‹ Self-help; ou, Caractère, conduite et perseverance, illustrès à l'aide de biographies;Chapitre 17 sur 133 · BERNARD PALISSY · texte numérisé non relu

BERNARD PALISSY

tentative. Les pots dûment enduits et soigneusement placés dans le four, le feu fut encore une fois allumé.

Cette tentative était bien la dernière : c'était la tentative du désespoir. Palissy lit donc un feu flamboyant ; mais, en dépit d'une cbaleur intense, l'émail ne fondait pas. Déjà le bois commençait à manquer. Comment entretenir jusqu'au bout ce feu d'enfer ! Palissy regarde autour de lui , cl ses regards tombent sur les palissades du jardin , bois sec, et qui brûlerait admirablement Qu'était-ce qu'un pareil sacrifice au prix de la grande expérience dont le succès ne tenait peutêtre qu'à quelques copeaux de bois ! Les palissades sont arrachées et jetées à la fournaise. Vain sacrifice! L'émail ne fond pas encore. Dix minutes de plus de cbaleur feraient peut-être l'affaire! Il faut du bois, du bois encore, du bois à tout prix! Plutôt brûler ses meubles que de voir manquer cette dernière expérience! Un fracas terrible se fait entendre dans la maison, et, au milieu des cris de sa femme et de ses enfants, qui, cette fois, craignent sérieusement que Palissy ne soit réellement fou , celui-ci arrive chargé de morceaux de tables et de chaises brisées qu'il jette dans la fournaise. Cependant l'émail ne fond pas encore. 11 ne reste plus que les planchers. Va donc pour les planchers! In bruit de coups de marteau et de planches brisées se fait une seconde fois entendre dans la maison , et bientôt les ais arrachés suivent dans le feu la route qu'a prise le mobilier. Femme et enfants, cette fois, se précipitent hors de la maison, et, désespérés, s'en vont par la ville, criant que le pauvre Palissy est devenu fou , et qu'il brûle sa maison pour faire cuire ses pots.

Cependant Palissy, qui depuis un mois n'avait pas changé de linge, était absolument épuisé, rendu de fatigue, d'anxiété, déjeunes et de veilles. Endetté de plus, il semblait, n'estce pas, tombé au dernier échelon de la ruine? Eh bien, c'était tout le contraire : il avait trouvé le secret; la der-

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nière bouffée de chaleur avait fondu l'émail. Les grossiers vases de grès brun, sortis du four et refroidis à l'air, se trouvèrent transformés en belle faïence blanche. Désormais Palissy pouvait endurer patiemment les reproches, les outrages et les mépris. L'homme de génie, grâce à la ténacité de son inspiration, avait remporté la victoire; il avait arraché à la nature un de ses secrets, et pouvait à loisir attendre que des jours meilleurs lui offrissent l'occasion de mettre à profil sa découverte.

La première chose qu'il lit, après l'événement que nous venons de raconter, fut d'engager un ouvrier potier, auquel i! fournit les modèles sur lesquels celui-ci devait travailler, pendant que lui-même s'occupait de modeler en argile des médaillons qu'il se proposait d'émailler. Mais comment vivre, lui et sa famille, en attendant que ses poteries fussent bonnes à vendre? Fort heureusement, il se trouvait encore à Saintes un homme qui croyait à L'honnêteté, sinon au bon sens de Palissy. C'était un aubergiste, et il s'engagea à nourrir et à loger Palissy pendant les sii mois nécessaires à l'achèvement des travaux commencés. Mais que faire de l'ouvrier potier qu'il avait engagé"? car Palissy ne larda pas à s'apercevoir de l'impossibilité où ii se trouvait de lui payer le salaire convenu. Ayant déjà dépouillé sa maison, il ne lui restait plus qu'à se dépouiller lui-même, ce qu'il lit. Quelques vêtements dont il disposa en faveur de son ouvrier lui permirent de retenir ses services.

Palissy construisit alors un four perfectionné; mais il eut le malheur d'employer pour une partie de celle construction du silex qui, lorsque le four fut soumis à un certain degré de chaleur, craqua et éclata, de sorte que les poteries qui cuisaient dans le four se trouvèrent parsemées de grains de silex, dépendant l'émail vint bien; niais Palissy ne s'en trouva pas moins en face d'une fournée complètement gâtée et de six mois de travail perdus. Il eût néanmoins

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trouvé des acheteurs pour ces faïences gâtées; mais il ne voulut point les vendre, persuadé qu'il était qu'en livrant à bas prix des produits mal venus, il « décrierait et 15 compromettrait son honneur » . Il brisa donc en mille pièces toute la fournée. Arrivé à ce point de ses épreuves, il se montra fort abattu et prêt à succomber à la mélancolie et au désespoir. Sa famille lui reprochait son insouciance, et ses voisins lui faisaient honte de son fol entêtement. Lui, hâve et maigre comme un squelette, et n'ayant sur le dos que des haillons , au fond espérait encore. Toutefois il dut abandonner pour quelque temps ses expériences, et, pour gagner le pain de ses enfants, il revint à son premier état.

Après avoir, pendant une année, travaillé assidûment à remettre sur pieds sa famille et à rétablir son crédit et sa réputation parmi ses voisins, il reprit sa tâche de prédilection. Il avait après tout triomphé des plus grandes difficultés et vu le fond des plus amers déboires; mais, quoiqu'il eût déjà passé huit années de sa vie à lutter contre ces difficultés renaissantes, il lui en coûta huit autres années de travail opiniâtre pour perfectionner son invention! Ce ne fut qu'à force d'expériences qu'il acquit l'art de travailler avec dextérité et confiance en soi-même; et il ne dut ses connaissances, pratiques qu'à ses nombreux insuccès. Chaque accident, il est vrai, était pour lui une leçon qui lui apprenait quelque chose de la nature des émaux, de la malléabilité des terres et de l'art de chauffer les fourneaux. Enfin, au bout d'environ seize ans de labeur assidu que son apprentissage d'artiste avait duré, seize ans pendant lesquels il avait dû tout apprendre seul , et en remontant pour tout aux premiers commencements, Palissy se sentit assez sur de lui-même pour se donner comme potier; et, ayant désormais des produits à vendre, il vit enfin sa famille vivre dans l'aisance. Pour lui, il ne se reposa jamais, et jamais

ne crut avoir assez fait. Il marcha, pas à pas, de progrès en progrès, visant toujours à la plus grande perfection possible. Il prit ses modèles dans la nature, et les reproduisit avec tant de succès, que Buffon a dit , en parlant de lui, que la nature seule pouvait produire un si grand naturaliste.

Ses poteries ornementales sont aujourd'hui mises au rang des pins précieuses œuvres d'art et se vendent à des prix fabuleux1. Ce sont pour la plupart des représentations d'après nature, et d'une exactitude merveilleuse, d'animaux sauvages, de léxards et de plantes, étudiés par lui dans la campagne des enviions de Saintes, et introduits avec un goût exquis, comme ornements, dans la composition de plats et de vases. Quand Paliss] eut enfin conscience d'avoir atteint l'apogée de son art, il s'intitula « Ouvrier de - Terre et Inventeur dc^ Rustiques Pigulines « . Son œuvre était achevée ; L'invention de la poterie émaillée ne laissait rien à désirer; le sublime « ouvrier de terre » , après vingt ans d'un labeur inspiré, avait doté L'industrie française d'un art aussi précieux que nouveau.

Il ne nous reste que quelques mots à dire, et cependant m mis n'en avons pas encore fini avec le martyre de Palissy. Professant en matière de religion des opinions qui n'étaient pas celles de la majorité, et les exprimant avec liberté et franchise, il ne tarda pas à être regardé comme un ennemi de la religion, de la famille et de la propriété. Il vivait dans un siècle de violence et d'intolérance, où l'on tenait peu de compte de la Liberté (\ct> opinions. Il fut dénoncé, et les émissaires de la justice pénétrèrent dans sa maison et abandonnèrent son atelier à une multitude ignorante et fanatique, qui brisa et mit au pillage ses précieuses poteries, pendant que Palissy lui-même était enlevé et conduit à Bordeaux,

' A une vente d objets de curiosité ayant appartenu à M. Bernai, et qui eut lieu à Londres il y a quelques années, un petit plat de Palissy, de douze pouces de diamètre, arec un lézard dans le centre , se vendit 4,050 francs.

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