VAUCANSON
une fente de la cloison, les rouages d'une pendule qui se trouvait dans l'appartement voisin. Il fit tous ses efforts pour en comprendre le mécanisme, et, à force de méditer sur ce sujet, il finit par découvrir le principe de l'échappement. Dès ce moment, la passion des inventions mécaniques prit complètement possession de lui. Sans autres instruments que quelques grossiers outils de son invention, il réussit à faire d'abord une pendule de bois qui marquait les heures avec une remarquable précision, et puis, pour une chapelle en miniature, des anges qui agitaient leurs ailes, et des prêtres qui exécutaient certains mouvements particuliers aux cérémonies religieuses. Pour arriver à construire quelques autres automates dont il avait conçu l'idée, il se mit à étudier l'anatomie, la musique et la mécanique, et ces études l'occupèrent pendant plusieurs années.
La vue de la statue du joueur de flûle , dans le jardin des Tuileries, lui inspira la résolution d'inventer une statue pareille, mais qui jouât; et au bout de quelques années consacrées, en dépit de sa mauvaise santé, à l'étude et au travail, il réussit à accomplir son projet. Il construisit après cela un joueur de flageolet, puis un canard, — la plus ingénieuse de ses inventions, — qui nageait, barbotait, buvait et nasillait comme un véritable canard. II inventa ensuite un aspic, dont on fit usage dans la tragédie de Cléopàlre , et qui sifflait et s'élançait, comme un vrai serpent, au sein de l'actrice.
Parmi les inventions du même genre, appartenant à celte époque, se trouvaient aussi le paon mécanique de Degcnnes et le magicien de Maillardet. Ces singulières et ingénieuses constructions, quoiqu'elles eussent surtout pour but d'amuser et d'étonner les spectateurs, ne furent cependant pas aussi inutiles qu'elles le paraissaient. Elles eurent pour effet d'accoutumer les bons ouvriers à rechercher, dans l'exécution des parties les plus délicates de leurs travaux, une justesse
et une précision jusqu'alors inconnues. Les combinaisons mécaniques qui n'avaient servi d'abord qu'à faire barboter le canard ou à armer le magicien de sa baguette merveilleuse, ne tardèrent pas à être employées à l'exécution de desseins infiniment plus importants ; el l'on vit bientôt reparaître dans le mécanisme prodigieux des tours automoteurs, des métiers à tisser et des machines à vapeur, ces mêmes roues et ces mêmes pignons qui dans les automates de Vaucanson déjouaient par leur délicatesse et leur exiguïté la finesse de nos sens.
Vaucanson, du reste, ne se borna pas à construire des automates. Le tour ingénieux de son esprit le fit choisir par le cardinal Fleury pour remplir le poste d'inspecteur des manufactures de soie; el il ne fut pas plutôt entré en fonctions, que, donnant cours à son irréprimable instinct, il s'occupa d'introduire des perfectionnements dans les machines qui servaient à travailler la soie. L'une des machines qu'il inventa fut le moulin à orgamincr, qui, entre autres choses, excita une telle colère parmi les ouvriers de Lyon, qui craignaient que cette machine ne leur fit perdre leur emploi, qu'ils poursuivirent Vaucanson à coups de pierre et faillirent le tuer. Il n'en continua pas moins à inventer, et produisit peu de temps après un métier à lisser les soieries ouvragées, auquel il avait adapté une machine accessoire, au moyen de laquelle la soie était apprêtée de telle façon, que le fil de chaque bobine ou écheveau avait partout exactement la même épaisseur.
Lorsque, en 1782, Vaucanson mourut, après une longue maladie , il légua à la reine sa collection de machines. Mais celle-ci n'en fit pas grand cas apparemment, car la collection ne tarda pas à être dispersée. Heureusement, cette dernière machine pour tisser les soieries à fleurs fut précieusement conservée au Conservatoire des arts et métiers, où Jacquard la trouva parmi un grand nombre d'objets curieux et
intéressants que renferme celte collection. Elle lui fut de la plus grande utilité; car elle lui suggéra l'idée de la modification principale qu'il devait faire subir à son métier perfectionné.
L'une des parties les plus remarquables de la machine de Vaucanson était un cylindre à trous qui , selon les trous qu'il présentait en tournant, réglait le mouvement de certaines aiguilles et faisait dévier les 01s de la chaîne de façon à produire un dessin donné , mais d'un caractère peu compliqué. Jacquard se saisit avec avidité de cette suggestion, et, en véritable inventeur de génie, entreprit delà perfectionner encore. Au bout d'un mois sa machine à tisser était achevée. Au cylindre de Vaucanson, il avait ajouté une bande sans fin , en carton , percée de trous à travers lesquels les fils de la chaîne étaient présentés au tisseur, pendant qu'une autre pièce du mécanisme lui indiquait la couleur de la navette qu'il devait faire courir. Ainsi se trouvaient supprimés tout à la fois et la liseuse de dessins et le tireur de lacs. Le premier usage que Jacquard fit de son métier fut de tisser quelques mètres d'une riche étoffe qu'il présenta à l'impératrice Joséphine. Napoléon , très-satisfait de ce résultat, fit faire, par les ouvriers les plus habiles, plusieurs métiers sur le modèle de celui de Jacquard , et les lui offrit , après quoi Jacquard retourna à Lyon.
Là , il éprouva le sort qui trop souvent est le partage des inventeurs. Il fut reçu comme un ennemi par les gens de sa ville natale , et traité par eux comme Kay, Hargreaves et Arkuright l'avaient été dans le Lancashire. Les ouvriers crurent que le nouveau métier allait mettre en danger leurs intérêts, et, pour tout dire, leur ôter le pain de la bouche. Dans un rassemblement tumultueux qui eut lieu sur la place des Terreaux, on résolut de détruire les machines de Jacquard, et on l'eût fait si la force armée ne fut intervenue.
Jacquard fut dénoncé comme un ennemi du peuple et pendu en effigie. Le conseil des prud'hommes, qui s'efforça, mais en vain, d'apaiser le mécontentement, fut lui-même dénoncé ; et les prud'hommes, qui la plupart avaient été ouvriers et sympathisaient avec ceux-ci , emportés par le mouvement populaire, souffrirent qu'un des métiers de Jacquard fût enlevé et publiquement mis en pièces. D'autres émeutes suivirent, dans l'une desquelles Jacquard, traîné le Ion;] du quai par une foule furieuse qui voulait le noyer, ne fut sauvé qu'à grand'peine.
Cependant l'immense valeur du métier de Jacquard ne pouvait être mise en doule, et son succès n'était qu'une affaire de temps. Sur ces entrefaites, des fabricants anglais pressèrent Jacquard de passer le détroit et de s'établir en Angleterre; mais, malgré le dur et cruel traitement que lui avaient fait éprouver ses concitoyens, son patriotisme était trop ardent pour lui permettre d'accepter une pareille offre. Toutefois les fabricants anglais adoptèrent son métier, et ce fut alors seulement alors, que les Lyonnais,
menacés de se voir enlever leur industrie avec l'invention de l'homme de génie qu'ils persécutaient, se hâtèrent de l'adopter. Au bout d'un temps relativement très-court, la machine de Jacquard se trouva employée pour presque toute espèce de lissage , et les résultats prouvèrent que les craintes dc^ ouvriers étaient complètement chimériques. Le métier Jacquard, au lieu de diminuer le travail, le décupla. Le nombre des ouvriers occupés à la manufacture des soieries brochées, à Lyon, était, selon M. Léon Faucher, de soixante mille en 1833; et depuis lors ce nombre s'est considérablement accru.
Quant à Jacquard lui-même, il vécut à partir de celte époque assez tranquillement. Les ouvriers qui , dans leur ignorante fureur, l'avaient traîné le long du quai pour le jeter à l'eau, se montrèrent, dans leur reconnaissance,
GIRARD. St»
également empressés de le porter en triomphe le long de la même route , pour célébrer le jour de sa naissance ; mais Jacquard était trop modeste pour souffrir de pareilles démonstrations. Quelque temps après, le conseil municipal de Lyon, pour s'assurer les services d'un citoyen si utile, lui proposa de consacrer la plus grande partie de son temps à l'amélioration de sa machine, afin que la cité put obtenir tous les avantages qui pouvaient en résulter; et il y consentit, en considération d'une modique pension, dont il fixa lui-même le chiffre. A soixante ans, il se retira à Oullins, lieu de naissance de son père, où il voulait finir ses jours. Ce fut là qu'il reçut, en 1820, la décoration de la Légion d'honneur, et ce fut là qu'il mourut et fut inhumé, en 1831. Une statue lui fut élevée par la ville de Lyon reconnaissante ; mais ses parents furent oubliés et laissés dans la pauvreté, et, vingt ans après sa mort, ses deux nièces se virent réduites à la nécessité de vendre pour quelques misérables centaines de francs la médaille d'or qui avait été décernée à leur oncle par Louis XVIII.
Il serait aisé d'allonger ce martyrologe des inventeurs, et de citer ici les noms d'une foule d'hommes éminenls qui ont puissamment contribué au progrès industriel de notre époque. Nous nous contenterons d'en nommer deux : Philippe de Girard, l'inventeur de la filature du lin, et Josué Hcilmann, l'inventeur de la machine à peigner le coton. Arago, avec une admirable énergie de style, a représenté le premier comme un « maréchal de l'industrie, mort sur la » brèche» . Il naquit, en 1775, à Lourmarin, dans le déparlement de Vaucluse. Sa famille, dit son biographe, M. Triqueti , était « la providence visible du village qu'elle habitait » . Son père, homme d'un excellent jugement, veillait avec le plus grand soin à l'éducation de ses fils, dont le plus jeune, Philippe, était doué d'une brillante intelligence et d'aptitudes si diverses, qu'il pouvait s'adonner un jour à
la mécanique , et le jour suivant à la poésie , à la peinture ou à toute autre chose. 11 est même possible qu'il fut doué d'une trop grande variété d'aptitudes, et que la versatilité qui en fut la suite ait plus lard nui à ses succès dans le monde. Son plus grand plaisir était d'inventer; et l'on dit qu'à l'âge de quatorze ans, étant à l'école à Montpellier, il fut si frappé du parti que l'on pourrait tirer du mouvement incessant des vagues de la mer, qu'il inventa une machine fort ingénieuse pour utiliser cet immense réservoir de force inemployée.
Pendant son séjour à Montpellier, il commença l'étude de la médecine , mais l'abandonna bientôt pour se livrer au dessin et à la sculpture. Quand la Révolution éclata, Philippe, pour éviter de servir comme soldat , passa, avec ses deux frères, à Mahon , dans l'Ile de Minorquc, où ils restèrent quelque temps, vivant de leur travail. Le jeune Girard sut tirer bon parti de son habileté comme dessinateur, et peignit avec succès des portraits et des paysages. Au bout d'un certain temps, les frères Girard se rendirent à Livournc, où Philippe, a^ant cette fois recours à ses connaissances chimiques , s'appliqua avec succès à la fabrication des savons. A partir de cette époque, on peut dire qu'il se dévoua sans relâche aux applications de la science à l'industrie. Mais sa versatilité ne lui permettait pas de s'adonner exclusivement à un travail, quel qu'il fût; et, tout en s'occupant de la fabrication des savons, il inventa une machine pour réduire lesstatues et une autre pour tailler la pierre dure.
L'effervescence révolutionnaire s'étant un peu calmée , Girard revint en France et s'établit à Marseille, où il monta une fabrique de produits chimiques. Il n'avait alors que vingt ans. Toutefois de nouveaux troubles le forcèrent à quitter Marseille, et il se réfugia à Nice, où une chaire de professeur de chimie se trouvait justement vacante. Girard se mit sur les rangs comme candidat; mais, quoique ses nié-