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où il fut jeté en prison, pour y attendre que son tour vint de paraître sur le bûcher ou sur l'échafàud.
Heureusement, un puissant seigneur, le connétable de Montmorency, s'interposa pour lui sauver la vie. Ce ne fut point toutefois par égard pour les opinions de Palissy, mais par égard pour ses faïences. Palissy en effet était le seul artiste qui pût exécuter les briques émaillées dont le connétable voulait faire paver les salles du magnifique château qu'il faisait alors construire à Écouen. Celte considération était en réalité la seule qui le touchât. Il usa si bien de son inlluence qu'un décret fut rendu , en vertu duquel Palissy était attaché, en qualité d'Inventeur des Rustiques Figulines,à la maison du roi et à celle du connétable. Ce décret eut pour effet immédiat d'enlever Palissy à la juridiction
du parlement de Bordeaux. 11 fut en conséquence mis en liberté, et revint à Saintes, où il ne trouva qu'un foyer désert et dévasté, son atelier à ciel ouvert et sa fabrique ruinée. Secouant alors la poussière de Saintes de ses souliers , il quitta cette ville, pour n'y plus revenir. Il se rendit à Paris, où l'appelaient les travaux qui lui avaient été commandés par le connétable et la reine mère, et, pendant la durée de ces travaux, eut un logement aux Tuileries.
Palissy ne se borna pas à poursuivre, avec l'aide de ses deux fils , la manufacture des poteries ; il écrivit en outre et publia, durant les dernières années de sa vie, plusieurs ouvrages sur l'art du potier, ouvrages destinés à instruire ses compatriotes et à les mettre en garde contre les erreurs dans lesquelles il n'avait pu, lui, s'empêcher de tomber. Il écrivit aussi sur l'agriculture , sur la fortification , et sur l'histoire naturelle, et lit même, devant un nombre choisi d'auditeurs, un cours sur ce dernier sujet. Mais la guerre incessante qu'il faisait aux adeptes de l'astrologie, de l'alchimie , de la sorcellerie et autres impostures , lui créa beaucoup d'ennemis, qui de nouveau le dénoncèrent comme
hérétique. Il fut encore une fois arrêté, resta cinq ans enferme à la Bastille, et y mourut eu 1589, à<|é de quatrevingts ans. Ainsi finit et fut récompensé le pauvre « Ouvrier • de terre, Inventeur de la poterie entaillée et des Busliques 1 Figurines » .
La découverte de la porcelaine dure, dont L'importance industrielle, par la valeur des produits et le nombre des ouvriers employés, a élé plus grande encore pour la France que celle de la faïence, est due à un Allemand, nommé Bôttgher, dont la tragique histoire semble un chapitre de roman. Il naquit à Schleiz dans le Voightland en 1685, et, à l'âge de douze ans, fui placé en apprentissage, à Berlin, chez un apothicaire. Il parait qu'il eut, dès L'enfance, un «joùl prononcé pour la chimie, et qu'il employait la plus grande partie de ses loisirs à faire des expériences qui , presque toutes, tendaient vers un but unique, l'art de convertir en or les métaux communs. Au bout de quelques années, Bôttgher prélendit avoir découvert le fluide ou la teinture tant et si vainement cherchée par les alchimistes, et avoir par ce moyen réussi à faire de l'or. Il donna devant son patron, l'apothicaire Zôrn, une représentation de sa prétendue puissance, et, par on ne sait quelle supercherie, parvint à lui faire croire, ainsi qu'à plusieurs autres témoins, qu'il avait réellement changé du cuivre en or.
La nouvelle que l'apprenti de l'apothicaire venait de découvrir le grand secret ne tarda pas à se répandre, et la boutique se vit bientôt encombrée d'une foule avide de contempler, ne fût-ce qu'une fois, le jeune et prodigieux « cui- » sinier de l'or » ! Frédéric 1er lui-même exprima le désir de le voir et de lui parler; et celui-ci, lui ayant offert un petit morceau de l'or qu'il prétendait avoir fait avec du cuivre, le roi fut si émerveillé de l'idée de voir affluer dans ses coffres ce métal, dont la Prusse se trouvait justement avoir le plus grand besoin, qu'il résolut de s'assurer des services de
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Bôttgher et de l'employer à faire de l'or, en ayant soin, pour plus de sûreté, de l'envoyer travailler dans l'enceinte de la forteresse de Spandau. Le jeune apothicaire prit la fuite en toute hâte et réussit à passer la frontière de Saxe.
Le roi offrit, mais en vain, une récompense de mille thalers à celui qui l'arrêterait. Bôttgher arriva à Wittenberg et se mit aussitôt sous la protection de l'électeur de Saxe Frédéric Auguste Ier, roi de Pologne, surnommé • le » Fort » . Frédéric se trouvait aussi , à cette époque, avoir grand besoin d'argent, et il fut ravi de la perspective de s'en procurer, à discrétion, par l'entremise du jeune alchimiste. Il le manda donc en secret cà Dresde, et l'y Gt conduire par une escorte royale.
Bôttgher avait à peine quitté Wittenberg qu'un bataillon de soldats prussiens se présenta aux portes de la ville, demandant son extradition. Mais il était trop tard : Bôttgher était déjà à Dresde, logé à la Maison-Dorée, et traité avec les plus grands égards, quoique strictement surveillé et tenu sous bonne garde.
L'Électeur, obligé de partir pour son royaume de Pologne, qui se trouvait alors dans un état de perturbation profonde , dut laisser Bôttgher travailler seul pendant quelque temps. Mais son impatience d'avoir de l'or était telle, qu'il écrivit à Bôttgher, de Varsovie, pour le presser de lui communiquer le secret, afin qu'il pût lui-même se metlre à pratiquer l'art de la transmutation des métaux. Le jeune « cuisinier de l'or » , ainsi mis en demeure, envoya à Frédéric une petite fiole contenant un liquide rougeàtre qui , disait-il, versé sur n'importe quel métal en fusion, le changeait en or. Cette fiole précieuse fut confiée au prince Fûrst von Fiirstenburg qui, escorté par un régiment des gardes, s'empressa départir pour Varsovie. A son arrivée, il fut décidé qu'on ferait immédiatement l'épreuve du procédé. Le roi et le prince s'enfermèrent dans une chambre secrète du palais,
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ceignirent le tablier de cuir, et, en véritables « cuisiniers « de l'or », se mirent à l'œuvre. Ils firent fondre du cuivre dans un creuset , puis y versèrent le iluide rouge de Boltgber; mais le résultat fut loin de répondre à leur attente : car, quoi qu'ils pussent faire, le cuivre s'obstina à rester cuivre. Toutefois, en relisant les instructions de l'alchimiste, le roi s'aperçut que pour mener à bien l'entreprise, il fallait être, lorsqu'on se servait du fluide, « en » état de grâce » ; et comme Sa Majesté avait conscience d'avoir passé la soirée en très-mauvaise compagnie, elle attribua à celte cause le peu de succès de l'expérience. Une seconde tentative n'aboutit pas à de meilleurs résultais que la première, et le roi alors entra dans une grande colère; car il s'était confessé et avait reçu l'absolution avant de tenter cette seconde épreuve.
Frédéric Auguste, ne sachant comment sortir des embarras pécuniaires qui le pressaient de toutes parts, résolut enfin d'arracher de force son précieux secret à Bcitlgher. L'alchimiste, en apprenant quelles étaient les intentions royales à son égard , chercha de nouveau son salut dans la fuite. 11 réussit à échapper à ses gardiens, et, après trois jours de marche, il arriva à Eus à Autriche, où il se crut en sûreté. Cependant les agents de l'Électeur de Saxe étaient à sa poursuite. Ayant réussi à suivre ses traces jusqu'à l'auberge du « Cerf d'or » , ils entourèrent la maison, saisirent Boltgber dans son lit, et, malgré sa résistance et ses appels à ia protection des autorités autrichiennes, le ramenèrent de force à Dresde. Là, il fut surveillé plus strictement que jamais, et peu de temps après il fut transféré à la forteresse de Kônigstein, où on lui fit savoir que les coffres du roi étaient parfaitement vides; que l'on comptait sur son or pour payer l'arriéré de leur solde à dix régiments de Polonais qui menaçaient de se débander ; et que s'il ne se mettait pas immédiatement à faire de l'or, il serait pendu !
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Dos années se passèrent sans que la moindre parcelle d'or fù produite. Cependant Bottgher ne fut pas pendu. Il lui était réservé de faire une découverte bien plus importante que celle de la transmutation du cuivre en or : c'était celle de la transformation de l'argile en porcelaine. Quelques rares spécimens de ce produit industriel avaient été rapportés de la Chine par les Portugais, et se vendaient leur pesant d'or, et plus. L'attention de Boltgher fut dirigée vers cet objet par Walter von Tscliirnhaus , fabricant d'instruments d'optique, et alchimiste comme lui. Tscliirnhaus était un homme bien élevé et distingué, et fort estimé du prince de Fùrstenburg, aussi bien que de l'Electeur. Il dit avec beaucoup de raison à Bottgher, qui était encore sous l'empire de la crainte d'être pendu : « Si vous ne pouvez pas faire de l'or, essayez de » faire autre chose, de la vaisselle de terre, par exemple. »
L'alchimiste ne se le fit pas dire deux fois : il commença aussitôt ses essais, et avec une ardeur qui ne se ralentissait ni la nuit ni le jour. Malgré son assiduité au travail, ses investigations n'eurent pendant longtemps qu'un fort médiocre succès. A la longue cependant , une certaine argile rouge, dont il se servait pour ses creusets, frappa son attention et le mit dans la bonne voie. Il s'aperçut que cette argile, soumise à une haute température, se vitrifiait et conservait la forme qu'on lui avait donnée , et que son grain , couleur et opacité à part, ressemblait à celui de la porcelaine. Le fait est qu'il avait par hasard découvert la porcelaine rouge , qu'il se mit aussitôt à fabriquer et à vendre comme de vraie porcelaine.
Bottgher n'ignorait point toutefois que la couleur blanche était une propriété essentielle de la vraie porcelaine , et il continua ses expériences , espérant bien qu'à la longue il finirait par découvrir le secret désiré. Cependant plusieurs années s'étaient passées ainsi , sans que le moindre succès couronnât ses efforts , lorsque le hasard vint encore une
lois le scrrir à souhait, en lui faisant découvrir le aecrcl
de la porcelaine blanche. Un jour, c'était en 1707, lîottgher, trouvant que sa perruque était plus lourde que de coutume, demanda à son valet la raison de ce phénomène extraordinaire. Celui-ci lui dit que cela tenait à la poudre dont la perruque était couverte , et qui n'était autre chose qu'une espèce de terre dont on se servait alors comme de poudre à poudrer. La vive imagination de Bôttgher s'emparant aussitôt de cette observation : « Ne serait-il pas » possible" , se dit-il, -que cette terre blanche et poudroyante » fût la terre même que je cherche? En tout cas, ne laissons » point échapper l'occasion de savoir exactement à quoi nous » en tenir; » et il se mit à l'œuvre. Il l'ut bien récompensé de ses peines et de sa vigilance; car il découvrit que le principal ingrédient de cette poudre était le kaolin ou terre à porcelaine , dont l'absence avait été dans tontes ses expériences une cause insurmontable d'insuccès.
La découverte, sous les mains intelligentes de Bôttgher, arriva bientôt à maturité, et les événements prouvèrent que celle découverte était infiniment plus précieuse que ne l'eût été celle delà pierre philosophale. Au mois d'octobre 1707, il présenta le premier échantillon de sa porcelaine à l'Electeur, qui eu fut enchanté, et qui se décida aussitôt à fournir à Bôttgher les moyens de perfectionner son invention. Ayant fait venir de Delfl un ouvrier expérimenté, il se mit, et avec beaucoup de succès , à tourner la porcelaine. A partir de cette époque, il abandonna définitivement l'alchimie pour la poterie, et, pour consacrer le souvenir de ce mémo-r rable événement , il écrivit sur sa porte le distique que voici :
« Es machte Gott, (1er grosse Schœpfer « Aus eincm Goldmacher cinen Torpfer.
» Dieu tout-puissant, sublime artificier, « D'un mauvais faiseur d'or fit un très-bon potier. »
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Bôttgher, toutefois , était toujours sous la haute surveillance de la police de l'Électeur, qui craignait qu'il ne lui échappât et n'allât communiquer son secret à d'autres. Les nouveaux ateliers et les fours cà porcelaine qui venaient d'èlre construits étaient surveillés et gardés nuit et jour par un corps de troupes, et six officiers supérieurs étaient solidairement responsahles de la sécurité personnelle de Botlgher.
Le succès ayant couronné les essais qu'il fit avec ses nouveaux fours, et la porcelaine qu'il fabriqua ayant créé une demande considérable et rapporté des prix élevés, il fut résolu que l'on établirait une manufacture royale de porcelaine. Tout le monde savait que la manufacture de faïence de Delft avait enrichi la Hollande: pourquoi la manufacture de porcelaine n'enrichirait-elle pas aussi bien l'Electeur? Un décret fut donc rendu , à la date du 2:i janvier 1710, en vertu duquel « une grande manufacture de porcelaine » était établie au château d'Albrechstburg, à Meissen. Dans ce décret, qui fut traduit en latin, en français et en hollandais, et distribué par les ambassadeurs de l'Electeur et roi dans toutes les cours de l'Europe, Frédéric Auguste déclarait que pour développer le bien-être de la Saxe, qui avait beaucoup souffert de l'invasion suédoise, il avait « dirigé son attention » vers les richesses souterraines ( Unterirdischen Schàlze) » du pays , et qu'ayant confié cette étude à des personnes trèscompétentes , on avait réussi à fabriquer « une sorte de » vaisselle rouge (eine Art rother Gefasse) bien supérieure à » la terra sigillata ' de l'Inde » , aussi bien que « des plats et » des faïences de couleur (buntes Geschirr und Tajeln) qui se » taillent, s'émoulent, se polissent, et de tous points égalent
1 Le nom de porcelaine de l'Inde s'appliquait également autrefois à celle de la Chine et à celle du Japon : cela tenait sans doute à ce que les premiers spécimens connus en Europe y avaient été rapportés de l'Inde par les Portugais, après la découverte du cap de Bonne-Espérance par Vasco de Gama.
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n la vaisselle de l'Inde » ; enfin, « que l'on avait déjà obtenu n des spécimens de porcelaine blanche, et que tout faisait n espérer que l'on pourrait bientôt se livrer en grand à cette >< fabrication « . Four conclure, le décret royal invitait « les » artistes et les ouvriers étrangers s à venir en Saxe et à donner à la nouvelle fabrique L'avantage de leurs services, moyennant de bons salaires et sous le patronage spécial du roi. Rien ne peut mieux donner l'idée de l'état où en était à cette époque l'invention de BôUgher que l'édit royal que nous venons de citer.
On a affirmé, dans certaines publications allemandes, que BôUgher, en récompense des grands services qu'il avait rendus a l'Électeur et à la Saxe, avait été nommé directeur de la manufacture royale de porcelaine et promu à la dignité de baron. Il méritait cet honneur incontestablement; mais il ne l'obtint point : au contraire, letraiteinentqu'ilreçul fui sordide, barbare, inhumain. Deux employés supérieurs du gouvernement, nommés Mathieu et Xehmitz, furent placés au-dessus de lui comme directeurs de la fabrique, tandis (pie luimême n'était regardé que comme le contre-maître des porcelainicrs, cl n'avait vis-à-vis du gouvernement d'autre position (pie celle de « prisonnier du roi > . A l'époque où la fabrique était en voie de construction, et où la présence et les conseils de BôUgher étaient indispensables, ce fut toujours par des soldats qu'il fut conduit de Dresde à Meissen et de Meissen à Dresde; et, même après que ces travaux eurent été achevés, on prit la précaution de renfermer tous les soirs dans sa chambre. Tout cela le plongea dans un noir chagrin, et il essaya par des appels réitérés au roi d'obtenir quelque adoucissement à son sort. Quelques-unes de ses lettres sont vraiment touchantes. « Je me dévouerai » corps et àme » , s'écrie-t-il , a à l'art de fabriquer la porce- » laine. Je ferai plus qu'aucun inventeur n'a jamais fait; » mais rendez-moi , de grâce , ma liberté , ma liberté ! »
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A tous ces appels le roi resta inexorablement sourd. De l'argent et des faveurs, si Bôttgher en voulait, oui; mais la liberté, non. Il considérait évidemment Botlgber comme son esclave. Sous l'empire de cette persécution, le malheureux Bôttgher continua quelque temps encore à travailler; mais au bout d'un an ou deux il devint négligent. Dégoûté du monde et de lui-même, il s'abandonna à l'ivrognerie; et telle est la force de l'exemple, que l'on ne sut pas plutôt que Botlgber s'adonnait à ce vice, que le plus grand nombre des ouvriers de la fabrique de Meissen s'y adonnèrent aussi. Des querelles et des batteries sans cesse renaissantes en furent la conséquence, si bien que les troupes furent à diverses reprises obligées d'intervenir pour maintenir la paix parmi les a. porcelainiers », comme on les avait surnommés. Au bout de quelque temps le désordre fut tel, que tous les ouvriers, au nombre de plus de trois cents, furent enfermés à la citadelle d'Albrechtsburg et traités comme prisonniers d'État.
Botlgber à la tin tomba sérieusement malade, et au mois de mai 1713 on s'attendait d'un moment à l'autre à le voir trépasser. Le roi, que l'idée de perdre un si précieux esclave alarmait enfin, lui donna alors la permission de preudre quelque exercice en voiture, sous la surveillance d'une escorte; et, un peu de mieux s'étant manifesté, on lui permit de temps à autre d'aller jusqu'à Dresde. Dans le courant du mois d'août, le roi lui-même lui avait écrit et lui avait promis pleine et entière liberté; mais il était trop tard. L'àine et le corps brisés, tantôt travaillant et tantôt s'enivrant, n'ayant plus que de ra*res lueurs d'intentions plus nobles, et souffrant constamment de la maladie que sa réclusion forcée avait amenée , Bôttgber traîna quelques aimées encore une existence misérable, dont la mort le délivra le 13 mars 1719 : il n'avait que trente-cinq ans. Il fut enterré la nuit , comme un chien que l'on jette à la voirie , dans le cimetière Saint- Jean, à Meissen. Tel fut le traitement, et telle fut la fin
malheureuse de L'un des plus grands bienfaiteurs de la Saxe.
La manu facture de la porcelaine devint à partir de cette époque une ressource importante de revenu , et enrichit si bien l'Electeur de Saxe, que la plupart des souverains de l'Europe ne tardèrent pas à suivre son exemple. Quoiqu'on eut fabriqué de la porcelaine douce à Saint-Cloud quatorze ans avant la découverte de Botlgher, la supériorité de la porcelaine dure ne tarda pas à être généralement reconnue. On commença à en fabriquer à Sèvres en 1770, et depuis on a cessé d'y en fabriquer d'autre. C'est aujourd'ui une des branches les plus importantes cl les plus prospères de l'industrie française, et qui cependant se distingue encore plus par la qualité que par la quantité de ses produits.
La carrière de Josiah Wedguood, à qui l'Angleterre doit l'établissement (]i^ manufactures de poterie du Staffordshire, offre un autre exemple frappant de l'importance qu'un pays doit attacher à la possession d'hommes capables de s'appliquer avec énergie à la culture des arts. L'Angleterre se trouvait encore, au milieu du siècle dernier, en arrière de toutes les nations européennes de premier ordre, en fait d'habileté industrielle. Sa position géographique l'excluait, pour ainsi dire, de toute participation régulière aux grands mouvements qui s'accomplissaient alors en Italie, en France et en Allemagne. Les deux premiers potiers qui s'établirent en Angleterre furent deux exilés hollandais qui, fuyant la persécution religieuse qui, pendant le seizième siècle, désola les Pays-Bas, vinrent se fixer à Xorwich, où ils se mirent à fabriquer des briques à paver et des pots à onguents. Quelque temps après, en 1688, deux frères, nommés Elers, vinrent de Nuremberg et s'établirent dans le Staffordshire, où ils conduisirent leur fabrication dans le plus grand secret, lis transportèrent plus tard leur établissement à Chelsea , près de Londres, et se bornèrent presque exclusivement à la
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fabrication des poteries ornementales. Quant à la manufacture de la poterie usuelle, on peut à peine dire qu'elle existât alors en Angleterre. On en importait de grandes quantités de l'étranger, principalement de Delft en Hollande. Mais pour la porcelaine, c'est de la Chine surtout qu'on la tirait, et elle se vendait naturellement à des prix très-élevés. Aucune espèce de porcelaine dure n'avait encore été faite en Angleterre. Les poteries qui se fabriquaient dans le Staffordshirc étaient de la plus grossière espèce. Elles étaient colportées par les ouvriers eux-mêmes , par leurs femmes et leurs enfants , ou par les marchands ambulants qui voyageaient portant sur leur dos toute leur maison de commerce.
Josiah U'edguood changea tout cela, et, par son application, son habileté, et le dévouement d'une vie entière consacrée à celte œuvre, réussit à établir sur des fondemenls solides l'art céramique en Angleterre. U'edguood était un de ces travailleurs infatigables qui de temps à autre sortent des rangs du bas peuple et, par l'énergie de leur caractère, non-seulement réussissent à inculquer à la classe ouvrière des habitudes industrieuses, mais, par l'exemple d'assiduité et de persévérance qu'ils donnent, exercent dans toutes les directions une influence considérable sur l'activité publique, et contribuent énormément à donner au caractère national son cachet distinct if.
Il était le plus jeune d'une famille de treize enfants. Son grand-père et son grand-oncle étaient l'un et L'autre potiers, aussi bien que son père, qui mourut laissant Josiah en bas âge. A onze ans il commença à travailler dans une fabrique qui était dirigée par son frère, aîné. Il serait peutêtre resté toute sa vie tourneur potier, s'il n'eût été arraché à son tour par une violente attaque de petite vérole, dont il ne se remit qu'à grand'peine. L'inflammation s'empara de sa jambe droite, et il dut souffrir l'amputation. Durant sa maladie il s'adonna à la lecture et à la réflexion, et
lourna et retourna dans son esprit les différentes manières dont il pourrait gagner sa vie comme potier, maintenant que l'absence dune jambe ne lui permettait pins de travaillerai! lonr. La santé revenue, il sentit à fabriquer, enterre cuite, une foule d'articles de fantaisie, manches de couteau , boites, et antres curieux petits articles d'usage domestique. H s'associa successivement avec plusieurs ouvriers, mais ne lit comparativement que peu de progrès, jusqu'au moment où, en I 7.">i>, il s'établit à son compte, dans une petite chaumière, à Burslem; Là, il fabriqua ses manches de couteau, ses assiettes à côtes de melon et à feuilles vertes, et autres petits articles, s'oeciipaiil en même temps, durant ses heures de loisir, d'acquérir quelques connaissances pratiques de chimie, afin de pouvoir améliorer la qualité de ses produits, sous le rapport de la couleur, du poli et de la solidité.
Le succès couronna ses efforts, et peu à peu ses affaires prospérèrent. Chercheur minutieux et observateur exact, il remarqua qu'une certaine terre qui contenait de la silice et (pii était noire avant d'être calcinée devenait blanche par l'effet de l'exposition à la chaleur du four. Celle observation et les réflexions qui en furent la suite lui donnèrent l'idée de mêler de la silice à la terre rouge des poteries, et lui firent découvrir que ce mélange devient blanc Lorsqu'il est calciné; de sorte qu'il n'eut qu'à recouvrir cette poterie d'une vitrification d'émail transparent pour obtenir l'un des plus importants produits de l'art fictile, celui qui sons le nom de faïence anglaise devait en peu de temps acquérir la plus haute valeur commerciale et devenir un objet d'utilité universelle.
U'edguood put bientôt étendre le cercle de ses opérations, engager des ouvriers habiles, et louer de nouveaux ateliers, où il se mil à fabriquer en grand de la faïence blanche d'abord, et puis certaine faïence café au lait qui acquit une grande célébrité. Le perfectionnement de l'art céramique
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devint sa passion, et il s'y appliqua avec un zèle qui ne se ralentit jamais. Quoi qu'il entreprit, du reste, il y travaillait de toutes ses forces et avec la ferme résolution d'atteindre à l'excellence. Ses ressources croissant, il put bientôt n'épargner pas plus l'argent que la peine dans la poursuite de ses perfectionnements. 11 rechercha la société des savants, des artistes et des érudits, et sut glaner dans la compagnie de chacun d'eux quelque précieux renseignement. Il obtint l'obligeante assistance de personnes haut placées et influentes; et il devait l'obtenir : car l'esprit vraiment désintéressé dans lequel il travaillait ne pouvait manquer de lui attirer la protection de tous les amis du progrès. 11 Ht pour la reine Charlotte le premier service de table royal qui soit sorti d'une manufacture anglaise, d'où le nom de faïence de la reine [Queens wave) donné depuis à ce genre de poterie, et reçut à cette occasion le brevet de Potier de la maison royale, titre auquel il attachait plus de prix qu'il n'en eût attaché à celui de baron. De précieux services de porcelaine lui furent confiés pour qu'il les imitât, en quoi il réussit admirablement. Sir William Hamilton lui prêta des spécimens de l'art antique, tirés des ruines d'Hcrculanum , dont ses ouvriers firent des copies aussi belles que les originaux. La duchesse de Portland ayant obtenu contre lui aux enchères le célèbre vase de Harberini, dont elle donna 1,800 guinées (45,000 fr.) , lorsqu'elle sut que c'était pour le copier que Wedguood avait voulu l'acheter, le lui prêta généreusement. Il en lit cinquante copies, qui lui coûtèrent 2,500 livres (62,500 fr.), et la vente ne couvrit pas ses déboursés. Mais il s'inquiétait peu de cela; il avait atteint son but, qui était de prouver que, quoi qu'on eût pu faire ailleurs, l'habileté et l'énergie anglaises avaient le pouvoir et la volonté d'en faire autant.
Wedguood appela à son aide le creuset du chimiste, le savoir de l'antiquaire et le talent de l'artiste. Ce fut lui qui
découvrit Klaxman , le sculpteur, alors enfant , et qui , tout en cultivant librement son génie, en obtint un nombre considérable de dessins splcndides qu'il convertit , par ses procédés de manufacture, en œuvres d'art non moins que d'utilité, et dont il se servit pour répandre le jiout du beau parmi le peuple. A force d'études et d'expériences délicates, il parvint à redécouvrir l'art de peindre sur porcelaine ou sur faïence ta la manière des anciens Étrusques, art qui depuis le temps de Pline avait disparu. Obéissant toujours dans la pratique de son industrie aux principes les plus élevés , il n'hésita pas à déclarer u qu'il abandonnerait la » fabrication d'un article quel qu'il fût, plutôt que d'en faire » de mauvaises copies » .
L'auteur allemand Xovalis , dans ses Fragments (festhèlique cl de littérature, va jusqu'à comparer \\ cdguood à Gœtbe. s Celui-ci, » dit-il, k se montre dans ses œuvres ce « que l'Anglais est dans ses manufactures , tout à la fois sim- » pic, élégant, commode et durable. Celui-ci, en un mot, a ». fait dans le monde de la littérature allemande ce que
U'edgvvood a fait dans le monde de l'art anglais. >.
Mais \\ edgwood n'était pas seulement manufacturier; il se distingua aussi par ses travaux scientifiques, et son nom est encore aujourd'bui identifié avec le pi/ rouir Ire qu'il inventa. C'était un patron infatigable de tontes les mesures d'utilité publique; et la construction du canal qui unit le Trent à la Mersey, et qui compléta la voie navigable entre la côte orientale et la côte occidentale de l'Angleterre, n'est pas moins due à l'énergie de ses efforts pour le bien public qu'à l'habileté de l'ingénieur Iîrindley. Les voies de communication de son district étant dans un état exécrable, il projeta et exécuta à travers les Poteries une grande route de dix milles de longueur. Enfin, il acquit une telle réputation que sa fabrique de Burslcm , et plus tard celle qu'il éleva à Étrurie, village qu'il fonda et bâtit , devinrent un centre d'at-