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Jeunesse du prince, source des belles fortunes

57. Que d'amis, que de parents naissent en une nuit au 30 nouveau ministre ! Les uns font valoir leurs anciennes liaisons, leur société d'études, les droits du voisinage;

les autres feuillettent leur généalogie, remontent jusqu'à un trisaïeul, rappellent le côté paternel et le maternel : Ton veut tenir à cet homme par quelque endroit, et Ton dit plusieurs fois le jour que Ton y tient; on l'imprimerait

5 volontiers: O est mon ami^ et je suis fort aise de son élévation ; fy dois prendre part^ il tn^est assez proche. Hommes vains et dévoués à la fortune, fades courtisans, parliezvous ainsi il y a huit jours? Est-il devenu, depuis ce temps, plus homme de bien, plus digne du choix que le

10 prince en vient de faire ? Attendiez-vous cette circonstance pour le mieux connaître ?

63. Il y a un pays oh les joies sont visibles, mais fausses, et les chagrins cachés, mais réels. Qui croirait que l'empressement pour les spectacles, que les éclats

15 et les applaudissements aux théâtres de Molière et d'Arlequin,^ les repas, la chasse, les ballets, les carrousels, couvrissent tant d'inquiétudes, de soins et de divers intérêts, tant de craintes et d'espérances, des passions si vives et des affaires si sérieuses ?

20 64. La vie de la cour est un jeu sérieux, mélancolique, qui applique. Il faut arranger ses pièces et ses batteries, avoir un dessein, le suivre, parer celui de son adversaire, hasarder quelquefois, et jouer de caprice ; et après toutes ses rêveries et toutes ses mesures, on est échec, quelque-

25 fois mat. Souvent, avec des pions qu'on ménage bien, on va à dame, et l'on gagne la partie: le plus habile l'emporte, ou le plus heureux.

65. Les roues, les ressorts, les mouvements sont cachés ; rien ne paraît d'une montre que son aiguille, qui

30 insensiblement s'avance et achève son tour: image du courtisan, d'autant plus parfaite, qu'après avoir fait assez de chemin, il revient souvent au même point d'oli il est parti.

70. L'esclave n'a qu'un maître; l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens utiles à sa fortune.

72. De tous ceux qui s'empressent auprès des grands et qui leur font la cour, un petit nombre les honore dans le cœur, un grand nombre les recherche par des vues s d'ambition et d'intérêt, un plus grand nombre par une ridicule vanité, ou par une sotte impatience de se faire voir.

74. L'on parle d'une région oîi les vieillards sont galants, polis et civils; les jeunes gens, au contraire, durs, lo féroces, sans mœurs ni politesse: ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un âge oli l'on commence ailleurs à la sentir ; ils leur préfèrent des repas, des viandes et des amours ridicules. Celui-là, chez eux, est sobre et modéré, qui ne s'enivre que de vin: l'usage 15 trop fréquent qu'ils en ont fait le leur a rendu insipide. Ils cherchent à réveiller leur goût déjà éteint par des eaux-de-vie et par toutes les liqueurs les plus violentes; il ne manque à leur débauche que de boire de l'eau-forte. Les femmes du pays précipitent le déclin de leur beauté 20 par des artifices qu'elles croient servir à les rendre belles: leur coutume est de peindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules, qu'elles étalent avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles craignaient de cacher l'endroit par oli elles pourraient plaire, 25 ou de ne pas se montrer assez. Ceux qui habitent cette contrée ont une physionomie qui n'est pas nette, mais confuse, embarrassée dans une épaisseur^ de cheveux étrangers qu'ils préfèrent aux naturels, et dont ils font un long tissu pour couvrir leur tête: il descend à la 30 moitié du corps, change les traits et empêche qu'on ne connaisse les hommes à leur visage. Ces peuples d'ail-

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leurs ont leur dieu et leur roi. Les grands de la nation s'assgmblent tous les jours, à une certaine heure, dans un temple qu'ils nomment église. Il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur dieu, oU un prêtre cé- 5 lèbre des mystères qu'ils appellent saints, sacrés et redoutables. Les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune,

10 et à qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le cœur appliqué. On ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce de subordination, car ce peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment * * * ; il est à quelques quarante-huit degrés

15 d'élévation du pôle, et à plus d'onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.

80. «Diseurs de bons mots,* mauvais caractère»: je le dirais, s'il n'avait été dit. Ceux qui nuisent à la réputation ou à la fortune des autres, plutôt que de perdre

20 un bon mot, méritent une peine infamante. Cela n'a pas été dit, et je l'ose dire.*

81. Il y a un certain nombre de phrases toutes faites que l'on prend comme dans un magasin, et dont l'on se sert pour se féliciter les uns les autres sur les événe-

25 ments. Bien qu'elles se disent souvent sans affection, et qu'elles soient reçues sans reconnaissance, il n'est pas permis avec cela de les omettre, parce que du moins elles sont l'image de ce qu'il y a au monde de meilleur, qui est l'amitié, et que les hommes, ne pouvant guère

30 compter les uns sur les autres pour la réalité, semblent être convenus entre eux de se contenter des apparences.

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