BERNARD PALI S S Y
cents de ces morceaux, il les envoya à la verrerie, où il se rendit bientôt lui-même pour s'assurer du résultat de la cuisson. Quatre heures se passèrent, durant lesquelles il ne cessa de surveiller l'opération. Enfin on ouvrit le four. Sur toi seul des trois cents morceaux de poterie l'enduit avait fondu. On le mit refroidir à l'air. En durcissant, il devint blanc... blanc et poli! .Ce fragment de pot cassé était bien réellement recouvert d'un émail représenté par Palissy comme « singulièrement beau » ! Et en effet il dut lui paraître beau , après une si longue et si pénible attente. Il courut chez lui pour le montrera sa femme, et se sentant, comme il le dit lui-même, « un nouvel homme « . Il n'était pourtant pas au bout de ses peines ; car le succès partiel de ce soi-disant dernier effort n'eut, pour le moment du moins, d'autre effet que de l'engager dans une nouvelle série d'expériences et d'insuccès.
Pour travailler en liberté, et en secret, au perfectionnement de son invention, qu'il croyait déjà bien près d'aboutir à un résultat pratique, il résolut de se bâtir à lui-même, près de sa maison, un four à verre; et, de ses propres mains, il se mit aussitôt au travail. Il allait lui-même chercher les briques à la tuilerie, les portail sur sou dos, les plaçait, se faisant ainsi tout ensemble maçon, homme de peine, cl le reste. Au bout de sept ou huit mois passés de celle façon , le four se trouva bâti et prêt à recevoir les poteries que Palissy avait préparées : car, tout en bâtissant son four, il avait moulé un certain nombre de vases de grès, qui n'attendaient plus que l'émail. Après une légère cuisson préparatoire, il les recouvrit de sa composition émaillante, et les mit de nouveau dans le four pour leur faire subir la grande et définitive épreuve. Il avait, dans ces derniers temps, malgré l'épuisement à peu près complet de ses ressources, accumulé une provision de bois considérable, et il croyait en avoir assez pour ce dernier effort. Le feu
fut donc allumé, et l'opération commença. Palissy ne perdait pas un instant son four de vue. La journée tout entière se passa ainsi, puis la nuit : l'alissy veillait toujours, et toujours alimentait le feu. Cependant l'émail ne fondait pas. Le soleil vint une seconde fois éclairer ses travaux; sa femme lui porta sa part du maigre déjeuner de la Famille, — il n'aurait pour rien au monde quitté le four, dans lequel il ne cessait de jeter de temps en temps du bois, — mais le second jour se passa sans que l'émail fondit. Le soleil se coucha; Palissy, lui, ne se couchait point. Pâle, hagard, la barbe longue, désespéré, mais ne se rendant pas, il restait près de son four, regardant de tous ses yeux si enfin l'émail ne fondait pas. Un troisième jour et une troisième nuit se passèrent; un quatrième, un cinquième, un sixième enfin... oui , pendant six longs jours et six mortelles nuits L'invincible l'alissy, malgré la ruine de toutes ses espérances, veilla el travailla mais l'émail ne fondit point.
Il lui vint alors à l'esprit que son insuccès tenait peutêtre a la qualité des matières employées; (pie leur fusion avait pu n'être pas complète; et le voilà qui se remet à triturer età mélanger des matières fraîches, en vue d'un nouvel osai. Deux ou trois semaines se passèrent encore ainsi ; mais où trouver l'argent nécessaire à l'acquisition dv^ pots auxquels le nouvel émail était destiné? Ceux qu'il avait luimême façonnés, en vue de la tentative précédente, avaient été si complètement gâtés par une trop longue cuisson , qu'ils n'étaient absolument plus hons à rien. Il en fallait d'autres; et l'alissy n'avait plus d'argent. Il restait un moyen : emprunter. Ouoique sa femme et ses voisins l'accusassent de gaspiller Follement ses ressources en expériences futiles , il jouissait d'une bonne réputation. Il trouva donc facilement la somme dont il avait besoin pour acheter d'autres pots e! d'autre bois, et tout lut bientôt prêt peur une nouvelle