PERSÉVÉRANCE D'UN EXILÉ FRANÇAIS
>i fesseur. Mettez-vous sous ma tutelle, et je me fais fort de » vous apprendre en très-peu de temps l'art d'enseigner. » — « Non, non, « répliqua le maçon, « c'est impossible; je » suis trop vieux pour apprendre; je n'ai pas fait d'assez » bonnes études; je ne puis être professeur. » Et il partit et se mit de nouveau à chercher du travail. A cette époque l'ouvrage allait mal à Londres, et, ne trouvant rien, notre homme résolut d'aller voir s'il ne serait pas plus heureux en province. 11 partit, fit, mais en vain, plusieurs centaines de milles, et nulle part ne trouva d'occupation. De retour à Londres, il s'en alla tout droit chez l'ami dont il avait une première fois refusé de suivre les conseils , et lui dit : « J'ai » cherché partout de l'ouvrage, et partout j'ai échoué; je » suis déterminé maintenant à me faire professeur. » Et se plaçant immédiatement sous la direction de son ami, avec son application soutenue, sa vivacité de conception, sa vigoureuse intelligence, il ne tarda pas à se rendre maître des éléments de la grammaire, des règles de la construction et de la composition, et (ce qu'il avait encore en grande partie à apprendre) de la prononciation correcte du français classique. Quand son ami et instituteur le jugea suffisamment avancé pour entreprendre d'instruire les autres, il demanda pour lui une place annoncée comme vacante dans les journaux, l'obtint, et voilà enGn notre artisan devenu professeur. Ce qu'il y a de curieux, c'est que l'institution à laquelle il fut attaché était située dans un de ces mêmes faubourgs de Londres où il avait autrefois travaillé; et chaque matin il avait sous les yeux , en face des fenêtres de sa chambre à coucher, les cheminées de trois cottages qu'il avait bâtis. Il craignit pendant quelque temps que l'on ne reconnût en lui l'ouvrier qui avait autrefois travaillé dans le voisinage, et qu'il n'en rejaillit quelque discrédit sur son école, qui était un établissement de premier ordre. Mais il n'avait point sujet d'entretenir de telles appréhensions ; car
il se montra excellent maître, et ses élèves, en plus d'une occasion, furent publiquement complimentes sur leur connaissance du français. D'un autre côté, il s'attira le respect et l'amitié de tous ceux avec qui il fut en rapport, collègues et élèves; et quand l'histoire de son passé, de ses luttes, de ses difficultés vint à être connue parmi eux, ils ne firent que l'en estimer davantage.
Que de noms illustres on pourrait citer, si l'on avait à prouver combien est vrai le proverbe qui dit qu il n'est jamais trop tard pour apprendre! Même dans un âge avancé les hommes peuvent encore beaucoup, s'ils sont résolus à se mettre de tout cœur à ce qu'ils entreprennent. Sir Henry Spclman avait passé la cinquantaine lorsqu'il commença ses études scientifiques. Franklin avait cinquante ans aussi lorsqu'il se mit sérieusement à l'élude de la physique. Dryden et Scolt ne furent point connus comme auteurs avant leur quarantième année, Jîoccace avait trente-cinq ans lorsqu'il entra dans la carrière littéraire; et Alfieri en avait quarantesix lorsqu'il commença l'étude du grec. Le docteur Arnold apprit l'allemand dans un âge avancé, afin de lire Niebuhr dans l'original; et ce fut aussi pour lire les précieux ouvrages écrits, dans ces longues, sur la mécanique, que James Watt apprit, à l'âge de quarante ans, le français, l'allemand et l'italien, et cela tout en travaillant à son métier de fabricant d'instruments de mathématiques à Glasgow. Robert Hall, vieux et malade, fut un jour trouvé étendu sur le plancher, continuant, en dépit des souffrances qui le torturaient, à étudier l'italien, qu'il voulait savoir pour juger en pleine connaissance de cause du parallèle éabli par Macaulay entre Milton et Dante. Handel, à quarante-huit ans, n'avait encore publié aucune de ses grandes œuvres. En vérité, c'est par centaines qu'on pourrait citer les hommes éminents qui sont entrés dans une voie toute nouvelle et ont commencé et mené à bien de nouvelles études à un âge relativement