HABITUDE DE PRENDRE DES NOTES
dilion sine quâ non du succès. Addison n'amassa pas moins de trois in-folio de matériaux manuscrits avant de commencer la rédaction de son Spectateur. Newton écrivit quinze fois sa Chronologie avant d'en èlre satisfait, et Gibbon écrivit neuf fois ses Mémoires. Pendant bien des années, Haie consacra à l'élude seize heures par jour. Quand il était fatigué de l'élude des lois, il se mettait, pour se récréer, à étudier la philosophie ou les mathématiques. Hume , à l'époque où il travaillait à son Histoire d'Angleterre, écrivait treize heures par jour. Enfin, Montesquieu , parlant de quelqu'un de ses écrits, dit à un ami : « Vous lirez cet ouvrage » en quelques heures; mais je vous certifie qu'il m'a coûté » tant de travail que mes cheveux en ont blanchi. »
L'habitude de mettre par écrit ses pensées et ses observalions , afin de savoir où les retrouver et de les empêcher de disparaître dans les obscures régions de l'oubli , a été d'une grande ressource à une foule d'hommes réfléchis et studieux. Lord Bacon laissa en mourant plusieurs manuscrits intitulés « Pensées soudaines mises par écrit pour être employées. » Krskine fit de copieux extraits de Burke; et Eldon copia deux fois de sa propre main les commentaires de Coke sur Litllelon , de sorte que ce livre arriva à faire pour ainsi dire partie de son propre esprit. Feu le docteur Pye Smith, alors qu'il travaillait près de son père comme apprenti relieur, avait coutume de prendre des notes sur tout ce qu'il lisait. 11 se distingua toute sa vie par son ardeur infatigable à réunir des matériaux, et son biographe le représente comme « toujours à l'ouvrage, toujours en avant, toujours amas- » sant » . Ces cahiers de notes furent pour lui dans la suite, comme les carrières de Richter, le grenier d'abondance d'où il tira ses illustrations.
La même habitude caractérisait l'éminent John Huntcr, qui l'adopta pour suppléer à son manque de mémoire, et qui avait coutume d'expliquer de la manière suivante les
avantages qu'il y a à nictlrc ses pensées par écrit. « Il en » est, » disait-il, « de cette habitude comme de l'inven- » taire des marchands, sans lequel on ne saurait jamais ni » ce que Ton a, ni ce que l'on n'a pas. » John Hunier, dont la îinesse d'observation était telle qu'Abernelhy avait coutume de lui attribuer les yeux d'Argus, nous fournit un illustre exemple de la puissance de l'amour du travail. Il ne reçut jusqu'à l'âge de vingt ans que peu ou point d'éducation, et ce ne fut pas sans peine qu'il apprit à lire et à écrire. 11 travailla pendant quelques années comme compagnon charpentier à Glasgow, après quoi il rejoignit son frère William qui était établi à Londres comme professeur et démonstrateur d'anatomie. John entra à l'amphithéâtre de dissection en qualité de suppléant; mais, grâce à ses talents naturels, et plus encore à son infatigable activité et à son application au travail, il ne tarda pas à laisser son frère bien loin derrière lui. II fut un des premiers qui, en Angleterre, se dévouèrent à l'élude de l'anatomie comparée, et il y apporta une telle ardeur qu'il ne fallut pas moins de dix ans à l'éminent professeur Ou en pour classer tous les objets qu'il avait recueillis et disséqués. Cette collection contient environ vingt mille spécimens et forme le plus précieux trésor de ce genre qui ait jamais été accumulé par l'industrie d'un seul homme. Hunter se levait avec le soleil, travaillait jusqu'à huit heures dans son muséum, recevait ou visitait pendant le jour sa nombreuse clientèle, exerçait les fonctions laborieuses de chirurgien à l'hôpital Saint-George et de chirurgien général en second de l'armée, faisait des cours, dirigeait chez lui une école d'anatomie pratique, et avec tout cela trouvait encore le temps de faire des expériences compliquées sur l'économie animale et de composer plusieurs ouvrages d'une grande importance scientilique. Pour suffire à ces immenses travaux , il ne s'accordait que quatre heures de sommeil la nuit, et une heure le jour, après
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le dîner ; et quelqu'un lui demandant quelle méthode il avait adoptée pour toujours réussir dans ses entreprises , il répondit : « J'ai pour règle d'examiner mûrement, avant de p commencer, si la chose est faisable. Si elle ne l'est pas, » je ne l'entreprends pas. Si elle l'est, je sais que je puis » l'exécuter en prenant la peine qu'il faut pour cela; et une » fois que j'ai commencé, je ne m'arrête plus que la chose ne » soit faite. Voilà la règle à laquelle je dois tous mes succès. » Hunter occupait une grande partie de son temps à recueillir des renseignements précis sur des sujets qui avant lui avaient été regardés comme n'ayant pas la moindre importance. Ce fut ainsi, par exemple, que beaucoup de ses contemporains jugèrent qu'il perdait son temps et sa peine à étudier, comme il le faisait, la croissance de la corne du cerf. Mais Hunter avait l'intime conviction qu'aucune connaissance exacte de faits scientifiques n'est sans valeur. Et le fait est que l'étude de la croissance de la corne du cerf lui apprit comment les artères s'accommodent aux circonstances et s'élargissent quand l'occasion le requiert ; que la connaissance de ce fait l'enhardit, dans un cas d'anévrisme d'un rameau artériel, à lier l'artère principale à un endroit où. aucun chirurgien avant lui n'avait osé le faire; et que par cette opération il eut le bonheur de sauver la vie à son malade. Comme bon nombre d'hommes d'une tournure d'esprit originale, il travaillait pendant longtemps à creuser, pour ainsi dire, et à établir ses fondations. Génie solitaire et plein de confiance dans ses propres forces, il pouvait se passer des consolations que l'on trouve dans la sympathie et dans l'approbation d'autrui ; et il fut en cela très-heureux : car bien peu de ses contemporains étaient capables d'entrevoir le but auquel tendaient ses recherches. Mais il obtint, en définitive, la meilleure des récompenses que puisse envier un travailleur sincère, celle qui dépend moins des autres que de soi-même, l'approbation de la conscience qui , chez
l'homme juste, accompagne toujours le courageux accomplissement du devoir.
Harvey fut aussi, et dans le même champ scientifique que Hunier, un travailleur d'une grande persévérance. Il ne se décida qu'après huit longues aimées d'investigations et de recherches de toutes sortes à publier ses vues sur la circulation du sang. Maintes et maintes lois il répéta et vérifia ses expériences, prévoyant sans doute l'opposition qu'il aurait à rencontrer de la part dc^ membres de sa profession. Lorsqu'il publierait sa découverte. La brochure dans laquelle il annonça ses vues était très-modeste, mais simple, claire et concluante. Elle n'en fut pas moins tournée en ridicule et stigmatisée comme la production d'un imposteur et d'un fou. Pendant assez longtemps il ne parvint pas à faire une seule conversion, et il ne récolta que des outrages et des mépris. 11 mettait en question, disait-on, l'autorité révérée des anciens; et l'on assurait même que ses vues ne tendaient à rien de moins qu'à subvertir l'autorité des saintes Écritures et à ébranler jusque dans leurs fondements la morale et la religion. Sa petite clientèle le quitta, et il se trouva, pour ainsi dire, sans uu ami. Cela dura des années; mais la grande vérité à laquelle au milieu de tous ses malheurs il était resté lidèle, reçue par un certain nombre de bons esprits, mûrit peu à peu au soleil de l'observation, et, au bout d'environ vingt-cinq ans, fut généralement admise comme une vérité scientifique établie.
I.a biographie universelle offre peu d'exemples de la puissance de l'effort individuel plus illustres que celui d'Ambroise Paré, le père de la chirurgie moderne. Il naquit en 150!) à Laval, dans le Maine, où sou père était barbier. Ses parents, chargés d'une nombreuse famille et trop pauvres pour lui faire donner la moindre éducation, le placèrent chez un ecclésiastique de l'endroit, dans l'espoir qu'il pourrait y glaner quelques bribes d'instruction. Mais l'ecelésias-
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tique tint Paré si constamment occupé à soigner sa mule et à lui rendre d'autres services domestiques, que jamais il ne resta à celui-ci de temps pour étudier. Sur ces entrefaites, le célèbre lithotomiste Cotol vint à Laval opérer un des confrères de l'ecclésiastique, l'are assista à l'opération qui l'intéressa vivement, et ce fut, dit-on, cette circonstance qui l'engagea à former la résolution de se consacrer à l'étude de la chirurgie. 11 quitta le service du prêtre et entra comme apprenti chez un chirurgien-barbier, nommé Vialol, qui lui apprit à saigner, à arracher les dents, et à faire les opérations les plus simples. Après quatre ans de service sous ce maître, Paré se rendit à Paris, où, grâce à son application, il lira un excellent parti des avantages qu'offre celte ville pour l'étude de l'anatomie et de la médecine. Il réussit à obtenir le poste d'aide-chirurgien à l'Holel-Dieu, où il se fit remarquer par une conduite si exemplaire et des progrès si brillante, qu'on lui confia le soin de suppléer auprès des malades le professeur Goupil , qui occupait alors la chaire de chirurgie au Collège; de France.
Paré, après avoir suivi le cours ordinaire des éludes, fut reçu maître barbier -chirurgien , et peu de temps après il accompagna en Piémont l'année française commandée par Montmorenci. La il vit le champ de ses expériences s'élargir considérablement, et, profilant avec autant de soin que d'assiduité de sa position, il apporta dans sa pratique journalière les ressources hardies d'un esprit ardent ei original. 11 n'était pas homme à marcher servilement dans l'ornière tracée par ses prédécesseurs, et il cherchait avec tout le soin possible à se rendre compte à lui-même des causes des maladies et de leurs remèdes. Le but pratique de ses éludes était de trouver le meilleur moyen d'alléger efficacement la douleur et d'aider à l'action curalive de la nature. Dans cette voie, il réussit à introduite plusieurs améliorations importantes non-seulement dans là pratique de la
chirurgie, mais aussi dans celle de la médecine; et son traitement des blessures faites par les armes à feu , traitement dans lequel il ht preuve d'autant de science que d'humanité, eut entre autres le plus grand succès.
Jusqu'au temps de l'are les soldats blessés avaient eu bien plus à souffrir de l'ignorance de leurs chirurgiens que de l'habileté de leurs ennemis. Pour arrêter l'hémorrhagie , dans les cas de blessures faites par des armes à feu , les chirurgiens avaient recours à l'expédient barbare de panser les blessures avec de l'huile bouillante, de les cautériser au fer rouge, et quand il fallait en venir à l'amputation , de la faire aussi avec un couteau rougi au feu. Paré tout d'abord ne put faire autrement que de traiter les blessures selon la méthode accoutumée; mais un jour, l'huile bouillante étant venue, fort heureusement, à manquer, il y substitua une application plus douce et plus émoliiente. Toute la nuit il fut en proie à la crainte d'avoir mal fait; et l'on peut se Ggurer le soulagement qu'il éprouva, lorsque au matin il vit que les blessés qui avaient été ainsi traités étaient comparativement à l'aise et rafraîchis par le sommeil, tandis que ceu\ qu'on avait traités à l'huile bouillante étaient, comme de coutume, torturés par les plus cruelles souffrances. Telle fut l'origine accidentelle d'une des plus grandes améliorations introduites par Paré dans le traitement des blessures. Mais une amélioration plus importante et qui, celle-là, ne dut rien au hasard, fut l'emploi de l'aiguille et de la ligature, et la substitution de ce mode de lier les artères et d'empêcher l'hémorrhagie au fer rouge qui avait été employé jusque-là.
On ne manqua pas, naturellement, de regarder d'abord les nouvelles méthodes de Paré comme des innovations dangereuses, et les vieux chirurgiens se liguèrent pour en empêcher l'adoption. Ils reprochèrent à Paré son manque d'éducation et plus particulièrement son ignorance du grec