NOBLESSE DE CARACTÈRE. LE VRAI GENTILHOMME
• Il n'y a point d'action dans cette vie qui . ne soit le commencement d'une chaîne de . conséquences tellement longue qu'aucune » prévoyance humaine n'est assez haute pour » nous en montrer jusqu'au bout la perspec- , tive. » (Thomas de Mmaiesbiky.)
= Le lalent se forme dans le silence de la vie . privée, et le caractère dans le tourbillon de . la vie publique. » (Goethe.)
La noblesse du caractère est le couronnement et la gloire de la vie. C'est le plus précieux des biens; c'est le seui qui, dans l'estime générale, tienne lieu de rang et de fortune; le seul qui ennoblisse toute carrière et exalte toute position aux yeux de la société. La noblesse de caractère exerce un plus grand pouvoir que la riebesse, et, sans exciter les mêmes jalousies que la renommée, confère les mêmes honneurs. Elle entraine à sa suite une influence qui se fait toujours sentir, et à bon droit; car c'est l'influence de la droiture, de la constance , de l'honneur éprouvé : qualités qui , plus
i A coup sûr le mot gentilhomme est français ; il serait donc très-difficile de traduire par un autre mot l'anglais gentleman. Cependant quelle qu'ait pu être la synonymie de ces deux versions du même mot dans les temps antérieurs à la révolution française , il est certain qu'aujourd'hui ils ne sont plus exactement synonymes, et que l'idée de noblesse de naissance qui s'attache au mot français et qui le fait de plus en plus tomber en désuétude, ne s'attache poiat au mot anglais qui, notamment dans les assemblées publiques, s'applique à loules les classes de la société. Que le lecteur veuille donc bien se rappeler, en lisnnt ce chapitre , que le mot gentilhomme est pris ici dans son acception anglaise, et même dans l'acception la plus élevée moralement qu'il puisse avoir en anglais. {Note du traducteur.)
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qu'aucune autre peut-être, commandent l'estime et la contianee des hommes.
La noblesse de caractère est la nature même de l'homme dans ce qu'elle a de meilleur : c'est l'ordre moral fait homme. Les grands caractères , en effet , ne sont pas seulement la conscience de la société; ils en sont aussi, du moins dans tout Ftat bien gouverné, la puissance motrice par excellence : car, au fond, co sont les qualités morales qui gouvernent le monde. Même dans la guerre, de l'avis de Napoléon lui-même, le moral est au physique comme dix est à un. Force, industrie, civilisation, tout pour les nations dépend de l'énergie des caractères individuels. Cette force de caractère est le fondement même de la sécurité publique; les lois et les institutions n'en sont que le reflet et la consécration. Dans la juste balance de la nature, individus, nations, races, tous obtiennent exactement la part qu'ils méritent; et il est aussi impossible que les qualités du caractère populaire ne se traduisent pas en faits correspondants à la nature de leur origine, qu'il est impossible à l'effet de ne pas suivre la cause.
Un homme peut n'avoir reçu qu'une éducation des plus modestes, n'avoir que des talents médiocres et peu ou point de fortune; et cependant, si cet homme est grand par le caractère, il aura toujours, à l'atelier, au comptoir, à la bourse, au sénat, une influence prépondérante. « Je ne veux m'én lever au pouvoir, r écrivait Canning en 1801, k que par
la force de mon caractère; je ne chercherai point d'autre ■ moyen de parvenir; et je me flatte de l'espérance que ce » moyen, s'il n'est pas le plus prompt, sera du moins le
plus sûr. » On se laisse vite aller à admirer les hommes d'intelligence; mais il faut qu'ils fassent preuve d'autre chose que d'intelligence pour qu'on se fie à eux. Franklin attribuait ses succès. dans la vie publique, non à son éloquence ou à ses talents, qui n'avaient rien de très-brillant, mais à
CANNING, FRANKLIN, MONTAIGNE. .'i'.l
l'intégrité bien connue de son caractère. « C'est ce qui me a donnait, » disait-il, « tant d'inlluence sur mes concitoyens. » Je n'étais qu'un pauvre orateur, j'hésitais dans le choix » de mes mois, parlais à peine correctement, ne m'élevais » jamais jusqu'à l'éloquence; et cependant je faisais géné- > ralemcnt prévaloir mon opinion. »
Dans les hautes positions aussi hien que dans les positions inférieures, c'est l'honnêteté du caractère qui crée la confiance. On a dit de l'empereur Alexandre Ier de Russie que son caractère personnel valait une constitution. Durant les guerres de la Fronde, Montaigne fut le seul parmi les gentilshommes français qui ne fut pas obligé de se barricader dans son château ; et l'on disait à ce sujet que le prestige qui s'attachait à son caractère personnel valait mieux pour lui qu'un régiment de cavalerie.
On a sans doute raison de dire que le savoir est une puissance; mais il est bien plus vrai, et dans un sens bien plus élevé, que la noblesse de caractère en est une. L'esprit sans le cœur, l'intelligence sans la conduite, l'habileté sans la bonté sont des puissances à leur manière, mais des puissances qui peuvent très-bien ne s'exercer que pour le mal; et quelque instruction, quelque amusement qu'elles puissent nous offrir, il est quelquefois tout aussi difûcile de les admirer qu'il le serait d'admirer la prestesse de main chez un coupeur de bourse ou l'art de manier un cheval chez un voleur de grand chemin.
La véracité, l'intégrité, la bonté, — qualités qui ne peuvent pas s'attacher comme un ruban ou une croix sur la poitrine du premier venu , — forment l'essence du caractère viril, ou, pour nous servir de l'expression d'un de nos vieux écrivains, « cette fidélité incarnée à la vertu, qui pour servir celle-ci » n'a pas besoin d'en porter la livrée » . Celui chez lequel ces qualités s'unissent à la fermeté de propos porte avec lui un pouvoir auquel rien ne résiste : il est puissant pour
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accomplir le bien , puissant pour lutter contre le mal , puissant enGn pour braver la misère et triompher du sort. Etienne Colonna étant tombé entre les mains de ses lâches agresseurs , ceux-ci lui demandèreut ironiquement : « Où donc est maintenant ta forteresse? » — « Ici, » répondit-il fièrement, en mettant la main sur son cœur. C'est dans le malheur que le caractère du juste brille du plus vif éclat ; et quand tout le reste vient à lui manquer, il a encore un terrain sur lequel il est invincible : c'est son intégrité et son courage.
Les règles de conduite suivies par lord Erskine , — homme remarquable par la haute indépendance de ses principes autant que par son attachement scrupuleux à la vérité, — sont dignes d'être gravées dans le cœur de tous les jeunes gens. « Un des premiers commandements, un des premiers
• conseils que reçut ma jeunesse, fut de toujours faire ce » que ma conscience me commandait, et d'en laisser les
• conséquences à Dieu. J'emporterai avec moi au tombeau » non-seulement le souvenir de cette leçon paternelle, mais
aussi, j'espère, la certitude d'y avoir été fidèle. Je l'ai » jusqu'à ce jour suivie, et je n'ai point lieu de me plaindre « que cette fidélité m'ait imposé le moindre sacrifice temf porel. J'ai trouvé en elle, au contraire, une route qui » m'a conduit à la prospérité et à la richesse, et je ne man- » querai pas de recommander à mes enfants de n'en point •) suivre d'autre, *
L'éducation du caractère est en grande partie une question d'exemple : car nous nous laissons tous aller inconsciencieusement à prendre le caractère, les mœurs, les habitudes et les opinions de ceux qui nous entourent. De bons principes peuvent avoir une grande influence; mais de lions modèles en ont une bien plus grande encore : car ces derniers nous offrent l'instruction en action, la sagesse à l'œuvre. Les bons conseils et les mauvais exemples ne font