LIVRE TROISIÈME
Entrons dans cet élysée où croît la fleur
immortelle Hëlas ! nous ne ferons que le
traverser rapidement ! La joie est de courte durée; la douleur seuje est longue.
Le lendemain de notre hy menée , je descendis avec ma jeune épouse dans le jardin de son père. L'aurore de notre amour se confondait dans nos cœurs avec celle de la nature. Nous séjournâmes successivement dans les douze bocages de ce jardin, ou plutôt dans ses douze temples , car Séléna me paraissait plus que ja-
m- 98 « mais une divinité, laissant dans celui où nous portions nos pas les traces , c'est-à-dire , les parfums de celui que nous venions d'abandonner. Ainsi l'amour, déployant sa ceinture, unit par des liens inaperçus tous les objets du ciel , de la terre et de l'onde. Nous nous avançâmes ensuite dans le désert, poussés par je ne sais quelle main invisible qui semblait ouvrir devant nous le chemin de ces vastes et silencieuses demeures. Nous errions comme deux colombes qui, serrées l'une contre l'autre , et fendant les airs d'un vol égal et mesuré , semblent n'être qu'une seule colombe, lorsque Séléna, s'arrêtant tout-à-coup , m'adressa ces paroles flatteuses : « Qui es-tu ? ô mon époux ! es-tu un » mortel ? es-tu né à Clazomène ? Ah ! sans » doute , tu es le génie du bonheur , descendu » des plaines du ciel sur un nuage doré. Séléna » dormait , tu l'as réveillée , et avec elle toute » la nature ; les vents on* porté dans les airs » des parfums plus doux , les montagnes se sont » agitées , l'arbre a remué ses feuilles , il s'est » ému , et ce n'est qu'en tremblant que je me » suis assise à son ombre ».
Je lui répondis à peu près ce que répondit jadis au voyageur ce peu de terre odorante qui avait vécu quelque temps auprès de la rose.
Nos pieds se baignaient ensemble dans la rosée du soir, et nos têtes s'appuyaient l'une contre l'autre sur le rocher de la solitude.
Je m'enivrais à longs traits de tant de charmes, et peut-être qu'un autre sentiment se joignait encore aux transports de mon cœur. L'herbe que nous foulions était celle des hôtes indépendans de ces déserts ; ces arbres , ces ruisseaux , ne devaient rien à la main d'aucun mortel ; les parfums qui s'exhalaient autour de nous n'avaient été respires que par les génies, et l'espace qui nous environnait était infini Comme notre amour.
Hélas ! pourquoi ai-je porté à ma bouche le doux poison de ces fruits étrangers , qui , sans doute , n'étaient point faits pour elle ! Pourquoi ai-je quitté le jardin de mon père, et écouté la voix trompeuse qui , m'appelant au dehors, m'a livré sans défense à l'ennemi jaloux de mon bonheur ! Que vous dirai- je ? Il suffira que je vous apprenne que , poussé par un sort irrésistible , j'entraînai mon épouse loin , bien loin du séjour qu'elle n'aurait jamais dû quitter ; que , perdu dans le désert, et cherchant à m'y perdre, mes coupables mains lui élevèrent une cabane sans l'ordre de son père ; que j'oubliai ce mortel généreux; que, long-temps après,
» 100 -m ramené vers lui par la fille la plus tendre, je la suivis à regret, et qu'enfin sa présence put contenir quelques instans, mais ne put arracher de mon coeur les désirs impétueux qui me portaient vers des lieux que je ne craignais point de préférer à ses fontaines sacrées et aux bocages plantés par ses mains; et par là, sans doute j'ouvris la porte à l'esprit funeste, qui, sans moi , n'aurait jamais tenté de pénétrer dans cette demeure !
O triste destin de l'homme qui ne peut garder aucune mesure ! Il rejette le malheur comme un pesant fardeau, et le bonheur le transporte et l'égaré ! Il n'y a pour lui qu'une seule route , et il en suit autant qu'il s'en présente à ses pensées , plus variables que les saisons et les heures du jour !
Ainsi que le jeune coursier qui, retrouvé par son maître au milieu des bois , bondit en revoyant sa tente et en reconnaissant la voix de ses enfans, mais soupire bientôt après sa vie indigente et l'air de sa forêt qu'il ne retrouve plus, tel jetais au milieu des objets les plus chers à mon coeur. Insensé ! j'osais rêver un autre bonheur, quand celui que je goûtais était au-dessus de mes forces ! Bientôt une mortelle langueur s'empara de mes sens , et à cette lan-
gueur succéda tout-à-coup une fièvre ardente. Je brûle la nuit comme la source d'Ammon , et le jour ne m'apporte point la fraîcheur qui tempère son onde. J'allais succomber ; ma vie, pareille à un flambeau agité par les vents , jetait ses dernières lueurs, lorsque Séléna , voilée , m'apporta le sommeil dans sa coupe ; elle y avait exprimé la mandragore , avec cette herbe qui charme toutes les douleurs de la vie, et la vie elle-même, qu'on pourrait appeler la grande douleur. A mon réveil, je ne fus plus le même. Séléna avait fait passer dans mon ame une portion de cette sérénité qui siégeait éternellement sur son front, où l'esprit de la divinité était empreint. Je la vis auprès de moi , semblable à l'ange qui arrache au tombeau les têtes dévouées des mortels. Debout et immobile, elle gardait le silence. Je pris ses deux mains dans les miennes , et, me jetant à ses genoux, je lui dis : O Séléna! je venais de la terre , et je n'étais qu'un faible mortel ; mais je crois qu'à présent je pourrai vivre dans les cieux.
En effet, j'avais resserré autour de moi les ailes naguère si étendues de mes désirs ; ils ne dépassaient plus l'étroite enceinte de ce séjour, dont je sentais plus que jamais tout le prix ; un
** 102 « air moins ardent , mais plus pur que celui du désert, une lumière plus paisible, la douce lumière de l'Elysée, m'environnaient. Je respirais cet air et cette lumière, comme le voyageur , poursuivi par un soleil brûlant , respire la fraîcbeur des ombrages. J'étais ce voyageur qui arrive d'une contrée lointaine , et dont ses hôtes s'efforcent d'adoucir les fatigues. Jamais la bonté du vieillard n'avait été plus vive. Je lisais sa pensée dans ses yeux : il avait pitié de ma jeunesse , de cette fièvre fatale qui souvent consume l'homme dans sa fleur, quoiqu'elle ne paraisse destinée qu'à mûrir ses fruits. De mon côté , je goûtais avec délices ces plaisirs si doux de la famille que je n'avais point assez connus. Je me tournais vers la cabane de mon père, comme vers l'étoile du matin ; je ranimais son culte ; j'allumais moi-même les branches de cèdre, le bois de sandal, la myrrhe et l'aloès, dont la flamme qui nous réunissait était l'image de celle qui confondait nos âmes. Enfin , guéri à jamais, le croyant du moins, je suspendis ma ceinture à un arbre , et je pris une bêche , symbole de mon éternel domicile dans ce séjour; mais ce dernier bonheur ne devait pas être d'une longue durée. Tel est encore le destin de l'homme, que son erreur, ne fût-elle
» 103 <m que d'un seul instant , ne peut jamais être effacée !
Plusieurs jours s'étaient écoulés dans cette vie douce, innocente et paisible, lorsqu'un matin, hélas! je vis ma ceinture au- pied de l'arbre où je l'avais suspendue, et, au lieu de ma bêche, une branche de palmier. Ce langage, que je n'entendis que trop, remplit mon ame de la plus amère tristesse ; il était clair et absolu : c'était l'ordre de mon exil. Comme les anges coupables j'étais condamné à quitter ce fortuné séjour. Mais de quoi me plains-je , disais-je en moi-même, ne me donne-t-on point ce que j'ai si ardemment désiré ? J'accourus auprès de Séléna, dont les paroles si puissantes calmèrent un peu cette vive douleur. Elle m'apprit que son père avait conçu ce projet le jour même de notre hymen , et qu'il n'avait fait qu'en différer l'exécution. Oui , sans doute, lui dis-je, que dès-lors il avait prévu ma faiblesse ; mais il aurait révoqué ses ordres, s'il m'avait cru plus digne d'habiter sous son toit !
Cepsndant , sa tendresse, toujours égale, me fesait espérer quelquefois que le trouble de mon ame avait échappé à son oeil pénétrant, ou que, du moins, sa bonté en avait trouvé l'excuse dans un amour trop au-dessus des forces
m- 104 -m d'un mortel. Encouragé par cette indulgence , je résolus de lui faire entendre aussi ma pensée , en empruntant le même langage dont il s'était servi. Parmi les fleurs naturelles de ce séjour , il y en avait une qui surpassait toutes les autres par sa beauté et par ses parfums, mais qui, transplantée, languissait bientôt et cessait de vivre. C'était la fleur cbérie de Séléna. Je la présentai au vieillard, qui ne put la voir sans une vive émotion , mais qui n'entendit pas la voix du destin qui lui parlait par cet organe. I/heure est arrivée, ô mes enfans ! nous dit-il bientôt après; vos chants ont assez retenti dans ces bocages. Il faut répondre maintenant à toutes les autres voix qui vous appellent. L'Orient et le Midi s'entretiennent de votre union ; le naphte coule avec plus d'abondance du rocher, le feu du parsis jette une plus vive flamme , les fruits du soleil se hâtent de mûrir, et les dattiers d'accroître leur feuillage. Parcourez ces demeures , qui n'attendent que vous ; entrez dans ces palais qu'un souffle peut détruire , mais qu'un regard de l'amour rappelle encore plus vite à la lumière. Ensuite, nous dépeignant plus particulièrement ces lieux , depuis les rivages de la Méditerranée jusqu'aux frontières du grand désert , les montagnes qui
&• 10S •<§# les bornent, les rivières qui les arrosent , les bois qui les couvrent de leur ombre , il ressemblait à un roi puissant qui envoie régner vm de ses enfans sur une portion de son vaste empire. Cependant, après avoir fixé le moment de notre départ , il m'appela auprès de lui, et, prenant alors un visage plus sérieux, il m'expliqua plus clairement sa volonté en ces termes :
Il est donc arrivé , ô mon fils ! me dit-il , ce jour depuis si long-temps redouté. Je n'ai pu l'éloigner davantage. Il a fallu obéir à l'ordre du destin , qui veut que vos pénates errent encore avant de se fixer pour jamais dans ce séjour. Il a jugé, avec moi, que vous aviez parcouru trop rapidement l'étendue qui sépare votre demeure de la nôtre. Il faut donc revenir sur vos pas, et, comme l'indiquait l'inscription de Laodicée , remplacer successivement par des jours nouveaux tous vos anciens jours. Ainsi le grec, transporté aux boucbes du Tanaïs, ne pouvait courber l'arc du scythe qu'après avoir séjourné un an sur ses rives.
Lorsque je vous envoyai à Damas, ô mon fils , mon unique dessein était de présenter à vos yeux le spectacle d une ville riche et puissante , afin de fortifier le désert de tout ce qu'elle vous offrirait d'inconstance et d'ennui.
m>> 106 « Votre arne ne balança point; elle vint avec plus de joie se réfugier dans notre solitude ; elle appela le désert une ville joyeuse, et la ville un aride désert. Mais ces lieux que vous aimez , les connaissez-vous ? y êtes-vous né comme la gazelle ? le chameau vous a-t-il donné ce qui l'y fait vivre ? Vous ne connaissez encore que mes ombrages , et les développemens de ma robe légère. Il faut , ô mon fils ! il faut que vous approfondissiez vous-même ces nouvelles retraites où l'homme ne peut maintenir sa vie que par le courage et la patience , et y fonder à votre tour une demeure qui ne soit point exposée à périr. Il convient aussi que vous adoriez ailleurs ce qui fait ici l'objet de notre culte, afin que les génies, distinguant votre tête de la mienne, y laissent tomber les trésors de leur sagesse. Votre épouse suivra vos pas. Vous reviendrez , ô mon fils ! triomphant de cette course , comme Jason revint de la Colchide , ou comme Bacchus de l'Inde. Ainsi que ce dernier, nous vous verrons arriver avec votre barque chargée d'arbres et de fleurs de votre choix, et ils reverdiront sous les miens, comme vos enfans s'ébattront autour des pas tardifs de ma vieillesse.
Le lendemain, Séléna parut devant son père
m- 107 « les cheveux épars, en signe de douleur. 11 la pressa sur son sein, et, nous regardant tous deux avec émotion , il nous dit : O mes enfans ! vous ne connaissez pas tout votre bonheur! Vas embellir le désert , ô ma fille ! marche sur la Syrie : le myrte sera à tes pieds ? et la colombe volera sur ta tête.
SÉLÉNA