‹ Séjour chez le grand-chérif de la MekkeChapitre 4 sur 6 · Rois, liv. I, chap. xix, i S et suiy · texte numérisé non relu

Rois, liv. I, chap. xix, i S et suiy

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lise, qu'est-ce autre chose sinon les agents souterrains ou extérieurs de ces grandes perturbations de la matière, telles que la science de nos jours les conçoit et les explique ? La vision d*Elie ne serait donc que l'intuition, et comme la seconde vue des bouleversements physiques dont chaque rocher porte ici l'empreinte indélébile. Et ce souffle doux et subtil qui succède au désordre des éléments , et où le prophète sentit la présence de Dieu, — non in commotione Deus, — c'était bien Dieu en effet, c'est-à-dire l'intelligence qui, la nature une fois apaisée, reprend sur elle tous ses droits, en étudie les phénomènes, en mesure les forces, en sonde les mystères, et, s'élevant du fait matériel à la compréhension des lois et des causes, s'associe à la pensée, à l'œuvre du Créateur, en pénétrant les secrets de la création.

Nulle part cette étude n'offre un intérêt plus puissant, car nul point du globe n'est plus fait en soimême, indépendamment du double prestige de l'histoire et des traditions, pour éveiller l'attention et captiver l'esprit. La presqu'île sinaïtique a la forme d'un triangle dont un des côtés la relie au continent, tandis que l'angle opposé s'avance en éperon dans la mer; les deux autres côtés sont baignés par deux golfes, celui de Suez au nord, et ''au midi celui dll\kaba. A l'exception de quelques bancs calcaires dans les régions inférieures, c'est

une terre de première formation, hérissée de pics et d*arëtes appartenant tous au même système et partant d'un centre commun. Dans les bas-fonds serpentent des vallées étroites, sablonneuses, et sans autre végétation que quelques oasis de dattiers dans le voisinage des fontaines et des puits.

Le massif du Sinaï occupe le milieu de Tisthme et domine toute la presqu'île. On devine le spectacle dont on jouit du haut d'un belvédère tel que celui-là. L'œil plonge d'un côté et de l'autre sur les deux golfes dont il suit, comme sur ime carte, toutes les découpures, et dont l'un, celui d'Akaba, est fermé par l'île de Tiran ; au couchant, on découvre, pardessus toutes les vallées et toutes les hauteurs qu'on a sous ses pieds, la mer Rouge, qui, vue de là, apparaît comme un fleuve et n'est point assez large pour empêcher de distinguer nettement la côte d'Afrique; cette côte est d'autant plus visible qu'elle est bordée de vastes montagnes, par delà lesquelles est un autre désert cher aux premiers anachorètes du christianisme , cette Thébaïde où ils allaient chercher, dans le silence et le recueillement de la solitude, un avant-goût de la paix éternelle; enfin vers l'orient, dans la direction de la Syrie, le regard et la pensée se perdent dans les profondeurs d'un désert sans bornes, celui-là même où les Hé« breux errèrent pendant quarante années avant d'entrer dans le pays de Chanaan.

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Je remarque en passant que ce nombre quaraute, qui s*est rencontré plusieurs fois sur notre route, i^evient fréquemment dans TAncien Testament et même dans le Nouveau : les Juifs errèrent quarante ans au désert; Moïse s*y recueillit quarante jours avant d'accomplir sa mission; Élie marcha quarante jours et quarante nuits avant de se reposer dans la caverne de l'Horeb ; Jésus jeûna quarante jours dans la solitude, et resta quarante heures dans son tombeau avant de ressusciter. Il semble que ce nombre, qui pourtant n*est un composé ni de trois ni de sept, les deux nombres sacrés, avait chez les Juifs quelque chose de sacramentel, je dirai presque de cabalistique, et qu*il possédait une vertu occulte dont le sens est perdu.

Le faite du Sinaï porte une chapelle chrétienne consacrée à Moïse ; les musulmans, qui professent pour ce grand prophète une vénération au moins égale à celle des chrétiens , y ont aussi élevé une mosquée en son honneur, et de plus ils ont donné son nom à la montagne, Djebel-Mousa. Mahomet luimême y vmt en pèlerinage, et c'est d'ici qu'il fut enlevé au ciel. On montre encore sur un rocher l'empreinte du pied de son chameau. Dans le fond d'une vallée voisine fleurit une petite oasis connue sous le nom de jardin des Quarante-Martyrs, parce que quarante chrétiens — encore le nombre quarante — y furent martyrisés au temps des persécutions. Non

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loin est la pierre de Belphégor, dont le nom. vient associer les souvenirs de Tidolàtrie à ceux des trois grandes religions, le mosalsme, le christianisme et le mahométisme, nées toutes les trois si près Tune de l'autre, qu'elles eurent, pour ainsi dire, un berceau commun.

La montée du Sinaï est laborieuse; le sentier continue à être taillé en escalier comme au début, et l'est jusqu'à la fin ; mais, loin de faciliter la marche, cette échelle à moitié ruinée rend au contraire l'ascension pénible et la descente tout à fait dangereuse. De retour sur le plateau d'Élie, nous revînmes au couvent par un autre chemin, et je fus bien surpris de trouver de ce côté-là une route excellente, parfois coupée dans le roc vif et presque accessible aux voitures. Ce Simplon en miniature venait d'être exécuté pour Abbas-Pacha, lors d'une visite toute récente faite au Sinaï par cette Altesse africaine , en attendant le fameux palais aérien dont j'ai parlé précédemment, et dont on me fit voir de loin l'emplacement futur sur une crête inabordable.

Plusieurs domestiques du couvent m'avaient accompagné dans mon excursion ; et le frère Pierre, qui n'était pas plus frère que moi , avait voulu être de la partie. C'était un personnage assez singulier, portant, quoique laïque, la robe bleue, le bonnet cylindrique des caloyers, et partageant leur vie cénobitique. Grec de naissance, il avait étudié dans

les universités étrangères, parlait plusieurs langues, le français entre autres, avec une rare facilité, et paraissait avoir une instruction variée; il cultivait particulièrement rastrononiie et la musique, qu'il enseignait, du moins la musique, aux jeunes religieux de la maison. Mais en causant avec lui, je fus frappé de la confusion de ses connaissances et de l'incohérence de ses idées ; je cessai de m'en étonner lorsqu'on me dit qu'il était fou, et que sa famille, dont j'avais connu quelques membres au Caire, le tenait au couvent comme dans une maison de santé. Sa folie d'ailleurs était fort douce, et je connais nombre de gens réputés raisonnables dont la société m'eût été certainement moins agréable que ne me fut la sienne. Nul doute que ce fou paisible et studieux ne soit quelque jour le héros d'une légende, qui déjà existe en germe dans les versions contradictoires dont il est l'objet.

Le Sinaï s'appelle aussi dans le pays mont de la Loi, et le nom de saint Épistème, dont la montagne touche au couvent du côté opposé, signifie en grec savoir; ce qui me faisait dire aux religieux que leur maison étant située entre la science et la loi, ils ne pouvaient manquer d'être saints et savants. Je les flattais évidemment, car ils ne sont ni l'un ni l'autre ; j'ai fort peu de bien à dire d'eux en général, et ne saurais en particulier louer sans mentir leur détachement des biens temporels : la

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rapacité m'a paru être le trait distinctîf de leur caractère; ils la poussèrent avec nous au delà de toute croyance, de toute pudeur.

Ayant dû, le soir de noire arrivée, expédier une lettre aux deux ingénieurs français établis au val d'Hébran, ils nous demandèrent, pour la faire porter, quarante piastres, somme énorme pour le pays; le premier Bédouin venu se fût estimé très-heureux de faire la course pour dix fois moins. Nous marchandâmes et Ton tomba d'accord pour moitié. Il va sans dire que le couvent garda tout ; le pauvre messager n'eut pas un para pour sa peine. Déjà auparavant, les caloyers, qui pensent à tout, et pour qui il n'y a pas de petits profits, nous avaient insinué, à propos de la lettre que Costa nous avait donnée pour eux, qu'elle avait bien suffi pour nous ouvrir les portes du monastère^ mais que nous eussions mieux fait d'en demander une à leur fondé de pouvoirs au Caire ; or, il faut savoir que cette lettre se paye un talari, tandis que celle de Costa ne leur rapportait rien. Le lendemain ils nous recommandèrent instamment de leur remettre à euxmêmes la rétribution que nous destinions aux domestiques qui nous avaient accompagnés sur le mont Sinaï, sous prétexte que ceux-ci perdaient leur argent dans les rochers ; c'était tout simplement pour se l'approprier. Ceci n'était que le début, il promettait et tint parole.

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D*abord ils nous firent acheter presque de force et nous vendirent fort cher des saucissons de dattes fabriqués par eux, des chapelets en coton faits avec leur vieille défroque , de la manne enfermée dans des boites de fer-blanc, des bagues d'argent au chiffre de sainte Catherine , et autres curiosités du cru. Quant aux vivres , voici comment les choses se passent. Le couvent doit le pain à tous venants; c'est une charge de son institution.

La distribution de ce pain quotidien se fait chaque matin aux Bédouins et même aux Bédouines ; car j'en vis là plusieurs, une entre autres jeune et jolie, avec des yeux charmants, des dents étincelantes, et pas du tout voilée ; sur ce point les femmes du désert sont plus libres et beaucoup moins timorées que les autres musulmanes. Les voyageurs ont donc droit au pain du couvent comme tout le monde, mais au pain seulement ; tout le reste est leur affaire. On leur prête bien la cuisine, mais vide et sans feu ; ils doivent, s'ils veulent s'en servir, apporter tout avec eux, depuis les casseroles et le charbon jusqu'aux aliments et condiments de première nécessité. Il est vrai qu'on s'entend aisément avec celui des frères qui remplit les fonctions de procureur ou maître d'hôtel , comme on voudra l'appeler, et qu'on obtient de lui , moyennant finance, les objets les plus indispensables à la vie matérielle. Il vous vendra même, pour peu que

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VOUS le désiriez , de Tarakî et du vin de Chypre, ou prétendu tel.

Quant à nous, nous n'eûmes besoin que de fort peu de chose, portant avec nous le nécessaire et même le superflu. Mon compagnon de voyage, bien Anglais sur ce point, aimait ses aises^ et encore plus la bonne chère ; il aurait cru se manquer à lui-même s'il n'avait pas eu tous les jours, en plein désert, un dîner complet, dût-il l'attendre jusqu'à minuit ; c'était chez lui un point de conscience et d'amour-propre : son honneur de voyageur y était engagé. Ayant calculé que son jour de naissance tomberait au Sinaï, et tenant à le célébrer dignement comme un véritable enfant de la Grande-Bretagne, il avait emporté du Caire, à celte intention, une dinde truffée, voire même du Champagne, dont il me fit la surprise et les honneurs. Avec une pareille base, le reste du menu n'était pas difficile à composer, et nos provisions de voyage y suffirent amplement. Nous vécûmes donc sur notre propre fonds, et les ressources du couvent nous furent à peu près inutiles.

Jusqu'ici il n'y a rien à dire ; il est parjfaitement juste que les voyageurs payent ce qu'ils consomment , et l'on ne saurait exiger du couvent qu'il se ruine pour défrayer leur table : aussi nous étionsnous exécutés de bonne grâce et sans marchander. Mais au quart d'heure de Rabelais, je veux dire

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au moment du départ , il se passa une scène qui ne serait point déplacée dans Y Avare de Molière ; Harpagon n'aurait, pas mieux fait. On commença par nous présenter la note des dépenses convenues, port de la lettre aux ingénieurs , achat de curiosités, voyage à la montagne, fournitures diverses, etc. Là-dessus point de contestation. Ensuite, on nous coula en douceur une petite note supplémentaire à laquelle nous ne nous attendions pas , et dont le détail est assez plaisant : au frère portier , pour nous avoir ouvert la porte , vingt piastres ; au frère curé, pour nous avoir montré l'église , vingt piastres ; aux domestiques , qui ne nous avaient pas servis, puisque nous avions les nôtres , vingt piastres ; à ceux qui nous avaient accompagnés à la montagne, vingt piastres ; au frère dépensier, pour l'avoir dérangé , vingt piastres : (;e dernier article me rappela les ventas espagnoles , où , après avoir tout payé , on paye encore por el ruido , pour le bruit. Bref , de vingt piastres en vingt piastres , on alignait un total assez rond. Pour le surplus, c'est-àdire pour l'offrande que les visiteurs ont coutume de laisser au monastère en partant, on voulait bien s'en remettre à notre générosité. Nous connaissions Tusage, et nous comptions si bien nous y conformer que notre offrande était déjà prête ; mais considérant que les caloyers venaient de se l'adjuger d'avance eux* mêmes , nous trouvâmes juste de la réduire d'au-

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tant : nous la bornâmes donc à cent vingt piastres. C'était encore fort généreux : les deux Américains qui nous avaient précédés n'avaient pas donné davantage , quoiqu'ils fussent restés plus longtemps que nous et eussent été beaucoup moins exploités* Ici l'orage éclata. Cent vingt piastres ! Dieu juste I y pensions-nous, et pour qui les prenions-nous donc? Cent vingt piastres pour des gens comme eux, pour des gens comme nous 1 cent vingt piastres I mais c'était pour nous une honte et pour eux une injure I Nous nous déshonorions en les o£frant) et ils se fussent déshonorés bien plus en les acceptant. Notez qu'ils avaient déjà la somme en poche et qu'elle n'en sortit pas. Le plus animé de la bande était un certain frère Joseph, dont le visage était remarquable par l'absence totale du nez , et qui d'ailleurs parlait fort bien l'italien : Questo non è maniera/ Questo non è maniera! répétait-il dix fois par minute , en se démenant comme un énergumène; et il eût passé de grand cœur, s'il l'eût osé, des paroles aux voies de fait. Le pauvre, frère Pierre jouait en vain le rôle de conciliateur^ et le supérieur, une tête vénérable à barbe blanche, présidait à cet ignoble débat, se regardant luimême comme personnellement offensé* L*orage dura longtemps, mais ce fut beaucoup de bruit pour rien : nous n'ajoutâmes pas un para. Notre conscience était tranquille , car nous avioM fait

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bien les choses , même grandement : tout compte fait , nous laissions au couvent cinq cents piastres^ ce qui était à coup sûr payer fort largement une hospitalité de quarante heures^ et quelle hospitalité! Tomber des hauteurs du Sinaï dans de pareilles trivialités, la chute est rude, et j'en demande pardon au lecteur. Mais si la vie est un voyage , comme on le répète souvent , on peut retourner la proposition et dire que le voyage est, comme la vie, semé d^impressions diverses, d'incidents de tout genre, et plus fécond en petits qu'en grands événements. De plus , ces détails de ménage , si vulgaires qu'ils soient, et précisément parce qu'ils le sont, ne laissent pas de porter avec eux leur enseignement en mettant à nu l'avidité des prêtres grecs. Je l'ai retrouvée la même partout, surtout à Jérusalem, où elle est encore plus choquante , parce qu'elle y est sans prétexte et par conséquent sans excuse. Entrez-vous au Saint-Sépulcre , un caloyer embusqué à la porte vous tend littéralement la main ; et si vous montez au Calvaire , tout palpitant des émotions que ce lieu sacré inspire aux âmes les moins croyantes, vous trouvez là un autre caloyer qui vous répand de l'eau de rose sur* les doigts et réclame aussi sa bonne main. Il est vrai qu'ils se contentent de peu; quelques piastres vous en délivrent. Il paraît que du temps de Sophocle les prêtres grecs n'étaient pas moins avides , car ce poëte dit au vieil

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augure Tirésias par la bouche de Créon : « Toute la race sacerdotale aime Targent. »

Secouant la poussière de cette auberge inhospitalière, je jetai pour adieux à ses habitants le mot de leur illustre compatriote, et le citai dans leur langue, afin qu'il fût mieux compris par eux :

Tb fxavTixbv yip icSfv cpiXdtpyupov y^vo;,

J*ai oublié de rapporter une tribulation d'une autre nature que nous avions éprouvée précédemment, et qu'il ne sera pas inutile de raconter. AbbaS'Pacha ayant dans ses domaines le Sinaï, dont le nom officiel est Djebel-Tor, montagne de Tor, y tenait une petite garnison campée alors tout près du couvent et commandée par un bin-bachi ou chef de bataillon. Nous avions fait à cet officier une visite de politesse en arrivant, et n'avions pas eu à nous louer de sa réception : l'ayant rencontré à l'entrée du camp, il nous avait reçus en plein air, et debout, sans café, sans pipe, sans môme nous faire entrer dans sa tente. Choqués d'un tel accueil, nous lui en fîmes témoigner notre mécontentement par un domestique turc que nous avions à notre service, avec l'ordre exprès de remplir son message en turc , ce qui produit toujours un grand effet sur les Égyptiens et même sur les Arabes , parce que c'est la langue des conquérants.

Choqué sans doute, à son tour, de notre répri-

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mande , et voulant apparemment en tirer vengeance, il nous fit demander nos passe-ports; oui , lecteur, des passe-ports sur le Sinaï ! Parmi les innovalions européennes dont l'Egypte s'est enrichie , elle n'a eu garde d'oublier celle-là. Si le bin-bachi avait cru nous prendre en défaut , il en fut pour sa peine ; mon compagnon était en règle , et je l'étais encore plus que lui , ayant pour principe , en voyage, de multiplier plutôt que d'économiser les visas, afin d'éviter les tracasseries et les retards. J'avais donc un passe-port spécial pour le Sinaï, délivré par le consul de France au Caire, et visé à la Citadelle par les autorités égyptiennes. J'y avais fait même mentionner, pour superolt de précaution, les armes dont j'étais porteur. Nous trouvant si bien ferrés , le bin-bachi n'avait autre chose à faire qu'à nous renvoyer nos papiers : c'est ce qu'il fit , non sans s'être donné le plaisir d'y ajouter son propre visa ; et j'eus ainsi la satisfaction d'apprendre que cet illustre personnage se nommait Hassim-Ibrahim. Battu sur ce point, il voulut prendre sa revanche sur un autre , et il imagina de saisir les chameaux qui nous avaient amenés de Tor et devaient nous y reconduire. Voici le motif ou le prétexte de cette mesiu*e arbitraire. Les travaux de la route et les besoins du camp avaient fait mettre en réquisition par le gouveniement égyptien tous les chameaux de la contrée : on en payait bien, il est vrai.

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le loyer ; mais trop chargés , surmenés par les soldats , un grand nombre de ces animaux , mal nourris d'ailleurs et déjà presque exténués par suite de la détresse générale , succombaient à la fatigue , et jonchaient de leur dépouille les routes du désert. Aussi les Bédouins ne se soumettaient-ils qu^avec répugnance aux ordres du Pacha et les éludaientils toutes les fois qu'ils le pouvaient faire sans trop s'exposer eux-mêmes ; car les Bédouins du Sinal sont bien dégénérés et tout à fait abâtardis : réduits à la misère , ils possèdent fort peu de troupeaux et ne se procurent quelques ressources , en temps ordinaire , qu'en allant vendre au Caire du sel gemme et du charbon. On évitait toutefois de trpp les violenter , et cela par deux raisons : d'abord parce qu'il était alors dans la politique d'Abbas- Pacha de ménager tous les Bédouins de 'ces parages , et de peur aussi de les pousser à bout en les exaspérant : s'ils s'étaient enfuis au fond de leurs déserts, personne n'aurait pu les y aller chercher. Plus de Bédouins, partant plus de chameaux. Telle était la situation du pays , et c'est en vertu des ordres réquisitionnaires de son gouvernement que le bin-bachi avait opéré la saisie de nos chameaux, prétendant qu'ils appartenaient au camp, et que, par conséquent, les Bédouins de Tor n'avaient pas le droit de nous les louer. Nous lui fîmes ré« pondre que n'étant ni Égyptiens ni Bédouins , les

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ordres du Pacha ne nous concernaient point ; que nos chameaux étaient à nous jusqu'à Tor puisque nous les avions loués et payés ; que nous lui défendions d'y toucher , et le rendions responsable des dommages-intérêts que nous ne manquerions pas de réclamer du gouvernement égyptien par la voie de nos consuls pour chaque heure de relard qu'il nous occasionnerait, sans compter sa destitution qui s'ensuivrait indubitablement. Après celte protestation péremptoire, nous écrivîmes le soir même au camp d'Hébran par l'intermédiaire de nos amis les ingénieurs , afin qu'on nous prêtât main-forte au besoin.

Les choses n'en vinrent pas à cette extrémité. Le bin-bachi intimidé se désista de ses prétentionSy relftchanos chameaux et nous vint faire une visite; mais nous lui rendîmes, comme on dit vulgairement , la monnaie de sa pièce , en le recevant comme il nous avait reçus. Nous étions à dîner quand il se présenta ; loin de l'inviter à partager notre repas , comme nous l'aurions fait en toute autre circonstance , et comme cela se pratique toujours en Orient , nous ne le fîmes ni asseoir , ni même entrer , le laissant debout à la porte ; nous ne lui adress&mes pas un mot , et ne lui accordâmes pas plus d'attention que s'il n'eût pas été 1&. Cette dure leçon était nécessaire : c'est ainsi qu'il faut toujours traiter les Turcs en pareil cas, sous

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peine d*être méprisé et molesté par eux. Nous fûmes beaucoup plus polis pour un jeune médecin militaire qui l'accompagnait , auquel nous n'avions à faire aucun reproche et qui , bien qu'Égyptien , parlait assez couramment le français et l'anglais. En partant, nous revîmes de loin notre bin-bacbi ; il avait eu l'ingénieuse idée de faire élever au milieu du camp un échafaudage en planches surmonté d'une chaise , et c'est là qu'il trônait comme un charlatan sur son tréteau, s'imaginant sans doute que son importance morale grandissait en raison directe de son élévation matérielle. Nous passâmes à sa portée sans détourner la tête , et Je n'ai pas la présomption de croire , après cela , qu'il ait gardé de notre séjour au Sinaï un souvenir agréable.

Ce que je redoute le plus en voyage, c'est de suivre deux fois le même chemin , et je fais souvent pour l'éviter des détours considérables; mais ici j'étais commandé par la nécessité. 11 nous fallait prendre au retour la même route exactement qu'en venant, et remettre les pieds dans les traces encore fraîches de nos pas. On retraversa donc la grande plaine où les Hébreux campèrent et adorèrent brutalement le veau d'or sous les auspices d'Aaron , le propre frère de Moïse. On redescendit ensuite le col du Couvent , qui me parut , s'il est possible , plus dévasté, plus terrible encore que la première fois. Un voyageur européen le montait et nous croisa ;

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comme il allait à son tour visiter le monastère, nous l'exhortâmes fraternellement , en passant , à bien garder sa bourse. Nous ne fîmes pas d'autre rencontre Jusqu'à la fin du voyage.

On vint camper à l'extrémité de l'ouadi Es-Slaf, juste au pied du col d'Hebran. Cette halte fut délicieuse ; le souvenir en est encore en moi vivant et palpitant : l'heure et le lieu se prêtaient leur charme et leur magie : les vallées et la masse inférieure des montagnes plongeaient déjà dans les vapeurs du crépuscule ; mais les hautes cimes étincelaient encore des feux du couchant. Ces dernières luttes de la lumière expirante et de la naissante obscurité, la grandeur, la beauté du site, le calme de la nature, la douceur de l'air, la mélancolie du soir, la solitude , le silence, la liberté, tou! parlait au cœur, l'enivrait d'émotions ineffables, et ce jour-là, pour la première fois, je pris véritablement possession du désert.

Au lever du soleil , on attaqua cet exécrable col d'Hebran, dont la traversée n'est pas moins pénible de ce côté que du côté opposé, et qui nous avait coûté naguère tant de fatigues. Il nous en coûta encore plus au retour, parce que nous le descendîmes presque à pic, par un sentier plus court, mais beaucoup plus mauvais que l'autre, tout hérissé de roches aigués, encombré de cailloux roulants, et si rapide que les chameaux n'auraient pu le suivre ; on leur fit faire le grand tour, et nous dûmes les

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attendre longtemps au bas de la cOte. Rentré dans rOuadi-Hébran , je retrouvai le mont Serbal aussi nu , aussi décharné , mais aussi majestueux que je l'avais laissé. Je fus frappé, en m'en approchant, d'un double accident de lumière et de terrain qui m'avait échappé la première fois, parce qu'alors le soleil avait une position différente : c'est une corniche énorme, très-saillante, qui coupe la montagne en écharpe dans toute sa largeur, et qui, par la manière dont elle était éclairée en ce moment, projetait au-dessous d'elle une ombre si nette et si noire, qu*on aurait dit un crêpe immense passé en sautoir autour du colosse.

Nous avions fait une recrue en route : poussé par l'amour de la société, un jeune chameau libre, perdu sans doute et encore indompté, s'était joint à notre caravane et nous amusa toute la matinée par ses bonds joyeux et son humeur indépendante. Quoiqu'il nous suivît de près , il ne se laissait ni saisir, ni même approcher. Les soldats d'une compagnie d'avant-poste que nous trouvâmes campés à la source du ruisseau d'Hébran eurent beaucoup de peine à s'emparer de lui, et n'y réussirent qu'à la faveur d'un nœud coulant ; la défense fut héroïque, et plus d'un assaillant fut terrassé dans la lutte. Témoin du combat, j'eus l'occasion d'admirer, dans cette circonstance , la force et l'agilité naturelle de cet animal, si docile, si doux quand il

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est dressé, et dont l'allure devient alors si tente et si posée.

La route ^vait notablement avancé pendant les cinq jours qu'avait duré notre absence ; cependant les ingénieurs n'avaient pas encore quitté leur éta« blissement au bord du ruisseau , pour se porter, suivant leur habitude, en avant des travaux. Ils nous attendaient sous leur tente avec un excellent déjeuner, dont une gigue de capricorne était la pièce de résistance ; nous en apportions nous-mêmes un tout entier, qu'un Bédouin avait tué au mont Sinal et nous avait vendu à notre départ du couvent. Vous pensiez peut-être, et je pensais moi-même que cet animal quasi-fabuleux n'existait qu'au zodiaque et sur la ligne idéale du tropique austral : il existe en chair et en os non-seulement dans les déserts du Sinal, mais dans le Soudan, où je l'ai parfois rencontré. Moins grand que le chevreuil et moins haut sur jambes, il ressemblerait assez à l'antilope, n'était la grosseur démesurée de son bois noueux, brancbu, hors de toute proportion avec la tête et le reste du corps. Le déjeuner fut gai, et j'y trouvai deux nouveaux convives, Ali-Efifendi et Soliman-Aga, l'un et l'autre officiers du camp, bons musulmans , quoique parlant français, ne buvant pas de vin, quoiqu'à une table européenne , et craignant toujours qu'on ne leur fît manger par surprise de la chair de porc ou des volailles étouffées.

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Bien qu'on fût au mois de janvier » notre voyage avait été favorisé par un temps splendide et tel qu'on n'en voit dans cette saison que sous ces bienheureuses latitudes ; mais la journée du lendemain, la dernière du voyage, fut désagréable : le ciel était brumeux ; un vent de mer aigre et violent me glaçait sur mon dromadaire ; je n*en pressai que plus sa marche, et nous arrivâmes de fort bonne heure à Tor. Je trouvai mon reïs établi dans le même café où je l'avais laissé ; il vint au-devant de moi avec empressement et me souhaita la bienvenue avec la courtoisie d'un Arabe du beau siècle des Califes. Pendant qu'il m'adressait ses félicitations et ses compUments , nos chameliers s'enfuyaient de toute la vitesse de leurs chameaux à peine déchargés, dans la crainte qu'on ne mît l'embargo sur eux à Tor, comme on l'avait fait au Sinaï, et se perdirent bientôt dans les profondeurs du désert.

N'ayant rien à faire à Tor, j'allai coucher dans la barque , qui nous avait attendus patiemment au port trois jours de plus qu'il n'avait été stipulé au contrat. Le lendemain, dès l'aube, on était en route pour Djeddah.

La mer Rouge.

Le bâtiment sur lequel j'étais monté est de ceux qu'on appelle sambouk sur la mer Rouge. Long de soixante pieds sur quinze de large, il n'était point ponté, sauf à l'arrière, où s'élevait une espèce de dunette sous laquelle on avait ménagé un réduit honoré du nom de chambre , et juste assez grand pour contenir nos deux matelas, mais rien de plus ; c'est là que nous couchions : le jour, nous vivions en plein air sur la dunette. Le sambouk, qui va aussi à la rame, a deux voiles presque latines, dont l'une, placée à Tavant, en sort tout entière lorsqu'elle est enflée par le vent, et forme en avant 'de la proue une espèce de baUon semi- circulaire, comme j'en vu sur des fresques et des médailles antiques. Je gagerais bien que depuis des siècles rien n'est changé dans ces parages, que les barques, les voiles et les rames sont les mêmes absolument depuis l'antiquité la plus reculée , et que les marins fréquentent les mêmes mouillages , ont les mêmes habitudes, les mêmes préjugés , les mêmes superstitions qu'au temps des Troglodytes.

Le bâtiment était fait d'un bois de l'Inde très-dur, appelé sadj» J'ai vu, dans le port de MarseiUe, un

ancien navire de la Compagnie des Indes construit du même bois à Bombay, en 1707, et dont la coque s'était durcie au point d'émousser et de courber les clous qu'on y voulait enfoncer. Ce patriarche des mers naviguait depuis cent cinquante ans et passait pour heureux, parce qu'il n'avait jamais fait naufrage et qu'il avait enrichi tous ses propriétaires. Notre sambouk jouissait, lui aussi, d'une excellente réputation ; il passait à juste titre pour bon mar* cheur, et Cheik Àbd-el-Affar, son propriétaire, un riche marchand de Djeddah , n'avait qu'à se louer de ses services. Je n'eus qu'à me féliciter moi«méii]« de l'avoir rencontré. U portait , outre le reïs, dix hommes d'équipage, plus un petit esclave noir, agile , éveillé , qui servait à la fois de mousse et de domestique à tout le monde. On le traitait avec beaucoup d'humanité ; pendant quinze jours que j'ai passés à bord , je ne l'ai vu punir qu'une seule fois, et encore fort doucement. Je suis contraint d'avouer, pour rester vrai, que la barque était infestée de rats et d'une grande variété de vermine des deux genres ; mais je me hâte d'ajouter qu'elle se trouvait, à ce qu'il paraît, si bien sur les Arabes, qu'elle leur resta fidèle, et nous n'en fûmes que très-peu incommodés.

Tels sont les navires en usage sur la mer Rouge, machines bien frêles pour une navigation si difficile. Cette mer est une des plus dangereuses

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que l'on connaisse : coupée et traversée en tous sens de courants sous-marins, hérissée d'écueils et de bancs de corail, elle est en outre exposée à des coups de Tent furieux que la proximité des côtes et des montagnes rend très-fréquents et très^soudains ; aussi les naufrages y sont-ils communs, malgré la prudence excessive et la timidité des marins. J'appris à mes dépens, ainsi qu'on va le voir, que cette mer n'est point calomniée : si Je n'y péris pas, j'y fus en perdition et ne dus mon salut qu'à la solidité du sambouk et à la protection du ciel. Partis de Tor à l'aube , nous fûmes tout le jour favorisés d'Un très-bon vent, et nous eûmes bientôt doublé le ras Mohammed, qui est la pointe extrême de la péninsule sinaïtique. Sur le soir, le vent, quoique toujours favorable, devint d'une violence inquiétante, et la mer si grosse que nous étions cruellement ballottés dans notre coquille de noix. J'ai dit que les barques de la mer Rouge ne mar* chent jamais la nuit, et certes, c'était bien ici le cas de se conformer à l'usage en cherchant un refuge contre le mauvais temps ; mais cette fois la chose était impossible. Nous avions atteint le golfe d'Akaba, qu'il fallait franchir tout entier avant de trouver un abri ou seulement un mouillage ; force donc était de marcher toute la nuit, malgré la fureur toujours croissante des vagues et l'impétuosité du vent

ilG LA MER ROUGË.

Sans compas, car je ne saurais donner ce nom à une grossière boussole en bois peu consultée le jour et pas même éclairée la nuit, sans direction au milieu des ténèbres , nous marchions , nous volions à Faventure et au gré de l'ouragan. Désespérant de s'en rendre maître, ne l'essayant même pas, l'équipage avait abandonné la manœuvre ; plongé dans l'inaction , dans la terreur , il s'en remettait à Allah seul de la conduite du bâtiment et se rccommandait, les uns en silence, les autres en se lamentant, à tous les saints du paradis mahométan. Un de nos domestiques , le Turc dont j'ai parlé plus haut, renchérissait sur l'effroi général ; sa peur était si extravagante , parfois si comique , que j'en aurais ri malgré moi , s'il eût été permis de rire dans un moment pareil. A chaque coup de mer, le sambouk craquait comme s'il allait s'ouvrir, et il se penchait tellement, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, qu'il semblait impossible qu'il pût se relever ; je m'attendais à le voir d'un moment à l'autre se retourner sens dessus dessous.

La lame couvrait et balayait tout, même la dunette , malgré son élévation. Nous ne pouvions donc, mon compagnon et moi, nous tenir que dans la cabine , et là , couchés côte à côte sur nos matelas respectifs , nous attendions avec résignation le dénoûment, quel qu'il fût. Nous avions d'ailleurs fort affaire à garder notre équilibre ,

tant le roulis était fort ; parfois il collait nos matelas l'un contre l'autre comme les feuillets d'un livre, et nous aplatissait entre deux conune les plantes d'un herbier ; puis il nous lançait violemment contre les parois de la barque , au risque de nous briser la tête. Ajoutez à cela que l'eau pénétrait partout et que nous nagions littéralement dans l'onde amère. Heureusement que le mal de mer ne vint point compliquer une situation déjà si critique.

Cette agonie dura toute la nuit , une longue nuit d'hiver, et le jour, loin d'y mettre un terme, ne fit que la prolonger , car il fut encore plus mauvais ; la tempête dura jusqu'au soir. Alors seulement nous eûmes un peu de répit, et il me fut permis de quitter enfin mon matelas et ma prison. Comme les choses les plus fâcheuses ont d'ordinaire une compensation, Torage, qui nous chassait dans notre direction, eut au moins l'avantage de nous avoir fait faire en peu de temps beaucoup de chemin. Au coucher du soleil, on jeta l'ancre à quelques pas d'une petite île déserte et sablonneuse appelée Na'aman, et située assez près de la côte où est Dhoba, un gros village de l'Arabie Pétrée, renommé pour l'excellence de ses puits.

Le golfe d'Akaba, que je venais de franchir d'une manière si impétueuse, et qui m'a laissé des souvenirs si peu agi-éables, n'est, comme celui de Suez, qu'un enfoncement de la mer Rouge, laquelle s'ouvre

98 LA MëR ROUGË.

en cet endroit pour faire place à la presqu'île du Sinai. Il doit son nom à un ancien château fort, aujourd'hui délabré, qui en occupe presque le fond et marque la limite extrême des possessions égyp^ tiennes. Un Anglais, le capitaine W. Âllan, a prétendu, dans ces derniers temps, que ce golfe dut un jour communiquer avec la Méditerranée par la mer Morte et la mer ou lac de Tibériade. 11 se fonde sur la disposition du terrain qui, des bases méridionales du Liban jusqu'à la mer Rouge, n'est qu'une profonde vallée, et sur une différence de niveau avec la Méditerranée tellement considérable qu'elle dépasse» en quelques endroits, 4000 mètres. 11 pense donc qu'en ouvrant un canal dans les environs du mont Carmel la mer se précipiterait dans cet abîme , et se rejoignant comme elle le fut jadis ^ à ce qu'il suppose, aux deux grands lacs de la Palestine, elle se réunirait facilement avec la mer Rouge au moyen d'un second canal percé de la mer Morte au golfe d'Akaba. Le désert de Syrie deviendrait ainsi un Océan , et les deux mers n'en formeraient plus qu'une. Ce gigantesque projet, s*il était praticable, subalterniserait singulièrement le percement actuel de l'isthme de Suez , et le passage aux Indes en serait d'autant plus facile.

La journée du lendemain nous récompensa des rudes épreuves de la précédente : le vent toujoiu^ très-favorable avait repris des proportions plus

humaines, et la mer, encore houleuse le matin, se calma par degrés. L'équipage avait repris courage; n'ayant rien à faire, il chantait. Le yalet turc lui-même, revenu de son épouvante, chantait comme les autres et prétendait n'avoir pas eu peut' un seul instant. Le soir, on prit terre à £1 Oudejh , qu'on prononce Ousch. Nous fûmes reçus en débar*^ quant par quelques soldats turcs en garnison dans ce lieu perdu, et dont l'un , surprise agréable I parlait français. Il se disait de Constantine, et n'était peut-^tre bien qu'un déserteur de notre armée. Déserteur ou non, il se montra très^empressé, trèsobligeant , et nous rendit toute sorte de petits services. Je passai la soirée avec lui , assis devant le café, et entouré naturellement des indigènes, dont la curiosité , sans être d'ailleur« trop gênante , était assurément fort excusable. Un Européen est chose rare dans ces contrées. Informés de notre arrivée, les Bédouins du voisinage , Arabes de la tribu des Bili , nous apportèrent des vivres de toute espèce, œufs, moutons, lait, poissons, même du pain, si bien qu'il nous fut aisé de renouveler et de rafraîchir nos provisions de voyage. Le temps était charmant : la mer tout à fait apaisée venait mourir sur la grève , et des nuées de goélands rasaient la surface des flots.

Cette bourgade sert de port à un château du même nom, situé à deux ou trois heues dans l'm-^

400 LA MËR ROUGE.

lérieur, sur la route de la grande caravane du Caire à la Mekkc. Beaucoup plus au nord , à la distance de cinq ou six journées de marche et à quatorze journées d'Akaba, sur la route d'une autre caravane, celle de Damas, se trouvent, si j*eii crois les relations locales, des ruines fort extraordinaires. Le lieu s'appelle Médaîn Saliha, Ville du prophète Salih. Les habitations, qu'on y voit encore au nombre de 80 à 90 , sont taillées et creusées dans le roc, composées presque toutes d'une grande salle , de quelques chambres plus petites , et d'une espèce d'oratoire. Sur la porte de la plupart étaient sculptés des aigles ; mais les pèlerins ont mutilé en passant tous ceux qui étaient à leur portée ; fort peu sont restés intacts. Les parois des rochers servant de murs à ces étranges maisons portent des inscriptions que personne n'a jamais déchiffrées ni même atteintes, à cause de leur élévation : on ignore même dans quelle langue elles sont écrites. Il y a beaucoup de puits dans cet endroit, mais l'eau en est amère , et l'air lui-même passe pour être empoisonné. Les musulmans considèrent ce point de l'Arabie comme frappé de malédiction depuis la révolte d'un chameau traditionnel dompté par le prophète Sahh. La caravane de Syrie, obligée de traverser deux fois par an ce heu maudit, y perd chaque fois plusieurs de ses pèlerins, ceux sui'tout qui ont en eux quelque principe morbide.

Quelle est donc cette ville inconnue, ensevelie au sein du désert? qui la fonda? qui l'habita? qui Ta détruite? Son existence est un problème et sa destinée un profond mystère : le silence plane sur son passé comme sur ses ruines. Je n'ai fait que répéter sur elle ce qui m'a été raconté; car rien, que je sache, n'a jamais été écrit à son sujet. En livrant au lecteur les renseignements qui sont venus à ma connaissance, je l'engage à ne les accepter que sous bénéfice d'inventaire, comme je les ai moi-même acceptés. Je les liens du pacha des Villes Saintes, qui m'affirmait avoir vu les choses de ses propres yeux ; ce qui n'est point, j'en conviens, une garantie de véracité et encore moins d'exactitude. Rien n'est plus difficile, en Orient, que d'obtenir n'importe de qui, n'importe sur quoi, des informations tant soit peu-positives ; l'esprit de critique et de doute doit présider^ aux assertions les plus affirmatives pour les contrôler. Cette difficulté est la môme pour les choses les plus simples : ainsi, par exemple, je vous défie de savoir précisément d'un Arabe la distance d'un lieu à un autre ; chaque fois que j'adressais au reïs une question de ce genre , il s'écriait pour toute réponse : « Dieu est avec les patients. »

Les trois jours suivants, qui étaient les 3, 4 et 6 février, on ne prit terre nulle part, et l'on se tint assez loin de la côte pour la perdre de vue quel-

iW LÀ un ROUGE.

quefols. La nuit on^stalîonnait en pleine merr Pendant ces trois jours le temps fut magnifique ; le ciel était sans aucun nuage , la mer à peine agitée , et il n'y avait de vent que ce qu'il en fallait pour enfler nos voiles. Après avoir été secoué si rudement, on était maintenant bercé avec mollesse comme dans un hamac. Couché à l'arrière sur les tapis dont nous avions couvert la dunette, paré du soleil , déjà chaud dans cette saison , par un autre tapis tendu sur ma tète, je passais mon temps à rêver , à vivre de la vie contemplative , à respirer la brise marine, à m'enivrer de ce ciel, de cette mer splcndide, et les longues heures de la traversée s'écoulaient rapidement et sans ennui. La côte d'Afrique était invisible depuis longtemps , mais celle d'Arabie fut en vue pendant tout le premier jour, bordée d'une ligne de montagnes rougeâtres dont les longues arêtes , les pics dentelés , occupaient le regard par la variété de leurs formes, et, du lever au coucher du soleil, passèrent par toutes les couleurs , toutes les nuances du prisme. Les points les plus apparents de cette chaîne sont Rai , Safkha et Korkoum , noms que j'ai recueillis de la bouche du reïs et que j'écris comme il les prononçait.

Si des montagnes les yeux s'abaissent sur la mer, on est frappé de la diversité de ses teintes, produite, à ce que je pense, par les différences de fond : ici, elle

est d'nn vert sombre ; là, d'un blanc d'opale ; ailleurs elle passe par toutes les nuances du bleu, depuis l'azur le plus clair jusqu'à l'indigo le plus foncé; en beaucoup d'endroits elle est d'un rouge trèsprononcé. Celte dernière couleur lui est, sans nul doute, communiquée par les immenses bancs de corail qui la sillonnent dans tous les sens, et il est au moins probable qu'elle doit son nom à cette circonstance naturelle. Les étymologies les plus simples sont les plus admissibles, celles surtout qui reposent sur un fait sensible et matériel. J'ai entendu attribuer son épithèle de rouge à une tribu arabe répandue sur ses bords et qui la portait ellemême. Mais c'est là une assertion quelque peu arbitraire, vu que celte tribu, qui n'existe plus, n'a peut-être jamais existé; et d'ailleurs existât-elle réellement , il resterait à savoir si ce serait elle en effet qui aurait donné son nom à la mer Rouge ou si ce ne serait pas plutôt la mer Rouge qui lui aurait donné le sien. Étymologie pour étymologie, en voici une que je propose non comme bonne, mais comme mienne. Les Arabes appellent l'enfer la Demeure Rouge , Dar-el-Hamra , et cette épithète a souvent chez eux une acception funeste; serait-il donc impossible qu'ils l'eussent appliquée à cette mer périlleuse, en raison de ses dangers, de ses sinistres et de l'effroi qu'elle leur inspire ?

On stationna cette première nuit entre deux bancs

de rocher presque à fleur d'eau , excellent rempart contre les assauts de la haute mer ; car la lame venait se briser en écume des deux côtés, tandis que le milieu restait parfaitement calme. Ce point se nomme Bou Kharid, ou plus correctement Abouharlr : ce n'est pas une petite affaire que de traduire en lettres françaises les sons gutturaux des Arabes, quand surtout on ne les a jamais vus écrits. La nuit suivante on vint mouiller à Tabri de deux îles séparées par •un étroit canal, et dont la première s'appelle Libna, l'autre Djebel Hassan. L'une et l'autre sont fréquentées au temps du pâturage par les Arabes Djeheïné répandus sur la côte, qui y conduisent leurs troupeaux sur des canots. Elles étaient alors désertes; mais on y voyait encore des huttes construites par les bergers et abandonnées jusqu'à la saison prochaine. Ces Bédouins, comme tous ceux du littoral , ont un mauvais renom parmi les marins : ils passent pour des voleurs déterminés , et pillent souvent les barques, ou du moins les rançonnent; aussi évitent-elles avec soin leur approche et se tiennent-elles toujours à une distance respectueuse des points suspects.

Je ne dois pas négliger de dire que le reïs avait régalé les hommes de son bord et nous-mêmes d'une tasse de café en l'honneur d'un saint musulman enterré dans une île voisine, et dont le nom est Cheik Hassan el Mérabet, que les matelots pro-

LA MER ROUGE. iOr»

nonçaient Morbmit, et dont nous avons fait en Algérie Marabout, Mérabet veut proprement dire lié par des vœux, en français moine ou religieux. Le saint en question est le patron de ces parages et y est en grande vénération. Aucun bâtiment ne passerait dans le voisinage sans implorer son assistance et sans envoyer à son tombeau, gardé par une famille arabe, une offrande en farine ou en blé. Les marins indigènes sont fort superstitieux: outre le culte des saints, auquel ils sont très-fidèles, ils croient le fond des mers habité par de bons et de mauvais génies , comme nous avons eu déjà l'occasion de nous en convaincre au Birket Faraoun; ils font honneur aux premiers des navigations heureuses, et accusent les autres de soulever les vagues, de déchaîner les vents et d'attirer les bâtiments au milieu des écueils : aussi ne manquent-ils jamais de se concilier leur bienveillance en jetant pour eux dans la mer les prémices de leurs repas, quelques dattes, une poignée de farine, quelquefois des pains tout entiers , afin que les esprits malfaisants aient aussi leur part.

La terre avait été hors de vue pendant toute la journée du 4. Le 5, elle reparut, et le soleil, en se levant, me fit voir à l'horizon un majestueux amphithéâtre de montagnes échelonnées les unes sur les autres et admirablement découpées. La chaîne la plus rapprochée s'appelle Nabt , et la plus éloi-

gnéc Abou Gharaïr. La cime conique du Mabar domine toutes les autres. Ces montagnes se prolongent vers le sud ; c'est derrière que se trouve Médine , et par delà cette ville , dans la direction du nord-est, Timmense désert du Nedj, séparé des plaines de Bagdad par le mont Chamar, et qui donne le jour aux chevaux les plus estimés de toute l'Arabie. Après avoir doublé , mais de fort loin le ras ou cap Baridi, nous stationnâmes pour la troisième fois en pleine mer, à l'abri d'écueils sous-nmrins , et favorisés toujours par un temps superbe.

Je renonce à peindre l'indicible charme de ces soirées en mer, la magnificence de ces soleils cou* chants, toujours les mêmes et toujours variés. Ce jour-là le spectacle fut plus radieux encore , s'il est possible, que les jours précédents, les teintes du ciel et de la mer plus ardentes , la nature entière plus splendide et plus calme. La mer n'avait pas une ride, le ciel pas une tache. Le sommet du mont Radoua, en vue duquel nous étions mouillés, était illuminé comme un phare gigantesque , et il étincelait encore que le soleil avait depuis longtemps disparu sous les flots. Quoique le suivant de très-près et baignée dans son atmosphère lumineuse , Vénus brillait au bord de rhorizon d'un éclat singulier. Les étoiles naissantes pâlissaient autour d'elle, et ne commencèrent à scintiller que lorsqu'elle se fut à son tour plongée dans l'Océan.

LA MER ROUGE. i07

Bientôt la lune se leva, et aux splendeurs qui maient de s'éteindre succédèrent les demi-ténères, ou, pour mieux dire, les demi-clartés d'une 3 ces nuits d'Asie , plus brillantes que bien des turs de nos climats nébuleux. Immobile sur ses [îcres , le sambouk était enseveli dans le silence et ins l'obscurité ; tout le monde à bord , excepté loi , qui ne pouvais m'arracher aux enchantements B cette ravissante soirée , dormait profondément, elles sont l'insouciance et l'incurie des matelots rabes , que pas un seul ne veillait pour faire le uart; ils abandonnaient ainsi toutes les nuits le âtiment à la garde de Dieu.

Une soirée et une nuit si paisibles présageaient 11 calme pour le lendemain; il régna en effet toute

matinée. Les matelots qui, depuis Suez, n'alient eu guère qu'à se croiser les bras , se mirent ors 11 la rame en s'accompagnant , pour se donner [1 cœur, d'un chant monotone et mélancolique 3nt je n'ai retenu que le premier mot , Ya Sidi , irce qu'il revenait à chaque instant, toujours rec la même intonation , et qui veut dire : O mon ngneur ou mon mattre ! Comme les autres Arabes, s matelots font tout en cadence : qu'ils déploient ou irguent les voiles , qu'ils jettent ou lèvent l'ancre , 5 chantent en chœur pour marquer la mesure et Dur agir avec ensemble ; chacune des manœuvres sa cantîlène particulière, ce qui ne les empêche

pas d'être exécîulées avec beaucoup de confusion et de lenteur. Toutefois le calme ne dura pas longtemps ; le vent du nord, qui souffle neuf mois de Tannée sur la mer Rouge, et à qui nous devions une navigation si rapide , se leva au bout de quelques heures , et à midi nous étions à Yambo.

Yambo est le port de Médine , éloignée de cinq journées à Test : fenné par l'île d'El Abbari, ce port est très-sûr, assez vaste et très-fréquenté. Les bâtiments qui vont de Suez à Djeddah et de Djeddah à Suez y relâchent tous, et il est en relation presque quotidienne avec Kosseir, une petite ville maritime appartenant à l'Egypte, et qui met en communication la mer Rouge avec le Nil par Kenné,

C'est une ville insignifiante , mal bâtie, à moitié déserte et fortement imprégnée de cette odeur nauséabonde particulière aux viUcs arabes et que j'ai retrouvée la même au Maroc, à Tripoh, en Egypte, en Syrie, partout. Yambo est entouré d'une muraille écroulée en beaucoup d'endroits, dégradée partout et flanquée de tours en aussi mauvais état. Un bras de mer divise la ville en deux parties inégales, dont la plus petite est une espèce de faubourg nommé el Kad et habité par les marins. Le marché est bien approvisionné : on y vend des dattes de qualité supérieure ; celles de Médine sont réputées les meilleures du monde. La datte est l'aliment de prédilection des Bédouins, qui en nourrissent leurs

LA MËK ROUGE. 10!)

clievaux. Le Prophète l'a bénie. Son nom revient en niille endroits des livres sacrés ou profanes de rOrient, et joue un grand rôle dans les traditions, orales du désert.

Une longue promenade à travers les rues ne m'offrit que peu d'intérêt. J'y vis un grand nombre de maisons ruinées, qu'on ne prend la peine, suivant l'usage des pays musulmans , ni de relever ni de déblayer, et dont les décombres donnent à ces villes dévastées un aspect de désolation. Quelques portes sont surmontées d'images cabalistiques sculptées dans le mur et destinées à conjurer le mauvais œil , cette croyance universelle de l'Orient et même de l'Occident. Comme j'étais occupé à regarder, pour le déchiffrer, un de ces emblèmes superstitieux, une vieille femme parut , et ne doutant pas que je ne fusse venu là tout exprès pour jeter un sort sur sa maison, elle me lança un regard si plein de haine, de fureur et d'effroi, que j'en aurais été foudroyé si pour cela l'intention avait suffi. En Orient on ne regarde jamais fixement un objet quelconque, une maison, un animal, une personne, un arbre même, ^ans devenir à l'instant suspect et passer i^our jeitatore. Je faisais le désespoir des portiers du Caire, en m'arrétant devant les maisons dont les portes et les balcons attiraient ^nnon altenlion, et ma curiosité m'a valu de leur part bien des malédictions.

Un peu plus loin j'eus la contre-partie de celte scène muette. Une troupe d'enfants nus, et dont le plus Agé n'avait pas quatre ans , se livrait à une fantasia bruyante, que ma présence n'interrompit point. L'un des marmots frappait à coups redoublés sur un tambour plus gros que lui ; les autres dansaient en rond dans la poussière. Si j'avais eu le pinceau de Decamp , j'aurais pu là faire le pendant de sa Sortie d'école arabe. Le tambour, iarabtmha^ en usage à pareille fête , n'est qu'un plat creux , ovale plutôt que rond , fait de terre grossière , et sur lequel on tend une feuille de parchemin. Cet instrument rudimentaire est l'accompagnemeut indispensable et comme la base de toutes les fantasias arabes : on l'entend partout , et je l'avais déjà entendu dans la journée à bord d'une barque du pays , revenue de Kosseir et où les parents et amis des nouveaux arrivés étaient allés célébrer, eux aussi, une fantasia de réjouissance qui dura toute la journée.

Yambo est affligé d'une si prodigieuse quantité de mouches qu'elles envahissent tout, boutiques, maisons , mosquées , jusqu'aux barques du port, et particulièrement le marché, qui en est littéralement noir : on en mange , on en boit , on en respire ; c'est un fléau comparable aux sept plaies d'Egypte. Elles sont toujours très-nombreuses dans les pays à dattes ; tout ce qui est sucré les attire ; mais les

LA MER ROUGË. ill

dattiers sont trop loin de la ville pour être la cause d'une telle invasion ; il faut en chercher une autre : si vous la demandez aux indigènes , il vous répondront sérieusement, et ils le croient, que le roi ou la reine des mouches réside à Yambo , et qu'il en vient de toutes les parties du monde pour lui faire leur cour.

La ville n'a que des puits satunâtres ; pour se procurer de l'eau potable, on est obligé de conserver dans de vastes citernes construites en maçonnerie iielle des pluies et des torrents d'hiver; quand elle manque, il faut en aller chercher bien loin jusqu'aux puils d'Aseïlia , et elle coûte alors fort cher. Sauf un ou deux palmiers isolés devant les mosquées, il n'y a point d'arbres à l'intérieur de la ville , et pas davantage à l'extérieur. Étant sorti par la porte de Médine pour faire un tour dans la campagne > je n*en aperçus pas un seul , et ne découvris qu'un désert stérile qui de la mer s*étend sec et nu jusqu'aux montagnes.

On ne rencontre quelque végétation et de la verdure qu*à six ou sept heures de marche , à Yamboel-Nakhel, une grande vallée plantée de dattiers et semée en blé , où les habitants riches ont des jar*» dîns et des maisons de campagne ; ils s'y rendent à baudet , n*ayant que fort peu de chevaux , et y passent un mois chaque année à la saison des dattes. Cette vallée , située au pied des montagnes , a une

in LA MËH ROUGE.

douzaine de villages dont les maisons sont eu pierre, mieux bâties , à ce qu'on dit , et ce n'est pas dire beaucoup , que celles de la ville elle-même. Cest dans un de ces villages que réside le cheik de la grande tribu des Djeheïné, à laquelle appartient la population d'Yambo.

Restée bédouine, quoique enfermée dans des murailles, elle a conservé, en devenant citadine, le costume de ses compatriotes du désert , lequel ici consiste en une chemise de toile ou de soie, suivant la condition des personnes, serrée à la taille par une ceinture de cuir, et par-dessus laquelle on passe un abbaya blanc, sorte de vêtement trèsample de corps et très-court de manches. La tête est couverte du keffiehy mouchoir de coton rouge, bordé en soie jaune, et dont les pointes ornées de franges retombent sur les épaules. Une corde eu poil de chameau, nommée agal, le serre autour de la tête, dont il fait plusieurs fois le tour. Tous les hommes ont des armes cachées et portent à la main , en guise de badine , un gourdin fait pour assommer un bœuf d'un seul coup. Puisque nous voici sur le chapitre de la toilette, je dirai , en passant, que j'avais ce jour-là, pour la première fois, remplacé le chapeau européen , cet objet d'horreur pour les musulmans , par le tarbousch , calotte rouge à flot bleu que je ne quittai plus qu'à mou retour au Caire. J'y joignis le keffieh, qui m'a rendu

les plus grands services dans mon voyage au Soudan, 2t, plus tard, Fabbaya qui ne m'en a pas rendu moins. Bédouins par le costume , les habitants d'Yambo le sont également par les habitudes intérieures, Si cela près cependant qu'ils se livrent volontiers au commerce, à la navigation, et qu'ils fréquentent journellement, dans ce but, Kosseir et Suez. Contrebandiers déterminés et souvent à force ouverte, ils 3nt toujours maille à partir avec la douane turque. Us n'en jouissent pas moins, dans tout le Hedjaz, 3'une grande réputation de moralité, ce qui les distingue avantageusement des Villes Saintes, où les mœurs, surtout àlaMekke , sont très-dissolues. Ils dédaignent tout travail manuel, toute fonction servile; aucun d'eux ne consentirait à être domestique ; mais, en revanche , ils passent pour rudes , grossiers, parfois sauvages dans leurs paroles et dans leurs actes. Tout ce que j'en puis dire par expérience , c'est que je les ai trouvés peu civils à la vérité , mais n'ai reçu d'eux aucune avanie. Ils doivent être fort superstitieux , si l'on en juge par la coutume que voici : en temps de peste, ils promènent un chameau dans tous les quartiers de la rille, afin de lui faire assumer et de concentrer sur lui le fléau tout entier; après quoi ils égorgent, dans un lieu consacré, ce bouc émissaire d'une nouvelle espèce, s'imaginant qu'en le tuant Ils tuent du même coup la contagion.

Après avoir parcouru la ville dans tous les sens, et ne voulant me rembarquer qu'au coucher du soleil, je vins, pour Fattendre, m'établir à la porte d*un café situé dans la rue la plus populeuse et tout près d*une mosquée. J'eus ainsi l'occasion de voir défiler sous mes yeux , pendant plusieurs heures, toute la population masculine ; car, pour les femmes , je n'en vis pas une seule. D'abord c'é^ taient les fidèles qui allaient à la prière de l'aprèsmidi , Asr , dans la mosquée voisine ; vint ensuite le baigneur de la ville , qui m'engagea à plusieurs reprises et fort poliment à honorer son établissement de ma présence ; puis passèrent et repassèrent fièrement devant moi plusieurs bachi-bouzouks , Arnautes ou Kurdes , que la Porte tient ici en garnison et qui , armés de leurs longs pistolets , drapés dans leur burnous blanc , affectaient des airs de matamores pour faire impression sur moi. Ce fut après eux le tour du gouverneur, qui ne venait là que par curiosité et pour solliciter ma visite ; mais n'étant qu'un simple effendi , il n'avait aucun droit à cette déférence de ma part : Européen , Français , voyageur de distinction, suivant la formule et comme est censée l'être toute personne voyageant pour soa agrément ou son instnictlon , je ne lui devais aucune prévenance.

On s'étonnera peut-être de me voir revenir si souvent et de me trouver si roide sur le chapitre do

l'étiquette; mais cela est nécessaire en Orient, où tout est réglé et où le cérémonial est très-rigoureux : la considération des Européens est souvent attachée à ces puérilités. Toute infraction aux us établis tourne inévitablement contre celui qui la commet ; la moindre concession , la plus légère avance est considérée non comme un acte de condescendance , mais comme un acte de soumission, comme une reconnaissance de sa propre infériorité et un hommage rendu à la supériorité d'autrui. Obligés de céder le pas aux chrétiens dans toutes les choses importantes, les Orientaux, et surtout les Turcs, reprennent très -habilement leurs avantages dans les petites questions de préséance et dans les relations de tous les jours. Il faut avec eux partir de ce principe que rien n'est indifférent de leur part, comme rien ne l'est à leurs7eux.

Le divan du gouverneur, chez lequel je n'allai donc point, est une maison d'assez bonne apparence , la meilleure de la ville et bâtie au bord de la mer dans une situation agréable ; passant devant pour retourner au port, je fus surpris de voir tout près sous un hangar une demi-douzaine de canons abandonnés là, il y a quelque trente ans , par Méhémet-Ali ou par son fils , Ibrahim-Pacha , après la guerre des Wahabites. Ils sont en fort bon état, et ne seraient point déplacés dans un parc d'artillerie européen.

no LA MER ROUGE.

Le lendemain, le sambouk appareilla au chant du muezzin, qui , du haut des mmarets , appelait les croyants à la première des cinq prières du jour, celle qui représente les matines catholiques et qui, pour cette raison , s'appelle en arabe le chant de l'aube , Adan-el'Fajr. Au lever du soleil nous avions déjà fait plusieurs milles. Les journées du 7, du 8 et du 9 furent en tout semblables à celles du 3 , du 4 et du 5 : aussi bon vent , aussi belle mer , marche aussi rapide , même existence contemplative , couchant radieux . et stations nocturnes en pleine mer. L'équipage, n'ayant plus à ramer, retomba dans son indolence , passant tout le jour à fumer ou à dormir, véritable vie de fainéant. Ces parages ne sont pourtant pas sans danger, même par les temps les plus propices , à cause des bancs de rochers et des écueils sous-marins dont ils continuent à être hérissés. Mais la longue pratique des pilotes leur fait un jeu de ces périls , et j'admirais la dextérité avec laquelle le nôtre passait à travers tous ces obstacles, sans paraître seulement se douter de leur présence. Si timides dans la haute mer, ces hommes sont ici pleins de résolution et presque de témérité; c'est leur vrai terrain, et la routine les guide mieux que les meilleures cartes.

La veille de notre arrivée à Yambo, le reïs avait été pris d'une fièvre intermittente dont il n'avait pu se délivrer, et qui le tourmenta jusqu'à Djeddali.

Tant que durait l'accès, il restait couché sur son tapis en grelottant et en poussant des gémissements lamentables; l'accès passé, il reprenait sa pipe et ses fonctions. Ces alternatives de bien et de mal se renouvelaient plusieurs fois par jour. Mon compagnon de voyage , qui s'était muni d'une pharmacie homœopathique, avait bien essayé sur le malade ses petits talents médicaux, mais sans succès ; le patient ne s'en était pas mieux trouvé , et la fièvre suivait son cours. Khalil Salam, ainsi se nommait le reïs , était un fort aimable homme , obligeant, poli , comme on a pu déjà s'en convaincre , et toujours prêt à nous complaire. Le prévoyant Costa avait stipulé, dans le contrat, qu'en toute chose le voyage nous devait être agréable, et que le capitaine serait tenu de nous le rendre tel. Jamais engagement ne fut mieux rempli; le traité, chose rare en Europe, fut exécuté ponctuellement dans toutes ses parties. Je n'ai pas eu l'ombre d'une observation, encore moins d'un reproche à faire à Khalil Salam, pendant tout le temps que j'ai passé à son bord. Je doute qu'il existe, dans n'importe quel port de l'Occident, beaucoup de capitaines aussi scrupuleux et aussi complaisants. 11 ne portait en mer, comme le reste de l'équipage, qu'une chemise de toile; mais ppur descendre à terre , il mettait de beaux habits de soie , et il avait tout à fait l'air d'un personnage.

La côte continue d*ètre bordée de hautes mon* tagnes, dont les plus apparentes sont Napa, Loubeh et le mont de Job, en arabe Eyoub. En s'avançant vers le midi, elles affectent presque toutes la forme pyramidale ; le plus visible de ces cônes aériens est celui de Relaya. Encore plus au sud, elles s'abaissent par degrés^ et, en approchant de Djeddah, la côte devient tout à fait plate. C'est dans l'intérieur de ces montagnes , situées entre la Mekke et Médine , que l'on recueille d'un arbre très-commun dans les vallées ce fameux baume de la Mekke , dont la réputation est si grande en Orient, voire en Occident. On y recueille également un miel d'une saveur exquise et d'une blancheur étincelante. C'est là aussi que croît Yarak, un arbuste dont les Arabes font leurs brosses à dents. Les régions supérieures sont fréquentées par des aigles tellement audacieux , qu'ils fondent sur les caravanes et enlèvent jusque dans les plats le dîner des pèlerins. Burkhardt l'affirme , et a été luimôme victime d'un de ces rapts insolents.

Les parties basses sont habitées par les Arabes Zébéïdé de la grande tribu de Beniharb , mal vus des autres Bédouins, parce qu'ils sont sédentaires et se livrent à la pêche. Nous rencontrâmes en pleine mer un de ces hardis pêcheurs, un homme superbe, admirablement découplé et entièrement nu; on eût dit un Triton en bronze

LA MER ROUGË. ii9

llorentin. Fièrement campé sur son bateau , il vint nous offrir son poisson ; mais le marché ne put se conclure parce qu'il refusa notre argent , exigeant pour prix de sa marchandise du blé ou du tabac : nous n'avions à bord ni l'un ni l'autre.

11 y a plusieurs villes ou villages sur cette côte, Djar entre autres, que nous no pûmes distinguer, en passant, qu'à l'aide d'une lunette. Un peu plus haut, dans l'intérieur, est Mastoura , l'une des stations de la caravane du Caire. Beaucoup plus au sud est Rabegh, que nos marins prononçaient Rabr, et à la hauteur de laquelle , mais fort avant en mer, nous passâmes la nuit du 8. Nous avions passé la précédente sous la ligne du tropique. Le 9 nous trouvâmes encore beaucoup d'écueils et de bancs de corail, qui tous ont un nom particulier : l'un de ces dangereux passages se nomme , si j'ai bien entendu, Om el Hableijn, mer des Deux Cordes. Non loin est l'Ile de Ghaouat. Vient ensuite le ras Hatiba. Peu do temps après l'avoir doublé, nous nous croisâmes avec un sambouk monté par des derviches qui revenaient de la Mekke et qui naviguaient sous pavillon vert. C'est la couleur sainte des musulmans , comme elle était celle de l'Inquisition d'Espagne. Nonobstant leur sacré caractère et notre qualité d'infidèles, les derviches nous saluèrent bruyamment au passage, et leurs cris mêlés de musique et de chants retentirent sur les eaux,

aussi longtemps que nous pûmes les entendre.

Nous avions fait peu de rencontres pendant le voyage, et, bien qu'ayant navigué quelquefois de conserve avec d'autres bâtiments suivant la même route , notre sambouk était si fin voilier, que nous les avions toujours dépassés.

Cette dernière journée fut excellente : partis à deux heures après minuit , nous flmes près de soixantedix milles jusqu'à huit heures du soir, heure à laquelle nous entrâmes dans la rade de Djeddah.

Jamais traversée ne fut plus rapide : déduction faite de nos relâches volontaires et du voyage au Sinaî, nous n'avions mis, de Suez à Djeddah, que onze jours, ce qui fait une moyenne d'environ soixante ipilles marins par jour; c'est assurément fort bien marcher, pour s'arrêter toutes les nuits. Je ne veux pas quitter la mer Rouge sans dire qu'elle est très-riche eu coquillages précieux et qu'on y trouve, surtout dans les eaux de Djeddah, beaucoup de poissons volants, appelés par les Arabes dsjerâd el bahhr.

En entrant en rade de nuit, le reis avait enfreint les règlements de la poHce locale, et il n'avait commis cette contravention que pour nous faire débarquer plus tôt. Il en fut puni par la prison, où il serait resté probablement plusieurs jours , si je n'étais intervenu auprès des autorités pour l'en faire sortir quelques heures après son arrestation, m'es-

LA MER ROUGE. iSi

limant heureux d'avoir reconnu par ce léger service ses bons procédés pendant le voyage. Un large bakchich^ distribué aux hommes de l'équipage et à lui-même, acheva d'acquitter notre dette. Nous couchâmes à bord encore cette nuit, et le lendemain nous dûmes, pour débarquer, attendre que la marée nous le permît. Le port de Djeddah est tellement obstrué* de bancs de sable et de bas-fonds, que les bâtiments d'un tirant d'eau tant soit peu fort sont obligés de mouiller à deux ou trois milles de la côte. Un trois-mâts échoué dans les passes est là comme un témoignage inquiétant des dangers qu'on y court. Un bateau plat vint nous chercher pour nous conduire à terre, et fut obligé lui-même à de grandes circonvolutions pour ne se point ensabler; encore n'en gratta- t-il pas moins le fond plus d'une fois. Pourtant nous débarquâmes sains et saufs, mais seulement à neuf heures, sur le quai lie la Douane, non loin d'un vieux château fort, en mauvais état mais pittoresque, qui s'avance dans la mer.

Djeddah.

Djeddah n'est qu'un trou, m'avait-on dit au Caire, et on me Pavait si souvent répété, que je

m'attendais à le trouver tel. Quelle fut ma surprise, en trouvant au contraire une jolie ville, bien bâtie, bien percée, bien peuplée, vivante, animée, digne en tout point d'être ce qu'elle est en effet, le port de la Mekke, et non moins digne de son nom, qui en arabe signifie Riche. Défendue du côté de la mer, outre ses bas-fonds et ses bancs de sable, par un fort et par des batteries, dont une, énorme pièce de cinq cents , est la terreur des Bédouins , la ville est environnée, des autres côtés, par un mur épais, assez élevé , bien entretenu, précédé d'un fossé et flanqué de tours en bon état. Ce rempart ne résisterait pas une heure à Fartillerie européenne; mais dans les guerres du pays , notamment dans celle des Wahabites , il a toujours suffi pour la protéger et la faire respecter; aussi passe-t-elle pour imprenable , et pour la place la plus forte de tout le Hedjaz. Ce mur est percé de trois portes, la porte de TYemen au sud, la porte de Médine au nord; à Test enfin celle de la Mekke, la plus belle des trois, est gardée par deux tours basses taillées élégamment à jour au faîte.

Djeddah est à 15 ou 16 heures de la Mekke, et compte de 15 à 20000 âmes. La ville est divisée en deux grandes sections, le quartier de l'Yemen et le quartier syrien, ainsi nommés à cause de leur position géographique : celui-ci au nord, dans la direction de la SyAe: l'autre au midi,

DJëDDâH. i±'d

dans celle de la province d'Arabie , dont elle prend le nom. Il existe d'autres subdivisions, habitées chacune par des populations distinctes et qui se livrent souvent, de quartier à quartier, des combats acharnés. Les rues, assez larges, pas trop malpropres , ^'ouvrent de temps en temps sur des places spacieuses , bien aérées , et qui sont comme les poumons de la cité. Les maisons, solidement construites et à plusieurs étages, avec des portes en ogive, sont en pierre, de belle apparence et percées de grandes fenêtres extérieures, chose rare dans les pays musulmans, où la vie domestique, entièrement concentrée à l'intérieur, ne laisse pénétrer du dehors ni jour, ni air, ni bruit, ni regards indiscrets. Ces fenêtres n'ont pas de vitres ; mais elles sont fermées, dans toute leur ouverture, par des grilles en bois découpé, d'un travail très-fln, et qui permettent de voir du dedans sans être vu du dehors; saillants et cintrés comme les mouscharahys ou balcons du Caire , ces astucieux treillis sont peints de couleurs vives , et tranchent sur le fond blanc des murs. Plusieurs terrasses sont bordées d'élégantes balustrades à trèfle, et quelques-unes, celles entre autres de la maison occupée de son vivant par le dernier Grand-Chérif indépendant , sont surmontées de vastes kiosques en bois sculpté comme les fenêtres, et où les femmes prennent le frais sans être aperçues. On vit beaucoup sur les terrasses , parce que

itk DJEDDAU.

les brises de mer y tempèrent la chaleur souvent insupportable pendant l'été.

Le bazar a toute la longueur de la ville et court parallèlement à la mer, avec laquelle il communique par des rues latérales. 11 est bien assorti de toute espèce de marchandises, la plupart étrangères , et de denrées indigènes ou exotiques : Damas, Bagdad, la Perse, TÉgypte et surtout l'Inde, y sont représentés par leurs produits naturels ou manufacturés. 11 y règne à toute heure un mouvement extraordinaire , et ce n*est pas chose facile que de s'y frayer un passage à travers les ballots, les chameaux et les portefaix, sans parler des chiens errants , d'ailleiu's fort pacifiques , qui cherchent leur vie dans la bagarre. Les hommes de peine employés aux gros travaux du bazar et du port sont presque tous des Nubiens ou des montagnards indigènes appelés Hadharémé ; ce sont en général des hommes superbes , musculeux, vigoureux, presque entièrement nus, et dont la peau fine et luisante est d'un brun très-foncé. On voit aussi quelques noirs pur sang , venus de contrées plus voisines de l'Equateur; mais ils sont esclaves, tandis que les autres sont libres et font payer cher leurs services. Ce bazar intermédiaire entre l'Afrique et l'Asie est intéressant par la variété des figures qu'il présente, depuis le type inférieur des nègres les plus disgraciés jusqu'au type parfait des

DJEDDAH. il^

races privilégiées du Caucase. La diversité de langues et de costumes n'est pas moins piqUante : Arabes des villes et du désert, marchands de Mascat et de Bassora, Turcs, Syriens, Grecs , Égyptiens, Barbaresques , Indiens en très -grand nombre, Malais même et Banians , tous portant leur habit national, et tous parlant leur idiome particulier, se pressent , se croisent , se coudoient ou s'établissent dans les cafés pour y traiter de leurs affaires.

On taille à Djeddah des pierres soi-disant fines , bien que fort peu précieuses , celle entre autres appelée pierre de la Mekke, dans le pays akiké^ et qui n'est , je crois , qu'une cornaline ; on en fait des bagues montées en argent, d'un travail grossier, et des chapelets très-recherchés par les pèlerins. On y tourne également en chapelets le corail noir, en arabe iosser^ assez commun dans le golfe Arabique , et dont le plus estimé pour sa dureté et son poli se pèche au midi de Djeddah.

Djeddah est réputée ville sainte au même titre que la Mekke et Médine, et tous les hommes nés dans ses murs portent, comme ceux de la Mekke, le nCeschalé^ incisions profondes pratiquées au visage des enfants, le quarantième jour de leur naissance , trois à chaque joue et deux à chaque tempe , afin que la cicatrice leur en reste toute la vie et les signale à la vénératioa d^s^

Croyants. Ces stigmates sacrés de rislamisme rendent très-flera ceux qui en sont honorés.

Autrefois, les chrétiens n'étaient pas plus tolérés à Djeddah qu'ils ne le sont encore aujourd'hui dans les deux autres cités saintes. Ils n'auraient osé s'y montrer dans le costume européen, et, 8*ils mouraient , leurs restes étaient relégués dans une petite tle de la rade , afln de ne point souiller la terre sacrée du Prophète. Les choses sont bien changées : les chrétiens jouissent maintenant à Djeddah d'une liberté et d'une sécurité aussi grandes qu'en Egypte et à Constantinople. J'ai parcouru la ville dans tous les sens, à toutes les heures du jour et de la nuit , presque toujours seul , et nonseulement je n'ai été insulté par personne , mais j'ai trouvé chez tout le monde de la politesse et de l'obligeance.

Je n'étais importuné que par les mendiants qui pullulent dans tous les quartiers de la ville, et qui sont presque tous Indiens : venus de leur patrie pour le pèlerinage, ils manquent d'argent pour y retourner, et, dénués de toutes ressources, ils restent ici à la charge du public. Beaucoup de pèlerins égyptiens, nubiens, et surtout de nègres du Soudan, sont tout aussi pauvres ; mais ils travaillent courageusement, afin de gagner la petite somme nécessaire à leur retour au pays natal; plus indolents et plus paresseux , les Indiens aiment mieux

vivre d'aumônes et préfèrent un exil éternel au plus léger travail. Quelques-uns cependant, mais c'est rînfiniment petite minorité , se livrent à divers métiers sédentaires : j'ai employé pendant mon séjour un tailleur cachemirien d'une adresse et d'une patience extraordinaires. Le gouvernement britannique s'est ému de ces émigrations annuelles; mais sa politique ne lui permettant pas de gêner ses sujets musulmans dans l'exercice de leur culte, il s'est borné à rendre les capitaines marchands responsables du retour des pèlerins qu'ils emmènent & Djeddah : il en résulte que ceux-ci ne sont plus reçus sur aucun navire à moins de prouver qu'ils peuvent subvenir aux frais de leur double traversée. Malgré leur sainteté, la grande, Tunique affaire des habitants de Djeddah c'est le commerce, qui se fait argent comptant et où ils s'enrichissent généralement. D'origine étrangère pour la plupart, ils sont actifs, entendus, et leur vivacité de corps et d'esprit contraste avec l'apathie solennelle et stupide de tant d'autres Orientaux, notamment des Turcs. Ils ont la peau d'un brun très-foncé et recherchent la parure à peu près autant, ce qui n'est pas peu dire, que les Mekkaouis, habitants de la Mekke. Leur costume est le même absolument, tant celui des femmes que celui des hommes : le justaucorps de ces derniers ou vêtement de dessous est en soie rayée de couleurs voyantes , et serré à la taille \j^^

une ceinture de cachemire ; Ils jettent par-dessus pour sortir une grande robe ouverte en drap trèsfin, appelée béniche ou djubbé^ suivant la saison, et fabriquée ordinairement à Bagdad. Leur tète est couverte d'une calotte blanche richement brodée, autour de laquelle s'enroule un turban de mousseline. Les hommes du peuple n'ont d'autres vête* ments qu'une longue chemise en toile grossière.

Quant aux femmes, je n'en peux rien dire, n'en ayant vu aucune : je sais seulement qu'elles ont la peau moins brune que les hommes et qu'elles se coiffent comme eux, à cette différence près qu'elles ornent leurs cheveux de rivières de sequins. Celles du commun, les seules 'qu'on rencontre dans les rues, sont rigoureusement voilées et entièrement cachées dans de vilaines robes de coton bleu. Les autres portent de larges pantalons bleus brodés en argent et des robes très-riches en soie de l'Inde. Lorsqu'elles sortent , ce qui n'arrive pas souvent, elles se couvrent le visage d'un voile blanc ou bleu pâle nommé hourko , et s'enveloppent d'une vaste mante en taffetas noir qui n'est que le habra des Égyptiennes. Elles raffolent des bijoux, comme toutes les femmes de l'Orient et de l'Occident, se chargent de bagues, de colliers, de bracelets , le tout en or, et s'entourent la cheville d'anneaux d'argent. Voilà pour leur costume de cérémonie. Dans leur intérieur, elles sont, m'assura-t-on, si peu vêtues,

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qu'on peut dire, sans leur faire tort, qu'elles ne le sont pas du tout, principalement les esclaves. Il n'est pas rare, dans les quartiers peu fréquentés, d'apercevoir , à travers des fenêtres mal closes par mégarde ou à dessein, des bustes féminins complet tement découverts.

Je n'ai guère eu jusqu'ici que du bien à dire de Djeddah. Voici maintenant le revers de la médaille : la bonne eau y est rare, et l'air y est mauvais pendant l'été ; à la fois chaud et humide, il relâche la fibre, énerve tout l'organisme, surtout par le vent du midi ; beaucoup d'étrangers et même d'indigènes ne peuvent s'y accoutumer. La dyssenterie, les fièvres intermittentes et putrides sont presque endémiques sur cette côte, la plus malsaine de toute l'Arabie. J'eus moi-même à souffrir pendant quelques jours de ce climat pernicieux , et je pus juger par cet échantillon de ce qu'il doit être pendant la canicule. Quoique seulement à la mi-février, le thermomètre marqua jusqu'à 23® Réaumur; un vent du sud trèsviolent soufflait du feu au lieu d'air. L'atmosphère était si lourde que j'en étais écrasé; j'avais peine à marcher, et tout mon corps était imprégné d'une moiteur insupportable. J'ajoute que les mouches et les moustiques étaient fort incommodes. Les autres habitants ailés de Djeddah sont les éperviers, si communs dans toutes les villes arabes, que depuis mon voyage je n'ai jamais entendu leur cri perçant

sans voir au même instant par les yeux de la mémoire des minarets, des palmiers et des turbans.

Si Ton sort de la ville par la porte de la Mekke, on tombe aussitôt dans un véritable camp africain : dispersées à la frontière du désert, car le désert commence à la porte comme à Yambo, à Tor, à Suez, des huttes de paille ou de palmier sont la demeure des Nubiens employés au port, au bazar, et de quelques misérables fimilles du pays, trop pauvres pour se loger ailleurs. Les femmes libres du plus bas étage peuplent également ces réceptacles immondes ; indépendamment de leur industrie, il se tient là un marché de bois, de légumes et une foire aux bestiaux. Les bœufs du pays sont à bosse, trèspetits et très-chers : on les vend jusqu'à 6 talaris; à Massaoua ils n'en valent qu'un. Non loin , en se rapprochant de la porte de Médine, est une vaste caserne bâtie par Héhémet-AU au temps de sa guerre contre les Wahabites, et dont le commandant , Ismaïl-Bey , mi binbachi turc , plus poli que son collègue du Sinaï, me fit les honneurs avec une extrême obligeance, sans omettre le café ni la pipe. Des moulins à vent , construits également tout près delà par Méhémet-Ali pour l'usage de ses troupes, et abandonnés immédiatement après son départ, comme une innovation européenne, servent aujourd'hui de poste à des soldats irréguUers.

A une portée de fusil de la caserne se trouve un

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cimetière clos de murs et soigneusement fermé par une porte, le seul de ce genre que j'aie vu en Orient, où les sépultures gisent à l'aventure, sans clôture et sans gardien. Or, devinez qui est enterré dans ce cimetière? Ni plus ni moins qu'Eve, la mère du genre humain. Il existe à son sujet, parmi les sa* vants du pays , une légende qui fait peu d'honneur à nos premiers parents. On raconte qu'Adam, s'étant lassé de sa femme , après avoir fait cependant bon ménage avec elle durant une centaine d'années , s'adressa , pour changer, à ses propres filles ; il est vrai qu'il n'avait pas le choix, puisqu'il n'existait pas d'autres femmes sur la terre. Ayant appris cette infidélité, l'épouse délaissée jura d'en tirer vengeance et s'adressa, de son côté, à ses propres flls , puisqu'il n'y avait pas non plus d'autres hommes sur toute la surface du globe; mais ceux-ci lui répondirent un peu brutalement qu'elle était trop vieille, et qu'ils ne voulaient pas d'elle. Condamnée à rester sage malgré elle, notre mère commune en fut pour ses avances , et dévora son dépit. Adam pourtant, après sa faute, revint à sa femme légitime. Ayant fait ensemble , après la réconciliation , un voyage à travers l'Arabie , Eve mourut ici même , et fut ensevelie par son époux avec tous les honneurs dus à ses longues vertus. Devenu veuf, Adam continua ses voyages, et s'en alla mourir, à son tour, dans l'île de Ceylaxi>

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OÙ il fut enterré, on ne dit pas par qui, ni commeût il avait traversé la mer. Ce double inceste, Tun con* sommé , l'autre en intention , inaugure d'une manière assez peu morale les fastes domestiques de l'humanité. Les musulmans , grands défenseurs de la famille , n'en répètent pas moins l'histoire avec complaisance comme une sanction de la polygamie et comme une preuve irrécusable que l'unité des femmes n'est pas dans ]a nature.

Restées à la hauteur de leur mère et si dignes d'elle à tout autre égard, les filles d*Ève ont bien dégénéré sous le rapport de la taille : son tombeau n'a pas moins de soixante mètres ; une petite mosquée couverte d'une coupole blanche s'élève sur l'ombilic. Toutes les autres sépultures pàUssent naturellement auprès de celle-là : j'ai remarqué néanmoins celle d'Osraan-Pacha et de sa famille. Les tombes n'ont d'autre ornement extérieur que deux pierres droites dressées l'une à la tète et l'autre aux pieds ; mais beaucoup sont ombragées de palmiers, d'aloès et d'arbustes verts qui donnent à ce champ de la mort un aspect riant. Peu soucieux du voisinage , de jeunes Indiens , fort bien vêtus , jouaient à la paume tout près de là , avec beaucoup d'adresse et de gaieté.

La mort ne revêt pas chez les mahométans, plus chrétiens en cela que les chrétiens eux-mêmes, le caractère sonjbre que nous lui imprimons con-

DJËDDAH.

Irai rement à notre dogme fondaraerà Ja mort une délivrance et la porte étemelle. A certains jours de la semaine ^ ment le vendredi, qui est le dimanche des^ mans , les parents et amis des trépassés se re^ dans les cimetières , non pour y gémir ou pour y prier, mais pour y converser avec les absents, comme s'ils étaient présents, et pour prendre sur leurs tombeaux des collations fort peu lugubres. Les femmes surtout sont fidèles à cette coutume , parce qu'elle leur assure chaque semaine quelques heures de liberté dont elles profitent bien. Les cimetières de Constantinople en particulier sont des lieux de réunion et de rendez-vous , où les dames turques les mieux nées ne manquent pas de venir tous les vendredis; quoique voilées, elles y laissent voir assez de leurs charmes pour tourner la tête aux passants.

Si l'aspect du cimetière est plutôt" riant, le site qu'il occupe est mélancolique et fort peu pittoresque : d'un côté , on a la mer qui en cet endroit se termine en lagunes, lesquelles se terminent ellesmêmes en marais salants; puis viennent les sables, et toujours des sables jusqu'aux bornes de l'horizon. A peine visible dans l'éloignement , une ligne de montagnes vaporeuses se perdait dans les bru-» mes du soir. J'eus encore une fois ce jour-là l'oc*» casion d'observer la brièveté du crépuscule dans

ces latitudes tropicales. Le soleil venait de se coucher; son globe incandescent n'était pas encore éteint dans les flots , que la nuit envahissait déjà le côté opposé du ciel : elle était venue tout à fait lorsque je rentrai dans la ville par la porte de Médine.

Notre demeure était près de cette porte , dans la partie haute du quartier syrien. Djeddah a pour les voyageurs plusieurs khans ou okels, où ils ti'ouvent à la fois des magasins pour leurs bagages ou leurs marchandises , et pour eux-mêmes les quatre murs d'une chambre absolument nue ; mais ces refuges sont spécialement destinés aux marchands ; ne \ktant ni ne le voulant paraître, nous avions pris possession d'une maison occupée autrefois par un consul de France , et abandonnée maintenant aux oiseaux du ciel. Le propriétaire était à la Mekke; son vekhU , ou fondé de pouvoir, ne voulait ou n'osait pas nous la louer en son absence , et parlait de lui envoyer un message pour obtenir son agrément; mais nous étions pressés , et, pendant qu'il hésitait et demandait du temps pour réfléchir, nous nous étions installés provisoirement : ce provisoire dura jusqu'à notre départ de Djeddah, c'est-à-dire un mois tout entier. Aucun prix n'ayant été fixé, nous payâmes en partant cinq talaris , somme qui fut regardée comme un loyer convenable et même un peu gros, vu l'état des lieux. 11 ne fut pas facile en

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effet de déblayer les décombres dont l'intérieur était obstrué. On parvint enfin à rendre à peu près habitables deux chambres que notre mobilier de voyage , tapis , coussins , matelas , garnit suffisamment. Notre cuisinier Gasparo s'empara de la cuisine située sur la terrasse; les autres domesti* ques se nichèrent où ils purent, comme ils purent, et nous voilà dans nos meubles comme des bour* geois sédentaires.

Ma chambre était au deuxième étage , avec une énorme fenêtre en saillie, fermée ou censée fermée par un système très-compliqué de contrevents à jour qui laissaient entrer le vent, la pous* sière , le soleil et les oiseaux , car la chambre était pleine de nids. Voici ce que je voyais et entendais de là tous les jours et toutes les nuits. D'abord j'avais sous ]es yeux une immense étendue de mer con*^ fondue avec le ciel aux dernières limites de l'borir zon; peu dévoiles émaillaient ce champ d'azur, mais sa nudité ajoutait à sa grandeur et plongeait la pensée dans les inénarrables rêveries de l'infini. En revenant vers la terre , mon œil dominait toute la partie septentrionale de la ville , le bazar où j'entendais bruire les hommes et les chameaux, les terrasses où j'apercevais, la nuit, l'ombre des femmes, plusieurs mosquées enfin surmontées de leurs minarets.

J'en avais à quelques pas un svelte, élégant^ orné

i36 DiEDDÂU.

de deux galeries extérieures, où un vieux muezzin entonnait, cinq fois par jour, son chant monotone: avant l'aube, el Fagr; à midi, el Deghri; à trois heures, el A8r;\\\\ coucher du soleil, el Mogreb;um heure après , el Achia ; et chaque fois, avant de faire sa prière, le fidèle est tenu à des ablutions au visage, derrière les oreilles, aux mains jusqu'aux coudes, aux pieds et ailleurs encore. Malheureusement mon voisin le muezzin avait la voix criarde, chevrotante, et je comprenais , en Tentendant , cet habitant du Vieux-Caire, qui ayant près de chez lui un muezzin dont la voix était agréable , lui faisait une pension pour le fixer à son minaret. Tout près de la mosquée et communiquant avec elle, s'élevait une maison habitée par des ulémas; on y célébrait tous les soirs, et fort avant dans la nuit, de grandes fantasias religieuses : chants, prières, sermons, le tout en musique, mais quelle musique ! avec accompagnement de flûtes et de tambourins. C'étaient, près de là, d'autres fantasias d'une nature bien différente : des nègres du Soudan , revenus du dernier pèlerinage de la Mekke, passaient toutes leurs, soirées à chanter, à danser ; chants et danses de sauvages , qui emportaient l'esprit bien loin dans les profondeurs du continent africain.

Chaque malin, à la même heure, une jeune et fort joUe Bohémienne de Siout, en Egypte, type originel de sa race, passait sous ma fenêtre, en chantant d'une

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voix fraîche et douce une complainte mélancolique, toujours la même, et que sa monotonie rendait plus triste encoreetplus plaintive. Toutes les fibresde mon cœur en étaient émues le dernier jour comme le pre* mier. Le soir, venait le tour d'un Indien , un mendiant couché sur sa natte au coin de la rue et qui chantait lui aussi, sur la terre étrangère, les airs de sa patrie. Son chant se prolongeait si tard, qu'il m'empêcha bien souvent de dormir ; mais je lui pardonnais mes insomnies tant j'éprouvais de plaisir à l'entendre. Et puis, c'était tous les jours et tout le jour le retentissement lointain du tarabouka dans les divers quartiers de la ville , des fanfares militaires, des coups de fusil continuels, souvent des coups de canon en l'honneur des victoires remportées ou non sur les Russes, mille bruits, en un mot, mille rumeurs confuses , semblables au murmure éloigné de l'Océan qui, par moments, couvrait tout de sa grande voix.

Un jour, je vis de ma fenêtre entrer dans la rade une barque arrivée du Sud, et je crus m'apercevoir à la faveur d'une longue-vue qu'elle était chargée d'une cargaison humaine. On me dit, en effet, qu'elle amenait de Massaoua un chargement d'esclaves des deux sexes , et que parmi les femmes il s'en trouvait une presque blanche , quoique Abyssinienne. Je fus curieux de la voir; mais elle était déjà vendue : alléché par sa coulem' claire, un Turc

du Divan , frère ou du moins parent du pacha , l'avait achetée immédiatement et payée cher. Les esclaves blanches sont aujourd'hui très*rares sur les ùiarchés de TOrient, et ce n'est plus guère qa*à Gonstantinople qu'il s'en offre de temps en temps, parce qu'il n'existe que dans cette ville des fortunes assez considérables pour en faire l'acquisition ; c'est un caprice de vingt à trente mille francs : de pareils joyaux ne sont pas, on le sent, à la p(Jrtée de toutes les bourses. L'orgueil de ces fenunes est intolérable : se sachant destinées à de hauts et puissants sei*gneurs, elles affichent pour le reste des mortels un souverain mépris; malheur au simple particulier qui oserait s'en passer la fantaisie ! il ne tarderait pas à s'en repentir : il lui faudrait bien vite renvoyer au bazar une marchandise si indocile et si fière.

Pendant que j'étais en Egypte, Abbas-Pacha reçut / en cadeau de l'Iman de Mascat plusieurs chevaux de prix ; il lui rendit la politesse en lui envoyant deux esclaves blanches. Géorgiennes ou Circassiennes, don singulier, vu l'âge avancé du donataire, et réservé d'ailleurs à un fâcheux destin. Le bâtiment qui les conduisait à Mascat fut capturé dans le détroit de Bab-el-Mandeb par un vaisseau de guerre européen, français ou anglais, je ne sais lequel des deux, qui faisait la chasse aux négriers dans la mer des Indes. Le navire égyptien, ayantà son bord du fruit défendu, fut déclaré de bonne prise, et les deux esclaves

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affranchies du même coup. J'ignore ce qu'elles sont devenues ; mais , d'après la connaissance que j'ai acquise des mœurs de l'Orient, je suis certain que bien loin de bénir la philanthropie de leurs libérateurs, elles l'auront maudite au contraire, préférant à une liberté dont elles n'auront su que faire les faciles et brillantes destinées qu'elles s'étaient promises dans le harem d'un prince souverain.

Les autres esclaves amenés de Massaoua , garçons et filles, n'étaient que des enfants de quatre à sept ou huit ans, sauf une Abyssinienne de treize à quatorze, formée comme une Européenne de vingt-cinq, et qui,. après sa quasi-blanche compatriote, était la perle de cet écrin vivant ; malgré sa couleur brune , le jellab avait fondé sur elle l'espoir d'un gros bénéfice. La pauvre fille était exposée dans une boutique inoccupée de la rue la plus populeuse ; assise sur un siège élevé à trois pieds du sol, et immobile comme une statue, elle attendait les acheteurs dans un profond silence. On avait jeté sur elle, pour la couvrir, une pièce de calicot blanc qui l'enveloppait de la tête aux pieds ; mais il n'y avait rien dessous, c'était son unique vêtement ; les amateurs plus ou moins sérieux ne se faisaient pas le moindre scrupule de soulever dans tous les sens ce léger voile , afin d'examiner plus à leur aise la marchandise, absolument comme un cheval ou une pièce de bétail. J'avais déjà vu plusieurs fois auGake.

no DJKOOAU.

des exhibitions semblables , et je me suis demandé souvent ce qu'éprouvent ces infortunées créatures, par quelles alternatives de crainte et d*espérance elles doivent passer à chaque nouveau venu qui les marchande.

Le jellab avait grande envie de faire affaire avei moi ; il nignorait pas cependant que les Français d( peuvent acquérir d'esclaves que pour les affranchir et que tout individu de cette espèce acheté par ew est libre par le fait même. Il demandait de la sienn< douze bourses, 1500 francs , et s'était même rabatti sur huit pour me tenter. J'eus un instant l'idée d( faire une œuvre pie ; mais je suivis malheureusemen le précepte du diplomate, qui recommandait de s( défier du premier mouvement parce qu'il est bon et je me dis, non sans raison, que si je me mettais l racheter des esclaves , ma bourse de voyage serai bientôt épuisée. Mon compagnon avait eu, de sor côté, la même pensée que moi, mais dans un but moins charitable : Caritàpelosa! comme disent Ici

Italiens. Bon ou mauvais , son projet , comnic 1* mien, resta à l'état de velléité, et la jeune Africain fut achetée je ne sais par qui. Où est-elle mainte nant , et dans quelles mains est-elle tombée ?

Certes l'esclavage est un abus révoltant; il dégrada la nature humaine, engendre et provoque mille ex ces. Il faut reconnaître cependant que le sort de ce Abyssiniennes n'est pas aussi déplorable qu'il paraî

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rêtre au premier coup d'œil* Destinées au service des hareras , elles deviennent de la famille , et leur condition participe beaucoup de celle de leurs mat* tresses , recluses elles-mêmes et presque aussi esclaves que leurs esclaves. Le maître abuse-t-il d'elles, ce qui est fréquent, j'en conviens, il s'interdit par là lui-même le droit de les revendre : car un musulman serait déshonoré s'il vendait une femme avec laquelle il aurait vécu , et l'on épouse d'ordinaire , surtout dans les villes d'Arabie, celles dont on a des enfants. Ces mariages ne contribuent pas peu à foncer le teint des Arabes; mais le préjugé du sang mêlé est inconnu dans ces pays. La mère , quelle qu'elle soit , fût-elle une esclave noire des derniers rangs de l'échelle africaine, ne nuit en rien à la noblesse de l'enfant ; c'est le père seul qui fait souche , la mère ne compte pas. On sait que le Sultan lui-même, ne reconnaissant et n'ayant point d'égales , n'épousait et peut-être n'épouse encore que des esclaves.

J'ai vu en Egypte , même parmi les Européens , beaucoup de mariages de ce genre ; plusieurs Français de ma connaissance n'en ont pas fait d'autres et ne s'en trouvent pas plus mal, sauf pourtant que les Abyssiniennes passent pour dissipatrices, ce qui fait dire qu'elles sont la ruine de la maison. J'en connais de charmantes, qui, la couleur admise, ne seraient déplacées nulle part, et même, quant à lu

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couleur, on s*y habitue si yite, qu*aii bout de trèspeu de temps je n'y prenais plus garde. Les Abyssiniennes rachètent d'ailleurs ce léger désavantage, si c'en est un, par une peau de velours, des cheyeux longs et soyeux, par la pureté des lignes, Télégance des formes , une régularité de traits digne des plos belles statues grecques, par des yeux magnifiques, des dents admirables, des mains et des pieds petits, en un mot par tous les charmes qui constituent la femme , et je ne m'étonne pas de leur voir inspirer des passions qui survivent même au mariage.

Ma fenêtre était un belvédère d'où je dominais toute la rade : rien n'y entrait ni n'en sortait à mon insu. Outre les barques du pays qui allaient et venaient tous les jours, plusieurs bricks ou trois-m&ts de l'Inde, chargés de sucre et de riz, étaient arrivés. Un matin je fus agréablement surpris en voyant le drapeau tricolore flotter sur un bâtiment de guerre arrivé dans la nuit : c'était la corvette à vapeur le Caïman^ capitaine Cormier, de la station des Indes, et qui poussait une reconnaissance à Djeddah. Elle portait à son bord , outre son équipage ordinaire , une centaine de Madécasses enrôlés temporairement dans leur lie pour faire le service à bord, et qui donnaient à ce navire , fort bien tenu d'ailleurs , une physionomie quelque peu sauvage. Des compatriotes réunis par le hasard à Djeddah ont bientôt fait connaissance et sont amis dès la première heure. Je

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déjeunai à bord plusieurs fois ; le commandant et le médecin déjeunèrent chez moi et il y eut, au consulat de France , iln grand dtner officiel dont il m'incomba de faire les honneurs , vu l'étal de ma* ladie du consul. Ces menus détails, insignifiants en Europe , prennent un certain intérêt à douze cents lieues de Paris ; la distance transfigure les choses les plus vulgaires. E longinquo revereniia. L'amitié fut scellée par un cadeau inappréciable en pareil lieu ; les officiers me firent accepter, en partant , douze bouteilles de bordeaux.

Le Caïman était mouillé très-loin de la ville, et cela à la suggestion des autorités locales; je crois, en vérité, que le pacha avait eu peur d'un coup de main , et que les bas-fonds n'étaient qu'un prétexte. Il n'en visita pas moins en grande pompe le bâtiment ; visite au surplus qui n'était qu'une politesse rendue , le commandant ayant pris et dû prendre l'initiative. Les coups de canon d'usage furent tirés ponctuellement de part et d'autre , et l'on força la dose plutôt qu'on ne la réduisit. La corvette resta toute une semaine, et, le jour de son départ, je l'accompagnai six milles. En revenant à terre avec le pilote indigène qui l'avait sortie des passes, j'eus beaucoup à souffrir de la chaleur qui était suffocante et de la réverbération de la mer, immobile et blafarde, ce jour-là, comme une nappe d'huile. L'aimable commandant voulait abso-*

lument m*emmener à Bourbon. La tentation était grande pour un voyageur; mais si j'y avais cédé, je n*aurais pas été loin , car bien ^eu de temps après le Caïman eut le malheur de s*aller perdre sur la côte de Zyla.

Deux puissances européennes , la France et TAngleterre , ont seules des consuls à Djeddab. Le nôtre était Rochet d'Héricourt, déjà mourant, mort depuis, et dont j'aurai l'occasion de dire quelques mots plus tard. M. Cole, le consul ou vice-consul anglais, est en même temps, comme son collègue de Suez, agent commercial de la Compagnie des Indes. Son poste n'est pas une sinécure , attendu le grand nombre d'Indiens, sujets anglais, établis à Djeddab. On n'en peut dire autant de son collègue de France, qui n'a pas dans tout le Hedjaz un seul national. II est bon de savoir que la Porte se dispense à Pégard de tous les deux de la formalité de Ye^egicatur^ sous prétexte que Djeddab est ville sainte. Notre maison touchait celle de M. Cole ; je vivais chez lui autant que chez moi. Je lui avais apporté des lettres d'un ami commun, M. Burton, et fus comblé par lui, pendant tout mon séjour, des procédés les plus aimables.

Nous n'étions pas venus à Djeddah pour Djeddali môme, mais avec l'intention de pousser jusqu'à Taïf, une petite ville à cinq jours de marche dans l'intérieur, et célèbre en Arabie par l'abondance de

ses eaux , Texcellence de ses fruits , la fraîcheur de ses jardins. Elle est la résidence du Grand-Chérif- Prince de la Mekke , qui s'y est fait construire un palais, et, vu notre qualité de chrétiens, nous ne pouvions entreprendre ce voyage sans son autorisation ; M. Cole la lui avait fait demander par Tintermédiaire de Mustapha-Effendi , le vekhil du prince à Djeddah. La réponse ne s'était pas fait attendre : le Grand-Chérif nous avait fait dire qu'il recevrait notre visite avec plaisir et que nous n'avions à nçus occuper ni de l'aller ni du retour : il nous enverrait ses dromadaires et ses propres gens pour nous conduire à Taïf et nous ramener à Djeddah. Cette réponse aimable arriva le 17 février, et quelque promptitude, quelque empressement que mit le Grand-Chérif à exécuter sa promesse, j'avais devant moi une semaine d'attente ; or, cette semaine il fallait la rempUr ; mais comment ? Je n'avais plus rien à voir à Djeddah. « Faites votre keff^ me disaient les indigènes. — D'accord , leur répondais-je , mais un keff de huit jours est-il possible? » Vous allez me demander ce que c'est que faire son keff. Je vais vous le dire.

Lorsqu'un Arabe a terminé ses affaires , quelles qu'elles soient, et que sa journée est finie, il se retire dans son harem , quitte son costume de ville , s'habille à la légère, prend sa pipe, s'étabht les jambes en croix sur son divan , et là se plonge in*

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sensiblement, tout en fumant, dans une somnolence physique et morale qui participe du sommeil et de la veille, sans être ni l'un ni l'autre. Personne au monde, sa femme elle-même ou sa plus chère esclave, n'oserait le troubler dans ce moment so* lenneL Cet état mixte , intermédiaire entre l'être et le non-être, indéfinissable, incompréhensible pour un Européen , n'est que la réalisation et comme la mise en pratique de cette maxime orientale , qu'il vaut mieux être assis que debout , couché qu'assis, endonni que couché* et mort qu'endormi. Pourtant ce n'est pas la mort : on ne pense pas , on ne sent pas, on ne rêve pas, on ne vit pas, mais on respire^ on existe à la manière des plantes , ce qui, pour un Arabe, est le souverain bien et l'avant-goùt de la béatitude éternelle. Voilà ce qu'on appelle faire son keff. Les Turcs, surtout ceux des hautes classes» ont matérialisé et corrompu cette ineffable volupté de corps et d'esprit en y adjoignant Feau-de^vie : ils en boivent grossièrement jusqu'à ce qu'ivresse S'ensuive , et le lourd sommeil de l'abrutissement est le couronnement inévitable de ce keff indigne de son nom. On comprend * d* après cela , qu'avec la meilleure volonté du monde, il soit impossible de faire son keff pendant toute une semaine. Or, ayant épuisé Djeddah, rien n'y éveillait plus ma curiosité; les choses donc me faisant défaut , je me rabattis sur les hommes, et voici quelques-uns de ceux que

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je fréquentai aûa de tuer le temps jusqu'à mon départ pour Taïf.

Galerie vivante.

A tout seigneur tout honneur. Je commence par le gouverneur.

La Porte envoyait autrefois dans les Villes Saintes, dont Djeddah fait partie , un pacha à trois queues , en considération de leur sainteté. Depuis que cette distinction a été abolie , au grand regret des amateurs du pittoresque, le pachalik du berceau de Tisr lamisme n'en est pas moins resté le premier de l'empire, et le dignitaire qui Toccupe ne cède le pas qu'au grand vizir. Son traitement annuel est de douze cent mille piastres^ qu'il double ou triple d'ordinaire, quand il ne le décuple pas, par les procédés usités en Turquie et ailleurs. Il semblerait naturel qu'il résidât à la Mekke ; mais il ne fait à cette métropole du mahométisme que de rares visites , de plus rares encore à Médine , et il habite en tout temps Djeddah, par la raison que cette ville est le siège de la Douane turque, principale et presque unique source du revenu public du Hedjaz; or, comme en vertu du principe de l'abbé Tcrray on m peut prendre qu'où il y a, c'est là que les pachaâ

puisent à pleines mains. Là où est le trésor d*uD Turc, là aussi est son cœur et sa personne.

J'avais fait au pacha ma visite dès le lendemain de mon arrivée, non sansm'ètre fait annoncer plusieurs heures d'avance , comme cela se pratique entre gens qui ont droit et s'attendent à des égards. La réception avait été des plus courtoises : appareil militaire à la porte, déploiement d'esclaves et de domestiques dans l'escalier et dans l'antichambre , pipe, café, sorbets, thé, sucreries, le tout conunandé à haute voix , ce qui est la suprême politesse en Orient, afin que chacun puisse entendre les honneurs qu'on rend au visiteur, rien n'avait manqué à la cérémonie. Le pacha était même venu à ma rencontre jusqu'à la porte du salon et m'avait introduit dans un cabinet donnant sur la mer et abondamment garni de tapis, de divans, de coussins, en un mot de tous les conforts du pays. Le consul de France, alité et trop malade pour m'accompagner, s'était fait représenter officiellement par le drogman-chancelier du consulat , M. Dequié , qui voulut bien me servir d'interprète, et me rendit ce service avec autant d'intelligence que d'obligeance.

Achmet-lzzet-Pacha, c'était le nom du gouverneur, est un homme vif, assez cultivé pour un Turc, même poCle, et il affichait volontiers ses connaissances. La conversation s'engagea naturellement sur la guerre alors déjà commencée , et il fit apporter

des cartes de géographie turques pour y suivre les indications qu'il me demandait. Je le fis causer à mon tour, ce qui m'intéressait davantage, sur le pays gouverné par lui, et c'est de sa bouche que je tiens les renseignements rapportés plus haut sur la ville détruite du prophète Salih. Il m'en donna d'autres un peu suspects à mes yeux : ainsi , par exemple, il portait à cent mille âmes la population de la Mekke, qui n'en a pas la moitié, et à vingt mille le nombre des habitants de cette ville pensionnés par Constantinople. J'appris également de lui qu'une des veuves du roi de Lahore Runjet-Singh s'y est retirée après la mort de son époux et y vit d'une pension de la Compagnie des Indes, dans la pratique de toutes les vertus musulmanes.

Je voudrais bien ici raconter une anecdote arrivée à Djeddah l'été précédent et qui jette une lumière effrayante sur la corruption des mœurs parmi les dames de l'Orient ; mais elle exige quelques pré* cautions oratoires et n'est pas facile à raconter. Je vais essayer de le faire d'une manière convenable , sinon tout à fait compréhensible. A bon entendeur salut ! Le pèlerinage de la Mekke est fort déchu. Les gens pauvres ou de condition médiocre s'acquittent encore en assez grand nombre de ce pieux devoir ; mais soit tiédeur, soit gène ou parcimonie, les riches s'en affranchissent volontiers, et l'on ne voit plus venir d'aucun point de l'Islam ces grands sei-

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gneiirs d'autrefois, qui déployaient dans cette circonstance solennelle une magnificence, un faste tombés à l'état de souvenir, et relégués pour toujours parmi les merveilles des Mille et une Nuits. Le dernier pèlerinage avait cependant amené, du fond de la Perse, une fort grande dame , veuve, à ce que je crois , et qui , sans étaler un luxe hors de mode en Perse aussi bien qu'à Constantinople et dans le reste de l'Orient musulman, n*en voyageait pas moins avec une suite encore respectable. Un eunuque noir attaché spécialement à sa personne remplissait auprès d'elle les fonctions d'intendant, de factotum. L'illustre pèlerine était venue par l'Egypte , où le consul général de la Grande-Bretagne lui avait donné, je ne sais à quel propos, une lettre de recommandation pour M. Cole , lequel m'a confirmé tous les détails de cette étrange aventure.

A son arrivée à Djeddah, la Douane s'était abattue sur ses bagages comme sur une proie , avec cette rapacité particulière au fisc de tous les pays. Tout fut visité sans difficulté, sauf une caisse que Teunuque intendant réfusa positivement d'ouvrir par l'ordre exprès de sa maîtresse. Là-dessus longs pourparlers. Plus la défense était opiniâtre, plus de son côté la Douane insistait , et ses soupçons croissaient en raison de la résistance. Poussée à bout, la dame finit par déclarer que, si l'on visitait malgré elle cette caisse objet d'un si violent débat, elle

GALERIE VIVANTE. iM

ne la retirerait point, et qu'elle en déclinerait la propriété. Ses protestations restèrent sans effet , et, nonobstant une opposition si acharnée , la caisse fut ouverte. Or , que trouva-t-on dans cette caisse mystérieuse? Si vous êtes curieux de le savoir, allez le demander à Fauteur du Saiyricm. Vous pouvez aussi le demander à la Douane de Perpi-^ gnan, où une aventure semblable arriva naguère à une grande dame de ce temps-ci.

Le premier personnage officiel dont, après le pacha, je fis la connaissance, mais seulement à titre de curiosité, fut Kurde -Osman- Aga, ainsi nommé de son pays et de son emploi ; né dans le Kurdistan , il était sandjiak ^ ou commandant de la cavalerie irrégulière campée, au nombre de mille à douze cents hommes, à quelques lieues sur la route de la Mekke , et toujours prête à se mutiner parce qu'elle n'était pas payée. Il y avait eu déjà de graves désordres , et l'on s'attendait à une révolte générale si l'argent n'arrivait pas promptement de Constantlnople. Ces retires de l'Orient, appelés bachibouzouks , ce qui veut dire en turc tête brisée , sont le fléau des pays où la Porte les envoie en garnison : ils prennent tout dans les bazars sans payer, et maltraitent les marchands qui réclament; la vie

1. Sandjiak signifie, en turCj étendard ^ et s'applique par extension au commandant lui-môme.

rarme dans sa ceinture et passe son chemi frisant la moustache, sans que personue sot barrer le passage ou seulement à le regai mauvais œil. Qu'on se figure le sort des popi que la guerre met h la merci d'une sold sans foi ni loi comme celle-là.

Tels soldats, tel commandant. Kurde^^m élait le digne chef de cette milice effrénée : 1 six pieds et taillé en hercule, vous l'auriez pi un pourfendeur de montagnes ; et pourtani losse passait pour un poltron. Lors du récent t dont son camp avait été le théâtre , il n'av fait pour rétablir la discipline, et, dans l'att troubles encore plus sérieux, 11 se préparait tement, non & faire lète à l'orage, mais à se en Éjtyple . où il avait déjà f^t passer sa fin

le talent de l'élever à 20000, et, grâce à une aptitude financière qui compense avantageusement pour lui son incapacité militaire, il s'est constitué, par des moyens plus ou moins licites, et quoiqu'il soit jeune encore, un capital de 200000 talaris j soit un million.

Il est grand causeur et affiche la prétention de connaître à fond son pays natal. Il estime à 170 000 le nombre des cavaliers répandus dans le Kurdistan, et me parlait avec enthousiasme de sept mines d'or à lui connues dans ses montagnes. Il n'exaltait pas moins , car les Turcs sont tous très-préoccupés de leur santé , ime source dont la propriété serait de faire digérer instantanément. Il prétend ne pas connaître moins bien l'Arabie ; je n'en ai cependant pas tiré grand'chose. Il se livra tout d'abord à une dissertation si verbeuse, si confuse sur les routes et les circonscriptions du désert arabique, que mon interprète ni moi n'y comprîmes absolument rien. Voici quelques renseignements plus précis, quoique probablement d'une authenticité douteuse^ A huit ou dix journées de Djeddah, vers l'est, dans un lieu nommé Dafinah , se trouve une vaste pierre antique, couverte de figures sculptées, dont l'origine est inconnue. A quelques journées plus loin, dans la même direction, s'élève une inontagne circulaire et entièrement isolée, dont le nom est Marran, et du pied de laquelle jaillissent soixante-quinze fontaines.

IS4 GALERIE VIYANTfi.

Osman parlait aussi d'une autire source dcmt Teau a la propriété de se pétrifier aussitôt qu'elle entre en contact avec l'air. Je donne ces informations pour ce qu'elles valent et les livre h la critique encore plus qu'à la curiosité du lecteur. L'intérieur de l'Arabie est si peu connu et ces peuples sont si étran* gers à toutes notions géographiques ^ qu'il faut tout écouter, tout recueillir, sauf à dégager ensuite de cet alliage quelques parcelles de vérité.

Osman-Aga n'habitait point le camp; il occupait, dans le centre de la ville, une maison toujours pleine d'officiei*s amantes ou kurdes, revêtus de leur costume primitif : vestes rouges brodées en soie, caleçons bouflhnts noués au genou, large ceinture armée de poignards et de pistolets; tout cela formait un tableau animé et très-pittoresque. Les troupes irrégulières sont dispensées de Tuniforme imposé par le sultan Mahmoud k l'armée turque, et qui n'est, sauf le tarbousch , que la contrefaçon de l'habit occidental; tous les fonctionnaires, militaires ou civils , sont tenus de s'y conformer. On a peine h reconnaître les vieux Ottomans classiques, et surtout les pachas , sous l'affreuse calotte rouge , l'étroit pantalon et la redingote étriquée qui composent maintenant la tenue officielle. Travestis en Européens , comme on se déguisait en Turc dans notre enfance, ils ont perdu 90 p. 100 à cette métamorphose. L'ampleur et la majesté de l'ancien

costume les faisaient paraître à leur avantage ; ils participaient de sa noblesse et de sa beauté ; dépouillés de cette décoration d'emprunt, et réduits à leur personne intrinsèque, ils ne paraissent plus aujourd'hui que ce qu'ils sont réellement, assez laids en général, obèses avant Fftge, non moins abâtardis au physique qu'au moral. L'adage : fort comme un Turc, n*est plus vrai.

Depuis la guerre desWahabites, le pacha d'Egypte a conservé dans le Hedjaz des intérêts considérables, et il envoie à Djeddah, pour les surveiller, un chargé d'affaires qui alors était Emin-Bey, un ancien colonel d'artillerie, homme habile, poli, au fait de beaucoup de choses, et dont le commerce me fut utile autant qu'agréable. Nommé par Méhémet-Alî, il avait été maintenu à son poste par Abbas , cela bien malgré lui , car le climat de Djeddah avait ruiiié sa santé et il sollicitait son rappel au Caire avec instance.

J'appris de lui que la Porte est si loin de retirer de ses possessions d'Arabie le moindre bénéfice, qu'elle y engloutit , au contraire , chaque année , une portion notable, vingt-neuf ou trente mille bourses , du tribut payé par l'Egypte à Constantinople ; Emin-Bey était parfaitement renseigné à cet égard , attendu que cet argent lui passait par les mains. A l'en croire , Abbas-Pacha avait un parti à la Mekke. J'ignore si le fait est positif; mais \e sais

d'autre part , et de source certaine , que , par suite de la politique qui lui faisait ménager les Bédouins du Sinaï et des frontières syriennes, Abbas avait un violent désir d'obtenir pour son fils , marié ou du moins fiancé à une fille du Sultan , le pacbalik des \ Villes Saintes, afin de fortifier par là et d'étendre sa propre influence sur les Arabes. Sa mort est venue couper brusquement le fil de toutes ces in* trigues.

Erain-Bey était très-hostile à l'ancien gouvernement des chérifs, auquel il repjrochait un système odieux d'exactions et de vexations de toute espèce, reproche étrange dans la bouche d*un serviteur d'Abbas-Pacha. Il me dit beaucoup de mal du Grand* Chérif en fonction, l'accusant d'être avare autant qu'avide, peu sûr et rusé jusqu'à l'astuce. Mais ce jugement m'était suspect par plusieurs motifs : créature de Méhémet-Ali qui a détruit le gouvernement des chérifs, et Turc lui-même d'origine, Emin-Bey était naturellement imbu des opinions de son ancien maître et partageait les préventions de ses compatriotes contre la race indigène. 11 existe de Turc à Arabe et d'Arabe à Turc une antipathie invincible, une irréconciliable inimitié. L'expression proverbiale : En user de Turc à Maure, est plus vraie que jamais, Maure étant synonyme d'Arabe. En leur qualité de conquérants, les Osmanlis traitent le peuple conquis avec un orgueil , im despotisme in-

tolérables. Les Arabes, de leur côté,, race indépendante et fière , professent pour ces maîtres étrangers une haine qui ne le cède qu'au mépris ; révoltés de leur ignorance , ils se moquent de la manière imparfaite dont ils parlent la langue arabe , leur reprochant de ne pouvoir lire leKoran dans le texte, et de ne savoir môme pas dire correctement leurs prières. Leur perfidie surtout les indigne ; ils ne les désigiLent que sous le nom de khain , traîtres , et , à ce propos , ils tournent en dérision le titre de Khan porté par le Grand-Seigneur, mot qui veut dire en arabe il a trahi. Voici l'histoire qu'ils racontent à ce sujet. Un sultan ayant violé sa foi à l'égard d'un Arabe, celui-ci le traita de sultan khan, sultan qui a trahi. Or, l'Osmanli prit, dans son ignorance, cette insulte pour un titre d'honneur et , l'ajoutant à ceux qu'il portait déjà, le légua à ses descendants. Le nom de Turc est un outrage jusque dans la bouche des enfants ; ils se le donnent entre eux pour s'injurier, et l'appliquent même aux chiens, absolument comme en Europe, où beaucoup de ces ani* maux s'appellent Turc.

On comprend, d'après cela, que le pacha et le Grand-Chérif fissent mauvais ménage, et, en effet, il régnait entre eux une mésintelligence ouverte. Indépendamment des antipathies naturelles et politiques, les attributions respectives de ces deux dignitaires sont si mal définies qu'il en résulte des

conflits perpétuels. Us partaient de là pour se jouer toutes sortes de tours et pour se rendre tous les mauvais ofQces imaginables, jusqu'à se faire voler mutuellement leurs dépêches, voire même tuer leiu*s courriers. Cette hostilité publique me pla* çait dans une position délicate. Sachant que mon intention, en venant à Djeddah, était de pousser jusqu'à Taïr, siège de radministration du chérif et centre de son autorité, le pacha se trouvait dans une grande perplexité : qu'il protégeât ou non mon voyage, il craignait de se compromettre. U m'avait pourtant offert, mais du bout des lèvres, une escorte pour m'accompagner. Osman-Aga, dont l'animosité contre le Grand-Chérif était encore plus violente « avait , de son côté , mis à ma disposition ses cavaliers. Une telle façon de voyager ne pouvait me convenir; je n'entendais pas me présenter au Grand-Chérif en visiteur protégé , imposé par ses ennemis , mais en voyageur libre et tout à fait indépendant. Je ne voulais pas davantage voir le peuple et la nature arabes à travers les Turcs , encore moins à travers des Bachi-Bouzouks. J'avais donc décliné les offres qui m'étaient faites avec plus ou moins de sincérité , et pris le seul parti raisonnable en m'adressant directement au chérif. Le pacha fut très-blèssé de cette préférence, qui cependant le tirait d'embarras et le déchargeait de toute responsabilité. U se donna bien garde , en véritable

Turc qu'il était, de m'en laisser rien paraître ; d'autant moins qu'il était alors sous le coup de préoccupations bien autrement graves : le bruit de sa destitution courait à Djeddah, et j'avais appris de bonne source que le fait était vrai.

Le Divan d'Emin-Bey était près de la mer, séparé de celui du gouverneur par une grande place chaude et poudreuse où campait en ce moment une sorte de corps franc dont voici l'origine. Il y avait à Djeddah un marchand indien , natif de Caboul ; en<^ flammé, dès le début de la dernière guerre, par le désir d'y jouer un rôle, il avait, dans ce but, réalisé toute sa fortune , et , jetant aux orties sa défroque mercantile , passant bravement du culte de Mercure à celui de Mars, s'était mis à enrôler à ses frais tous ceux de ses compatriotes , mendiants ou autres, qui avaient bien voulu se laisser embaucher. D'autres conscrits de bonne volonté s'étaient joints h ces premières recrues, et Achmet-Bey, c'était le nom de cô cohdottiere d'une nouvelle espèce, avait déjà réuni sous sa bannière deux mille hommes , équipés Dieu sait comment, et n'attendant pour partir que le» barques destinées à les transporter par TÉgypte sur le théâtre de la guerre. Ce capitaine d'aventure demeurait près de chez moi ; j'allai le voir par curio-^ site, et lui trouvai l'air assez martial pour un marchand défroqué; il portait un burnous rouge et sa ceinture était garnie d'un arsenal complet , yata-

i(50 GALERIE VITAlfTE.

gaii , sabre , pistolets et tout ce qui s'ensuit Un las de gens sans aveu , la plupart en guenilles » composaient son état-msgor , et sa maison retentissait tout le jour et toute la nuit de fantasias militaires à grand renfort de coups de fusil.

Il n'y a point de chrétiens à Djeddah , à l'exception des frères Sawa» Grecs de F Archipel, placés individuellement sous la protection du consul de France, tandis que la raison sociale est sous celle du consul anglais, combinaison ingénieuse qui leur assure le bénéfice de deux nationahlés et le patronage des deux grandes puissances maritimes de rOccident. Cetle maison fait des affaires avec le Soudan, oix elle a des représentants jusque sur les frontières de TAbyssinie. Je voyais quelquefois ces négociants, dont le père, un vieillard, un patriarche de Lemnos , regrettait tellement son lie natale qu'il était au moment d'y retourner. Ces messieurs possèdent pour leur usage et pour celui des visiteurs une riche collection de pipes persanes, les seules en usage à Djeddah. Je dirai, pour les amateurs , qu'il en existe plusieurs variétés, et que chacune a son nom particulier : la plus grande et aussi la plus belle est le kédra , qui repose sur un trépied; elle est en argent massif artistement ciselé et pourvue d'un long tuyau flexible appelé leiéh. Les gens raffinés y fument du tabac de Chiraz. Là seconde espèce est le chiche , à peu

GÀLËR1£ VIVANTE. 161

près semblable au kédra» sauf qu'il est plus petit. La dernière variété du genre et la plus commune n'est qu'une noix de coco , remplie d'eau comme les deux autres et qui n'a pour tuyau qu'un roseau fixe. Son nom vulgaire est heury. On fume généralement dans ces trois pipes du tabac très-fort appelé tombak et qu'on lire de Bagdad ou de Bassorah.

Les messieurs Sawa se montrèrent obligeants et faciles pour des marchands : ils me fournirent à cinq pour cent d'escompte tout l'argent dont j'avais besoin, moyennant une traite, à trois mois, tirée sur M. Husson du Caire, dont tous les voyageurs ont éprouvé les bons offices, et qui a fait l'an passé une si triste fin.

Le commerce de Djeddah est presque entièrement dans les mains des Hadramauts, population fanatique mais industrieuse de l'Yémen, aux environs d'Aden, et surtout dans celles des Indiens. Les fortunes de trois et de quatre millions de francs ne sont pas rares parmi ces derniers : le plus riche du moment était Farraj lousef, propriétaire d'une dizaine de navires d'un tonnage important. Cet Indien était presque noir, d'une fort belle taille, et doué d'une physionomie à la fois douce et fine extrêmement agréable. Son fils , un très-beau jeune homme du nom d'Abd-el- Kader , et aussi noir que son père , se tenait debout devant lui dans l'attitude du respect et n'eût osé s'asseoir sans sa permission. Ils portaient tous deux

162 GALERIS VIYAMTE.

des turbans de moumdine Uandie et de grandes robes en soie de leur pays. On me servit dans oette maison du ketchré^ café fiiit avec récoroe du grain et relevé de cannelle et de clous de girofle* C'est on usage de l*Yémen et un fort mauvais breuvage, le n*en vins pas à bout et ne pus pas non plus fumer le tombak du chiche qu*on m'avait présenté , tant il était fort et prenait à la gorge. Remarquons en passant que les Indiens sont très-cérémonieux.

Pour clore cette galerie de portraits é^k trop longue , je mentionnerai encore , mais seulement pour mémoire , le capitaine du port , avec lequel je n'eus que des relations légères; le chef de la police, Abdallah-Aga, avec lequel je n'en voulus pas avoir malgré les avances dont il m'honora^ et enfin Ata-Bey, un jeune médecin militaire de Constantinople, parlant bien français, et si bon musulman, qu*au premier cri du muezzin il me quittait brusquement, fût-ce au milieu d'une phrase, pour aller faire, dans une pièce voisine, ses ablutions et ses prières.

Les divers personnages que je viens de mettre en scène étaient des Turcs , des Indiens , des Grecs , tous étrangers au pays ; or c'était des Arabes que je venais chercher en Arabie. Je n'en connus un peu intimement qu'un seul à Djeddah , mais un Arabe pur sang, un digne représentant et le type parfait dé sa race tout entière. J'ai nommé Khaled-Bey, fils d'Abdallah-lbn-Saoud , le dernier chef des Waha-

bites. Conduit très-jeune en Egypte après la mort de son père et la ruine de sa famille , il fut élevé au Caire sous les auspices et sous les yeux de Mé^ hémet-Ali. Revenu plus tard en Arabie, il vivait alors à Djeddah d'une pension de la Porte , étranger à' toutes les affaires et condamné à une corn*, piète inaction. Je le fréquentais volontiers et ren« contrais toujours chez lui des cbeiks arabes qui venaient des tribus voisines, notamment des Haouart, si j*ai bonne mémoire, révérer en lui le fils et le petit-fils des deux plus grands chefs de TArabie moderne. Son histoire m'avait touché, et sa personne me plaisait : aimable, hospitalier, noble à la fois et gracieux, on sentait dans ses paroles, dans ses manières, la réserve d'un cœur haut placé, et je ne sais quelle mélancoUe douce et fière répandue dans toute sa personne ne permettait d'oublier ni son infortune ni son origine.

Quoiqu'il ait été élevé chez l'étranger et qu'il ait mangé les oignons d'Egypte, il n'en a pas moins des intelligences parmi ses coreligionnaires, et, dans l'état d'incertitude où se trouve aujourd'hui l'Orient, l'avenir lui réserve peut-être des réparations et d'illustres destinées. Sa position lui commande la prudence et l'oblige à une extrême circonspection dans toutes ses démarchesi. Je craignais même de le compromettre en le voyant trop souvent ; car, en raison des circonstances du mo^»

104 GALËKIË VIVANTE.

meut, les autorités turques prêtaient à mon voyage un but et une portée politiques qu'il était loin d'avoir. Je désirais pourtant beaucoup le faire causer un peu longuement sur les Wahabiles, sur sa famille et sur lui-même ; ne l'osant, par égard pour lui , ni chez moi, où je n'étais pas seul , ni chez lui, où l'on pouvait nous épier, je lui proposai de nous réunir dans une maison tierce, celle de H* Dequié, où nous ne serions ni entendus ni dérangés. U y consentit, et l'entretien dura toute la journée. Le vrai caractère des Wahabiles et le rôle qu'ils ont joué en Arabie étant généralement peu connus , je vais résumer en quelques pages les informations puisées à une source si authentique et si honorable, en les complétant par des renseignements non moins sûrs. Je commencerai, pour l'intelligence de ce qui doit suivre , par quelques informations sur les chérifs, dont généralement en Europe on ne se fait pas une idée exacte, et dont l'histoire contemporaine se lie étroitement à celle des Wahabiles.

Les chérifs et les Wahabiles.

Les chérifs constituent la seule aristocratie de sang qui exisle dans les pays musulmans : ils tirent

LES OHÊRÎFS ET LES WAHABÎTES. ^65

leur origine de Hassan et Hosseïn, les deux fils de Fafma ou Fatime, la fille unique de Mahomet. Il y a dans toute l'étendue de Tlslam , et jusqu'au fond du Maroc, un nombre immense de chérifs qui prétendent tous à la même origine; mais ceux du Hedjaz et de la Mekke en particulier se regardent et sont regardés comme les yéritables descendants du Prophète ; leur filiation est la plus authentique et la mieux prouvée. L'Orient n'ayant pas d'état civil, les archives de feimille en tiennent lieu, et les généalogies y sont conservées avec beaucoup de soin; aussi les chérifs indigènes établissent-ils la leur sur des titres positifs. Divisés en plusieurs tribus où nulle alliance étrangère n'est soufferte, et répandus dans diverses parties de l'Arabie , ils se reconnaissent pour parents et se traitent comme tels dans toutes les occasions. Beaucoup sont très-pauvres et vivent des pensions que leur fait la Porte ; mais ils n'en sont pas moins fiers du sang qui coule en eux, et s'estiment, tout misérables qu'ils sont, bien audessus des plus grands pachas turcs.

Les chérifs de la Mekke forment deux classes principales : ceux qui s'adonnent aux lettres , aux lois , au culte, même au commerce, et ceux qui se livrent à la carrière des armes et des affaires publiques. Les premiers sont appelés sejid ou seïd; les autres sont lés chérifs proprement dits. Les fils suivent ordinairement la condition de leur pèVe,

lee LES GltllFS ST LIS WAHAWm.

ci y ajoute ici , comme mie particularité singulière , que les filles des grands-diérifs r^nants étaient touées au célibat. Les chérifs gouyemaient autrefois le pays à Teiclusion des autres dasses» et leur existence politique a subi de grandes yidssitudes. Ds jouaient à la Mekke le même r61e à peu près que les Mameloucks- en Egypte : maîtres de tous les emplois civils et militaires, ils se considéraient comme ayant seuls des droits au pouvoir et se le disputaient entre eux souvent par les armes , entraînant dans leurs querelles la population tont entière et les Bédouins du voisinage. La neutralité n'était pas permise. Il fallait, bon gré mal gré, prendre parti pour l'une des maisons rivales et payer de sa personne dans des dissensions intestines toujours renaissantes. Le sang coulait souvent, et les vaincus émigraient jusqu'à ce qu'une nouvelle péripétie changeât la face de leurs affaires et les ramenât sur le théâtre politique.

Il existait et il existe encore, parmi les chérifs établis dans la ville du Prophète, un usage dont j'ai dit un mot plus haut et qui mérite d'être rappelé. Huit jours après leur naissance, tous les enfants mâles, même ceux du chérif régnant, sont enlevés à leur mère, à la mollesse du harem, et confiés à quelque tribu du désert renommée pour sa valeur, afin d'être élevés par elle et comme elle ; ils ne rentrent dans leur famille que vers dix ou douze ans, souvent plus

tard, et ne paraissent pour la première iois en pu* blic qu'à cheval, à c6té de leur père, comme des hommeS) non plus comme des enfants, n résulte de cette éducation virile et patriarcale que les chérifs étaient et sont encore réellement très^upé^ rieurs en force, en courage, en droiture de cœur et d'esprit , au reste des habitants. Ds témoignent toute leur vie beaucoup d'affection et de respect à leur femille adoptive , donnent à ses divers mem«bres les noms de père, de mère, de frère, et sont payés de retour. Ils les préfèrent souvent à leurs véritaMes parents, qu'ils ne connaissent pas, n'ont jamais vus, et ne s'acclimatent qu'avec peine dans la cité ; ils s'en échappent quelquefois pour regagner la tente qui les a nourris, et plusieurs épou* sent des femmes du désert. Cet usage, très-ancien en Arabie, est antérieur à Mahomet, qui fut, dit-on, élevé de celte manière dans la tribu des Beni-Sad. Il ar l'avantage d'initier les chérifs, dès leur enfance, au langage et aux habitudes des Bédouins; ils se créent ainsi parmi eux des relations qui se perpétuent dans les familles, et qui autrefois assuraient aux différents partis de la Mekke des auxiliaires braves et dévoués.

Quelques-unes des tribus chérifales s'étaient avec le temps élevées au-dessus des autres par leurs richesses, leur nombre et leur clientèle du désert. La plus puissante ftit longtemps celle des Katatdé^k

168 LES CHÉR1FS ET LES WARABITES.

laquelle appartenait la famille Barakat» célèbre dans les fastes du pays pour avoir donné , pendant plusieurs siècles , des émirs ou princes à la Mekkc. Cette dignité, sans être héréditaire, résidait dans une seule famille ; le chérif régnant avait toujoui*s et doit encore avoir pour successeiu*, sinon son fils, du moins un de ses proches parents, celui dont le parti est le plus fort et que la voix publique désigne entre tous les autres. Une fois maître du pouvoir, le nouvel émir, quel qu'il fût, était invariablement confirmé par le Sultan , et recevait de lui , chaque année, à titre d'investiture, une pelisse apportée de Constantinople par le kaflandji bachi. Cette formalité et le nom du Grand-Seigneur introduit dans les prières publiques avaient fini par être les seuls droits de souveraineté de la Porte sur la Mekke et ses dépendances, Taïf, Yambo et quelques autres villes du Hedjaz. Il y avait bien, comme à présent, un pacha turc à Djeddah; mais son autorité était purement nominale, et le père de l'avant-dernier grand-chérif s'était approprié jusqu'aux revenus de la Douane , établie dans cette ville au nom et pour le compte du Sultan. Il en avait été de même du cadi envoyé chaque année de Constantinople pour rendre la justice, et dont l'emploi n'était plus qu'une sinécure , toutes les affaires étant portées devant le chérif.

Le gouvernement chérifal participe dans ses

formes de la simplicité des mœurs du désert. Même en ses plus beaux jours, nulle cérémonie publique ne signalait Favénement du nouveau prince : il recevait seulement, en manière de reconnaissance, la visite des grandes familles, qui souvent l'avaient combattu; des musiciens jouaient devant sa porte, comme cela se pratique au pays des Nègres, et Ton priait pour lui dans les mosquées. De ce moment on rappelait Altesse, S'adethom^ titre qu'il a conservé et qu'on donne aussi à tous les pachas ; quand il sortait à cheval, un officier portait un parasol à côté de lui ; son costume ne le distinguait en rien des autres chefs de famille. Sa cour était dénuée de toute espèce de pompe, et aucune ligne de démarcation ne le séparait du peuple. Le dernier Bédouin entrait et entre encore dans son palais comrtie dans la tente d'un simple cheik, et Tentrelient de ses affaires avec cette liberté, cette aisance particulières aux habitants du désert. Le grand-chérif-émir de la Mekke n'est, à proprement parler, qu'un cheik plus puissant que les autres ; son autorité, quoique plus étendue que la leur, a le même caractère, repose sur les mêmes fondements et procède des mêmes principes. Il ne s'en regarde pas moins comme supérieur au Sultan lui-même, mais ce n'est pas comme prince, c'est comme chérif, c'est-à-dire comme descendant direct du Prophète. Pourtant son pouvoir n'a rien de Ihéocratique, comme on le

170 LES CHiRIFS ET LES WAHABITSS.

croit communément en Emt>pe; il est purement temporel, expire à la porte de la mosquée, et n'a aucune action en matière de foi ni de culte.

Cette forme de gourèmement n'est fondée , bien entendu, sur aucune constitution ; elle a une base plus solide : émanée du peuple et tx>mn)e du sol, elle est nationale et parfaitement adaptée aux opi« nions, aux mcsurs du pays ; aussi a-t«-elle duré des siècles. Elle a donné certainement naissance à bien des brigues, à bien des abus; quel gouyemement en est exempt? Les familles riyales de la famille régnante ne laissaient pas toujours arriyer sans conteste au pouToir le nouvel émir; ses propres parents s'unissaient même parfois avec elles, et tous ensemble lui faisaient, après son avènement, une opposition proportionnée à leur puissance. Mais le plus souvent les vaincus se contentaient de vivre à Técart, où ils boudaient tout à leur aise sans être l'objet d'aucune persécution. Ces guerres civiles se faisaient de part et d'autre, comme toutes les guerres du désert, avec autant d'humanité que de loyauté, et la victoire n'était suivie d'aucunes vengeances. Les mœurs des Arabes sont très-douces, et leur générosité naturelle éclate dans toutes leurs actions publiques et privées. On peut supposer que les cbérifs en faveur et revêtus des emplois n'ont pas fait toujours de leur crédit le meilleur usage, et que les influences personnelles jouaient un rôle

LES CHÉRIFS ET LES WAHÀNTES. i7i

important dans les affaires ; mais» sous ce rapport, les choses ne se passaient pas plos mal que dans les monarchies européennes de la même époque, sans parler des autres.

Au XYm* siède, la famille Barakat, ayant perdu de son importance, se vit contrainte, après de longues luttes, à résigner son droit de souveraineté qui passa dans celle des Zeïd, d'où elle n*est plus sortie. Les Barakat se retirèrent les uns dans TYemen, les au* très dans diverses vallées du Hedjaz. Mesa'ad, raieul du dernier grand-chérif , et le premier ou Tun des premiers émirs de la nouveUe dynastie, régna vingt ans, de 1750 à 1770, et eut constamment à lutter contre la turbulence des chérifs dont les troubles précédents avaient exalté Thumeur factieuse. II fut rarement heureux contre eux et, à sa mort, le pou* voir tomba aux mains de Hussein , qui , bien que son parent, s'était montré, en toute circonstance, son antagoniste le plus acharné. Hussein fut tué dans une guerre contre un fils de Mesa'ad, nommé Serour, qui lui succéda en 1773.

Serour fut le Louis XI ou le Richelieu du Hedjaz : il abattit l'orgueil des grands, quelquefois leurs têtes, et les fit rentrer sous le niveau commun. Enhardis par l'impunité assurée à leurs révoltes, à leurs violences, parla faiblesse de plusieurs princes, les chérifs s'étaient mis au-dessus des lois, et leur audace ne connaissait plus de bornes. Créant à leur

il± LES GHÉRIFS ET LES WAHABITËS.

profil des nouveautés fiscales sans précédents à la Mekke, ils s'étaient arrogé des prérogatiTes fort lourdes pour les habitants; de plus Ils leur extor* quaient des présents considérables, ainsi qu'aux pèlerins étrangers, et ne se faisaient aucun scrupule de détrousser les caravanes, absolument comme nos barons du moyen âge rançonnaient les marchands et les voyageurs. Ils entretenaient comme eux dans leurs maisons, converties en forteresses, des garnisons composées en grande partie d'esclaves noirs armés jusqu'aux dents, et renforcées par les Bédouins dévoués à leurs familles. Serour porta la hache à des abus si criants et non moins contraires à la justice qu'à l'égalité. Les chérifs résistèrent par la force, mais succombèrent cette fois dans la lutte : beaucoup périrent par les armes, d'autres par la main du bourreau ; le reste s'expatria, et l'ordre, la tranquillité , rentrèrent dans la ville après qu'ils en furent sortis.

Serour avait réussi dans sa laborieuse entreprise, grâce à l'énergie de son caractère et à l'appui des masses longtemps opprimées par cette féodalité sans frein. Il jouit jusqu'à la fin de sa vie d'une popularité qu'il méritait d'ailleurs par ses vertus privées : sa frugalité était extrême, et il vivait avec la simplicité d'un particulier. D'une bravoure éprouvée et la main toujours ouverte pour donner, il rendait la justice à tout le monde, sans

LES GUËHIFS ET LES WAUABITES. 173

(iistinclion de personnes, avec une sagacité restée proverbiale. Quoique sévère dans les actes de son gouvernement, il se montrait généreux envers ses ennemis personnels : ayant découvert une conspiration dont le but était de l'assassiner dans une de ses promenades nocturnes à travers les rues de la Hekke, il se contenta, pour tout châtiment, d'exiler les conjurés. Il remit les finances sur un pied régulier ; il abolit toutes les taxes arbitraires, et il soldait de ses propres deniers un corps considérable de Bédouins et d'esclaves, nègres ou abyssins, qu'il garda toujours à son service. C'est lui qui chassa de Djeddah les Juifs devenus odieux par leurs trafics et leurs gains illicites. Sa mort fut un deuil universel ; la ville tout entière suivit son convoi , et sa mémoire est encore vénérée comme celle d'un saint. Serour régna quatorze ans. Quoiqu'il laissât deux fils en état de lui succéder et qu'Abdallah , l'un d'eux, fût d'une valeur poussée jusqu'à la témérité, Abd-el-Maïn, un de leurs oncles, s'empara du pouvoir ; mais il en fut dépossédé au bout de quelques jours par Ghaleb, un autre frère de Serour, beaucoup plus jeune, et que son courage, son esprit insinuant, ses manières engageantes, avaient depuis longtemps rendu populaire. C'était un colosse, et il avait, contre la coutume des Arabes, un appétit proportionné à sa grande taille : chaque matin, il buvait à son déjeuner un seau de lait; un mouton

ilk LU CHtRlFS BT US WàHAUTH.

tout entier ne lui ftiisait pas peor. Il atait mie foix de Stentor et, tiabile dans tons les exerdces du corps , lançait le jérid ayec nne adresse , une Tignear peu communes. 11 passait pour sa?ant et enteoàxi en médecine, ce qui ne contribuait pas peu à te mettre en faveur parmi les Bédouins. Les personnes qpi l'ont connu m'ont assuré n'ayoir jamais yu de piifsionomie plus intelligente et plus spiritndte. Doué d'autant de pénétration que d'éloquence , il était bien difficile de lui résister, quand il avait intérSt à séduire.

n fut sans comparaison le chérif*-éfflir le moiai contesté, le mieux établi et le plus ai)solu qui jusqu'alors eût régné sur le Hedjaz, et recueillit traa^ quiUement les fruits de l'habile et vigoureuse a*minisiration de son frère Serour; plus heureux que ses prédécesseurs , il n'eut pas de démêlés sérieux avec les cher ifs, pendant les vingt-sept ans que dura son règne , et se rendit si complètement ind^ndant de la Porte, qu'il s'appropria, comme je Fai dit plus haut, tout le produit de la Douane de Djeddah, qu'il devait partager avec le Sultan. Celle d'Yamba lui appartenait en propre, et il envoyait dans cette ville , pour en percevoir les droits , un gouverneur décoré du nom pompeux de vizir. La partie la plus claire de son revenu provenait de ces deux sources. Il prélevait de plus une taxe sur les denrées apportées de l'intérieur dans les villes de son gouverne^

LKS GHÉRIFS ET LES WAHAB1TB8. in

ment , et une autre sur le bétail. Les habitants de ces villes n'étaient soumis à aucun autre impôt , ni pour leurs propriétés ni pour leurs personnes. La Syrie et TÉgypte sont loin d'avoir jamais joui d'une semblable immunité. Les pèlerins persans étaient, en leur qualité de schismatiques ou hérétiques, assujettis à une capitation qui entrait, bien entendu, dans la caisse de Ghaleb, sans compter les riches présents qu'il recevait ou exigeait de tous les autres pèlerins; ceux faits aux mosquées n'arrivaient à leur destination que rognés par lui, et les sommes envoyées de Constantinople & la Ville Sainte restaient presque en totalité dans ses mains.

Serour se livrait au commerce et en faisait un considérable avecl'Yemen; Ghaleb en fit un plus grand encore avec différents pays, notamment avec Bombay, et, sans s'attribuer aucun monopole, ainsi que le pratique le pacha d'Egypte, il accaparait toujours dans ses magasins, comme négociant et propriétaire, assez de marchandises et de provisions de toute espèce pour influer sur les cours et réalisait ainsi de gros bénéfices. Dominé par l'avarice, il ne songeait qu'à les augmenter et, pour atteindre son but, tous les moyens lui paraissaient bons. Les délits, même les crimes, se rachetaient à beaux deniers comptants ; les plus légères contraventions étaient punies de fortes amendes , et si le sang coida peu sous son règne» on n'en peut dire au-

176 LfiS CttÉKlFS £T LES WAUABiTËS.

tant de Tor, qui afOuait de toutes parts et par toutes les voies dans ses coffres. J*ai entendu évaluer son revenu à 6 ou 7 millions de francs ; Fentrelien de sa maison ne lui en coûtait pas cinq cent mille. Il est vrai qu'il avait en outre à sa solde un corps permanent de quatre ou cinq cents Nègres ou Bédouins, les premiers choisis parmi ses propres esclaves , les autres recrutés pour la plupart dans le Nedj , TYcmen et les montagnes d'Assir. Cette armée était commandée par des chérifs et tenait garnison à la Mekke, à Djeddah et dans les autres villes du Hedjaz.

En temps de guerre , ce faible noyau se grossissait des cheiks du désert , qui devaient, eux et leur tribu, le service militaire à l'émir de la Mekke, comme les vassaux du moyen âge le devaient à leur suzerain. Ils ne recevaient aucune paye, mais le prince se les attachait par des cadeaux et leur abandonnait une part du butin. 11 agissait de même avec les chérifs, souvent en grand nombre , qui se joignaient à lui; ce qui ne laissait pas d'être onéreux. Pendant la guerre des Wahabites, Ghaleb eut quelquefois sous sa bannière jusqu'à dix mille hommes, force imposante pom^ le pays. Les fantassins étaient armés de mousquets et de poignards ; les cavaliers portaient la lance : mais aucune discipUne n'était observée parmi ces troupes improvisées. L'expédition terminée, chacun rentrait

SOUS sa tente et y demeurait jusqu'à une expédition nouvelle.

Le chérif-émir est censé commander à toutes les tribus répandues dans les déserts du Hedjaz; mais, quoique leur nom figure sur ses registres comme autant de districts soumis à sa domination, il n'exerce sur la plupart qu'une action morale, et ici plus qu'ailleurs le fait est bien différent du droit. Comme il existe de tribu à tribu de perpétuelles rivalités, il se sert de ce moyen pour maintenir son influence en profitant de leurs discordes et en soutenant tour à tour, selon l'intérêt du moment, la cause des unes ou celle des autres. La politique chérifale fut toujours de ménager les Bédouins, afin de se concilier leur affection. C'est le gouvernement paternel et patriarcal dans la vérité du mot , et tel [|u'il a dû régner à l'origine des sociétés. Ghaleb se montra fidèle à cette tradition et fit de cette politique la règle de sa conduite. Élevé parmi les Bélouins, comme les fils de tous les chérifs , il était [>]ein d'égards pour sa famille adoptive et la traitait, nême en public , avec une considération marquée. Tous les Bédouins, quels qu'ils fussent, trouvaient ;hez lui le plus gracieux accueil ; ils descendaient i son palais, comme dans un caravansérail ou dans m khan, y logeaient, y mangeaient, y vivaient à discrétion, et, lorsqu'ils partaient, on remplissait de )ro visions leur sac de voyage.

i78 LES CRÉMFS ET LES WAHAllITBS.

Le gouvernement de Ghaleb ftit doux et ciconspect ; mais s'il n'avait pas la sévérité de Serottf , il n'avait pas non plus sa justice. Naturellement modéré, il pardonnait, il oubliait facilement les injures et ne persécutait personne, pas même ses ennemis les plus affichés, qui habitaient en paix la Mekke sans être inquiétés par qui que ce fftt. S'il ménageait peu la bourse des habitants de la Mekke , il ménageait du moins leur orgueil , qui n'est pas mince ; ses vexations portaient sur la masse , rarement sur l'individu; il respectait les propriétés particulières, tout en se rendant maître de la fortune publique. Le petit peuple jouissait d'une li* berté qui allait souvent jusqu'à la licence, au point que les rixes de quartier à quartier n'étaient pas même réprimées et qu'on se battait des semaines entières , à coups de bâton il est vrai, sans que la police intervint. Aussi Ghaleb , malgré ses extorsions, était-il aimé de ceux qui n'avaient rien à perdre et fut- il généralement regretté. Parvenu an pouvoir en 1786, ill'exerça tranquillement pendant Une quinzaine d'années, et l'aurait conservé jusqu'à la fin de sa vie, si des événements imprévus n'avaient mis fin prématurément a son existence polilique, après en avoir troublé la dernière moitié : je veux parler de l'apparition des Wahabîtes et de leurs conquêtes dans le Hedjaz.

Le Wahabisme remonte au milieu du siècle der-

LES CHÉKIF8 ET LES WAHABITBS. 179

nier et eut pour fondateur Abd-el-Wahab, un Arabe du Nedj, homme de grand savoir, qui, ayant voyagé dans les différentes parties de l'empire ottoman, avait été frappé du relâchement de la foi musulmane et des abus introduits dans le culte, principalement parmi les Turcs. Il conçut dès lors une réforme religieuse dont il exposa les motifs dans divers traités écrits par lui. Prenant pour base le Koran, mais le Koran seul, à Texclusion de tous les commentaires, de toutes les nouveautés qui en altéraient à ses yeux la pureté primitive , il entreprit de ramener l'islamisme à son principe fondamental, Tunilé absolue de Dieu. Il défendit en conséquence de considérer Mahomet autrement que comme un homme, resté toujours homme, quoique revêtu d'une mission divine, et qui ne doit être ni adoré ni invoqué directement. Il proscrivît le culte des saints qui ont usurpé une si grande place dans toutes les religions; déclara l'aumône et la justice aussi nécessaires au salut que la prière, et quant à celleci, réprouva l'emploi du chapelet; il prohiba, comme contraires à la loi, la somptuosité des vêtements, et, révolté des mœurs infâmes qu'il avait vu régner chez les Ottomans, il prêcha avec l'énergie de l'indignation la pudeur et l'austérité. II va jusqu'à interdire aux fidèles l'usage du tabac.

Wahab peut être comparé aux réformateurs chrétiens du xv« et du xvv siècle; il y avait en

lui du Cahia et du Savonarola. Il n'institua , quoi qu'en aient dit ses ennemis, ni dogme nouveau, ni pratique nouvelle, et s'en tint au Koran, comme les Luther et les Huss s'en tenaient à la Bible. Mais on comprend que son puritanisme ne fui pas du goût des Turcs , qu'il avait surtout en vue , et qui durent par tactique dénaturer sa doctrine pour mieux la calomnier. Les ulémas du Caire, consultés par le |)acba d'Egypte, la déclarèrent orthodoxe et ajoutèrent que , si elle était vraiment telle qu'on la leur exposait, ils étaient eux-mômes Wahabites. Toutefois le réformateur arabe eut peu de succès pendant sa vie ; l'Orient est plus rebelle encore aux réformes que l'Occident. Ses voyages terminés el de retour dans sa patrie, il s'était établi avec sa fa^ mille dans une ville du Nedj, appelée Deraieh, qui devint la Genève du protestantisme mahomélan. Le principal i)ersonnage de cette ville était alors Mohanimcd-lbn-Saoud, qui épousa sa fille el sa doctrine. Ce fut son premier disciple. Saoud prit le titre d'émir, et fut le fondateur politique de la réforme dont son beau-père avait été le fondateur religieux. Il eut pour successeur de son titre et pour continuateur de sa mission, d'abord son fils Abd-el-Azis, qui mourut assassiné en 1803, puis son petit-fils, Ibn-Saoud, qui porta à l'apogée l'œuvre ébauchée par son aïeul. Dans le système mahométan, le pouvoir temporel est si étroitement uni au pouvoir spirituel , qu'ils

LES GHÉRIFS ET LES WAHABITES. iSi

sont inséparables. Le Koran n'est pas seulement un code religieux ; c'est un code politique et civil qui règle toutes les relations des hommes entre eux, et sert de base à la société, comme il en forme tout le mécanisme '.justice, pénalité, mariages, successions, tout en relève, tout est rivé pour ainsi dire au principe divin. On n'en peut modifier un seul article sans renverser par là même l'édifice tout entier. Revenant à la conception primordiale , à l'essence même de la loi musulmane, les Wababites, et Saoud à leur tête , avaient rêvé et réalisé en Arabie une république tbéocratique ou théocratie répubUcaine, qui, laissant à chaque tribu sa liberté d'action, sa vie individuelle, les réunissait toutes sous l'autorité supérieure d'un droit commun émané du Koran, c'est-à-dire de Dieu même ; passant de l'anarchie à l'ordre, l'individu devait se ranger sous la discipline de l'intérêt commun. Les contestations privées, abandonnées jusqu'alors aux hasards sanglants de luttes sans cesse renouvelées, étaient soumises à un tribunal suprême et désintéressé dans les questions en litige ; tous les préceptes du maître , l'adoration de Dieu, de Dieu seul, l'aumône, la rigidité des mœurs, la simplicité des vêtements, étaient rigoureusement observés.

Quoique nés si près du berceau de Mahomet, un grand nombre de Bédouins vivaient dans une ignorance profonde des notions les plus élémentaii*es

192 LES GHËRIFS fiT LES WAHilUTSS.

de 8a loiy et leur culte se bornait à la répétition périodique et mécanique, pour ainsi dire, de la formule qui la résume : « Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. » Tout le reste leur était inconnu. Ceux qui en savaient un peu plus ne pratiquaient aucune observance. Leur recommandaiton les ablutions, ils répondaient qu'ils n'avaient point d'eau pour les faire , et si on leur parlait de se conformer au jeûne du rhamadan , ils s'en dis* pensaient, disant que ce n'était pas la peine, puisqu'ils jeûnaient toute l'année. Ils n'étaient pas plus zélés pour la prière ; leur disait-on que Dieu l'ordonne , ils répondaient : c Nous ne l'avons pas entendu; » et si l'on ajoutait que ses commandements sont consignés dans le Koran, ils répliquaient qu'ils ne savaient pas lire. La religion des plus ignorants comme des plus instruits se bornait donc à un déisme vague sans dogmes et sans culte. Plusieurs même n'étaient pas si avancés et passaient leur vie dans un athéisme complet. Aujourd'hui encore , il existe en Arabie des esprits forts qui font profession d'incrédulité, et auxquels on donne, je n'ai pu découvrir pourquoi, le nom de Francs-Maçons.

Le Wahabisme inspira aux Bédouins des notions plus saines sur la Divinité, sur la destination de l'homme ici-bas, et sur les devoirs envers le- prochain. 11 ouvrit leur esprit à des idées plus nobles, et leur cœur à, une morale plus élevée ; leur apprit

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à respecter la propriété d'autrui, et extirpa le vol au point de rendre le désert plus sûr que les villes les mieux surveillées ; il réprima TaDus du divorce, modéra, s'il ne put la détruire tout à fait, la vengeance du sang, qui est le droit commun, des Bédouins et perpétue de génération en génération les inimitiés particulières. 11 abolit dans plusieurs tribus certaines coutumes étranges, non moins contraires aux lois divines qu'aux lois humaines : c'est ainsi, par exemple, que dans la tribu des Âssir, le père, pour marier sa fille, la mettait en vente au marché, en criant sur son passage : « Qui veut acheter la vierge ?» Et dans la tribu des Merékedé, le naaltre du logis , par excès d'hospitalité, Uvrait 3a propre femme à l'étranger qu'il hébergeait sous sa tente. Ces usages barbares et d'autres semblables disparurent entièrement.

Saoud avait composé, pour l'instruction des Arabes, un catéchisme qu'on étudiait dans les écoles, et qui respire à chaque ligne la spiritualité la plus pure, une hauteur de sentiments bien différente du grossier matériaUsme où sont plongés les Turcs, Le trait distinctif et le véritable caractère de la doctrine wahabite , comme aussi du livre élémentaire qui la résume, est le mépris des formes extérieures et de toutes les pratiques superstitieuses. Mahomet lui-même avait senti le. danger des emblèmes pour un peuple dont l'imagination est si vive, si prompte

à tout animer ; aussi a-t-il proscrit rigoureusement toute espèce d'images, de peur que le symbole n'ouvrit la porte à Tidolàtrie. Les Wahabites n'ont fait sur ce point, comme sur tous les autres, que se conformer strictement à la pensée, à l'ordre exprès du Prophète , et c'est pour cette raison qu'ils abattaient partout les coupoles élevées par une dévotion exagérée sur le tombeau des saints. La coupole, disent-ils, est le privilège des temples; aucun homme, quelle qu'ait pu être sa sainteté, ne saurait, sans une impiété sacrilège, être honoré d'une distinction qui n'appartient qu'à Dieu.

Saoud habitait Deraïeh avec toute sa famille trèsnombreuse et très-unie, et de là gouvernait les tribus soumises à sa domination. Son autorité ressemblait , à beaucoup d'égards , à celle du chérifémir de la Mekke , si ce n'est que , temporelle à la fois et spirituelle, elle était plus forte, plus absolue et plus redoutée. Il était très-bel homme et avait une voix si douce que toutes ses paroles allaient au cœur, à ce que disaient du moins tous les Arabes. Conséquent avec sa propre doctrine , il en mettait en pratique tous les préceptes. Vêtu, lui et les siens, d'un simple abbay a de laine où ne paraissait pas un fil de soie , il donnait l'exemple de toutes les vertus patriarcales. Aucune femme de sa famille ne se fût permis de porter le moindre bijou. C'est d'ailleurs une règle commune à tous les adeptes, fidèles en

cela à la lettre du Koran. Il célébrait chaque soir dans sa maison un culte domestique, comme le pratiquent beaucoup de familles protestantes. Le seul luxe de Saoud était dans ses chevaux : il en possédait plus de deux mille de la plus belle race du Nedj , et quelques-uns d'un grand prix : on cite une jument qu'il n'avait pas payée moins de quinze mille francs. U entretenait aussi des dromadaires d'une vitesse extraordinaire.

Accessible à tout le monde, sa maison était toujours pleine de cheiks et de simples Bédouins qui venaient l'entretenir de leurs affaires, mangeaient chez lui comme chez eux, et l'abordaient tous, même les plus pauvres , avec celte liberté dont ils ne se départent jamais ; ils le saluaient par son nom en lui prenant la main et lui donnaient souvent à lui-même le surnom de Père des Moustaches, parce qu'il en avait d'énormes. Affable dans ses manières, il exigeait que chacun restât assis devant lui. Aussi prudent dans le conseil qu'habile et résolu dans l'exécution , il rendait la justice à tous avec une impartialité incorruptible, une inflexible rigueur. La peine capitale était pourtant très-rare. Un châtiment plus redouté que la mort même consistait à raser la barbe du coupable. Loyal et strict observateur de sa parole, il avait horreur du mensonge et rossait quelquefois les menteurs ; mais , dès qu'il sentait la colère s'allumer en lui , il priait

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les assistants de le contenir et remerdait ensuite ceux qui rayaient Cait. Éloquent et versé dans les écritures musulmanes comme peu d'ulémas» il engageait volontiers des controverses religieuses , et, tout en soutenant son opinion avec chaleur, il laissait ses adversaires en faire autant ; la discussion épui* séc, il la fermait par cette phrase sacramentelle, qui d'ordinaire était un congé : • Dieu sait mieux que nous ce qu'il en est. » Saoud, il &ut le dire, était enclin àTavarice et se désafiéctionna par là bien des cœurs. Il en convenait lui-même, attribuant à ses propres fautes et à ses péchés les revers éprouvés par les Wababites à la fin de son règne.

Tous les pouvoirs émanaient de lui et tous étaient concentrés dans sa main, (1 ne prenait conseil, en temps de paix, que des ulémas choisis exclusivement dans la famille du fondateur de la doctrine, Abd-el-Wabab. Les grands cheiks étaient nommés par lui, et avaient sur les autres une autorité dont ils n'abusaient jamais impunément; car Saoud était trop habile et connaissait trop bien la fierté des Arabes pour ne pas les ménager et pour les traiter en maître absolu. Toute tyrannie les révolte, et son pouvoir était à ce prix. Il envoyait dans les tribus de sa domination des cadis salariés par lui et chargés de rendre en son nom la justice, avec l'ordre absolu de ne recevoir aucun présent. L'intégrité de ces juges est encore proverbiale en Arabie* Le seul

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code en vigueur était le Koran appliqué à la lettre , sans interprétation, sans arbitraire. Il y avait appel auprès de l'émir de tous les jugements des cadis , comme aussi de tous les actes des cheîks» ce qui maintenait les uns et les autres dans la ligne droite du devoir et de la légalité. Il envoyait également des percepteurs pour recueillir les contributions destinées au Belth-'el-mal» ou trésor public, lequel se composait de la dlme en nature, des amendes, du cinquième du butin et de deux et demi pour cent sur le capital des marchands, tenus, comme dans Tancienne Rome, de le déclarer sous serment. Les tribus révoltées étaient punies par la confiscation, et leurs biens allaient grossir le revenu public.

Ces diverses impositions semblaient lourdes aux Bédouins , habitués à n'en payer aucune. Pourtant ils s'y soumettaient en les voyant consciencieu* sement employées dans l'intérêt de tous. Ils payaient de plus un impôt spécial consacré tout entier aux aumônes, suivant les prescriptions du Prophète ; et comme cet impôt, nommé zéka^ avait un caractère religieux, aucun Wahabite n'eût osé s'y soustraire fli même s'en plaindre, sous peine de passer pour mauvais musulman. Les Bédouins ne se résignaient pas si facilement aux obligations du service militaire, qui leur imposait des charges onéreuses et les for-^ çait à d'énormes déplacements. C'était une véritable

conscription , moins le tirage au sort ; quand il ne s*agissait pas d*une levée en masse, on pouvait fournir un remplaçant. Les soldats étaient indemnisés de leurs sacrifices par une large part du butin fait sur Tennemi , et qui se divisait en vertu de lois scrupuleusement observées. Ce butin était souvent considérable, car les guerres n'étaient d'ordinaire que d'immenses razzias chez les tribus les plus riches en troupeaux. Ces expéditions étaient conçues et conduites par Saoud ou ses fils avec une remarquable habileté, et presque toujours heureuses ; mais l'humanité n'y présidait pas ; on ne faisait pas de prisonniers, et, le fanatisme aidant, les vaincus n'obtenaient aucun quartier. Des populations entières étaient passées au fil de l'épée; ainsi le veut la loi du Koran. Plusieurs corps combattaient à dromadaire , peu à cheval , et le plus grand nombre à pied. Après la guerre, chacun rentrait chez soi, et il ne restait sur pied, conune armée permanente, qu'une garde du corps composée des soldats les plus braves, les plus éprouvés, et que Saoud tenait auprès de sa personne à Deraïeh.

Les tribus sédentaires du Nedj furent les premières à se soumettre à l'aiiitorilé théocratico-politique d'Abd-el-Azis et de son fils Saoud, qui étendit ses conquêtes à travers l'Yemen jusqu'à Mascat et porta ses armes victorieuses jusqu'aux portes de

Bassôra, de Bagdad, d'Alep, el même de Damas. Il ne songea pourtant jamais à établir son empire au delà des frontières de l'Arabie. Ses excursions du côté de TEuphrate et du Liban n'étaient que des courses rapides opérées en vue du butin pour enrichir ses troupes et lui-même. Ces pays, je veux dire la Mésopotamie et la Syrie, relevant directement des Turcs , considérés par lui comme hérétiques, avaient tous les titres à son inimitié ; tout en eux légitimait ses agressions. Le pacha de Bagdad finit par s'émouvoir et dirigea en 1797 contre ces redoutables sectaires une expédition qui n'eut aucun succès et ne fit qu'ajouter le mépris à la haine qu'ils portaient aux Ottomans. Le pacha de Damas en prépara plus tard une qui devait les anéantir et qui resta à l'état de projet. Ils furent moins heureux dans le golfe Persique , où ils possédaient un port nommé Ras-el-Kheïmé qui, en 1809, fut réduit en cendres par une escadre anglaise, pour punir les habitants de nombreux actes de piraterie commis par eux dans cette mer au préjudice du commerce britannique. Dès ce temps-là Saoud avait supprimé le nom du Sultan dans les prières publiques, ce qui était se mettre en rébellion ouverte et équivalait à une déclaration de guerre.

Le plus menacé de tous les voisins de Saoud était sans contredit le chérif Ghaleb, qui régnait alors sur le Hedjaz, et dont les possessions touchaient à celles

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du nouvel émir. Plus d'un empiétement avait eu lieu de la part de ce dernier , et de plus sérieux étaient à craindre. Ghaleb, efifîrayé, ne cessait de noircir les Wahabites aux yeux de la Porte et de ranimer contre eux, dans l'espoir qu'elle lui viendrait en aide et tenterait enfin quelque coup décisif. Ne pouvant réussir à vaincre son inertie, il avait pris enfin les armes dès 1703, et, quoique réduit & ses propres ressources, il avait remporté quelques avantages dans le Nedj. Les hostilités durèrent plusieurs années entre les deux voisins , avec des chances à peu près égales ; mais enfin, malgré le courage et l*ha])ileté militaire de Ghaleb, la fortune se déclara pour les Wahabites : ils entrèrent dans le Hedja2 avec des forces imposantes, prirent Taîf en 1801 et la Heicke en 1803. Leur discipline fut admirable dans la ville sainte, et pas le moindre excès n'y fut commis. Les Mekkaouis en furent quittes pour se montrer plus assidus dans les mosquées, pour cacher leurs habits de soie, et pour s'abstenir de fumer en public, sauf à s'en dédommager chez eux tout à leur aise. Ghaleb s'était retiré à Djeddah; Saoud l'y suivit ; mais arrêté parles murs de la place, il entra en négociation avec le chérif-émir , qui revint à la Mekke et y reprit son autorité, non sans avoir fait préalablement profession de wahabisme. Saoud s'empara de Médine bientôt après, et en traita les habitants avec moins d'égards qu'il n'en

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avait témoigné à ceux de la Mekke« Il y plaça une garnison, dépouilla le tombeau de Mahomet des objets précieux dont l'avait enrichi la piété des Croyants, et se mit en devoir d'abattre le dôme dont il était couvert, comme il abattait tous ceux qui n'appartenaient pas aux mosquées.

On a dit à tort que les Wahabites avaient sup^ primé le pèlerinage ; cette pratique est trop expressément ordonnée par le Prophète pour qu'il ne s'y fussent pas rigoureusement conformés. Mais, indignés de l'extrême licence des pèlerins turcs, ils les obligeaient à une tenue plus décente et réprimaient leurs désordres avec sévérité. Les Mogrébins, dont la conduite est plus régulière, ne furent jamais inquiétés, non plus que les Indiens ni les nègres du Soudan. Si les caravanes de Bagdad, de Damas et du Cabre , cessèrent leurs voyages , c'est que les pachas et les troupes ottomanes qui les accompagnaient d'ordinaire n'osèrent plus se risquer à travers les contrées occupées par les Wahabites, dont le nom seul était pour eux un épouvantail.

Sur ces entrefaites, le Sultan avait nommé pacha d'Egypte Méhémet-Ali, dont le nom fit plus tard tant de bruit dans le monde, et lui avait imposé l'obligation de délivrer les Villes Saintes des sectaires qui s'en étaient emparés. Élevé à sa nouvelle dignité dès 1804, mais occupé d'abord àl'extermi-

nation des Mamelouks, il ne songea qu'en 1809 à exécuter les ordres du sultan. Tousoun-Bey, son second fils, âgé seulement de dix-huit ans , mais d'une bravoure déjà éprouvée et bien rare aujourd'hui chez les Osmanlis, surtout dans la famille des pachas, fut mis à la tète de l'expédition et débarqua à Yambo en 1811. Ses premières armes furent malheureuses : s'étant avancé sur Médine, occupée toujours par les Wahabites, il fut battu par eux à plate couture dans les défilés de Djedeïdé. Forcé de se replier sur Yambo, il y rallia son armée et, grâce à des renforts reçus d'Egypte, réussit l'année suivante à s'emparer de Médine. La garnison wahabite restée dans le château fut obUgée de capituler après trois semaines de résistance, et en sortit avec armes et bagages à la faveur d'un sauf-conduit ; mais elle n'avait pas fait cent pas hors de la place que les Turcs se jetèrent sur elle , la dépouillèrent et regorgèrent. Admirez la bonne foi des Ottomans! Un renégat écossais , familier du jeune bey , lut quelque temps gouverneur de la ville sainte et périt bravement les armes à la main dans un engagement postérieur.

Vers la fin de la même année, la Mekke, puis Taïf , tombèrent au pouvoir des Turcs commandés par Mustapha-Bey, beau-frère de Méhémet-Ali, un homme atroce qui s'était baigné naguère dans le sang des Égyptiens et se vantait d'avoir fait mourir

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SOUS le bâton plus d'hommes qu'il n*en serait né dans sa famille, si chacune de ses femmes lui avait donné chaque jour un enfant mâle. Les souvenirs de leur férocité et de leur perfidie sont encore vivants dans le cœur des Arabes après quarante ans. Les Wahabites, qui dans toute cette campagne eurent le tort de mépriser trop leur ennemi et de ne lui opposer que des forces insuffisantes , furent contraints d'abandonner le Hedjaz et de rentrer dans leurs premières limites. Tousoun-Bey fut nommé par la Porte pacha de Djeddah, et son père vint en personne du Caire à la Mekke en 1814 pour recueillir le fruit des victoires qu'il n'avait pas remportées.

Chérif Ghaleb avait conduit ses affaires avec tant de circonspection et une habileté si consommée, qu'il était parvenu à maintenir son autorité dans ces terribles conjonctures. Turc ou Wahabite, suivant l'intérêt du quart d'heure ou les chances des deux ennemis, il nageait entre deux eaux, évitant de se compromettre par aucune mesure trop significative , et se ménageant en toute circonstance des portes de derrière. Sa politique consistait à louvoyer, à temporiser, dans l'espoir de voir s'affaiblir l'un par l'autre deux ennemis qu'il redoutait également et dont l'inimitié faisait son salut. Quand la fortune parut s'ôtre prononcée définitivement en faveur des Osmanlis, il unit ses troupes aux leurs et se trouva de sa personne à la prise de Taïf. Le plus brillasal iAsal

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