DE LA CONCENTRATION D'ESPRIT
première ligne la nécessité de s'appliquer assidûment au seul sujet dont il voulût pour le moment se rendre maître : il s'en tenait, à cet effet, à un petit nombre de livres et opposait la plus inébranlable fermeté à toute tentation qui eût pu le conduire à prendre l'habitude des lectures sans suite et sans méthode. Il est certain que la valeur du savoir ne consiste pas tant dans l'étendue de ce qu'on sait que dans le bon usage que l'on en peut faire. D'où il suit qu'un peu de science exacte et de bon aloi est, au point de vue pratique, une chose mille fois plus précieuse que les connaissances superficielles les plus étendues. Quant à cette affirmation banale que de nos jours la science, comme l'esprit, court les rues, elle contient sans doute une petite portion de vérité; mais il faudrait ajouter que cette vulgarisation de la science se fait sur une surface si étendue et que la couche qu'elle pénètre est si peu profonde , qu'elle ne sert guère qu'à révéler la masse compacte d'ignorance sur laquelle elle repose. Jamais, il est vrai, on ne lut tant, mais jamais on n'étudia moins; de sorte que l'on voit tous les jours s'aceroitre le nombre de ceux qui savent un peu de tout, mais rien complètement. Et l'on a fort bien comparé les lecteurs de cette espèce à ces couteaux qui, outre la lame ordinaire, ont une lime, une scie, une vrille, un tournevis, un tire-bouchon et une paire de ciseaux, niais le tout d'une si petite dimension qu'il n'est nécessaire que d'avoir besoin de s'en servir pour en reconnaître l'inutilité.
Une des maximes favorites d'Ignace de Loyola était que « celui-là fait plus que tout autre qui ne fait qu'une chose à » la fois et la fait bien » . En étendant nos efforts sur un champ trop vaste, nous affaiblissons inévitablement nos forces, retardons nos progrès et acquérons l'habitude de travailler à bâtons rompus et mal. Quoi qu'un jeune homme se mette dans la tète d'apprendre, on ne devrait jamais souffrir qu'il abandonne son sujet avant de l'avoir pour ainsi
:;|j OLCATIO.V DE SOI-MEME.
dire saisi à brus le corps et puissamment étreiiit : c'est ainsi seulement qu'on apprend à ne pas faire les choses à moitié. Lord Saint-Leonurds , communiquant un jour à sir Fovvell Buxlon l;i méthode qu'il avait suivie dans ses études, lui expliqua ainsi le secret de ses succès : « Je résolus, » dit-il,
- lorsque je commençai à étudier le droit, de me rendre par- » faitemenl maître de tout ce que j'apprendrais, et de ne » jamais passer à un nouveau sujet avant de posséder par- •• faitement le précédent. Plusieurs de mes compétiteurs lisaient autant en un jour que moi en une semaine; mais,
» à la tin de l'année, je savais tout ce que j'avais appris » aussi bien que le premier jour, tandis qu'ils avaient tout » oublié ou à peu près. » Sir E. B. Lylton , expliquant un jour comment il avait pu, tout en prenant une part si active à la vie publique, écrire tous ses livres, disait : « Je réussis • à faire tant d'ouvrage en n'en faisant jamais trop à la fois. » Règle générale, je ne consacre pas à L'étude plus de trois » heures par jour; et même pas toujours cela quand le Par- » leinent est en session. Mais aussi, durant ces quelques heures, je donne à ce que je fais toute l'attention dont je » suis capable.
L'instruction réelle ne dépend pas de la quantité de matière que l'on voit ou du nombre de pages que l'on apprend, mais de la convenance du sujet à l'objet en vue duquel on étudie , de la concentration d'esprit que l'on apporte à ses études, et de la discipline habituelle qui préside à l'application systématique de toutes les forces intellectuelles. Abernethy était d'avis qu'il y avait chez lui un point de saturation intellectuelle , passé lequel tout ce qu'il voulait faire entrer dans son esprit n'avait d'autre effet que d'en faire sortir autre chose. A propos de l'étude de la médecine, il disait : « Si un
- homme a l'idée parfaitement claire de ce qu'il veut faire, ■■ il manquera rarement de choisir les moyens convenables y pour l'accomplir. » L'étude la plus profitable est celle qui
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a un objet spécial et défini, vers lequel toutes nos observations, toutes nos réflexions, toutes nos lectures tendent à la fois. C'est en nous rendant complètement maîtres d'une brandie donnée des connaissances humaines que nous acquérons le pouvoir d'en tirer parti au moment voulu. Aussi n'est-ce pas assez d'avoir des livres et de savoir où trouver les renseignements dont on peut avoir besoin; il faut, en vue des éventualités, porter avec soi ses connaissances pratiques et les avoir à sa disposition quand on veut s'en servir. 11 ne suffit pas , en un mot , d'avoir un trésor chez soi et pas un sou dans sa poche; il faut avoir sur soi, en monnaie courante, pour ainsi dire, une portion de son savoir que l'on puisse échanger en toute occasion; sans quoi, le moment d'agir se présentant, on se trouve pris au dépourvu.
La décision et la promptitude sont, d'un autre cùté, tout aussi nécessaires en éducation qu'en affaires; et on peut encourager le développement de ces qualités en accoutumant les jeunes gens à compter sur leurs propres ressources, et en les laissant, de très-bonne heure, jouir de toute la liberté d'action compatible avec leur sécurité. En voulant trop les guider et les restreindre, on les empêche de s'habituer à se tirer d'affaire eux-mêmes : c'est comme si on leur attachait des vessies sous les bras, au lieu de leur apprendre à nager. Le manque de confiance est peut-être un plus grand obstacle au progrès qu'on ne le croit généralement. La vraie modestie est cependant très-compatible avec une juste appréciation de notre propre valeur, et ne demande point que nous fassions abnégation de tout mérite. Quoiqu'il y ait sans doute une foule de personnes vaines qui se plaisent à se tromper elles-mêmes en mettant, dans l'évaluation qu'elles font de leur propres forces , un chiffre trop élevé à la gauche de leurs zéros, il n'en est pas moins vrai que le manque de confiance, le doute de soi-même, et l'absence de promptitude qui en résulte dans l'action, sont des défauts qui
nuisent beaucoup à l'avancement individuel. Aussi a-t-on dit avec raison que la moitié des insuccès dans la vie tient à ce qu'on tire sur la bride du cheval au moment où il saute. Le docteur Johnson avait coutume d'attribuer tous ses succès à sa confiance en lui-même. Et il est bien certain que la raison pour laquelle on fait souvent si peu , c'est que l'on ne s'éveftue pas assez; et que si l'on ne réussit pas, c'est tout simplement parce que l'on se barre à soi-même le chemin. Un pas à droite ou à gauche pourrait décider le succès ; mais ce pas, on se garde bien de le taire.
Ce n'est point que la plupart des gens ne désirent arriver aux résultats qu'amène infailliblement l'éducation de soimême; mais c'est qu'on se refuse à payer le prix inévitable de celte éducation, à savoir un rude travail. Le docteur Johnson était d'avis «que l'impatience de toute élude était la maladie » mentale de la génération présente » ; et cette observation est encore aujourd'hui parfaitement juste. Nous pouvons en ciïct ne pas croire qu'il y ait une roule royale qui mène à la science, mais nous semblons croire Irès-fermement qu'il y en a une populaire. En éducation , nous invenions des procédés pour économiser le travail; nous cherchons à arriver à la science par des chemins de traverse, à apprendre le français et le latin en douze leçons, ou sans mailre : semblables en cela à l'élégante qui engageai! un mailre de langues, à Condition qu'il ne lui parlerait ni de verbes ni de participes. \ous acquérons, par la même méthode, une légère teinture de foutes les sciences; nous apprenons la chimie en assistant à quelques leçons accompagnées d'expériences; et quand nous avons aspiré du gaz hilarianl , vu de l'eau verte tourner au rouge, et du phosphore brûler dans de l'oxygène, nous avons notre pelite teinture de chimie, dont le plus qu'on puisse dire est que, quoique cela puisse valoir mieux que rien, encore n'est-ce absolument d'aucune utilité pratique. Et c'est ainsi que nous nous figurons souvent Ira-