‹ Self-help; ou, Caractère, conduite et perseverance, illustrès à l'aide de biographies;Chapitre 40 sur 133 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

PUISSANCE DE l'aPPL IC ATION DANS LES BEAUX-ARTS.

« Quant à ceux qui prétendent qu'on peut réussir en quelque chose sans travail et sans peine, ce sont des empoisonneurs. »

(Benjamin Frixklix. )

« Excelle, et tu vivras. »

(Joubeiit.)

Dans les beaux-arts, comme dans toute autre branche de L'activité humaine, une laborieuse ardeur peut seule conduire à la perfection. Il n'y a rien qui dépende moins du hasard que la peinture d'un beau tableau ou la sculpture d'une noble statue. Pour guidé qu'il soii par le génie, chaque coup de pinceau ou de ciseau de l'artiste n'en est pas moins le produit d'une étude constante. On peut avoir de temps en temps ce qu'on appelle une heureuse inspiration; mais la grande route de l'application et du travail est, toute vieille et vulgaire qu'elle paraisse, la seule où l'artiste puisse en toute sûreté s'aventurer.

On raconte du peintre de paysage Wilson qu'il peignait d'abord ses tableaux dans un style pâle, mais correct, et que, lorsqu'il en avait ainsi achevé un, il se reculait de quelques pas, et, armé d'un pinceau emmanché d'une longue baguette, restait pendant quelques instants absorbé dans la contemplation de son œuvre, puis, tout à coup, d'une main rapide et d'une touche hardie, lui donnait en quelques traits un fini admirable. Toutefois cela ne prouve pas, bien loin de là, que pour produire un bel effet il ne

s'agisse que de jeter sa brosse contre la toile et d'espérer qu'il en résultera un chef-d'œuvre. C'est toute la vie d'un homme qu'il faut pour arriver à ce degré d'habileté qui permet à un artiste de jeter, au moyen de quelques retouches, la lumière et la vie dans un tableau; mais il est infiniment probable que celui qui ne s'y est pas d'avance exercé par une longue et patiente étude n'arrivera, en voulant d'un trait produire un grand effet, qu'à produire une affreuse tache.

Sir Joshua Heynolds avait une telle foi dans la puissance du travail, qu'il croyait que la perfection dans l'art, « qu'on » l'appelle génie, goût ou don du ciel, peut s'acquérir » . Il écrivait un jour à lîarry : « Celui qui a résolu d'atteindre à » l'excellence dans la peinture ou dans n'importe quel art " doit, du moment où il se lève jusqu'à celui où il se » couche, ne pas penser à autre chose. » Lue autre fois il disait : « Ceux qui veulent atteindre à la perfection doivent » constamment travailler, le matin, à midi, le soir, tou- » jours, et sans s'inquiéter de savoir s'ils sont bien ou mal » disposés : ils s'apercevront bientôt que ce n'est pas un "jeu, mais un travail, et i\c<, plus rudes. » Cependant, quoique l'application soutenue soit sans aucun doute absolument nécessaire à l'acquisition de la plus haute distinction dans les arts, il est également vrai que sans les facultés innées tous les efforts du monde, quelque bien dirigés qu'ils tussent, ne feraient pas un artiste. Le don vient de la nature, mais il est perfectionné par l'éducation que l'artiste se donne à lui-même, éducation qui est bien autrement importante que celle que l'on reçoit dans les écoles.

Quelques-uns des plus grands artistes ont eu, pour réussir, à lutter contre la misère et à se forcer un passage à travers toutes sortes de difficultés. 11 est probablement impossible de mentionner ce fait sans qu'une foule d'exemples illustres se présentent aussitôt à l'esprit du lecteur. Claude

SIK .10 S H l'A REYNOLDS. - M ICHEI.- AXGE. 137

Lorrain, le pâtissier; le Tintoret, dont le nom même indique la profession première, celle de teinturier; les deux Carrache , dont l'un fut broyeur de couleurs et l'autre aide-maçon au Vatican; Inigo Jones, le tisserand; Salvator Rosa, qui pendant quelque temps vécut dans la compagnie des bandits; Giolto, le berger; Zingarelli, le bohémien; Cavedone, que son père abandonna à la mendicité; Canova, le tailleur de pierre ; Jackson, le tailleur d'habits; Turner, le garçon perruquier; tous ces artistes, et bien d'autres qui ne sont pas moins célèbres, ne réussirent à se distinguer qu'à force d'étude et de travail et en dépit des circonstances les plus défavorables. Quelques-uns arrivèrent à la fortune; mais cbez aucun , que nous sachions , la fortune ne fut le principal mobile. Les commencements de la carrière artistique exigent vraiment tant de sacrifices et d'application que jamais le seul amour du lucre ne suffirait à de pareils efforts. Les jouissances que l'art procure à l'artiste ont toujours été pour celui-ci la plus précieuse des récompenses; la fortune vient après, et n'est qu'un détail. Un grand nombre d'artistes ont même noblement préféré suivre la pente de leur génie que de subir les marchandages du public. Spagnoletto réalisa dans sa vie la belle fiction de Xénophon, et, après avoir acquis de quoi vivre au sein du luxe, il jugea préférable de se soustraire à l'influence des richesses et revint volontairement à la pauvreté et au travail. Michel-Ange, comme on lui demandait son avis sur un tableau de l'exposition duquel certain peintre s'était donné beaucoup de mal pour tirer profit, répondit : « Je ne crois » pas que cet homme, tant qu'il se montrera si avide de » richesses, parvienne à être autre chose qu'un pauvre » homme. «

Comme sir Joshua Reynolds, Michel- Ange croyait fermement à la puissance du travail, et il soutenait qu'il n'y a rien qui, une fois conçu par l'imagination, ne puisse s'exé-

culer en marbre, si la main a été vigoureusement exercée à oljéir à l'esprit. 11 était lui-même un des travailleurs les plus infatigables, et il attribuait à la frugalité avec laquelle il vivait le pouvoir qu'il avait de consacrer à l'étude plus de temps que la plupart de ses contemporains. Quand il travaillait, il passait la plus grande partie de la journée sans prendre autre chose qu'un peu de pain et de vin, et il lui arrivait fréquemment de se lever au milieu de la nuit pour travailler. En pareille occasion, il avait coutume de fixer sur le devant d'un bonnet de papier qui lui servait de coiffure la chandelle à la lueur de laquelle il sculptait. Quelquefois, quand il était par trop fatigué, il se couchait sans se déshabiller, afin d'être tout prêt à se remettre à l'ouvrage, lorsque le sommeil l'aurait un peu rafraîchi. Il avait un emblème favori qui représentait un vieillard dans un chariot, avec un sablier placé devant lui et celte inscription : Aucun/ imparo! — J'apprends encore.

Le Titien était aussi un rude piocheur. 11 travailla huit ans à son célèbre Martyre de saint Pierre et sept à son tableau de la Cène. Dans sa lettre à Charles-Quinl il disait : « J'envoie la Cène à Votre Majesté; j'y ai travaillé » presque continuellement depuis sept ans, — ilopo selle » anni lavorandovi cjnasi continuamente. » Bien peu de personnes rélléchissent à ce que les grandes œuvres d'art exigent de patience, de travail, de préparations longues et coûteuses. Elles semblent venir facilement et vile sous les mains de l'artiste; mais que de peines il a fallu prendre pour acquérir cette facilité ! * Vous me demandez cinquante » sequins, " disait à un sculpteur un noble vénitien, « d'un » buste qui ne vous a coûté que dix jours de travail. >•■ — « Il est vrai ! » dit l'artiste, « mais vous oubliez qu'il m'a fallu » trente ans jour apprendre à faire ce buste en dix jours. « Comme on blâmait le Dominiquin de sa lenteur à finir un tableau qui lui avait été commandé, « Hé ! » s'écria-t-il,

Page 1