‹ Selected poems from Premières et Nouvelles méditationsChapitre 12 sur 34 · A M. A. DE V · texte numérisé non relu

A M. A. DE V

Arrêtons-nous sur la colline A l'heure où, partageant les jours, L'astre du matin 1 qui décline Semble précipiter son cours.

En avançant dans sa carrière, Plus faible il rejette en arrière L'ombre terrestre qui le suit ; Et de l'horizon qu'il colore Une moitié le voit encore, L'autre se plonge dans la nuit.

C'est l'heure où, sous l'ombre inclinée, Le laboureur, dans le vallon, Suspend un moment sa journée,2 Et s'assied au bord du sillon ; C'est l'heure où, près de la fontaine,

Le voyageur reprend haleine Après sa course du matin ; Et c'est l'heure où l'âme qui pense Se retourne, et voit l'espérance Qui l'abandonne en son chemin.

Ainsi notre étoile pâlie,

Jetant de mourantes lueurs

Sur le midi de notre vie,

Brille à peine à travers nos pleurs.

De notre rapide existence

L'ombre de la mort qui s'avance

Obscurcit déjà la moitié ;

Et près de ce terme funeste,

Comme à l'aurore, il 1 ne nous reste

Que l'espérance et l'amitié.

Ami 2 qu'un même jour vit naître, Compagnon depuis le berceau,3 Et qu'un même jour doit peut-être Endormir au même tombeau,4 Voici la borne qui partage Ce douloureux pèlerinage Qu'un même sort nous a tracé ; De ce sommet qui nous rassemble, Viens, jetons un regard ensemble Sur l'avenir et le passé.

Repassons nos jours, si tu l'oses !

Jamais l'espoir des matelots

LE PASSÉ

Couronna-t-il d'autant de roses Le navire qu'on lance aux flots?

Jamais d'une teinte plus belle L'aube en riant colora-t-elle Le front rayonnant du matin?

Jamais, d'un œil perçant d'audace, L'aigle embrassa- t-il plus d'espace Que nous en ouvrait le destin?1

En vain,2 sur la route fatale

Dont les cyprès3 tracent le bord,

Quelques tombeaux par intervalle

Nous avertissaient de la mort ;

Ces monuments mélancoliques

Nous semblaient, comme aux jours antiques,

Un vain ornement du chemin ;

Nous nous asseyions sous leur ombre,

Et nous rêvions des jours sans nombre,

Hélas 4 ! entre hier et demain !

Combien de fois, près du rivage Où Nisida5 dort sur les mers, La beauté crédule ou volage Accourut à nos doux concerts !

Combien de fois la barque errante Berça sur l'onde transparente Deux couples par l'amour conduits, Tandis qu'une déesse amie Jetait sur la vague endormie Le voile parfumé des nuits !

MÉDITATIONS POÉTIQUES

Combien de fois, dans le délire Qui succédait à nos festins, Aux sons antiques de la lyre, J'évoquai des songes divins !

Aux parfums des roses mourantes, Aux vapeurs des coupes fumantes, Ils volaient à nous tour à tour, Et sur leurs ailes nuancées Égaraient nos molles pensées Dans les dédales 1 de l'amour !

Mais, dans leur insensible pente,

Les jours qui succédaient aux jours

Entraînaient comme une eau courante

Et nos songes et nos amours.

Pareil à la fleur fugitive

Qui du front joyeux d'un convive

Tombe avant l'heure du festin,

Ce bonheur que l'ivresse cueille,

De nos fronts tombant feuille à feuille,

Jonchait le lugubre chemin.

Et maintenant, sur cet espace Que nos pas ont déjà quitté, Retourne-toi ; cherchons la trace De l'amour, de la volupté.

En foulant leurs rives fanées, Remontons le cours des années, Tandis qu'un souvenir 2 glacé, Comme l'astre 3 adouci des ombres,

LE PASSÉ

Éclaire encor de teintes sombres La scène vide du passé.

Ici, sur la scène 1 du monde, Se leva ton 2 premier soleil.3 Regarde : quelle nuit profonde A remplacé ce jour vermeil !

Tout sous les cieux semblait sourire :

La feuille, l'onde, le zéphire, Murmuraient des accords charmants.

Écoute : la feuille est flétrie, Et les vents sur Tonde tarie Rendent de sourds gémissements.

Reconnais-tu 2 ce beau rivage,4 Cette mer aux flots argentés, Qui ne fait que bercer l'image Des bords dans son sein répétés?

Un nom5 chéri vole sur l'onde !...

Mais pas une voix qui réponde, Que le flot grondant sur l'écueil.

Malheureux ! quel nom tu prononces !

Ne vois-tu2 pas parmi ces ronces Ce nom gravé sur un cercueil ?...

Plus loin, sur la rive où s'épanche Un fleuve 6 épris de ces coteaux, Vois-tu ce palais7 qui se penche Et jette une ombre au sein des eaux?

Là, sous une forme étrangère,

MÉDITATIONS POÉTIQUES

Un ange1 exilé de sa sphère D'un céleste amour t'enflamma.

Pourquoi trembler ? quel bruit t'étonne ? Ce n'est qu'une ombre qui frissonne Aux pas du mortel qu'elle aima.

Hélas ! partout où tu repasses, C'est le deuil, le vide ou la mort; Et rien n'a germé sur nos traces Que la douleur ou le remord.

Voilà ce cœur où ta tendresse Sema des fruits que ta vieillesse, Hélas ! ne recueillera pas : Là l'oubli perdit ta mémoire ; Là l'envie étouffa ta gloire ; Là ta vertu fit des ingrats.

Là l'illusion éclipsée

S'enfuit sous un nuage obscur ;

Ici l'espérance lassée

Replia ses ailes d'azur ; 2

Là, sous la douleur qui le glace,

Ton sourire perdit sa grâce,

Ta voix oublia ses concerts ;

Tes sens épuisés se plaignirent,

Et tes blonds cheveux se teignirent

Au souffle argenté des hivers.

Ainsi, des3 rives étrangères, Quand l'homme, à l'insu des tyrans,

LE PASSÉ

Vers la demeure de ses pères Porte en secret ses pas errants, L'ivraie a couvert ses collines, Son toit sacré pend en ruines, Dans ses jardins l'onde a tari ; Et, 3ur le seuil qui fut sa joie, Dans l'ombre un chien féroce aboie Contre les mains qui l'ont nourri.

Mais ces sens qui s'appesantissent

Et du temps subissent la loi,

Ces yeux, ce cœur, qui se ternissent,

Cette ombre enfin, ce n'est pas toi.

Sans regret, au flot des années

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