ABERNETHY ET L'ÉPICIER
vous blesser dans votre conscience ou de vous dire des choses désagréables. D'autres prennent des airs horriblement protecteurs , et ne perdent pas une occasion , quelque insignifiante quelle soit, de faire sentir leur grandeur et leur condescendance. Abernethy , se portant comme candidat pour la place de chirurgien à l'hôpital de Saint-Barthélemi, alla voir un personnage de cette espèce, riche épicier, et l'un des administrateurs de l'hôpital. Le grand homme, — nous parlons de l'épicier, — en voyant entrer chez lui le chirurgien , prit un air important pour recevoir celui qui, pensait-il, venait briguer son suffrage, ù Je pré- « sume, monsieur » , lui dit-il, « qu'à cette époque critique » de votre vie, vous avez besoin de mon vole et de mon « influence. » Abernethy, qui ne pouvait souffrir les faiseurs d'embarras, et qui se sentit exaspéré en s'entendant interpeller de cette façon, s'écria : « Non, pas du tout, je ne ■■ veux que pour deux sous de figues; allons, vite, enve- » loppez-moi ça au galop ; je suis pressé ! »
Le raffinement des manières , quoiqu'il soit du dernier ridicule lorsqu'il est poussé à l'excès , est cependant indispensable à tous ceux qui ont des affaires importantes à négocier. On peut même regarder l'affabilité et la politesse comme essentielles au succès de tout homme qui occupe une position éminente et vil dans les sphères élevées de la société ; et l'on a vu fréquemment le manque de cette vertu sociale neutraliser en grande partie les résultats que devaient faire espérer l'amour du travail, l'intégrité et l'honnêteté du caractère. 11 y a sans doute dans le monde un petit nombre d'esprits tout ensemble forts et tolérants qui peuvent passer sur les défauts et l'angulosité des manières et ne tenucompte que des qualités plus solides ; mais le monde en général n'est pas si tolérant, et ne peut d'ailleurs, le plus souvent, faire autrement que de prendre la conduite extérieure pour base de ses jugements et de ses préférences.
36') AOBLESSE DE CARACTÈRE.
Une autre manière de faire preuve de vraie politesse est de montrer du respect pour l'opinion d'autrui. On a dit du dogmatisme que ce n'est que la fatuité venue à maturité; et certes, de toutes les formes que cette qualité peut revêtir, la pire est celle de l'obstination et de l'arrogance. Que les hommes s'accordent donc une bonne fois la liberté de différer, et, lorsqu'ils diffèrent, qu'ils sachent se supporter et se tolérer les uns les autres. On peut maintenir ses principes et ses opinions avec une parfaite suavité, sans en venir aux coups ou aux gros mots ; et il y a des circonstances où les mots sont des coups, et infligent des blessures bien plus difficiles à guérir. A ce propos nous citerons une petite parabole assez instructive racontée il y a quelque temps par un prêcheur itinérant de l'Alliance Evangélique, lequel se trouvait alors sur les conGns du pays de Galles : — « Marchant un jour vers les montagnes, de très-bonne » heure et par un temps brumeux, j'aperçus ■■■ , dit-il, « au v flanc du coteau quelque chose qui se mouvait et qui » semblait si étrange, que je le pris pour un monstre. » Lorsque j'en fus plus près, je vis que c'était un homme. » Lorsque je l'abord, i , je vis que c'était mon frère. »
La politesse innée qui prend sa source dans la droiture du cœur et dans la bienveillance des sentiments n'est l'apanage exclusif d'aucune classe, d'aucune position sociale. L'ouvrier qui travaille à l'établi peut en être doué tout aussi bien que l'ecclésiastique ou le sénateur. Ce n'est pas le moins du monde une des conditions nécessaires du travail d'être en quoi que ce soit rude ou grossier. La politesse et le raIGnement qui distinguent toutes les classes de la société chez maints peuples du continent prouvent abondamment que ces qualités peuvent devenir le partage de tous, — comme sans doute elles le deviendront, grâce aux progrès de l'éducation et à l'extension des relations sociales , — sans qu'il soit nécessaire pour cela de sacrifier aucune des