‹ Selections from Les caractères of La Bruyère;Chapitre 31 sur 82 · Combien de gens vous étouffent de caresses dans le · texte numérisé non relu

Combien de gens vous étouffent de caresses dans le

particulier, vous aiment et vous estiment, qui sont embarrassés de vous dans le public, et qui, au lever ou à la messe, évitent vos yeux et votre rencontre ! Il n'y a qu'un petit nombre de courtisans qui, par grandeur ou par une S confiance qu'ils ont d'eux-mêmes, osent honorer devant le monde le mérite qui est seul et dénué de grands établissements.

31. Je vois un homme entouré et suivi; mais il est en place. J'en vois un autre que tout le monde aborde;

10 mais il est en faveur. Celui-ci est embrassé et caressé, même des grands ; mais il est riche. Celui-là est regardé de tous avec curiosité, on le montre au doigt; mais il est savant et éloquent. J'en découvre un que personne n'oublie de saluer; mais il est méchant. Je veux un

15 homme qui soit bon, qui ne soit rien davantage, et qui soit recherché.

32. Vient-on de placer quelqu'un dans un nouveau poste, c'est un débordement de louanges en sa faveur qui inonde les cours et la chapelle, qui gagne l'escalier, les

20 salles, la galerie, tout l'appartement:^ on en a au-dessus des yeux, on n'y tient pas. Il n'y a pas deux voix différentes sur ce personnage; l'envie, la jalousie parlent comme l'adulation ; tous se laissent entraîner au torrent qui les emporte, qui les force de dire d'un homme ce

2$ qu'ils en pensent ou ce qu'ils n'en pensent pas, comme de louer souvent celui qu'ils ne connaissent point. L'homme d'esprit, de mérite ou de valeur devient en un instant un génie du premier ordre, un héros, un demi-dieu. Il est si prodigieusement flatté dans toutes les peintures que

30 l'on fait de lui qu'il paraît difforme près de ses portraits;

il lui est impossible d'arriver jamais jusqu'oli la bassesse

. et la complaisance viennent de le porter; il rougit de sa

propre réputation. Commence-t-il à chanceler^ dans ce poste oli on Pavait mis, tout le monde passe facilement à un autre avis; en est-il entièrement déchu, les machines qui l'avaient guindé si haut par l'applaudissement et les éloges sont encore toutes dressées pour le faire tomber 5 dans le dernier mépris. Je veux dire qu'il n'y en a point qui le dédaignent mieux, qui le blâment plus aigrement, et qui en disent plus de mal, que ceux qui s'étaient comme dévoués à la fureur d'en dire du bien.

33. Je crois pouvoir dire d'un poste éminent et délicat 10 qu'on y monte plus aisément qu'on ne s'y conserve.

36. L'on dit à la cour du bien de quelqu'un pour deux raisons : la première, afin qu'il apprenne que nous disons du bien de lui; la seconde, afin qu'il en dise de nous.

39. L'on me dit tant de mal de cet homme, et j'y' en 15 vois si peu, que je commence à soupçonner qu'il n'ait' un mérite importun, qui éteigne celui des autres.

40. Vous êtes homme de bien, vous ne songez ni à plaire, ni à déplaire aux favoris, uniquement attaché à votre maître et à votre devoir: vous êtes perdu. 20

41. On n'est point effronté par choix, mais par complexion; c'est un vice de l'être, mais naturel. Celui qui n'est pas né tel est modeste, et ne passe pas aisément de cette extrémité à l'autre. C'est une leçon assez inutile que de lui dire: «Soyez effronté, et vous réussirez.» Une 25 mauvaise imitation ne lui profiterait pas, et le ferait échouer. Il ne faut rien de moins dans les cours qu'une vraie et naïve impudence pour réussir.

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