Livre ces dépouilles fanées
Qu'enlève le souffle des jours,
Comme on jette au courant de l'onde
La feuille aride et vagabonde
Que l'onde entraîne dans son cours !
Ce n'est plus le temps de sourire A ces roses de peu de jours, De mêler aux sons de la lyre Les tendres soupirs des amours ; De semer sur des fonds stériles Ces vœux, ces projets inutiles, Par les vents du ciel emportés, A qui 1 le temps qui nous dévore Ne donne pas l'heure 2 d'éclore Pendant nos rapides étés.
MÉDITATIONS POÉTIQUES
Levons les yeux vers la colline
Où luit l'étoile du matin !
Saluons la splendeur divine
Qui se lève dans le lointain !
Cette clarté pure et féconde
Aux yeux de l'âme éclaire un monde
Où la foi monte sans effort.
D'un saint espoir ton cœur palpite :
Ami, pour y voler plus vite,
Prenons les ailes de la Mort.
En vain, dans ce désert aride,
Sous nos pas tout s'est effacé.
Viens : où l'éternité réside
On retrouve jusqu'au passé.
Là sont nos rêves pleins de charmes,
Et nos adieux trempés de larmes,
Nos vœux et nos soupirs perdus.
Là refleuriront nos jeunesses,
Et les objets de nos tristesses
A nos regrets seront rendus.
Ainsi, quand les vents de l'automne Ont balayé l'ombre des bois, L'hirondelle agile abandonne Le faîte du palais des rois :
Suivant le soleil dans sa course, Elle remonte vers la source D'où l'astre nous répand les jours, Et sur ses pas retrouve encore
LE PASSÉ
Un autre ciel, une autre aurore, Un autre nid pour ses amours.
Ce roi,1 dont la sainte tristesse Immortalisa les douleurs, Vit ainsi sa verte jeunesse Se renouveler sous les pleurs.
Sa harpe, à l'ombre de la tombe, Soupirait comme la colombe Sous les verts cyprès du Carmel,2 Et son cœur, qu'une lampe éclaire, Résonnait comme un sanctuaire Où retentit l'hymne éternel.
MÉDITATIONS POÉTIQUES
LE POÈTE MOURANT
La coupe de mes jours s'est brisée encor pleine ; Ma vie en longs soupirs s'enfuit à chaque haleine ; Ni larmes ni regrets ne peuvent l'arrêter ; Et l'aile de la mort, sur l'airain 1 qui me pleure, En sons entrecoupés frappe ma dernière heure : Faut-il gémir? faut-il chanter?...
Chantons, puisque mes doigts sont encor sur la lyre ;
Chantons, puisque la mort, comme au cygne,2 m'inspire
Au bord d'un autre monde un cri mélodieux.
C'est un présage heureux donné par mon génie :
Si notre âme n'est rien qu'amour et qu'harmonie, / j
Qu'un chant divin soit 3 ses adieux !
La lyre en se brisant jette un son plus sublime ; La lampe qui s'éteint tout à coup se ranime, Et d'un éclat plus pur brille avant d'expirer ; Le cygne voit le ciel à son heure dernière : L'homme seul, reportant ses regards en arrière, Compte ses jours pour les pleurer.
i*E poète mourant.
Qu'est-ce1 donc que des jours pour valoir qu'on les pleure ? Un soleil, un soleil, une heure, et puis une heure ; Celle qui vient ressemble à celle qui s'enfuit ; Ce qu'une nous apporte, une autre nous l'enlève : Travail, repos, douleur, et quelquefois un rêve, Voilà le jour ; puis vient la nuit.
Ah ! qu'il2 pleure, celui3 dont les mains acharnées S'attachant comme un lierre aux débris des années, Voit avec l'avenir s'écouler son espoir ! Pour moi, qui n'ai point pris racine sur la terre, Je m'en vais 4 sans effort, comme l'herbe légère Qu'enlève le souffle du soir.
Le poète est semblable aux oiseaux de passage, Qui ne bâtissent point leurs nids sur le rivage, Qui ne se posent point sur les rameaux des bois : Nonchalamment bercés sur le courant de l'onde, Ils passent en chantant loin des bords, et le monde Ne connaît rien d'eux que leur voix.
Jamais aucune main sur la corde sonore Ne guida dans ses jeux ma main novice encore : L'homme n'enseigne pas ce qu'inspire le ciel ; Le ruisseau n'apprend pas à couler dans sa pente, L'aigle à fendre les airs d'une aile indépendante, L'abeille à composer son miel.
L'airain, retentissant dans sa haute demeure, Sous le marteau sacré tour à tour chante et pleure
Pour célébrer l'hymen, la naissance ou la mort : J'étais comme ce bronze épuré par la flamme, Et chaque passion, en frappant sur mon âme, En tirait un sublime accord.
Telle durant la nuit la harpe 1 éolienne, Mêlant au bruit des eaux sa plainte aérienne, Résonne d'elle-même au souffle des zéphyrs. Le voyageur s'arrête, étonné de l'entendre ; Il écoute, il admire, et ne saurait comprendre D'où partent ces divins soupirs.
Ma harpe fut souvent de larmes arrosée ; Mais les pleurs sont pour nous la céleste rosée ; Sous un ciel toujours pur le cœur ne mûrit pas : Dans la coupe écrasé le jus du pampre coule, Et le baume flétri sous le pied qui le foule Répand ses parfums sur vos pas.
Dieu d'un souffle brûlant avait formé mon âme ; Tout ce qu'elle approchait s'embrasait de sa flamme. Don fatal ! et je meurs pour avoir trop aimé ! Tout ce que j'ai touché s'est réduit en poussière : Ainsi le feu du ciel tombé sur la bruyère S'éteint quand tout est consumé.
Mais le temps? — Il n'est plus. — Mais la gloire? — Hé ! qu'importe
Cet écho d'un vain son qu'un siècle à l'autre apporte, Ce nom, brillant jouet de la postérité !
LE POÈTE MOURANT
Vous qui de l'avenir lui 1 promettez l'empire, Écoutez cet accord que va rendre ma lyre.... Les vents déjà l'ont 2 emporté !
Ah ! donnez à la mort un espoir moins frivole. Hé quoi ! le souvenir de ce son qui s'envole Autour d'un vain tombeau retentirait toujours? Ce souffle d'un mourant, quoi ! c'est là de la gloire ? Mais vous qui promettez les temps à sa mémoire, Mortels, possédez-vous deux jours?
J'en atteste les dieux ! depuis que je respire, Mes lèyres n'ont jamais prononcé sans sourire Ce grand nom 3 inventé par le délire humain ; Plus j'ai pressé ce mot, plus je l'ai trouvé vide, Et je l'ai rejeté, comme une écorce aride Que nos lèvres pressent en vain.
Dans le stérile espoir d'une gloire incertaine, L'homme livre en passant, au courant qui l'entraîne, Un nom de jour en jour dans sa course affaibli : De ce brillant débris le flot du temps se joue ; De siècle en siècle il flotte, il avance, il échoue Dans les abîmes de l'oubli.
Je jette un nom de plus à ces flots sans rivage : Au gré des vents, du ciel, qu'il s'abîme ou surnage,4 En serai-je plus grand? Pourquoi? ce n'est qu'un nom. Le cygne qui s'envole aux voûtes éternelles, Amis, s'informe-t-il si l'ombre de ses ailes Flotte encor sur un vil gazon ?
128 MÉDITATIONS POÉTIQUES
Mais pourquoi chantais-tu ? — Demande à Philomèle 1 Pourquoi, durant les nuits, sa douce voix se mêle Au doux bruit des ruisseaux sous l'ombrage roulant. Je chantais, mes amis, comme l'homme respire, Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire, Comme l'eau murmure en coulant.
Aimer, prier, chanter, voilà toute ma vie. Mortel, de tous ces biens qu'ici-bas l'homme envie, A l'heure des adieux je ne regrette rien ; Rien que l'ardent soupir qui vers le ciel s'élance, L'extase de la lyre, ou l'amoureux silence D'un cœur pressé contre le mien.
Aux pieds de la beauté sentir 2 frémir sa lyre ; Voir d'accord en accord l'harmonieux délire Couler avec le son et passer dans son sein ; Faire pleuvoir les pleurs de ces yeux qu'on adore, Comme au souffle des vents les larmes de l'aurore Pleuvent d'un calice trop plein ;
Voir le regard plaintif de la vierge modeste Se tourner tristement vers la voûte céleste, Comme pour s'envoler avec le son qui fuit ; Puis, retombant sur vous plein d'une chaste flamme, Sous ses cils abaissés laisser briller son âme, Comme un feu tremblant dans la nuit ;
Voir passer sur son front l'ombre de sa pensée, La parole manquer3 à sa bouche oppressée,
LE POÈTE MOURANT
Et de ce long silence entendre enfin sortir Ce mot qui retentit jusque dans le ciel même, Ce mot, le mot des dieux et des hommes : " Je t'aime ! " Voilà ce qui vaut un soupir.
Un soupir ! un regret ! inutile parole ! Sur l'aile de la mort mon âme au ciel s'envole ; Je vais où leur1 instinct emporte nos désirs; Je vais où le regard voit briller l'espérance ; Je vais où va le son qui de mon luth s'élance, Où sont allés tous mes soupirs !
Comme l'oiseau 2 qui voit dans les ombres funèbres, La foi, cet œil de l'âme, a percé mes ténèbres ; Son prophétique instinct m'a révélé mon sort. Aux champs de l'avenir combien de fois mon âme, S'élançant jusqu'au ciel sur des ailes de flamme, A-t-elle devancé la mort !
N'inscrivez point de nom sur ma demeure sombre ; Du poids d'un monument ne chargez pas mon ombre : D'un peu de sable, hélas ! je ne suis point jaloux. Laissez-moi seulement à peine assez d'espace Pour que le malheureux qui sur ma tombe passe Puisse y poser ses deux genoux.
Souvent, dans le secret de l'ombre et du silence,
Du gazon d'un cercueil la prière s'élance,
Et trouve l'espérance à côté de la mort.
Le pied 3 sur une tombe on tient moins à la terre :
MÉDITATIONS POÉTIQUES
L'horizon est plus vaste, et l'âme, plus légère, Monte au ciel avec moins d'effort.
Brisez, livrez aux vents, aux ondes, à la flamme, Ce luth qui n'a qu'un son pour répondre à mon âme Celui des séraphins va frémir sous mes doigts. Bientôt, vivant comme eux d'un immortel délire, Je vais guider peut-être, aux accords de ma lyre, Des cieux suspendus à ma voix.
Bientôt... Mais de la Mort la main lourde et muette Vient de toucher la corde ; elle se brise, et jette Un son plaintif et sourd dans le vague des airs. Mon luth glacé se tait... Amis, prenez le vôtre, Et que mon âme encor passe 1 d'un monde à l'autre Au bruit de vos sacrés concerts !
LA SAGESSE
LA SAGESSE
O vous qui passez comme l'ombre Par ce triste vallon de pleurs, Passagers sur ce globe sombre, Hommes, mes frères en douleurs, Écoutez ! voici vers Solime 1 Un son de la harpe sublime Qui charmait l'écho du Thabor 2 :
Sion3 en frémit sous sa cendre, Et le vieux palmier croit entendre La voix du vieillard de Ségor.4
Insensé le mortel qui pense !
Toute pensée est une erreur.
Vivez et mourez en silence, Car la parole est au Seigneur.
Il sait pourquoi flottent les mondes ; Il sait pourquoi coulent les ondes, Pourquoi les cieux pendent sur nous, Pourquoi le jour brille et s'efface, Pourquoi l'homme soupire et passe :
Et vous, mortels, que savez-vous ?
MÉDITATIONS POÉTIQUES
Asseyez-vous près des fontaines, Tandis qu'agitant les rameaux, Du midi les tièdes haleines Font flotter l'ombre sur les eaux :
Au doux murmure de leurs ondes Exprimez vos grappes fécondes Où rougit l'heureuse liqueur ; Et de main en main, sous vos treilles. Passez-vous ces coupes vermeilles Pleines de l'ivresse du cœur.
Ainsi qu'on choisit une rose Dans les guirlandes de Sarons,1 Choisissez 2 une vierge éclose Parmi les lis de vos vallons ; Enivrez-vous de son haleine, Écartez ses tresses d'ébène, Goûtez les fruits de sa beauté :
Vivez, aimez, c'est la sagesse ! Hors le plaisir et la tendresse, Tout est mensonge et vanité.
Comme un lis penché par la pluie Courbe ses rameaux éplorés, Si la main du Seigneur vous plie, Baissez votre tête, pleurez.
Une larme à ses pieds versée Luit plus que la perle enchâssée Dans son tabernacle immortel ; Et le cœur blessé qui soupire
LA SAGESSE
Rend un son plus doux que la lyre Sous les colonnes de l'autel.
Les astres roulent en silence, Sans savoir les routes des cieux ; Le Jourdain vers l'abîme immense Poursuit son cours mystérieux ; L'aquilon, d'une aile rapide, Sans savoir où l'instinct le guide, S'élance et court sur vos sillons ; Les feuilles que l'hiver entasse, Sans savoir où le vent les chasse, Volent en pâles tourbillons.
Et vous, pourquoi d'un soin stérile Empoisonner vos jours bornés ?
Le jour1 présent vaut mieux que mille Des siècles qui ne sont pas nés.
Passez, passez, ombres 2 légères ; Allez où sont allés vos pères, Dormir auprès de vos aïeux.
De ce lit où la mort sommeille, On dit qu'un jour elle s'éveille Comme l'aurore3 dans les cieux.