PHILOSOPHIE DE L'INVENTION
dans l'introduction à la description qui accompagne le second brevet d'invention qu'il obtint pour sa serrure de sûreté, l'observation suivante: "Parmi les inventions qui » ont été brevetées, il en est comparativement très-peu que « l'on puisse regarder comme vraiment originales: c'est au » point qu'il est la plupart du temps difficile de dire où » s'arrête l'une et où commence l'autre. »
Les arts, il faut le reconnaître, ne s'élèvent que lentement, et rien n'est plus juste que cette observation de lord Bacon : ■< que nous sommes beaucoup trop enclins à ne pas » tenir compte des étapes par où il a fallu passer, etàaccor- » der au dernier venu tout le mérite de la découverte. » Le fait est que bien souvent ce que l'on salue du nom d'invention originale n'est que le résultat d'un long et progressif enchaînement de travaux et d'expériences, dans lesquels on devrait bien plutôt reconnaître une succession ininterrompue de hauts faits de l'esprit humain qu'une conquête achevée par un seul individu. Il ne peut en être autrement: car il a fallu quelquefois des siècles d'expérience pour s'assurer de la valeur d'un seul fait considéré sous ses différents points de vue. Dans son enfance, l'expérience est, comme l'homme lui-même, faible et vacillante, et ce n'est qu'avec l'âge qu'elle acquiert force et maturité. Puis l'expérience ne meurt pas comme nous : elle s'accumule au contraire et fait à noire race un trésor inappréciable de puissance et de richesse. Elle survit aux générations qui passent, et sans cesse grandit, montrant ainsi tout à la fois la faiblesse et la puissance, la petitesse et la grandeur de notre commune humanité. Et non-seulement nous, qui vivons aujourd'hui , avons hérité de tous les résultats obtenus par les travaux de nos prédécesseurs, — œuvres scientifiques et artistiques, inventions et découvertes, outils et machines, routes, ponts, canaux, raihvays ; — mais nous avons hérité aussi des aptitudes innées qui nous ont été transmises avec notre sang et notre cer-
veau, de cette éducabilité , en un mot, qui, peu a peu conquise et développée par les travaux de toutes les générations précédentes, forme vraiment aujourd'hui la meilleure partie de notre héritage naturel.
Les noms d'une foule d'inventeurs de mérite sont tombés dans l'oubli. On ne conserve la mémoire que des plus distingués, de ceux cpii ont fait éporpie dans l'histoire d'une invention, tels que les hommes illustres, par exemple, dont la gloire est liée au développement de celle puissance gigantesque,— la machine à vapeur. Cependant, des centaines d'ouvriers sans nom, mais non sans génie, ont de temps à autre apporté des perfectionnements substantiels à la construction de cette merveilleuse machine, et grandement contribué à en accroître la puissance et à en multiplier les applications pratiques. 11 \ a aussi une foule d'inventions de second ordre, et qui chacune oui leur importance, — la montre que nous portons dans noire poche, par exemple, — dont l'histoire est perdue pour nous en grande partie; de sorte que, quoique nous ayons hérité des trésors qu'ils nous ont légués, nous en sommes réduits à ne pas même savoir les noms de la plupart de nos bienfaiteurs.
L'origine du plus grand nombre des inventions remonte à une époque fort reculée. La première idée, conçue d'abord dans le cerveau d'un inconnu, passe bientôt dans une foule d'autres tètes, et vient enfin au jour, tout armée, après un enfantement qui peut-être a duré des siècles. L'un a émis l'idée, l'autre l'a développée, et ainsi de suite ; si bien qu'à la lin elle s'est trouvée un beau jour complètement élaborée et mise en pratique. Mais, s'il était possible de faire exactement sa part à chacun, le premier n'aurait pas moins de droits que le dernier à une part dans le mérite de l'invention. !l arrive parfois qu'un grand et original esprit découvre une nouvelle source de puissance cachée, et donne aux facultés inventives de l'homme une impulsion dont la force se fait sentir pen-
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dant des siècles. Plus fréquemment, toutefois, les inventions, loin d'être entièrement nouvelles, ne sont que des modifications de procédés déjà connus d'un petit nombre de personnes, mais dont l'usage n'est pas encore entré dans les habitudes générales. Si nous jetons un coup d'œil rétrospectif sur l'histoire de la mécanique , nous voyons que quelquefois une invention, née viable en apparence , disparait soudainement, et que pendant des siècles on n'en entend plus parler. Puis, un beau jour, elle est de nouveau reprise par quelque inventeur qui, stimulé par les besoins de son temps, et suivant les traces de ses devanciers, retrouve les vestiges de leurs travaux, poursuit l'œuvre à partir du point où ils l'avaient laissée , et est assez heureux pour l'achever.
Il y a aussi ce que l'on peut appeler des inventions nées avant leur temps. Ce phénomène est dû à ce que les esprits avancés d'une génération forment des projets qui ne se peuvent exécuter, faute de moyens adéquats. Mais, avec le temps, les ressources mécaniques arrivent à marcher de front avec l'idée qui, à la longue, est mise à exécution. C'est ce qui fait que les inventeurs modernes viennent à bout de tant de projets que leurs prédécesseurs tentèrent en vain d'accomplir. Comme Louis Napoléon l'a dit: u Les inven- » tions nées avant leur temps doivent forcément rester » inutiles jusqu'à ce que l'intelligence générale se soit élevée » à leur niveau. « Et c'est pour cette raison que, quoique la gloire et le profit puissent embellir la carrière de leurs successeurs, l'infortune est souvent le partage des inventeurs venus avant leur temps. Du reste, le don sublime de l'invention a très-fréquemment pour conséquence une vie de douleur. La plupart des grands inventeurs n'ont recueilli que les mépris et l'ingratitude de leurs contemporains, et sont morts avant que leurs mérites pussent être reconnus et appréciés. Même alors qu'ils réussissent, il leur arrive d'ordinaire
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d'avoir pour ennemis autant de personnes qu'il y en a d'intéressées au maintien dos méthodes quils proposcnl de remplacer. L'envie, la méchanceté, la calomnie, sous toutes leurs formes, s'attachent à eux; ils sont circonvenus par des gens riches et peu scrupuleux qui s'entendent pour leur arracher les bénéfices de leurs découvertes; et, pour comble d'infortune, il leur arrive souvent de voir méconnaître leurs titres à l'originalité et de s'entendre traiter de copistes et de plagiaires.
Quoique 1 invention de la machine à vapeur, — la reine des machines, — appartienne, comparativement parlant , à notre époque, l'idée elle-même a pris naissance dans des temps déjà bien loin de nous. Comme une foule d'autres découvertes, cette invention s'est effet tuée par degrés, un inventeur transmettant le résultat de ses travaux , inutile en apparence pour le temps où il vivait, à ses successeurs qui le reprenaient pour lui faire accomplir un nouveau progrès , et les sentinelles de la grande idée se répondant ainsi l'une à l'autre par- dessus les tètes de maintes générations.
Héron d'Alexandrie semble avoir bien compris la puissance de la vapeur. Cela ressort du moins de son curieux Traité de "pneumatique, dont la publication, après la découverte de l'imprimerie, eut pour effet immédiat de rediriger l'attention des savants vers ce sujet. L'ardeur des recherches se ralluma d'abord en Italie , où \\n seul siècle vit publier huit traductions et éditions différentes du livre de Héron. Parmi les premiers investigateurs se firent remarquer Giambattista délia Porta, Branca et Salomon de Caus. De Caus était né en Normandie , mais avait étudié sa profession d'architectc-ingénicur en Italie, où, très-probablement, les merveilles delà vapeur, telles qu'elles sont décrites dans le livre de Héron , lui furent révélées. Peu de temps après son retour en France , il passa en Angleterre, où il fut em-