‹ Selected poems from Premières et Nouvelles méditationsChapitre 11 sur 34 · A MADAME DE P · texte numérisé non relu

A MADAME DE P

Il est pour la pensée une heure... une heure sainte, Alors que, s'enfuyant1 de la céleste enceinte, De2 l'absence du jour pour consoler les cieux, Le crépuscule aux monts prolonge ses adieux. On voit à l'horizon sa lueur incertaine, Comme les bords flottants d'une robe qui traîne, Balayer lentement le firmament obscur, Où les astres ternis revivent dans l'azur. Alors ces globes d'or, ces îles de lumière, Que cherche par instinct la rêveuse paupière, Jaillissent par milliers de l'ombre qui s'enfuit,3 Comme une poudre d'or sur les pas de la nuit ; Et le souffle du soir, qui vole sur sa trace, Les sème en tourbillons dans le brillant espace. L'œil ébloui les cherche et les perd à la fois : Les uns semblent planer sur les cimes des bois, Tels qu'un céleste oiseau4 dont les rapides ailes Font jaillir, en s'ouvrant, des gerbes5 d'étincelles; D'autres en flots6 brillants s'étendent dans les airs,

LES ÉTOILES

Comme un rocher blanchi de l'écume des mers ; Ceux-là, comme un coursier volant dans la carrière, Déroulent à longs plis leur flottante crinière ; Ceux-ci, sur l'horizon se penchant à demi, Semblent1 des yeux ouverts sur le monde endormi, Tandis qu'aux bords du ciel de légères étoiles Voguent dans cet azur comme de blanches voiles Qui, revenant au port d'un2 rivage lointain, Brillent sur l'Océan aux rayons du matin.

De ces astres brillants, son plus sublime ouvrage, Dieu seul connaît le nombre, et la distance, et l'âge Les uns, déjà vieillis,3 pâlissent à nos yeux ; D'autres se sont perdus dans la route des cieux ; D'autres, comme des fleurs que son4 souffle caresse, Lèvent un front riant de grâce et de jeunesse, Et, charmant l'orient5 de leurs fraîches clartés, Étonnent tout à coup l'œil qui les a comptés. Dans l'espace aussitôt ils s'élancent... et l'homme, Ainsi qu'un nouveau-né, les salue et les nomme. Quel mortel enivré de leur chaste regard, Laissant ses yeux flottants les fixer au hasard, Et cherchant le plus pur parmi ce chœur suprême, Ne l'a pas consacré du nom de ce qu'il aime ? Moi-même... il en est un, solitaire,6 isolé, Qui dans mes longues nuits m'a souvent consolé, Et dont l'éclat, voilé des ombres du mystère, Me rappelle un regard qui brillait sur la terre. Peut-être... ah ! puisse-t-il au céleste séjour Porter au moins ce nom que lui donna l'amour ! Cependant la nuit marche, et sur l'abîme immense

106 MÉDITATIONS POÉTIQUES

Tous ces mondes flottants gravitent en silence, Et nous-même/avec eux emportés dans leur cours, Vers un port inconnu nous avançons toujours. Souvent pendant la nuit, au souffle du zéphire, On sent la terre aussi flotter comme un navire ; D'une écume brillante on voit les monts couverts Fendre2 d'un cours égal le flot grondant des airs ; Sur ces vagues d'azur où le globe se joue, On entend l'aquilon se briser sous la proue, Et du vent dans les mâts les tristes sifflements, Et de ses flancs battus les sourds gémissements ; Et l'homme, sur l'abîme où sa demeure flotte, Vogue avec volupté sur la foi du pilote ! 3 Soleils, mondes errants qui voguez avec nous, Dites, s'il vous l'a dit, où donc allons-nous tous? Quel est le port céleste où son souffle nous guide ? Quel terme assigna- 1- il à notre vol rapide ? Allons-nous sur des bords de silence et de deuil, Échouant dans la nuit sur quelque vaste écueil, Semer l'immensité des débris du naufrage ? Ou, conduits par sa main sur un brillant rivage, Et sur l'ancre éternelle à jamais affermis, Dans un golfe du ciel aborder endormis?

Vous qui nagez plus près de la céleste voûte, Mondes étincelants, vous le savez sans doute ! Cet océan plus pur, ce ciel où vous flottez, Laisse arriver à vous de plus vives clartés ; Plus brillantes que nous, vous savez davantage : Car de la vérité la lumière est l'image, Oui, si j'en crois l'éclat dont vos crbes errants

LES É TOILES

Argentent des forêts les dômes transparents, Ou qui,1 glissant soudain sur des mers irritées, Calme en les éclairant les vagues agitées ; Si j'en crois ces rayons qui, plus doux que le jour, Inspirent la vertu, la prière, l'amour, Et, quand l'œil attendri s'entr'ouvre à leur lumière, Attirent une larme au bord de la paupière ; Si j'en crois ces instincts, ces doux pressentiments Qui dirigent vers vous les soupirs des amants, Les yeux de la beauté, les rêves qu'on regrette, Et le vol enflammé de l'aigle et du poète, Tentes du ciel, Édens, temples, brillants palais, Vous êtes un séjour d'innocence et de paix ! Dans le calme des nuits, à travers la distance, Vous en versez sur nous la lointaine influence. Tout ce que nous cherchons, l'amour, la vérité, Ces fruits tombés du ciel dont la terre a goûté, Dans vos brillants climats que le regard envie, Nourrissent à jamais les enfants de la vie ; Et l'homme un jour peut-être, à ses destins rendu, Retrouvera chez vous tout ce qu'il a perdu. Hélas ! combien de fois seul, veillant sur ces cimes Où notre âme plus libre a des vœux plus sublimes, Beaux astres, fleurs du ciel dont le lis est jaloux, J'ai murmuré tout bas : Que2 ne suis-je un de vous Que ne puis-je, échappant à ce globe de boue, Dans la sphère éclatante où mon regard se joue, Jonchant d'un feu de plus le parvis du saint lieu, Éclore tout à coup sous les pas de mon Dieu, Ou briller sur le front de la beauté suprême, Comme un pâle fleuron de son saint diadème !

MÉDITATIONS POÉTIQUES

Dans le limpide azur de ces flots de cristal, Me souvenant encor de mon globe natal, Je viendrais chaque nuit, tardif et solitaire, Sur les monts que j'aimais briller près de la terre ; J'aimerais à glisser sous la nuit des rameaux, A dormir sur les près, à flotter sur les eaux, A percer doucement le voile d'un nuage, Comme un regard d'amour que la pudeur ombrage. Je visiterais l'homme ; et, s'il est ici-bas Un front pensif, des yeux qui ne se ferment pas, Une âme en deuil, un cœur qu'un poids sublime op* presse,

Répandant devant Dieu sa pieuse tristresse ;

Un malheureux au jour dérobant ses douleurs,

Et dans le sein des nuits laissant couler ses pleurs ;

Un génie inquiet, une active pensée

Par un instinct trop fort dans l'infini lancée,

Mon rayon, pénétré d'une sainte amitié,

Pour des maux1 trop connus prodiguant sa pitié,

Comme un secret d'amour versé dans un cœur tendre

Sur ces fronts inclinés se plairait à descendre.

Ma lueur fraternelle en découlant sur eux

Dormirait sur leur sein, sourirait à leurs yeux ;

Je leur révélerais dans la langue divine

Un mot du grand secret que le malheur devine ;

Je sécherais leurs pleurs, et, quand l'œil 2 du matin

Ferait pâlir mon disque à l'horizon 3 lointain,

Mon rayon, en quittant leur paupière attendrie,

Leur laisserait encor la vague rêverie,

Et la paix et l'espoir ; et, lassés de gémir,

Au moins avant l'aurore ils pourraient s'endormir !

LES ÉTOILES

Et vous, brillantes sœurs, étoiles mes compagnes, Qui du bleu firmament émaillez les campagnes, Et, cadençant vos pas à la lyre 1 des cieux, Nouez et dénouez vos chœurs harmonieux ; Introduit sur vos pas dans la céleste chaîne, Je suivrais dans 'l'azur l'instinct qui vous entraîne ; Vous guideriez mon œil dans ce vaste désert, Labyrinthe de feux où le regard se perd : Vos rayons m'apprendraient à louer, à connaître Celui que nous cherchons, que vous voyez peut-être Et, noyant dans son sein mes tremblantes clartés, Je sentirais en lui.... tout ce que vous sentez.

MÉDITATIONS POÉTIQUES

LA SOLITUDE

Heureux qui, s'écartant des sentiers d'ici-ba%

A l'ombre du désert allant cacher ses pas,

D'un monde dédaigné secouant la poussière,

Efface, encor vivant, ses traces sur la terre,

Et, dans la solitude enfin enseveli,

Se nourrit d'espérance et s'abreuve 1 d'oubli !

Tel que ces esprits purs qui planent dans l'espace,

Tranquille spectateur de cette ombre qui passe,

Des caprices du sort à jamais défendu,

II2 suit de l'œil ce char3 dont il est descendu !...

Il voit les passions, sur une onde incertaine,

De leur souffle orageux enfler la voile humaine.

Mais ces vents inconstants ne troublent plus sa paix ;

Il se repose en Dieu, qui ne change jamais ;

Il aime à contempler ses plus hardis ouvrages,

Ces monts vainqueurs des vents, de la foudre et des âges,

Où, dans leur masse auguste et leur solidité,

Ce Dieu grava sa force et son éternité.

A cette heure où, frappé d'un rayon de l'aurore,

Leur sommet enflammé que l'orient colore,

Comme un phare céleste allumé dans la nuit,

LA SOLITUDE

Jaillit étincelant de l'ombre qui s'enfuit,1 Il 2 s'élance, il franchit ces riantes collines Que le mont jette au loin sur ses larges racines, Et, porté par degrés jusqu'à ses sombres flancs, Sous ses pins immortels il s'enfonce à pas lents. Là, des torrents séchés le lit seul est sa route ; Tantôt les rocs minés sur lui pendent en voûte, Et tantôt, sur leurs bords tout à coup suspendu, Il recule étonné : son regard éperdu Jouit avec horreur de cet effroi sublime, Et sous ses pieds longtemps voit tournoyer3 l'abîme. Il monte, et l'horizon grandit à chaque instant ; Il monte, et devant lui l'immensité s'étend Comme sous le regard d'une nouvelle aurore ; Un monde à chaque pas pour ses yeux semble éclore, Jusqu'au sommet suprême où son œil enchanté S'empare de l'espace et plane en liberté. Ainsi, lorsque notre âme, à sa source envolée, Quitte enfin pour toujours la terrestre vallée, Chaque coup de son aile, en l'élevant aux cieux, Élargit l'horizon qui s'étend sous ses yeux ; Des4 mondes sous son vol le mystère s'abaisse5; En découvrant toujours, elle monte sans cesse, Jusqu'aux saintes hauteurs d'où l'œil du séraphin Sur l'espace infini plonge un regard sans fin.

Salut, brillants sommets ! champs de neige et de glace ! Vous qui d'aucun mortel n'avez gardé la trace, Vous que le regard même aborde avec effroi, Et qui n'avez souffert que les aigles et moi ! Œuvres du premier jour, augustes pyramides

tl2 MÉDITATIONS POÉTIQUES.

Que Dieu même affermit sur vos bases solides, Confins de l'univers, qui depuis ce grand jour N'avez jamais changé de forme et de contour ! Le nuage en grondant parcourt en vain vos cimes, Le fleuve en vain grossi sillonne vos abîmes, La foudre frappe en vain votre front endurci : Votre front solennel, un moment obscurci, Sur nous, comme la nuit, versant son ombre obscure, Et laissant pendre au loin 1 sa noire chevelure, Semble, toujours vainqueur du choc qui l' ébranla, Au Dieu qui l'a fondé dire 2 encor : " Me voilà ! " Et moi, me voici seul sur ces confins du monde ! Loin d'ici, sous mes pieds, la foudre vole et gronde ; Les nuages battus par les ailes des vents, Entre-choquant comme eux leurs tourbillons mouvants. Tels qu'un autre Océan 3 soulevé par l'orage, Se déroulent sans fin dans des lits sans rivage, Et, devant ces sommets abaissant leur orgueil, Brisent incessamment sur cet immense écueil. Mais, tandis qu'à ses pieds ce noir chaos bouillonne, D'éternelles splendeurs le soleil le couronne : Depuis l'heure où son char s'élance dans les airs Jusqu'à l'heure où son disque incline vers les mers, Cet astre, en décrivant son oblique carrière, D'aucune ombre jamais n'y4 souille sa lumière; Et déjà la nuit sombre a descendu des cieux, Qu'à5 ces sommets encore il dit de longs adieux* Là, tandis que je nage en des torrents de joie, Ainsi que mon regard mon âme se déploie, Et croit, en respirant cet air de liberté, Recouvrer sa splendeur et sa sérénité.

LA SOLITUDE

Oui, dans cet air du ciel, les soins lourds de la vie,

Le mépris des mortels, leur haine ou leur envie,

N'accompagnent plus l'homme et ne surnagent pas ;

Comme un vil plomb, d'eux-même ils retombent en bas.

Ainsi,1 plus l'onde est pure, et moins l'homme y surnage ;

A peine de ce monde il emporte une image :

Mais 2 ton image, ô Dieu, dans ces grands traits épars,

En s 'élevant vers toi grandit à nos regards !

Comme au prêtre habitant l'ombre du sanctuaire,

Chaque pas te révèle à l'âme solitaire ;

Le silence et la nuit et l'ombre des forêts

Lui3 murmurent tout bas de sublimes secrets;

Et l'esprit, abîmé dans ces rares spectacles,

Par la voix des déserts écoute tes oracles.

J'ai 4 vu de l'Océan les flots épouvantés,

Pareils aux fiers coursiers dans la plaine emportés,

Déroulant à ta voix leur humide crinière,

Franchir en bondissant leur bruyante carrière,

Puis soudain, refoulés sous ton frein tout-puissant,

Dans l'abîme étonné rentrer en mugissant.

J'ai vu le fleuve, épris des gazons du rivage,

Se glisser, flots à flots, de bocage en bocage,

Et dans son lit, voilé d'ombrage et de fraîcheur,

Bercer en murmurant la barque du pêcheur.

J'ai vu le trait brisé de la foudre qui gronde,

Comme un serpent de feu, se dérouler sur l'onde ;

Le zéphyr, embaumé des doux parfums du miel,

Balayer doucement l'azur voilé du ciel ;

La colombe, essuyant son aile encore humide,

Sur les bords de son nid poser un pied timide,

Puis, d'un vol cadencé fendant le flot des airs,

114 MÉDITATIONS POÉTIQUES

S'abattre en soupirant sur la rive des mers.

J'ai vu ces monts voisins des cieux où 1 tu reposes

Cette neige où l'aurore aime à semer ses roses,

Ces trésors des hivers, d'où 2 par mille détours,

Dans nos champs desséchés multipliant leur cours,

Cent rochers3 de cristal, que tu fonds à mesure,

Viennent désaltérer la mourante verdure ;

Et ces ruisseaux pleuvant de ces rocs suspendus,

Et ces torrents grondant dans les granits fendus,

Et ces pics où le temps a perdu sa victoire....

Et toute la nature est un hymne à ta gloire.

LE PASSÉ

LE PASSÉ

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