennent les unes à TÂsie, les autres au continent africain, je songeais^ non sans émotion , que je me trouvais là suspendu pour ainsi dire entre deux mondes , cette Afrique , dont je m'éloignais pour y rentrer bientôt, et cette poétique Asie que je touchais déjà du doigt , mais où je n'avais pas encore posé le pied.
Séparés par un golfe étroit, ces deux mondes ont l'air de se mesurer du regard comme deux ennemis prêts toiyours à se jeter l'un sur l'autre. Toutefois, la force d'expansion et l'esprit de conquête qui en est la conséquence appartiennent à l'Asie, et, la précipitant hoi'S de ses limites à diverses époques de l'histoire , lui ont fait jouer, dans le passé , un rôle éclatant. L'Afrique, au contraircj est l'élément de la résistance et de l'immobilité : à peu d'exceptions près, celle, par exemple^ des Carthaginois, qui se répandirent au loin et firent douter un moment de la fortune de Rome , encore étaient-ils d'origine phénicienne, c'est*à*dire Asiatiques, ellexL^^^x^
opposé au\ envahissements du dehors que la force d'inertie rendue, il est vrai, redoutable et souvent invincible par les conditions naturelles du sol et du climat.
Ces deux mystérieux continents posaient là devant moi comme les deux plus grands problèmes oflerts aux études des érudits et aux méditations des penseurs. L'un, je veux dire l'Asie, est déjà presque à demi résolu , et l'on peut prévoir qu'il le sera complètement dans un avenir assez prochain , tandis que les premiers termes de l'autre sont à peine encore entrevus , et qu'il a jusqu'à présent déjoué les efforts combinés de la science, de la guerre et du commerce. Les explorations le plus habilement conçues et le plus courageusement exécutées n'ont été, pour la plupart, signalées que par des catastrophes : chaque année voit périr quelqu'un de ces hardis chercheurs, et ceux qui reviennent n'ont pas trouvé grand'chose. La question, demeurée intacte , est à leur retour ce qu'elle était à leur départ. Qu'on jette seulement les yeux sur la carte la plus récente , la plus complète de cette partie du monde , on sera contristé , consterné de la trouver si vide : sauf un mince périmètre, bien pauvre encore lui-même, de noms authentiques, tout le reste n'est qu'un immense blanc qu'on s'efforce en vain de remplir, qu'on ne remplira peut-être jamais. Cette masse compacte de terres inconnues fait peur
à voir et décourage aulant.qu'elle effraye. Se peut-il qu'après six mille ans d'existence la race humaine connaisse encore si mal et si peu le globe exigu qu'elle habite?
La lune brillait encore quand nous remîmes à la voile ; au lever du soleil , la terrible tombe de Pharaon était franchie. On navigua jusqu'au soir par un beau temps, ayant toujours en vue la côte d'Afrique , notamment le vaste mont Gharib , quoique serrant de plus en plus près celle d'Asie. Les montagnes les plus rapprochées de ce côté sont le Djékem et le Da'ad , dépourvus l'un et l'autre de toute végétation.
La journée s'écoula sans incidents. Au crépuscule, on jeta l'ancre dans une petite crique assez sûre , formée par une courbe gracieuse des monts Nayazat, lesquels dépendent, ainsi que les deux précédents , de la grande chaîne granitique du Sinaï. Cette seconde nuit se passa comme la première. Le lendemain, au point du jour, nous étions en marche , poussés par un vent frais et propice. Le Ras, ou cap Soueira, fut bientôt doublé, et à midi nous étions à Tor, non Thor, comme on l'écrit sur les cartes. J'étais en Asie; mais cette antique mère du genre humain m'apparut d'abord sous des traits peu séduisants. .
Fameuse autrefois par ses perles et par ses turquoises, Tor a depuis longtemps oublié la pèche de^
unes et perdu la mine des autres. Pignore ce qu'elle peut être un jour, mais je sais qu'elle est maintenant une méchante petite bourgade peuplée de Grecs inhospitaliers et avides qui font regretter les Arabes, voire même les Turcs. Le Cheik el Beled, maire de l'endroit, un Grec indigène nommé Costandi, pour qui j'avais une lettre de Costa, ne m'offrît ni la pipe ni le café, ces deux articles élémentaires du code oriental en matière de civilité. On donne le café à tout le monde sans distinction ; on présente la pipe à ses supérieurs par déférence et à ses égaux par courtoisie. Un simple sergent, On-bachi, en garnison avec une dizaine de soldats dans ce triste séjour, se montra plus poli: trop pauvre pour m'offrir le café sacramentel, il me força du moins à prendre sa propre pipe , n'en ayant pas d'autre, et fit étendre à mon intention, sur le banc de pierre qui lui servait de divan, son plus beau tapis.
Tor a une mosquée pittoresquement située au bord de la mer, et une église grecque sale, obscure, où je trouvai néanmoins quelques livres, quelques tableaux curieux, et dont un vieux pope en lunettes me fit les honneurs. La ville, si ville il y a, relève, quant au spirituel, de l'archevêque grec du mont Sinaï , et politiquement du pacha d'Egypte , dont les possessions s'étendent jusque-là. On y voit encore les restes d'un mur d'enceinte, et ceux d'un petit
fort érigé par le sultan Séliin 1«' , qui avait fortifié tous les postes avancés de son empire ; ce fort et co mur sont bâtis, ainsi que les maisons de la ville, en conchyliotypolithes, pierres incrustées de coquilles, très-communes sur les côtes de la mer Rouge. Ce que Tor a de mieux, c'est Teau : aussi les barques de ces parages ne manquent-elles jamais de s'en approvisionner en passant, ce qui donne à son port un peu de vie et de mouvement.
Autour de la ville se déroule une plaine sablon* neuse où Ton ne rencontre d'autre végétation que quelques touffes clair-semées d'une plante basse et vivace qui croit dans tous les déserts et donne une petite baie rougeâtre d'un goût assez agréable. Inondée dans sa partie basse par la marée montante, qui, en se retirant, y laisse du sel, cette plaine s'étend du côté de l'orient jusqu'à une longue chaîne de montagnes d'un aspect sombre, sévère, et dont le majestueux Serbal forme le point culminant. A quelques milles de la ville, en remontant vers le nord, se trouve un bois, presque une forêt de dattiers, si touffus, si serrés, qu'on ne passe au travers qu'avec une extrême difficulté. Ce riche et délicieux Éden appartient, en grande partie, au couvent du mont Sinaï ; mais c'est une propriété à peu prè$ illusoire, attendu que le propriétaire n'a jamais pu réussir à s'en assurer les fruits. Les Bédouins du voisinage prennent toujours les devants, et s'aç-
proprient chaque année les primeurs de la récolte, sinon la récolte tout entière. Les moines avaient imaginé d'y mettre un des leurs en faction; mais, clôturé dans un petit donjon qu'on voit encore, et où l'on n'entre qu'à la faveur d'une échelle, l'ermite garde-champêtre avait une si grande frayeur des maraudeurs, qu'il ne quittait jamais son ermitage, et ne permettait à personne d'y pénétrer, à l'exception d'un domestique chargé de lui apporter chaque semaine des vivres et de l'eau. Pendant ce temps les Bédouins cueillaient et mangeaient à sa barbe les dattes qu'il était censé garder, et ils n'ont ja* mais cessé de vivre sur les terres cléricales comme en pays conquis.
Cette charmante oasis est protégée au nord par le mont Hammam, mont du Bain , dont les roches calcaires et entièrement nues contrastent avec la fraîche verdure dont elle est couverte toute l'année. Deux sources abondantes jaillissent du pied de la montagne : l'une ^st très-froide, parfaitement limpide et d'une saveur exquise ; l'autre, au contraire, est chaude, chargée de fer et fortement imprégnée de soufre. Cette dernière a été recueillie dans un bâtiment bien clos et assez bien installé pour la commodité des baigneurs. J'y pris un bain des plus agréables, et dont je ressentis longtemps encore après le^ effets salutaires. Cette eau thermale s'appelle dans le pays Bain de Pharaon; et sa voi-
sine y est connue et fort estimée sous le nom de source de Moïse. Encore des souvenirs bibliques !
Derrière le mont Hammam s'en élève un autre appelé montagne des Cloches, dénomination sin«> gulière dans un pays où elles sont inconnues et prohibées. La légende prétend qu'un monastère chrétien existait jadis en cet endroit , qu'il fut englouti dans les abîmes de la terre , et qu'on en entend depuis lors sonner lès cloches tous les jours à TAsr, c'est-à-dire , à trois heures après midi. Si ce bruit miraculeux est réel, ce que je n'ai pu vérifier, il peut être produit par des cataractes intérieures ou par quelque volcan souterrain : les deux sources que nous venons de voir, et qui surgissent si près l'une de l'autre, quoique de nature et de température si diflférenles , prouvent sans répUque la présence simultanée et l'action intermittente ou continue du feu et de l'eau dans ces mystérieux abtmes.
En revenant de cette intéressante excursion, je trouvai mon reïSy nom qu'on donne, en arabe, aux patrons des barques, établi, avec quelques hommes de son équipage, à la porte d'une masure située en dehors de la ville, et pourvu, contre le soleil, d'une espèce d'auvent en nattes de palmier, soutenu par de longues perches fichées dans le sable ; ceci vous représente le café de Tor, et vous y trouverez, pour quelques paras, du café d'abord, puis des pipes toutes chargées et de l'eau fraîche à dis-
crétion ; le tout servi de bonne gr&ce par le mattre lui-même : mais ne lui demandez pas autre chose. Nos marins étaient là accroupis sur les talons , la pipe à la bouche et une tasse de café à la main. Je me mis fort bien dans leurs papiers en doublant à mes frais, en quadruplant, en décuplant la dose, procédé auquel les Arabes sont toujours sensibles, et que ceux-ci reconnaissaient de bon cœur en prenant autant de café et fumant autant de pipes que j'étais disposé à leur en offrir. Ce qu'un Arabe peut consommer en ce genre est prodigieux.
J'ai dit qu'il avait été stipulé dans l'acte de nolis, dressé à Suez par-devant Costa, que là barque nous attendrait à Tor jusqu'à notre retour du mont Sinaï ; mais le nombre des jours d'attente avait été fixé à cinq : or , pour répondre à ma générosité , le reïs me dit gracieusement que je n'avais pas besoin de me gêner, que je pouvais faire le voyage à mon aise , et qu'il m'attendrait aussi longtemps que cela me conviendrait. J'avais appris déjà par expérience, et quelquefois à mes dépens , qu'un Arabe n'est jamais pressé; je n'en admirai pas moins la patience de ce patron bénévole ; à sa place et condamné comme lui à séjourner toute une longue semaine dans ce lieu perdu, je n'aurais certainement pas pris mon parti avec tant de résignation :
Car que faire en ce gîte à moins que l*on n*en parte?
J'en partis donc le lendemain.
Laissant le gros de notre bagage dans la barque , sous la garde d*un domestique, afin de voyager à la légère, nous n'emportâmes avec nous que ce qui nous était indispensable. Notre caravane se trouva donc réduite à six chameaux, dont deux dromadaires, ou prétendus tels. On m'avait enseigné dans mon enfance , comme on l'enseigne probablement encore à tous les enfants, que le dromadaire a deux bosses , tandis que le chameau n'en a qu'une ; ef je les ai vus représentés ainsi dans maints traités d'histoire naturelle. C'est une erreur: ils n'ont tous les deux qu'une seule bosse, et il n'existe nulle part, que je sache, si ce n'est peutêtre au Thibet, aucun animal de cette espèce en ayant deux. Le dromadaire est au chameau ce que le cheval de selle est au cheval de charrette, et il ne se distingue de lui que par la finesse des membres et la pureté de la race: on monte l'un, l'autre sert au transport des fardeaux. Le chameau a le pas lent, très-lourd et très-dur; il imprime à son corps en marchant un mouvement de tangage fort incommode et qui souvent donne le mal de mer à ceux qui n'y sont pas accoutumés; le dromadaire, en arabe hedgin, a au contraire le pas si léger, l'allure si douce, que, s'il est bien dressé, son cavalier doit pouvoir, quand il trotte, prendre sa tasse de café sans en répandre une goutte, et sa marche est si
kk TOR.
rapide, qu'il peut faire jusqu'à quarante lieues et plus dans sa journée, sans boire ni manger. L'imagination des Arabes va plus loin et porte à quatrevingts lieues par jour la puissance locomotrice d'un bedgin pur sang.
C'était la première fois de ma vie que je montais un dromadaire, et je n'affrontai pas cette périlleuse entreprise sans une certaine émotion, d'autant plus que celui qui m'était destiné était très-baut en jambes, et que la selle, en tout semblable à celle du Bédouin que j'avais rencontré dans le désert de Suez, avec ses longs fiocchi pendants, et elle-même d'une hauteur démesurée, était placée, selon l'usage, sur le sommet de la bosse, ce qui relevait encore d'autant. Mesure en main, j'avais les yeux à dix pieds du sol. Ajoutez à cela que la selle arabe est trop large pour être enfourchée, qu'on ne peut s'y tenir qu'assis, les jambes croisées en avant sur le cou de l'animal, et que, pour le diriger, on n'a qu'un simple licol.
Quand j'eus opéré mon ascension et que je me vis si haut perché avec un abîme à droite et un abîme à gauche , je me demandai sérieusement si le vertige n'allait pas me saisir, et je me sentais si peu solide sur ma base, que je m'attendais, pour mon coup d'essai, à en être précipité dès les premiers pas. A peine, en effet , l'effrayante machine fut-elle en mouvement que je perdis entièrement
mon aplomb» et si je ne tombal pas, je le dus aux deux pommeaux de la selle, qui, fixés Tun en avant, l'autre en arrière et tous les deux longs d'un pied, rendent aux débutants des services signalés. Toutefois mon apprentissage ne fut pas long, et je me familiarisai en peu de temps* avec ma nouvelle monture au point de la faire coucher quand j'en voulais descendre, et relever quand j'y étais remonté, sans avoir besoin, comme au début, de l'assistance de personne. Je finis par m'acclimater sur cette selle, d'abord si inquiétante, et par m'y trouver aussi bien assis que dans un fauteuil, grâce aux tapis dont elle était couverte. J'appréciai surtout infiniment les deux grandes poches, hordjSy dont elle était flanquée, et qui permettent d'avoir sous la main toutes les choses nécessaires au voyage. Bref, des diverses manières de voyager que j'ai expérimentées sur terre et sur mer, je n'en connais pas de plus agréable , de plus commode, pas une qui ait autant d'avantage et si peu d'inconvénients; je l'ai pratiquée près de six mois consécutifs, sans accidents, sans fatigue et sans ennui.
46 LE MONT SINAl.
Le mont Sinaï.
Si j'avais élé désenchanté en trouvant une grande route entre le Caire et Suez , je le fus bien davantage en en prouvant une aussi enti'e Tor et le mont Sinaï. A la rigueur, la première se comprend ; mais celle-ci , à quoi sert-elle î Rien ne la nécessite et rien ne la justifie. Pour en expliquer l'existence, il faut que je revienne encore une fois- à Abbas- Pacha.
Nous avons vu précédemment que, trouvant TAbbassiah trop près du Caire , il s'était fait construire en plein désert le château de Der el Beyda; mais bientôt cette dernière résidence elle-même ne lui sembla plus assez loin de tout ce qu'il voulait fuir, et il eut la fantaisie de s'en faire bâtir une nouvelle sur une des crêtes les plus arides, les plus désolées^ les plus inaccessibles de la chaîne du Sinaï. Là, du moins, il ne verrait pas de chîipeaux, et les consuls ^ ne viendraient pas le relancer si haut. Dès que lé site eut été choisi, et avant même qu'on eût jeté ou seulement tracé les fondements de ce palais aérien, véritable aire d'oiseau de proie, Abbas avait ordonné l'établissement immédiat d'une route pour s'y ren-
dre en voiture ; car une infirmité, fruit de ses débauches, lui interdisait Fusage du cheval et du dromadaire. L'ouvrage fut commencé aussitôt qu'ordonné, sous la direction de deux ingénieurs français, ayant sous leurs ordres , pour exécuter les travaux , un bataillon du génie. Un tiers de la route était déjà terminé ; mais je suppose que la mort d'Abbas aura tout arrêté, et qu'il n'est plus question depuis longtemps de ce château fantastique du mont Sinsd.
On a prétendu que ce projet insensé cachait une arrière-pensée politique. Depuis un certain temps, en effet, Abbas-Pacha faisait une cour assidue aux Bédouins établis sur les frontières de la Syrie ; il les attirait près de lui , les accueillait gracieusement , et, les ayant été lui-même visiter , leur avait promis de leur confier un de ses fils, afin qu'élevé par eux, il pût se pénétrer de leurs moeurs et de leurs coutumes, ainsi que cela se pratique en Arabie, où les fils aînés des chérifs quittent leur famille quelques jours après leur naissance, et passent du harem de leur mère i^ous la tente des hommes de la tribu, pour s'y rompre aux exercices du corps, s'y endurcir à la fatigue et s'y faire un nom. Voici quels étaient, dit-on, l'arrière-pensée et le but secret du Pacha d'Egypte. Voyant la Porte engagée dans une guerre ruineuse avec la Russie, il espérait profiter de son épuisement pour ressaisir , avec l'aide des Bédouins, les possessions que son grand-père, Mé-
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liémet-Âli, avait conquises en Syrie et que l'Europe Tavait forcé d'abandonner.
En attendant, il n'envoyait que de mauvaise grâce et, pour ainsi dire, homme par homme, écu par écu, les subsides en troupes et en. argent qu'il devait à son suzerain pour les besoins de la guerre. En apprenant la catastrophe de Sinope, où la flotte égyptienne a péri presque tout entière, il s'était répandu en invectives furieuses non contre le czar, mais contre le sultan ; et, à ce propos, je veux citer un trait qui peint l'homme. On se rappelle que, dans cette journée désastreuse, le commandant d'un bâtiment égyptien se fit sauter, lui et son navire, plutôt que de se rendre à l'ennemi. Cette intrépide action fut admirée par tout le monde, excepté par Abbas : incapable de comprendre le courage, le dévouement, il ne voyait là qu'un vaisseau perdu/ Pesevinkl s'écria-t-il avec colère. Cette grossière injure qu'il avait toujours sur les lèvres, comme la plupart des Turcs, et qui est le ruffiano des Italiens, fut toute l'oraison funèbre de ce brave marin. S'il avait pu revenir des abîmes de l'Océan, il n'est pas douteux qu'Abbas ne l'y eût fait replonger incontinent pour le punir de son héroïsme.
De Tor au couvent du mont Sinaï, on compte vingt-cinq lieues, c'est-à-dire que les chameaux emploient vingt-cinq heures à faire le voyage. La route que j'étrennais pour ainsi dire, étant l'un des
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premiers voyageurs, sinon le premier, à la parcourir, se dirige au nord en inclinant vers Test ; partie de la mer, elle s'en éloigne insensiblement pour se rapprocher du mont Serbal. Si, au lieu de tourner cette vaste muraille de granit , ou pouvait la franchir en ligne droite, on abrégerait de beaucoup le chemin. Mais la chose n'est pas possible. La route ne se distingue du terrain qui Tentoure que par sa solidité , ce qui permet aux chameaux d*y marcher plus vite que dans le sable où leur sabot enfonce malgré sa largeur ; elle n*a d'ailleurs ni stations ni diligences, comme celle de Suez, et n'est fréquentée par personne. Dans tout le cours de la journée nous n'y fîmes pas une seule rencontre; je me trompe : on en fit une, et voici laquelle.
Une demi-douzaine de Bédouins, arrêtés au bord du chemin avec leurs chameaux, semblaient nous attendre au passage , .et de fait nous les eûmes à peine rejoints qu'une discussion animée s'engagea entre eux et nos chameliers. De quoi s'agissait-il? je ne saurais le dire précisément. Je devinai seulement, par les mots djemel et ialari^ cent fois répétés, que nos chameaux étaient en cause , et qu'il était question d'argent. Les Touara, ou Bédouins de Tor, se divisent en plusieurs tribus , celles entre autres des Sovaléha, des Mezeïné et des Aleïghat, qui occupent chacmie un district déterminé du désert, et partagent entre elles le droit de louer des çXv^-
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meaux aux marchands , aux voyageurs. Il résulte de cet arrangement des conflits perpétuels, souvent très -compliqués; et c'était probablement à une contestation de ce genre que nous assistions , sans y prendre aucune part, bien entendu. Quoi qu'il en fût, on déchargea, après bien des paroles, deux de nos chameaux qui furent remplacés par deux autres, et cette transaction parut satisfaire les parties. Quant à nous, nous avions profité de cette halte assez longue pour faire faire le café par celui de nos domestiques dont c'était l'emploi; car, en Orient, chaque serviteur a ses fonctions particulières : nous roflfrtmes à toute la société, et l'on se sépara les meilleurs amis du monde.
Cette petite scène de mœurs avait eu lieu sur la lisière d'une oasis de dattiers beaucoup moins belle et moins touffue que celle de Hammam, dont elle est voisine et n'est sans doute que la continuation. Non loin est un puits libre , défendu contre l'envahissement des sables par une margelle en maçonnerie ; j'appelle libre un puits qui appartient à tout le monde : ceux du désert sont d'ordinaire la propriété de la tribu sur le territoire de laquelle ils se trouvent, et celle-ci exige une rétribution des étrangers qui y viennent, de très-loin quelquefois, abreuver leurs troupeaux et leur famille. Cette oasis passée , on ne découvre plus d'autre végétation que quelques arbres ou arbustes rabougris
qui ne donnent pas d*ombre et ont à peine des feuilles.
Jusque-là fort beau, le temps était devenu tout d'un coup menaçant : le ciel avait pris des tons plombés et jaunâtres de mauvais augure ; de grands nuages noirs l'avaient envahi tout entier en quelques instants; une obscurité lugubre nous environnait. La mer soulevée rugissait au loin ; le tonnerre grondait sourdement par delà les montagnes et se rapprochait à chaque détonation ; de larges gouttes de pluie tombaient déjà sur nous. Tout présageait un ouragan terrible. Les chameaux ni les chameliers ne manifestaient pourtant aucune inquiétude, et leur instinct ne les trompa point. Par une péripétie aussi brusque que la première, la mer s'apaisa, le tonnerre s'éloigna, puis se tut ; les nuages se dissipèrent comme par enchantement, et le ciel reprit sa sérénité accoutumée.
Nous avions eu toute la journée à notre gauche une plaine sablonneuse et solitaire qui se prolonge jusqu'à la mer, à peine visible par échappées, et, à notre droite, la longue chaîne aride du Serbal. Le soir nous en atteignîmes l'extrémité, après huit ou neuf heures de marche. C'est là, à l'entrée du val d'Hébran, qu'était campé le bataillon du génie employé à la route ; alignées militairement et serrées les Unes contre les autres , les tentes produisaient l'effet le plus pittoresque au milieu de la solitude du
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désert, et tranchaient par leur blancheur sur le fond déjà noir du crépuscule. Comme nous traversions le camp abandonné le jour, pendant les heures du travail, les soldats y rentraient, leurs outils sur l'épaule, comme de simples manœuvres, après le dur labeur de la journée. Cette grande agglomération d'hommes, dans un pays dénué de tout, avait dévoré ses dernières ressources et l'avait, en s'y prolongeant, tellement épuisé, que la famine y régnait. Les Bédouins n'avaient plus de quoi nourrir ni eux ni leurs chameaux, et nous avions en vain nousmêmes cherché à Tor un mouton pour les besoins du voyage ; nous n'en avions trouvé ni pour or ni pour argent. En ayant , par miracle , rencontré un que son propriétaire allait vendre au camp , il nous en demanda un prix si exorbitant, et le pauvre animal était d'ailleurs si maigre, que Gasparo Hazzanti , notre cuisinier, se refusa obstinément à conclure le marché. Les provisions nécessaires aux troupes étaient presque toutes apportées du Caire ; qu'on juge d'après cela ce que devait coûter à l'Egypte le caprice extravagant de son nouveau Pharaon.
Les deux ingénieurs français chargés de la construction de ce ruineux et inutile ouvrage , et dont j'ai parlé plus haut, MM. Mouchelet et Aïvas, étaient établis en éclaireurs un mille ou deux en avariT du camp, dans la partie la plus sauvage du val, et au
bord d'un ruisseau qui le traverse dans toute sa longueur. La nuit était venue , et ce ne fut pas sans peine que nous parvînmes jusqu'à eux au milieu des ténèbres et des rochers. Nous y réussîmes enfin, et notre tente fut dressée à côté de la leur ; je dis notre, car la mienne ayant été brûlée, comme on l'a vu, à Suez, où je n'avais pu la remplacer, j'étais obligé de partager provisoirement celle de mon compagnon de* voyage. J'apportais à ces messieurs des lettres de leurs amis du Caire, et je reçus d'eux l'accueil le plus cordial, l'hospitalité la plus franche, sans compter une foule de renseignements précieux sur la contrée J
Le soleil se lève tard dans ces profondeurs ; je fus frappé, lorsqu'il parut , de la grandeur du spectacle qu'il vint éclairer à mes yeux, et dont la veille au soir, en arrivant, je n'avais aperçu que l'ombre à travers l'obscurité. Le val d'Hébran n'est qu'un étroit défilé taillé à pic dans le mont Serbal d'un côté , et de l'autre dans une chaîne de même formation, appartenant au même système , et qui se prolonge dans la même direction. Ces deux chaînes n'en formaient visiblement qu'une , et leur masse compacte semblait défier à jamais toutes les forces destructives de la nature. Quand et comment furentelles séparées? Quel agent puissant, irrésistible, opéra cette violente rupture et creusa dans le granit une si profonde entaille? Est-ce l'eau? est-ce le feut
L'une ou l'autre hypothèse est également admissible.
Quoique la nature garde le secret de ses révolutions et que nul souvenir écrit na les consacre, puisque nul regard humain ne les a contemplées, les traces matérielles en restent empreintes et fixées eu traits indélébiles à la surface du globe, pour servir de jalons à la science sur la route des siècles. Précipités des hauteurs dans les abîmes, d'énormes blocs granitiques accusent par leur présence un bouleversement prodigieux , et sont là gisant pêlemêle, au fond de cette fosse immense, comme les cadavres révélateurs d'un monde antérieur à l'homme. Ne cherchez ici ni ombre ni verdure ; à l'exception d'un maigre palmier perdu sur une roche en saillie, vous n'y trouveriez pas un arbre, pas un brin d'herbe ; partout le roc nu, partout la désolation et la mort. Cette gorge horrible et sublime est le digne vestibule du mont Sinaï.
La grande route s'arrêtait alors dans cet endroit et se continuait avec une activité extraordinaire, mais trop lente encore au gré de Timpatient Abbas. Pressés par lui, les ingénieurs ne triomphaient qu'à grand'peine, à force de poudre et de bras, des difficultés du terrain. Il fallait faire sauter à chaque pas d'énormes quartiers qui bondissaient avec fracas dans le lit du ruisseau ; obstruée dans son cours, l'eau se répandait de toute part et inondait les bas-
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fonds. Comme les Arabes font tout en cadence, l'écho des montagnes répétait le chant des travailleurs, interrompu souvent par les détonations de la mine et le roulement des rochers. Ce n'était pas une petite a£rah*e pour nous que de sortir sains et saufs de ce chaos d'eau , de pierres et d'hommes. Nous n'avions pu nous en tirer qu'à pied ; car les dromadaires , créés pour les sables et les terrains plats, étaient plus embarrassés que nous dans cette inextricable mêlée. On me fit remarquer, en passant, une vasque naturelle où l'eau parait dormir comme dans une baignoire, et qu'on appelle, je ne sais pourquoi , le Bain du Chrétien.
Après avoir franchi ce mauvais pas , sinon sans fatigue et sans danger , du moins sans accident , nous atteignîmes une partie du val plus unie et plus large , où le ruisseau prend sa source : c'était passer sans transition d'un enfer de pierre à un paradis de verdure. L'eau s'échappe de terre en bouillonnant au milieu d'une herbe touffue , et de charmants bouquets de palmiers croissent à l'entour; ils se multiplient au point de former, en quelques endroits , des bois impénétrables aux rayons du soleil. Le contraste rend plus précieuse et plus chère cette oasis inattendue. A mesure qu'on avance , le pays s'ouvre des deux côtés , et Ton passe insensiblement du défilé d'Hébran dans Touadi du même nom. Les Arabes appellent auadi
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une vallée spacieuse et ordinairement plantée d'arbres. C'est le thaï des Allemands , combiné avec la huer ta des Espagnols.
L'ouadi Hébran n'a pas d'autre végétation que les dattiers qui en ombragent rentrée , et qui, s'éclaircissant peu à peu , Unissent par disparaître tout à fait. Le sol est dur et pierreux , les montagnes latérales d'une stérilité complète ; mais la hardiesse de leurs formes en rachète la nudité. Le Serbal, qu'on laisse derrière soi après l'avoir tourné , les dépasse toutes en hauteur, et ses larges flancs dénudés couvrent de leur masse plusieurs lieues de pays. Un mince filet d'eau , que la sécheresse universelle fait seule remarquer, porte le nom menaçant de fontaine du Tigre ; mais ce nom est plus effrayant que conforme à la vérité locale , attendu qu'il n'y a point de tigres dans la contrée : il n'y a que des léopards. La vallée est fermée de ce côté par le Nagb ou col d'Hébran , nommé aussi de r Adjani , montée infernale où la vie du cavalier dépend d'un faux pas de sa monture , tant le sentier est escarpé , rocailleux et rapproché du précipice ; aussi fîmes-nous à pied cette longue , cette interminable montée : le supplice dura une heure , un siècle. Du sommet l'œil plane sur un dédale de vallées enchevêtrées les unes dans les autres , et où l'instinct d'un Bédouin est seul capable de s'orienter : toutes sont bordées et bornées par des
collines ou des montagnes pittoresquement découpées et dénuées de toute végétation. Malgré son aridité, ce point de vue est saisissant; je n'en pouvais détacher mon regard ni ma pensée , en songeant que Moïse et son peuple, le peuple de Dieu, ont campé dans ces solitudes.
Après avoir monté le col , il fallait le descendre , et le descendre à pied, seconde heure de fatigue; de ce côté , le sentier est pire que de l'autre , si c'est possible. Quoique non montés , et libres par conséquent de leurs mouvements, les dromadaires eux-mêmes bronchaient à chaque pas; et, quant aux chameaux qui portaient notre bagage, les chameliers étaient obligés de soutenir leur charge des deux côtés , pour l'empêcher de tomber dans les abîmes. Le cheval , et surtout le mulet , seraient beaucoup mieux appropriés que le chameau à de pareils chemins ; mais les Touara ne possèdent ni l'un ni l'autre. On atteignit enfin , trébuchant et roulant , le pied de cette abominable côte , et l'on entra dans une nouvelle vallée, l'ouadi Es- Slaf.
Les chameaux , grâce à Dieu , se retrouvaient là sur leur terrain , c'est-à-dire sur un chemin sablonneux et uni ; mais il n'y a que cela de changé : les montagnes de ce nouvel ouadi ont le même ca^ ractère , sont aussi nues , aussi désolées que les précédentes. En revanche, le sable était émaillé
de jolies fleurs blanches, jaunes et violettes, qui en tempéraient le scintillement et qui reposaient la vue. On trouve encore dans ces vallées le tarfah , arbuste d*où sort la manne, cette ambroisie céleste des Hébreux , et tout autour de nous s'élevaient de grosses touffes de raitam , herbe qui a la propriété de brûler verte , ce qui la rend précieuse dans ces déserts sans bois : elle nous fut ce soir-là d'un grand secours , car le vent était très-piquant , et , quoique notre petit camp en fût abrité par un monticule de granit , nous aurions souffert du froid sans le feu vif et pétillant qu'elle nous permit d'allumer et d'alimenter toute la nuit. Cette nuit était la première que je passais réellement au désert; la veille j'étais en Europe , sous la tente des deux ingénieurs français ; et quant au désert de Suez , où j'avais précédemment campé , je persiste à lui refuser le nom de désert, vu ses stations, ses diligences, son télégraphe, et ses autres nouveautés européennes. Ici rien de semblable : point de route, pas un toit , pas un homme ; partout la solitude et le silence.
Le matin , le vent était plus froid encore que le soir , et , quoique le soleil fût* radieux , il ne réchauffait pas du tout l'atmosphère. On partit tard : un chameau d'humeur turbulente s'était échappé après avoir été chargé, et avait déserté avec armes et bagages ; il fallut du temps à son conducteur
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pour le rattraper, et il ne se laissa pas ramener sans une vigoureuse résistance. On marcha toute la matinée sur un terrain parfaitement uni et toujours sablonneux : même nature que la veille, mêmes montagnes, même horizon. Plusieurs vallées débouchent des deux côtés dans celle que nous traversions ; la plus large et la plus fréquentée par les caravanes est Touadi Feiran , qui s'ouvre à gauche et descend jusqu'à la mer.
Comme nous passions devant , il en sortait un Bédouin à pied, qui nous croisa d*un air farouche sans nous saluer, et qui, sans même avoir détourné la tête, disparut derrière un rocher. C'était notre première rencontre depuis le val d'Hébran. Non loin est im cimetière ; n'ayant point de demeure fixe où ils puissent déposer leurs morts , les Bédouins les enterrent dans la solitude : une pierre brute est l'unique signalement de ces tombes abandonnées , et les protège seule contre l'immonde appétit des chacals. L'Indien des savanes emporte avec lui les os de ses ancêtres ; l'Arabe du désert les confie à la garde de son Prophète.
Enfin , l'on attaqua le col du Couvent , ainsi nommé parce que le couvent du Sinaï en est voisin. Dernier rempart élevé par la nature entre la mer Rouge et ce mont Sinaï , réservé à de si grandes destinées , ce pas est beaucoup plus élevé , plus large et plus ej3rayant encore que le défilé
d*Hébran, qui ii*en saurait donner qu'une bien faible idée. Nulle part en Europe , pas même dans les régions les plus sauvages , les plus tourmentées des Alpes et des Carpalhes, je n'ai rien vu d'aussi terrible : c'est l'image du chaos, non du chaos qui précéda la séparation des éléments, mais de celui qui suivra la destruction du globe. De telles scènes défient toute description; le pinceau de Salvator Rosa serait seul capable d'en peindre l'horreur.
Qu'on se figure une énorme montagne de granit renversée tout à coup , bouleversée , mise en pièces par un tremblement de terre épouvantable, ou par le choc d'un corps céleste, jonchant de ses vastes décombres les abîmes béants autour d'elle, et portant sur ses flancs démantelés la trace ineffaçable de cette effroyable convulsion. Rien n'est changé depuis la catastrophe ; elle aurait eu lieu la veille , que le spectacle n'en serait pas plus saisissant. Déchirés, fracassés, de toutes couleurs, de toutes formes, les rochers sont aussi nus que le premier jour ; les siècles ont passé sur eux sans y laisser un grain de terre végétale , et rien qui ait vie n'a jamais pu prendre racine dans ce morne et stérile empire de la mort ; à peine quelques touffes d'absinthe pointent-elles çà et là dans les gerçures du roc; un palmier chétif, un figuier plus chétif encore , sont les seuls arbres qu'on dé-
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couvre aussi loin que porte la vue. Des cavernes sont creusées dans les entrailles du granit ; fendus, fracturés en tombant , les blocs inférieurs sont sillonnés de larges fissures, dont les arêtes sont encore aussi vives que le jour de leur chute ; plusieurs sont percés de niches quadrangulaires , visiblement partiquées par la main des hommes dans un but inconnu , par celle peut-être des Hébreux , qui durent nécessairement franchir , Moïse à leur tête , ce redoutable passage. La seule voix de ce lieu sinistre est un écho que le hasard n* éveille que bien rarement, mais qui alors devient formidable; répété par lui mille et mille fois , un coup de feu semble un coup de tonnerre, et la montagne en est ébranlée jusque dans ses fondements ; puis tout rentre dans le silence pour des jours, des mois entiers.
De là au couvent, il n'y a qu'un pas ; à trois heures nous y étions rendus.
Avec ses hautes murailles en granit et les trois grandes bannières de Moïse, de Saint-Georges et de Sainte-Catherine, arborées au faite, on le prendrait bien plutôt pour une forteresse que pour un monastère ; et c'est une forteresse , en effet. Bâti au sein du désert et sur terre musulmane, il a à se défendre à la fois contre deux ennemis , le fanatisme et la cupidité : attirés par ses richesses, les Bédouins ont tenté contre lui plus d'une expé-
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dition y et il a dû prendre contre eux des précautions militaires. Outre deux pièces de canon, il possède un arsenal fourni d'armes de toute espèce : ce n'est pas trop mai pour des hommes de paix. La grande et unique porte de ce vaste édifice est murée depuis près de deux siècles, et ne s'ouvre que dans les grandes circonstances , pour recevoir la visite de quelque haut dignitaire de l'Église grecque , ce qui arrive à peine tous les trois ou quatre ans. En temps ordinaire , il est clos hermétiquement : on ne pénètre alors dans la place que par une sorte de meurtrière percée dans le mur, à quarante pieds du sol , et où l'on est hissé par des cordes ; encore faut-il parlementer et décliner ses noms et qualités.
Descendus de dromadaire au pied des murailles, un coup de sonnette annonça notre arrivée ; la tête du frère tourier parut à la meurtrière, et une longue ficelle, déroulée par lui , vint chercher une lettre d'introduction que Costa nous avait remise pour le supérieur. La réponse se fit attendre assez longtemps; enfin elle arriva. Nous ftlmes introduits, non par le tour, dont on nous fit grâce, mais par ime poterne récemment pratiquée en dépit de la consigne et de la prudence , de l'autre côté du bâtiment, et qui, en cas d'attaque, pourrait être murée en quelques minutes. La poterne franchie, non sans m'être plié en deux, tant
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elle est basse , je traversai plusieurs cours inégales et irrégulières, puis un souterrain fermé par une grille en fer, puis d'autres cours encore, et je parvins enfin, par un escalier de bois, dans la partie du cloître consacrée aux étrangers, et où deux touristes du Nouveau-Monde étaient déjà installés.
Les appartements destinés aux voyageurs donnent sur une galerie d'où la vue plonge sur tout l'édifice : on croirait voir un gros village entouré de murs. On n'y doit chercher ni ordre ni plan : c'est un dédale de bâtisses entassées pêle-mêle les unes par-dessus les autres , selon les accidents du terrain et la commodité des habitants, un véritable chaos. La chose qui frappe tout d'abord est une mosquée surmontée de son minaret , et plantée au beau milieu de l'enceinte. Cette condition , tyrannique et dure pour des chrétiens , fut imposée aux moines par le sultan Sélim , pour prix de sa tolérance et de certaines immunités temporelles accordées à la communauté. Le firman qui les concède est , dit-on , conservé dans les archives ; mais on ne me le fît point voir , et , qu'il existe ou non , personne , à ma connaissance, ne l'a jamais vu. On fait même remonter à Mahomet les franchises du monastère , et la chose n'est matériellement pas impossible. Fondé par l'empereur Juslinien et son épouse Théodora , l'an 627 de l'ère chrétienne , il
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précéda , par conséquent , d'un siècle Thégire musulmane : rien donc ne s'oppose à ce que le Prophète le soit venu visiter ; la tradition arabe Tafflrme : elle ajoute même qu'il fut enlevé au ciel du haut du mont Slnai.
Autant la mosquée étonne et frappe par sa présence, autant l'église est peu visible au premier coup d'oeil ; rien ne la distingue des toitures et des terrasses au milieu desquelles elle est noyée : mais elle l'achète sa modeste apparence par sa magnificence intérieure. C'est un fort beau vase semibyzantin, semi-roman, soutenu par des colonnes de granit malheureusement blanchies à la chaux, et dans le fdt desquelles on a taillé des croix grecques, ce qui en rompt la ligne et en gâte l'effet. L'essence de la colonne est d'être nue, parfaitement unie ; et, quoique d'invention antique, la cannelure elle-même me semble une altération de la simplicité primitive, une dégénérescence de l'art. Mais ce n'est ni la simplicité ni l'art qu'il faut chercher dans les églises grecques. Celle-ci manque de tous les deux; le clinquant et le mauvais goût y choquent à chaque pas.
Le plafond est bleu et or, pour figurer le firmament étoile, et il en pend des lustres d'une forme beaucoup trop moderne, et peu appropriés, quoique assez riches, à l'austérité d'un temple chrétien. J'en dirai autant du maître autel, trop chargé de nacre
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et d'écaillé, et des croix ornées de pierres précieuses, ou soi-disant telles, qu'on y expose avec ostentation à l'admiration plutôt qu'à la piélé des fidèles. Il est vrai que ce sont pour la plupart des présents d'opulents boyards d^ l'Église schismatique. S'élant constitué le protecteur de ses coreligionnaires de l'empire Ottoman, Tempereur Nicolas n'a point oublié ceux-ci, et ils ont reçu plus d'un témoignage de sa munificence intéressée. Toutes ces richesses sont de plus ou moins bon aloi ; rien, d'ailleurs, n'est ancien, rien du moins ne parait Têtre. J'en excepte la grande porte d'entrée, qui est d'une vétusté non douteuse, et incrustée d'émaux sur métal d'un travail remarquable, où j'ai cru déchiffrer le millésime du xu* siècle.
Ne pouvant ni ne voulant tout citer, je ne mentionne que pour mémoire des peintures byzantines d'un intérêt médiocre, lés portraits tout aussi peu intéressants de notabilités inconnues, ou de saints du calendrier grec, une grande image de la Transfiguration, et enfin , les médaillons des deux fondateurs, l'empereur Justinien et l'impératrice Théodora, son épouse. Mais je ne saurais passer sous silence la mosaïque qui revêt la voûte de l'abside et où l'on voit Moïse à genoux devant le buisson ardent, et plus bas, recevant les tables de la loi. Il est à remarquer que le législateur des Juifs n'y est point représenté, et ne l'est jamais en Orient, sous
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la figure sévère et patriarcale qu'on lui donne en Europe, et que Michel-Ange a consacrée dans son chef-d'œuvre de Saint-Pierre- aux*Liens, mais sous celle d'un jeune homme sans barbe, vêtu d'une tunique bleue et d'un manteau blanc. Une chapelle lui est dédiée à la gauche du maître autel, sur la place même où brûla le buisson de feu, du moins à ce que disent les caloycrs ; aussi ne souffrent-ils pas qu'on foule ce sol divin sans avoir déposé sa chaus^ sure, comme à la porte des mosquées. Admirez la puissance de l'imitation et la contagion du voisinage : les pratiques de l'islamisme ont ici déteint jusque sur des ministres de Jésus-Christ.
Cette Grande-Chartreuse de l'Orient était connue autrefois et fut probablement fondée sous le nom de couvent de la Transfiguration ; elle est aujourd'hui sous l'invocation et sous la protection de sainte Catherine, dont elle possède les reliques. Celle illustre néophyte du iv« siècle s'appelait, de son vivant, Dorothée; le nom de Catherine, qu'elle reçut après sa mort, vient du mot syriaque cethar^ couronne, el lui fut donné parce qu'elle réunit, dit saint Jérôme, la triple couronne de la virginité, du martyre et de la science, car c'était une savante avant d'être une sainte : elle opérait la conversion des philosophes qui entreprenaient la sienne, et fut longtemps la patronne des écoles de philosophie, comme elle l'est encore des écoles de filles. Ses
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restes sont déposés dans un tombeau fastueux autour duquel des lampes et des cierges brûlent nuit et jour, et qui attire chaque année un grand nombre de pèlerins.
Pour en finir avec l'église de sainte Catherine, et pour être fidèle à la vérité, je dois ajouter qu'elle est fort bien tenue et d'une propreté irréprochable ; mais elle a des cloches assez maigres et peu dignes d'un sanctuaire si célèbre, si vénéré. Elle possède, en manière de compensation, une espèce de carillon qui n'est, je le pense bien, qu'une barre de fer sur laquelle on frappe avec un marteau, et un autre en bois, tout aussi rudimentaire , dont le sonneur jouait tout le long du jour, comme on use de la crécelle, en Italie, le vendredi saint.
La bibliothèque est assez pauvre de livres intéressants, et tous traitent de sujets religieux ; elle est riche, en revanche, en manuscrits arabes et grecs, même slaves, d'où l'on pourrait sans doute tirer d'utiles renseignements. Mais les moines en sont jaloux, sans les lire , et ne les produisent guère ; ils 15e contentent de montrer aux visiteurs, à titre de curiosité, le psautier diamant de sainte Cassine et un évangéliaîre en lettres d'or où l'empereur Théodose faisait ses dévotions.
Les caloyers ne mettent jamais le pied dans leur bibliothèque; mais ils fréquentent volontiers leur jardin, situé hors de l'enceinte des murs, et où
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j'avais remarqué , en arrivant, quelques oliviers, un cyprès magnifique et des amandiers en fleur ; il leur donne, en outre, des figues, des raisins et des poires fort renommées au Caire. Le couvent possède un autre jardin, plusieurs même, à ce que je crois, dans quelques vallées du voisinage. Le puits intérieur de la maison est le même où Moïse, fuyant l'Egypte après son meurtre et avant sa mission, rencontra les sept filles de Jethro qui venaient y puiser de' Teau pour abreuver les troupeaux de leur père, sacrificateur de Madian : or des pasteurs, étant survenus, les chassèrent ; mais Moïse les secourut et puisa de l'eau pour elles, et leur père l'ayant appris, lui donna en mariage Séphora, l'une d'elles, et Moïse devint berger des troupeaux de son beau-père K
Cette grande citadelle religieuse est enveloppée et serrée de très-près par de hautes crêtes qui toutes ont un nom particulier : au nord, le mont des Inifs et le mont Horeb; au sud, le mont de Saint- Épistème , et , vers l'est, le mont de Moïse, où la tradition veut que le libérateur d'Israël ait fait paître les troupeaux de Jethro, bien qu'il n'y croisse pas un brin d'herbe ; au couchant, la vallée s'élargit, et les montagnes s'écartent insensiblement pour faire place à une assez vaste plaine, la seule localité des environs assez spacieuse pour contenir une