PHILOSOPHIE DES PETITES CHOSES
faces, il est plus que probable que la plupart de nos inventions mécaniques n'auraient jamais vu le jour.
Lorsque Franklin découvrit l'identité de la foudre cl de l'électricité, on se moqua de sa découverte, et l'on demanda à quoi cela pouvait servir. Mais les railleurs avaient affaire à forte partie, et Franklin leur répliqua : « A quoi peut n servir un enfant ? — à devenir un homme apparem- » ment! » Qui se serait jamais douté, lorsque Galvani découvrit qu'une patte de grenouille se contractait au contact du lames de métaux dissemblables introduites entre un muscle et un nerf, qu'un fait si insignifiant en apparence conduis ii jamais à des résultats importants? Il y avait là cependant le germe du télégraphe électrique, qui aujourd'hui relie les continents, établit entre eux des communications aussi promptes que certaines, et qui, probablement, avant qu'il soit longtemps aura entouré le globe de son réseau. De même des débris de roches et de fossiles extraits de la tene et intelligemment étudiés ont servi cà créer, d'un côté, la science de la géologie, et de l'autre, l'industrie minérale qui emploie d'immenses capitaux et une multitude de bras.
L'art de saisir les occasions et de faire son profit même des accidents est un grand art, et un art qui la plupart du temps assure le succès. Ceux qui sont résolus à se tirer d'affaire trouvent toujours assez d'occasions ; et si les occasions ne se présentent pas d'elles-mêmes, ils les font naître. Mais ce ne sont pas ceux qui ont eu l'avantage d'étudier dans les collèges, les musées et les galeries publiques, qui ont fait le plus pour la science et pour l'art ; et ce n'est pas non plus des écoles d'adultes que sont sortis les artisans les plus remarquables et les plus grands inventeurs : la nécessité, plus souvent que l'aisance, a été la mère de l'invention; et l'école pratique par excellence est celle du malheur.
Quelques-uns des meilleurs ouvriers ont dû souvent tra-
vailler avec des outils d'une qualité fort inférieure; mais ce ne sont pas les outils qui font l'ouvrier : c'est l'habileté et la persévérance. Il est proverbial même que jamais mauvais ouvrier ne trouva outil à sa main. On demandait un jour à Opiequel merveilleux procédé il employait pour mêler ses couleurs : « Je les mêle avec mon cerveau, » répondit- il. Ainsi doit agir tout ouvrier qui veut exceller. Ferguson (it des choses merveilleuses, — entre autres une pendule de bois qui marquait exactement les heures , — avec un simple canif, instrument que tout le monde a sous la main. Il est vrai que tout le monde n'est pas Ferguson. Une terrine d'eau et deux thermomètres furent les instruments à l'aide desquels le chimiste Black découvrit la chaleur latente; et un prisme, une lentille et une feuille de carton suffirent à Newton pour révéler au monde la composition de la lumière et l'origine des couleurs. Un célèbre savant étranger étant allé voir le docteur Wollaslon, et l'ayant prié de lui montrer le laboratoire dans lequel la science avait été enrichie de tant de précieuses découvertes, le docteur le conduisit dans un petit cabinet, et lui montrant, sur une table, 1111 vieux plateau sur lequel se trouvaient quelques verres de montre, des papiers réactifs, une petite balance et un chalumeau : « Voici, » dit-il , « mon laboratoire; je » n'en ai jamais eu d'autre. »
Stothart apprit l'art de combiner les couleurs en étudiant minutieusement les ailes des papillons , et il avait coutume de dire que nul autre que lui ne pouvait savoir ce qu'il devait à ces petits insectes. Une porte de grange et un morceau de charbon de bois tinrent lieu à U ilkie de toile et de crayons. Bewick s'exerça d'abord à l'art du dessin sur les murs des chaumières de son village qu'il couvrit de ses esquisses à la craie; et Benjamin West fit, pour se procurer ses premiers pinceaux, un emprunt forcé à la queue du chat. D'un autre côté, ce fut en se couchant la nuit dans les