‹ Self-help; ou, Caractère, conduite et perseverance, illustrès à l'aide de biographies;Chapitre 27 sur 133 · GIRARD · texte numérisé non relu

GIRARD

rites supérieurs fussent reconnus, il fut déclaré inéligible à cause de sa jeunesse. L'ordre social s'étant un peu raffermi sous le Consulat, Philippe retourna à Marseille, où il fit un cours de chimie qui eut le plus grand succès. Il se rendit ensuite à Paris, qui offrait un champ plus vaste à l'exercice de ses grands talents, et ce fut là qu'il fit les importantes inventions avec lesquelles son nom est identifié. 11 produisit plusieurs de ces inventions à l'exposition de l'industrie française, en 1806, et, entre autres, une lunette d'approche où lejlintglqss était remplacé par un liquide, des tôles vernies et décorées par des procédés tout à fait nouveaux , et les lampes hydrostatiques, qui sont devenues depuis d'un usage si général. L'attention de Girard se porta aussi sur les améliorations à introduire dans la machine à vapeur, et ses succès dans cette voie furent tels, que, en 1809,1a Société pour l'encouragement de l'industrie nationale lui accorda une médaille d'or pour une machine à feu qu'il avait construite en se conformant à certaines conditions prescrites d'avance. Mais quoique Girard gagnât le prix et se fit ainsi une certaine réputation , il était encore aussi loin que jamais de la fortune. Ce qu'il inventait , ce n'était pas lui , mais d'autres qui le mettaient en pratique; et quoique son génie fût reconnu, il restait toujours comparalivemenl pauvre.

Au printemps de 1810, après six années de travail incessant, les frères Girard retournèrent à la maison paternelle, à Lourmarin, poury jouir de quelque repos. Un matin, pendant qu'ils étaient à déjeuner, le père de Girard, en ouvrant le Moniteur du 12 mai 1810, y lut le décret impérial qui promettait « un million à l'inventeur, de quelque nation qu'il » pût être, d'une machine propre à filer le lin • . Le vieillard passa aussitôt le journal à son fils , en lui disant : «Philippe, voilà qui te regarde. » L'invitation ainsi adressée au génie inventif de la France et du monde fut pour Philippe un aiguillon sous la pression duquel il se mit aus-

sitôt à étudier le problème qui lui était présenté. Au bout d'un jour et d'une nuit passés à l'élude, il descendit le matin pour déjeuner, et, en embrassant son père, lui dit tranquillement : — t. Mon père, le million est à nous! »

L'invention d'une pareille machine était à celte époque de la plus grande importance pour la France. Le lin était une de ses principales productions; et, comme on ne pouvait alors, à cause de la guerre avec l'Angleterre, se procurer du coton en quantité suffisante, Napoléon désirait vivement qu'on pût trouver le moyen de se servir pour la filature du lin de machines du même genre que celles que les Anglais employaient avec tant de succès pour la ûlature du coton. Philippe de Girard fut le seul qui répondit à l'appel de l'Empereur. Il n'eut pas besoin de beaucoup de temps pour construire et perfectionner une machine modèle qui fût la représentation exacte de ses idées; et le 18 juillet 1810 il prit son premier brevet. Les amis de Girard ont soutenu que sa machine remplissait toutes les conditions requises, qu'il avait inventé et perfectionné une méthode toute nouvelle de filer le lin, et qu'en conséquence il avait tous les droits possibles à la récompence offerte par l'Empereur. Quoi qu'il en soit , cette récompense ne lui fut point décernée.

Les frères Girard entreprirent alors de tirer eux-mêmes parti de l'invention, et en 1812 ils établirent à Paris , rue Meslay, la première lilalurc de lin. lis en établirent peu de temps après une seconde, rue de Cbaronne, et ces deux fabriques étaient en pleine activité lorsque les désastres de Napoléon, en 1814, entraînèrent soudainement la ruine presque complète des intérêts manufacturiers français. Philippe fut mis en prison pour dettes; mais son invincible instinct d'inventeur n'avait rien perdu de sa force : car au moment même où les armées étrangères marchaient sur Paris, il s'occupait d'inventer des armes à vapeur capables

de décharger soixante balles par minute. Toutefois son invention vint trop tard; et il est même douteux, comme cela ressort de la tentative subséquente faite par Perkins eu Angleterre, qu'une machine de ce genre eut pu avoir la moindre utilité pratique.

En 1815, Girard ajouta de nouveaux perfectionnements à sa machine à filer le lin, et il offrit une seconde fois son invention au gouvernement; mais son offre fut refusée. Invité par l'empereur d'Autriche à aller à Vienne fonder une filature (établissement impérial), il s'y rendit et porta ainsi à l'étranger l'invention dont son propre pays n'avait pas voulu. Ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'au moment môme où le gouvernement autrichien reconnaissait le mérite de ses machines, une commission française les condamnait et les rejetait comme détériorant le lin et produisant un fil défectueux , et allait jusqu'à déclarer que les modèles de ces machines ne méritaient pas une place au Conservatoire des arts et métiers '. Pendant ce temps, Girard fondait le grand établissement de Hirtemberg, en Autriche; et, tout en surintendant les travaux de celte manufacture, il continuait à s'occuper de diverses inventions, dont la plus importante est la chaudière tabulaire , qui fut appliquée pour la première

1 La machine à peigner le lin de Girard se trouve cependant aujourd'hui au musée du Conservatoire. M. Triqueti , dans l'intéressante notice qu'il a récemment publiée sur Girard dans les Ouvriers selon Dieu et leurs œuvres (Paris, 1864), accuse les manufacturiers d'Angleterre d'avoir dérobé son invention à Girard et d'avoir, par son emploi, fait des fortunes considérables. Mais c'est là une erreur : car avant 1810, date de l'invention de Girard, le lin se peignait et se filait à la mécanique en Angleterre, et ce sont les mêmes procédés, grandement améliorés, il est vrai, qui sont encore en usage. La machine à peigner le lin fut inventée par Malhcw Murray, de Leeds, en 1809, et valut à son auteur, dans le courant de celle même année, la médaille d'or de la Société des arts. Si nous avançons ces faiis, ce n'est pas que nous voulions porter la moindre atteinte aux mérites de Girard, dout l'invention semble avoir été complètement originale : mais il sulût d'examiner le modèle qui est déposé au musée du Conservatoire pour se convaincre qu'il n'y a pas entre l'invention de Girard et celle de Murray, qui fut la première en date, la moindre ressemblance.

fois à un bateau à vapeur, sur le Danube, et qui depuis, sous diverses formes et avec divers perfectionnements, a été universellement adoptée.

D'Autriche, Girard passa en Pologne, où il se mit pour dix ans au service de la Russie, comme ingénieur en cbef des mines. Non content de remplir les devoirs de cette place importante, il établit, sur les instances du gouvernement, des manufactures de lin dans un lieu auquel on donna , pour perpétuer sa mémoire, le nom de Girardow. Cet honneur toutefois fut un honneur stérile; car, quoiqu'il ne cessât de travailler et d'inventer, il fut toujours pauvre. Partout le malheur sembla s'attacher à ses pas, en France aussi bien qu'en exil; et à la Gn comme au commencement de sa laborieuse carrière , il se trouva n'avoir pour compagne que la pauvreté. Après vingt ans d'absence, vieux et fatigué, il revint en France pour y mourir, et en l'année 18i5 il quitta tranquillement cette vie, à l'âge de soixantedix ans, sans avoir eu, après tout, la consolation de recevoir de son pays la récompense à laquelle, jusqu'à la tin de sa vie, il persista à soutenir qu'il avait droit, pour son invention de la filature du lin à la mécanique.

Josué Heilmann , l'inventeur de la machine à peigner, naquit en 1706 à Mulhouse, centre principal des manufactures de coton de l'Alsace. Son père était employé dans cette industrie, et, lorsque le jeune homme eut quinze ans, il le fit entrer comme surnuméraire dans son propre bureau, où celui-ci travailla deux ans, consacrant d'ailleurs au dessin linéaire la plus grande partie du temps dont il pouvait disposer. Josué alla ensuite passer deux autres années à Paris, dans la maison de banque d'un oncle à lui, et là il employa ses soirées à étudier les mathématiques. Quelques-uns de ses parents ayant formé le projet de monter à Mulhouse une petite manufacture de coton , le jeune Heilmann fut placé chez MM. Tissot et Rey, à Paris, pour s'y mettre

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au courant des affaires telles quelles étaient pratiquées dans cette maison de commerce. En même temps il se fit inscrire comme étudiant au Conservatoire des arts et métiers, suivit les cours, étudia les machines dans le musée, et apprit à travailler au tour chez un fabricant de jouets. Après avoir ainsi acquis des connaissances étendues et un degré considérable d'habileté comme mécanicien, il s'en retourna en Alsace, où il dirigea la construction des machines pour la manufacture de Vieux-Thann , dont les ateliers furent ouverts dans le courant de l'année 1819. Cependant les opérations de la manufacture furent sérieusement affectées par la crise commerciale qui se fit sentir vers cette époque, et la fabrique ayant passé dans d'autres mains, Heilmann alla retrouver sa famille à Mulhouse.

11 s'était, durant les intervalles de loisir que lui laissaient ses travaux, fortement occupé d'inventions, et plus particulièrement de celles qui se rapportent au tissage du coton et à sa préparation pour le filage. A son retour à Mulhouse, il se mit dans la tète d'inventer une machine à broder, dans laquelle vingt aiguilles à la fois devaient être employées au travail delà broderie ; et, au bout d'environ six mois de travail, il réussit à accomplir son dessein. Cette invention, qu'il envoya à l'exposition de 1834, lui valut une médaille d'or et la décoration de la Légion d'honneur. Encouragé par ce succès, Heilmann se remit avec plus d'ardeur que jamais au travail et inventa successivement un métier perfectionné, une machine à mesurer et plier les étoffes, un perfectionnement du banc à broches des dateurs anglais, une machine à enrouler la trame, et divers autres perfectionnements des machines qui servent à préparer, filer et tisser la soie et le coton. L'une de ses plus ingénieuses inventions fut son métier pour tisser à la fois deux pièces de velours ou autre tissu pluché, unies par le poil commun aux deux, et qu'un appareil mobile, garni d'une lame, sépare lorsqu'elles sont

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lissées. Mais de beaucoup la plus belle et la plus ingénieuse de ses inventions est la machine à peigner, de l'histoire de laquelle nous allons donner une courte notice.

Hcilmann s'était , depuis quelques années, occupé de l'étude d'une machine pour peigner le coton à longue soie, — la machine à carder ordinaire laissant beaucoup à désirer dans la préparation du coton pour le filage, et plus spécialement des plus fines sortes de fil, sans parler du déchet considérable qu'elle causait. Frappés de ces imperfections, les filateurs de coton de l'Alsace avaient offert un prix de 5,000 fr. à celui qui inventerait une machine à peigner perfectionnée, et Hcilmann se mil sur les rangs des compétiteurs. Ce n'est pas qu'il fût stimulé par l'appât du gain, — car il élait relativement riche, sa femme lui ayant apporté une fortune considérable, — mais il élait poussé par cet irréprimable instinct de l'inventeur, qui n'a pas plutôt un problème de mécanique devant les yeux qu'il brûle de le résoudre. Cette fois cependant le problème élait beaucoup plus difficile que l'inventeur ne s'y était attendu. Il consacra plusieurs années à l'étude attentive du sujet, et s'engagea dans des dépenses si grandes (pic la fortune de sa femme y passa, et qu'il se vit réduit à la pauvreté avant d'avoir pu mener à bien son invention, et fut, à partir de cette époque, réduit à la triste nécessité d'attendre de ses amis les ressources dont il avait besoin pour continuer ses travaux.

Heilmann élait ainsi aux prises avec la pauvreté et les difficultés de l'invention, lorsque sa femme mourut, croyant bien son mari irrévocablement ruiné; et peu de temps après celui-ci passa en Angleterre, et se fixa pour quelque temps à Manchester, où il continua à travailler à sa machine. Il en fit faire un modèle, expressément pour lui, par les habiles fabricants de machines, Sliarpc, Koberts et C'c; mais ce modèle n'allait pas encore à son idée, et il en eut un chagrin louchant au désespoir. Il revint en France visiter sa fa-

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mille, ne cessant jamais, en quelque endroit qu'il fût, de songer à la solution du problème qui le poursuivait comme une idée fixe. Assis, un soir, près de son foyer, et méditant sur la triste destinée des inventeurs et sur les malheurs qui si souvent accablent leurs familles, il se surprit à observer, presque sans en avoir conscience, mais très-attentivement, ses tilles qui se peignaient et qui, d'une main légère et sans la moindre difficulté, faisaient glisser le peigne entre leurs longs cheveux. « Si je pouvais, « pensa-t-il, - imiter avec » succès dans une machine cette manière de tirer en avant « les cheveux longs et de refouler les courts par l'action » inverse du peigne, cela pourrait vraiment me tirer d'em- « barras ' . »

Cette idée, sur laquelle Hcilmann se mit à travailler, le conduisit à l'invention du procédé très-simple en apparence, mais en réalité très-compliqué, de la machine à peigner; et, après beaucoup de travail, il réussit enfin à rendre son invention aussi parfaite que possible. La beauté singulière du procédé de Heilmaun ne peut être bien appréciée que par ceux qui ont vu la machine à l'œuvre, et qui seuls peuvent savoir quelle étonnante ressemblance il y a entre le mouvement qu'elle exécute et l'action féminine qui en suggéra l'invention. Cette machine a été représentée par M. Haukshau, président de la Société des ingénieurs civils d'Angleterre, comme « agissant avec une délicatesse de tou- >' che presque comparable à celle des doigts humains » . Elle peigne la mèche de coton aux deux bonis , place les fibres dans une position où elles sont. exactement parallèles, sépare les courtes des longues, rassemble celles-ci en un seul ruban, et celles-là en un seul autre; enfin, agit non-seulement avec la délicatesse de touche des doigts humains, mais en

1 Cet incident de la vie de Heilmann a servi de sujet à M. Elmore. membre de l'Académie royale de peinture d'Anjjlelerre , pour un charmant tableau qui fut admis à l'exposition de peinture de l'Académie, à Londres, en 1863

apparence avec la délicatesse d'intelligence de l'esprit humain.

La grande valeur commerciale de cette invention consistait en ce qu'elle permettait d'employer dans la filature en fin des cotons de qualité inférieure. Les manufacturiers purent, grâce à elle, choisir les fibres les plus belles pour les étoffes de prix, et produire les fils les plus fins en beaucoup plus grandes quantités. Il devint possible, avec cette machine, de produire du fil assez fin pour qu'on en pût tirer plus de cinq cent mille mètres d'une livre pesant de coton dûment préparé; et cette livre de coton, dont la valeur première était peut-être d'un franc, put, ainsi filée, et employée à faire de la dentelle de première qualité, acquérir, avant de passer dans les mains du consommateur, une valeur de 8 à 10,000 francs.

La beauté et l'importance de l'invention de Hcilmann furent bien et immédiatement appréciées par les filateurs anglais. Six maisons du Lancashirc se réunirent pour acheter son brevet, pour l'Angleterre seulement, et lui en donnèrent 7r>0,000 francs. Les filateurs de laine lui donnèrent la même somme pour le privilège d'appliquer le procédé à la filature de la laine; et messieurs Marshall, de Leeds, lui payèrent 500,000 francs le privilège de l'appliquer à la filature du lin. Hcilmann, tout d'un coup, se trouva riche. Mais il ne vécut pas pour jouir de ses richesses. A peine eut -il vu le succès couronner ses longs travaux, qu'il mourut; et son fils, qui avait partagé ses travaux et ses privations, ne tarda pas à le suivre.

Voilà au prix de quelles existences s'accomplissent les merveilles de la civilisation.

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