LA MACHINE A VAPEUR
Boulton, de Birmingham, homme énergique, habile, prévoyant, qui entreprit, avec la vigueur qu'il apportait à toutes choses, d'introduire dans la pratique générale l'usage de la machine à vapeur à condensation. Le succès des deux associés appartient aujourd'hui à l'histoire.
Depuis cette époque, une foule d'ouvriers éminents se sont succédé, et ont, tour à tour, ajouté tant de perfectionnements à la machine à vapeur, qu'ils l'ont rendue propre à toute espèce d'usages industriels, notamment à faire marcher d'autres machines, à donner l'impulsion aux navires, à moudre le grain, à imprimer les livres, à frapper les monnaies, à battre, raboter et tourner le fer, en un mot, à exécuter tous les travaux mécaniques qui requièrent une force considérable. Utile entre toutes ces modifications fut celle qui fut imaginée par un autre ouvrier, le mincu; de Cornouaillcs Trcvithick, et qui, perfectionnée plus lard par le mécanicien George Stephenson, est devenue cette machine admirable, — la locomotive de chemin de fer; — grâce à laquelle s'accomplissent de notre temps dei changements sociaux d'une importance incalculable, et qui, par leur influence sur les progrès de la civilisation , dépassent de beaucoup tout ce que l'on pouvait espérer de la machine à condensation de Watt.
L'un des plus grands résultats de l'invention de Watt, celui par lequel une source de puissance presque illimitée fut placée à la disposition des classes industrielles, fut l'établissement des manufactures de coton. L'inventeur dont le nom s'identifie le plus intimement avec la fondation de cette grande branche d'industrie est incontestablement sir Richard Arkuright, homme plus remarquable encore peut-être par l'énergie et la sagacité qu'il déploya dans la pratique des affaires que par ses facultés inventives. Son originalité comme inventeur a été mise en question , comme celle de Watt, comme celle de Stephenson. Probablement , Arkuright
se trouva dans la même position vis-à-vis de la machine à filer que Watt vis-à-vis de la machine à vapeur et Slcphcnson vis-à-vis de la locomotive, c'est-à-dire qu'il réunit les fils épais de l'invention et en fit un tissu qui , dans ses mains et sur ses dessins, devint un modèle aussi nouveau qu'original. Quoique Paul Lewis, le fils d'un protestant français réfugié à Londres, eût, trente ans avant Arkvvright, obtenu un brevet pour L'invention du filage au cylindre, les machines qu'il était parvenu à construire étaient si imparfaites dans leurs détails qu'on ne pouvait s'en servir avec avantage, et que l'invention n'eut pratiquement aucun succès. Un autre ouvrier obscur, fabricant de peignes à Leigh, nommé Thomas Highs, inventa, dit-on, un métier hydraulique et une muU-jenny , mais la même raison empêcha ces inventions de réussir.
C'est surtout lorsque l'industrie, pour satisfaire aux exigences du public, fait appel aux ressources des inventeurs, que l'on voit la même idée flotter au même moment dans une foule d'esprits : c'est ce que prouvent l'histoire de la machine à vapeur, celle de la lampe de sûreté, celle du télégraphe électrique et celle de bien d'antres découvertes. 11 semble du reste que, sous l'empire de l'invention qui les travaille, une foule d'intelligences ingénieuses ne puissent jamais sortir des douleurs de l'enfantement. Il leur faut le secours de l'esprit supérieur, de l'homme non-seulement de science, mais d'expérience, qui arrive enfin, les délivre de leur idée, met celle-ci au jour, et lui donne la réalité, la vie, le succès. Alors, parmi les inventeurs distancés, s'élève une grande clameur, et l'on voit des hommes comme Walt, Slcphcnson cl Arkuright, obligés de défendre leur réputation et leurs droits contre des concurrents envers lesquels ils ont eu l'impardonnable tort de réussir.
Richard Arkuright, comme la plupart des grands mécaniciens, sortit des rangs. 11 était né à Preston, dans le Lan-
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cashire, en 1732. Ses parents étaient très-pauvres, et il était le dernier de treize enfants. Jamais il ne fut envoyé à aucune école ; il n'eut d'autre éducation que celle qu'il se donna à lui-même; et toujours il éprouva quelque difficulté à écrire. Il fut dans sa jeunesse apprenti barbier, et, ayant appris son état, il s'établit, en 17(30, à Bolton, dans une cave qui ouvrait sur la rue , et au-dessus de laquelle il mit pour enseigne : « Au barbier souterrain ; — on rase » pour deux sous. » Les autres barbiers , s'apercevant que leurs pratiques les quittaient, abaissèrent leurs prix à son niveau; mais Arkwright, déterminé à ne pas se laisser couper l'herbe sous le pied, prit une résolution énergique, qu'il annonça dans les termes suivants : «Un bon coup de rasoir » pour un sou. » Au bout de quelques années, il quitta le rasoir pour le commerce des cheveux. C'était le temps où l'on portait perruque , et cet article constituait une branche importante de l'art du coiffeur. Il se mit donc à voyager pour acheter des chevelures, et à courir les foires du Lancashire, où se louent les gens de service , pour y acbeter les longues tresses des jeunes femmes qui s'y rendaient : on dit qu'il réussissait admirablement dans ces sortes de négociations- 11 vendait aussi une teinture pour les cheveux, qu'il appliquait très-habilement, de sorte qu'il arriva à faire un commerce assez lucratif. Ayant du goût pour la mécanique, il consacrait la plus grande partie de ses loisirs à construire des modèles de machines, et, comme bien d'autres qui ont fait leur propre éducation et ont manifesté les mêmes tendances, il chereba à résoudre le problème du mouvement perpétuel. Cependant il poursuivit ses expériences avec une telle ardeur, qu'il négligea ses affaires, perdit le peu d'argent qu'il avait mis de côté et tomba dans la misère. Sa femme, — car il était marié, — ne pouvant souffrir patiemment ce qu'elle regardait comme une dépense de temps et d'argent faite en pure perte , se jeta , dans un mo-
-:; INVENTEURS ET PftODUCTJBUBS.
mcnldc colère, sur ses modèles cl les détruisit, espérant par là en finir avec la cause première des privations de la famille. Mais Arkuright, qui était aussi entêté qu'enthousiaste, fut irrité outre mesure de celte conduite de sa femme, à laquelle il ne pardonna jamais cette faute, et de laquelle il se sépara incontinent.
En courant le pays, il avait fait la connaissance d'un individu nommé Kay, horloger à Warrington , qui lui avait aidé à construire certaines pièces de sa machine à mouvement perpétuel. On suppose que ce fut Kay qui donna à Arkwright l'idée du filage à la mécanique. Cette idée, en tout cas, s'empara de son esprit, et il s'occupa activement de trouver un procédé pour la mettre à exécution, Kay ne pouvant d'ailleurs lui rien apprendre sur ce point. Arkuright abandonna dès lors son commerce de cheveux, et se consacra entièrement au perfectionnement de sa machine, dont il exposa un modèle, construit par Kay, sous sa direction, dans le parloir de l'école gratuite de Preston. Comme il était bourgeois de la ville, il vota à l'élection, vivement disputée, du général Burgoyne; mais sa pauvreté était telle, que ses habits tombaient en loques, et que quelques-uns de ses concitoyens durent ouvrir une souscription pour le mettre en état de se présenter au scrutin. L'exposition de sa machine dans une ville où tant d'ouvriers vivaient de l'exercice d'une profession manuelle ne laissait pas que d'être un essai dangereux. Des grondements de mauvais augure se faisaient de temps à autre entendre, et Arkwright, qui se rappelait le sort de la machine à filer de Hargreaves, laquelle, peu de temps auparavant, avait été mise en pièces par la populace de Blackburn , se détermina sagement à plier bagage , et à transporter ses pénates et son modèle dans une localité moins dangereuse. Il s'en alla à Xottingham , où il adressa une demande d'assistance pécuniaire à quelques banquiers de l'endroit, qui consentirent à lui
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avancer une certaine somme d'argent, à condition de partager avec lui les bénéfices de son invention. Cependant la machine n'arrivant pas aussi vite qu'ils l'avaient espéré au degré de perfection voulu, ils recommandèrent à Arkuright de s'adresser à MM. Strutt et Need. Le premier de ces messieurs était l'inventeur ingénieux et breveté du métier
à bas. Il comprit bien vite tout le mérite de l'invention d'Arkuright, et un acte de société fut conclu entre eux, grâce auquel Arkuright vit entîn s'ouvrir devant lui la route de la fortune. Le brevet fut pris en 1769, au nom de « Ri- » chard Arkuright, de Xottingham, horloger » , et c'est un fait digne de remarque, que cette même date (17(31)) est celle du brevet que prit Watt pour sa machine à vapeur. Une filature de coton , servie par des chevaux , fut établie à Xottingham, et, peu de temps après, une seconde, mais sur une plus grande échelle, à Cromford, dans le Dcrbyshire. Dans cette dernière, le mouvement était donné aux machines par une roue hydraulique, d'où le nom de métier hydraulique ( water frame) donné en anglais à la machine ta filer. Cependant les travaux d'Arkuright ne faisaient, à proprement parler, que de commencer. Tous les détails de sa machine exigeaient encore de grands perfectionnements ; et il y apporta, en effet, tant de modifications et d'améliorations successives, qu'à la longue il en fit une machine dont il était aussi facile qu'avantageux de se servir. Toutefois ce ne fut que par un long et patient travail que le succès fut assuré. Pendant quelque temps même les spéculateurs auraient pu se montrer découragés et dégoûtés d'une affaire qui absorbait sans aucun résultat un capital considérable. L'entreprise arriva pourtant à la fin à donner des garanties de succès; mais alors les manufacturiers du Lancashirc se liguèrent contre Arkuright pour le dépouiller de son brevet, comme les mineurs de Cornouailles s'étaient ligués contre Boulton et Watt pour les priver des avantages
de leur machine à vapeur. Arkwright fut même dénoncé comme un ennemi des ouvriers, et une usine qu'il avait fait bâtir près de Chorley fut, malgré la présence d'un fort détachement de soldats et de police, détruite par un rassemblement populaire. Les négociants du Lancashire refusèrent d'abord d'acheter ses produits, quoique, de l'aveu de tous, ils fussent supérieurs à tout ce qu'on avait fait jusque-là. Ils refusèrent ensuite d'acheter le privilège de se servir de ses machines, et se coalisèrent pour l'écraser devant les tribunaux. Au mépris du sentiment de tous les hommes justes, et à leur profond dégoût, le brevet d'Arkuright fut annulé; mais, quoique battu, celui-ci ne se rendit point. Il établit, au contraire, de grandes filatures dans d'autres districts du Lancashire, dans le Derbyshire , et à Xew-Lanark, en Ecosse. La filature de Cromford passa aussi dans ses mains, à l'expiration du traité passé avec Strutt, et le nombre et l'excellence de ses articles étaient tels, qu'en peu de temps il obtint le contrôle complet de cette industrie, que les prix furent réglés par lui, et que les autres ("dateurs furent obligés de le suivre et de l'imiter dans leurs opérations principales. Arkwright était un travailleur infatigable, un homme d'une énergie, d'une ardeur et d'une application aux affaires vraiment merveilleuses. A une certaine époque de sa vie, les travaux ardus et continuels que nécessitaient L'organisation et la direction de ses nombreuses usines, le tenaient occupé de quatre heures du matin à neuf heures du soir. A l'âge de cinquante ans, il se mit à apprendre la grammaire et à se perfectionner dans l'écriture et l'orthographe. Dès qu'il le put , il ne voyagea plus qu'en voiture à quatre chevaux, dans l'unique but d'aller vite et de ne pas perdre de temps. Arkwright fut en Angleterre, faut-il s'en féliciter ou s'en affliger? le fondateur du système des manufactures modernes, et il est incontestable que, pour les individus comme pour la nation, ce système a été la source d'immenses richesses.
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Ce n'est pas le premier inventeur venu, quelque habile qu'il soit, qui peut se mettre à la tête de l'industrie comme Ârkwright. 11 n'y a, en effet, que trop d'inventeurs qui, comme administrateurs, se montrent peu capables, la pratique des affaires exigeant des qualités particulières : le talent d'organiser le travail d'un grand nombre d'hommes, la promptitude à agir dans les circonstances difficiles et imprévues, la sagacité dans le maniement des intérêts pratiques de la vie. Watt, par exemple, haïssait ce coudoiement perpétuel, ce contact incessant avec toute espèce de gens, auquel sont forcés de se plier tous ceux qui ont à conduire de grandes opérations industrielles. Il déclarait ta qui voulait l'entendre qu'il aimerait mieux monter à l'assaut d'une batterie que de régler un compte ou de conclure un marché , et il y a tout lieu de croire qu'il n'eut jamais retiré le moindre avantage pécuniaire de sa grande invention, et qu'il n'eût jamais pu la défendre contre les attaques réitérées des pirates industriels qui lui tombèrent dessus, en Cornouailles, à Londres et dans le Lancashire, s'il n'eût eu la bonne fortune d'avoir pour associé, dans cette grande crise de sa carrière, l'illustre Mathevv Boulton , « le père de Birmingham » .
Boulton, avec des qualités tout, aussi remarquables dans leur genre, différait essentiellement de Watt. Ses commencements furent très-humbles : il fut d'abord tout simplement fabricant de boutons à Birmingham. Chez lui, comme chez bien d'autres, ce ne fut pas la profession qui éleva l'homme, mais l'homme qui éleva la profession. 11 avait reçu de la nature des dons précieux, et il s'appliqua de tout son pouvoir à les cultiver. Il avait au plus haut degré le génie des affaires , c'est-à-dire une intelligence vive , un jugement solide, et une promptitude merveilleuse à exécuter les mesures que son jugement approuvait. Aussi réussissait-il presque toujours , sinon toujours ; car, pour audacieuses qu'elles fussent , ses diverses entreprises étaient
uniformément guidées par la prudence. Ce n'est pas lui, certes, qui eût essayé d'enfoncer un coin parle gros bout. Il possédait un tact admirable, avivé par l'expérience, et qui lui permettait de décider à coup sur quand et comment il fallait agir. 11 conduisait rondement les affaires, mais ne se laissait jamais entraîner par elles ; et il apportait dans ses occupations de chaque jour une droiture et une intégrité personnelles qui, dans n'importe quelle position, lui eussent fait une réputation digne d'envie. Enfin, quoiqu'il prospérât et devint très-riche, comme il le méritait, on put dire de lui, en toute vérité, que dans l'immense fortune qu'il avait gagnée, il n'y avait pas une pièce d'argent qui sentit mauvais. Boullon n'était pas seulement un grand homme d'affaires; c'était aussi un adepte éclairé des sciences, un patron généreux des arts, un fervent admirateur de la littérature. Mais le but principal de sa vie, son travail de prédilection fut de faire adopter la machine à vapeur de Watt, d'en faire, comme il en avait conçu l'idée, la grande force motrice de l'industrie anglaise. Quel naïf et noble orgueil que celui avec lequel il disait à Bosuell : .le vends ici, Monsieur,
» ce que tout le monde désire avoir de la force } de la
» force. » — « 11 employait, i dit Boswell, environ sept cents » ouvriers-, je contemplais en lui, pour ainsi dire, le chef « des hommes du fer; et il semblait être le père de sa » tribu. » Madame S< himmel Penninck le représente comme un homme de manières nobles, ouvertes et cordiales, cl d'une munificence princière. « Quand il passait au milieu de » ses ouvriers, « dit-elle, <■ il ressemblait à un monarque fai- » sant largesse. 'C'était un vrai noble, et un grand capitaine d'industrie. Chaque degré d'avancement dans sa carrière fut le prix d'un honnête labeur et d'un vaillant effort. Aussi nulle envie ne s'attache à un tel homme, mais la louange, les récompenses et les bénédictions. A sa mort, tousses ouvriers, en corps, l'accompagnèrcnl au champ du repos, et
c'est àpeinc si parmi eux on eût pu eu trouver un dont l'œil ne lût rempli de larmes.
L'histoire de Jacquard n'illustre pas d'uue manière moins remarquable que toutes celles que nous venons de raconter, l'influence que, même dans la plus humble des conditions sociales, les hommes de génie peuvent exercer sur le développement de la production dans leur pays. Cet admirable artisan dut le jour à un couple laborieux de Lyon : son père était tisseur, et sa mère liseuse de dessins. Trop pauvres pour donner à leur fils autre chose que la plus élémentaire éducation, ils durent se contenter de lui faire apprendre à lire. Quand le temps arriva de lui choisir un métier, son père le mit en apprentissage chez un relieur. Un vieux comptable, qui aidait au maître de .Jacquard à tenir ses livres, lui donna quelques leçons, et lui ouvrit ainsi une nouvelle perspective. L'enfant montra bientôt des dispositions remarquables pour les mathématiques, cl quelquesunes de ses inventions émerveillèrent si fort le vieux comptable que celui-ci donna au père de Jacquard l'avis de choisir à son fils une profession dans laquelle ses talents naturels pussent trouver un champ plus libre. Il fut en conséquence mis en apprentissage (liez un coutelier; mais son nouveau maître le traita si mal que Jacquard le planta là, et se plaça chez un fondeur de caractères d'imprimerie. A la mort de ses parents , Jacquard se trouva forcé de continuer les travaux de tissage de son père, et il s'occupa aussitôt de perfectionner ses métiers, mais se laissa tellement absorber par ses inventions qu'il en oublia sa besogne, et se trouva bientôt au bout de ses Iinancj3S. Il vendit alors ses métiers pour payer ses dettes, et cela au moment même où il prenait femme et s'imposait le fardeau d'un ménage. Il devint naturellement plus pauvre encore, et, pour satisfaire ses créanciers, dut vendre sa maison. Il chercha longtemps de l'ouvrage sans en pouvoir trouver, regardé qu'il
était comme un fainéant, incapable d'autre chose que de rêvasser à des inventions impossibles. A la longue cependant, il obtint de l'emploi chez un fabricant de lignes à pêcher de la Bresse, et s'y rendit, laissant sa femme à Lyon, où celle-ci gagnait une vie précaire à faire des chapeaux de paille.
Quelques années s'écoulèrent, durant lesquelles on ne sait trop ce que devint Jacquard ; mais il parait qu'il put travailler, durant ses heures de loisir, au perfectionnement qu'il voulait apporter au métier à tirer, pour le rendre propre à la fabrication de tissus brochés supérieurs à ce qui se faisait alors; car, en 1790, il produisit son appareil pour séparer les lils de chaîne, lequel, adapté au métier, remplaça les services du tireur de lacs. L'adoption de cette machine s'accomplit lentement, mais régulièrement, et dix ans après son introduction, il y en avait 4,000 à Lyon seulement. Les travaux de Jacquard furent violemment interrompus par la Révolution, et en 1793 nous le trouvons combattant dans les rangs des volontaires lyonnais contre l'armée de la Convention commandée par Dubois Crancé. La cité prise, Jacquard s'enfuit et alla s'engager dans l'armée du Rhin, où il obtint le grade de sergent. Il serait peut-être resté soldat; mais, son tils unique ayant été tué à ses côtés, il déserta et revint à Lyon pour tacher d'y retrouver sa femme. 11 la retrouva eu effet, travaillant dans un grenier à son éternelle confection de chapeaux de paille. Pendant qu'il vivait caché près d'elle, son esprit se reporta naturellement vers les inventions sur lesquelles il avait médité si longtemps durant les années qui avaient précédé la Révolution. Il eut bien voulu se remettre à expérimenter; mais il manquait de tout, et il se vit même obligé bientôt de sortir de sa cachette pour chercher de l'ouvrage. 11 eut le bonheur d'être engagé par un intelligent manufacturier, et, tout en travaillant le jour, il continua à inventer la nuit. Il avait
l'idée que de grands perfectionnements pouvaient être introduits dans les métiers à brocher, et il en parla un jour accidentellement à son patron, à qui il exprima en même temps le regret que ses ressources limitées ne lui permissent pas de mettre ses idées à exécution. Heureusement pour lui, celui-ci apprécia la valeur de ses suggestions et, avec une louable générosité, mit à sa disposition une somme d'argent suffisante pour qu'il put, à ses heures de loisir, poursuivre les perfectionnements dont il avait l'idée.
En trois mois, Jacquard eut inventé un métier dont l'objet était de faire exécuter par une mécanique une grande partie du travail le plus ennuyeux et le plus fatigant de l'ouvrier. Ce métier, admis à l'exposition nationale de l'industrie, à Paris, en 1801, valut à Jacquard une médaille de bronze. Jacquard eut en outre l'honneur de recevoir à Lyon la visite du ministre Carnot , qui voulut le féliciter en personne du succès de son invention. L'année suivante, la Société des arts, de Londres, offrit un prix pour l'invention d'une machine à fabriquer les filets de pêche et les filets de bastingage. Jacquard on entendit parler, et, un jour, tout en se promenant dans les champs, comme il en avait l'habitude, il tourna et retourna si bien le sujet dans son esprit, qu'il réussit à élaborer le plan sur lequel la machine demandée pouvait être construite. Son ami le manufacturier lui fournit encore une fois les moyens de mettre ses idées à exécution , et au bout de trois mois Jacquard eut complété son invention.
Le bruit de cet exploit étant parvenu aux oreilles du préfet du département, ce fonctionnaire fit appeler Jacquard, et, sur l'explication que celui-ci lui donna des détails de sa machine , fit rédiger un rapport spécial qu'il envoya à l'Empereur. Jacquard, invité à se rendre à Paris avec sa machine, fut présenté à l'Empereur, qui reçut le grand artisan avec la considération qu'il s'empressait toujours de
témoigner au génie. L'entrevue dura deux heures, durant lesquelles Jacquard, mis à Taise par l'affabilité de l'Empereur, entra dans tous les détails des perfectionnements ultérieurs qu'il se proposait d'apporter aux métiers à tisser ; et le résultat de tout ceci fut que Jacquard, outre une pension suffisante pour le mettre au-dessus du besoin, se vit donner des appartements au Conservatoire des arts et métiers, dont les ateliers et les salles de modèles furent mis à sa disposition pour toute la durée de son séjour à Paris.
Installé au Conservatoire, Jacquard se mit vigoureusement à l'œuvre pour compléter les détails de son métier perfectionné. 11 eut l'avantage de pouvoir examiner minutieusement les divers et merveilleux ouvrages de mécanique qui se trouvent dans celte grande collection des trésors du génie de L'homme. Parmi les machines qui attirèrent son attention et le mirent définitivement sur la voie qu'il devait suivre, se trouvait le moulin à organsiner du célèbre Vaucanson, le constructeur d'automates.
Vaucanson était un homme qui possédait au plus haut degré le génie de la construction. La faculté d'inventer était chez lui une passion puissante, et que rien ne pouvait contenir. Le dicton d'après lequel on nait poète s'applique avec une égale force à l'inventeur qui, bien qu'il puisse, ainsi que le poète, devoir beaucoup à l'éducation et aux circonstances favorables, n'en obéit pas moins, en ne cessant d'imaginer et de combiner de nouvelles constructions mécaniques, au besoin de satisfaire son propre instinct. Ce fut tout particulièrement le cas de Vaucanson, dont les travaux les plus compliqués ne se font pas tant remarquer par leur utilité que par leur curieux caractère d'ingénieuse imagination.
Il avait coutume, étant enfant, d'aller, presque tous les dimanches, avec sa mère, rendre visite à un vieil ami; el il s'amusait, pendant la conversation, à observer, à travers