ALEXIS DE T0CQ1 E VIL LE
tous ces grands ouvrages, Buffon riait afïlijjé d'une des plus cruelles maladies auxquelles la nature humaine soit sujette. Appartenant à la même classe de la société, et non moins illustre par des travaux d'un autre genre, fut Alexis de Tocqueville. Il était doublement bien né; car son père , le comte de Tocqueville, était pair de France, et sa mère était petite-fille de Malesherbes. Dès sa jeunesse, malgré les avantages qu'il possédait sous le rapport du rang , de la famille, de l'influence, le jeune de Tocqueville résolut de ne devoir son avancement qu'à lui-même. Nommé juge auditeur à Versailles à l'âge de vingt et un ans, il abandonna bientôt toutes ses espérances d'avancement dans la magistrature, pour mettre à exécution le projet qu'il avait conçu d'un voyage aux Étals-Unis, voyage qui eut pour résultat la publication de son bel ouvrage sur la Démocratie en Amérique. Son ami Gustave, de Bcaumont nous a donné nue description de son infatigable activité durant ce voyage. « Le repos, ■ dit-il, « était antipathique à sa nature; et, que » son corps fût en mouvement ou immobile, son intelli- » gence était toujours en travail — Pour Alexis, l'entre* » tien le plus agréable était celui qui était le plus utile. Le s mauvais jour était le jour perdu ou mal employé ; la » moindre perte de temps lui était importune '. »
Tocqueville lui-même a dit : « Ce monde appartient à » l'énergie...., il n'y a jamais d'époque dans la vie où on » puisse se reposer ; l'effort au dehors de soi , et plus » encore au dedans de soi , est aussi nécessaire et même » bien plus nécessaire à mesure qu'on vieillit que dans la » jeunesse. Je compare l'homme eu ce monde à un voyageur » qui marche sans cesse vers une région de plus en plus » froide , et qui est obligé de remuer davantage à mesure ') qu'il va plus loin. La grande maladie de l'àme c'est le
1 OEtwres cl correspondance inédites d'Alexis de Tocqueville. Par Guslaie de Bcaumont.
a froid. Et pour combattre ce mal redoutable, il faut 11011- ■ seulement entretenir le mouvement vif de son esprit par » le travail , mais encore par le contact de ses semblables » et des affaires de ce inonde '. »
Quelles que fussent pourtant la force de caractère et l'indépendance de M. de Tocqucville, nul ne savait mieux que lui reconnaître la valeur des secours et des encouragements (pie tous les hommes reçoivent les uns des autres. Le caractère humain est modilié dans sa formation par mille influences subtiles : par l'exemple et par les préceptes, par la vie de chaque jour cl par la littérature, parles parents et par les amis, par l'esprit même de nos ancêtres qui s'éternise dans la tradition des h mis faits et des nobles enseignements (puis nous ont léguée. Ainsi , quoique nous mettions en tète de ce livre le mot SELF Help (aide de soi-même), on verra, en examinant les exemples de conduite et de caractère qu'il contient , (pie son esprit et sa portée sont infiniment plus étendus (pie ce simple litre ne semble le comporter. C'est (pie, quoique le sage soit toujours à Lui-même son meilleur soutien, il doit beaucoup aussi à d'autres esprits, à d'autres maîtres, aux vivants et aux morls. Aussi Tocqucville ne se lassait-il jamais de reconnaître les obligations qu'il avait à ses amis de Kergorlay et Stofells, dont le premier semble lui avoir élé d'un certain secours intellectuel, tandis que le second lui aurait donné une aide toute sympathique et morale. En un mot, le caractère de Tocqucville illustre de la manière la plus frappante la vérité de cette maxime du poète anglais Wordsvvorth, (pie •- ces deux eboses, toutes contradictoires qu'elles » sont en apparence, doivent aller de compagnie , une
digne dépendance et une noble indépendance, une noble » conliancecn autrui et une digne conlîance en soi-même. »
1 Œuvres cl correspondance inédites d'Alexis de Tocquevilk. Par Guslaie de B' auinoiil.