NICOLAS POUSSIN
dans un tel état d'épuisement, qu'il tomba malade, et qu'il dut aller passer quelque temps chez ses parents, aux Andelys, pour rétablir sa santé. Il y resta un an, et revint à Paris, avec l'intention de se rendre de là à Rome. Mais il ne réussit pas à aller plus loin que Florence, et revint de nouveau à Paris. Une seconde tentative ne lui réussit pas mieux ; car cette fois il n'alla que jusqu'à Lyon. Du reste, il ne laissait échapper aucune occasion de se perfectionner dans son art , et il continuait à étudier et à travailler aussi assidûment que jamais.
Douze années se passèrent ainsi, années d'obscurité et de labeur, années d'insuccès et de désappointements, et probablement aussi de privations. A la longue, cependant, Poussin réussit à se rendre à Rome et à forcer l'entrée de la carrière glorieuse qui lui était réservée. Il étudia avec soin les vieux maîtres , et tout particulièrement les anciennes statues dont la perfection admirable l'impressionna vivement. Il vécut pendant quelque temps avec le sculpteur Duquesnoi , qui n'était pas plus riche que lui, et à qui il aida à modeler des Cgures d'après l'antique. Avec lui, il mesura quelques-unes des statues les plus célèbres qui se trouvent à Rome, et notamment celle de Y Antinous; et l'on suppose que cette habitude exerça ultérieurement une grande influence sur la formation de son style. Il étudiait en même temps l'anatomie, dessinait d'après nature, faisait une grande collection d'esquisses représentant dans des postures et attitudes diverses les gens qu'il rencontrait, et, tout en se livrant à ces travaux, lisait avec soin, autant qu'il pouvait se les procurer, les livres qui font autorité en matière d'art.
Durant cette période de son existence, il continua d'être très-pauvre, « se contentant » , dit Félibien, « de peu de » chose pour sa nourriture et pour son entretien » . Il était heureux alors de céder ses tableaux pour le prix qu'on voulait bien lui en offrir. Il en donna un, représentant un
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J'fop/ùte, pour huit livres, et il en vendit un autre, ht l'esie des l'/i/lisii/is, soixante écus , lequel plus lard en coula mille au cardinal de Richelieu. Pour comble de malheur, il fui frappé d'une cruelle maladie. Dans une lellre écrile au chevalier del l'ozzo , qui lui vint en aide durant les premiers temps de son séjour à Rome, il disait : » Je m'enhardis à » vous écrire la présente, ne pouvant point venir vous sa- •> luer à cause d'une infirmité qui m'est survenue, pour » vous supplier luimhlemeiil de m'aider en quelque chose. » Je suis malade La plupart du temps, et n'ai aucun autre » revenu pour vivre que h' Iravail de mes mains. • Ce fut pour del Pozzo qu'il finit son Jicpos t/ans le tiïscrl , beau tableau qui couvrit bien, et au delà, les avances qui lui avaient été laites durant le temps de sa détresse.
Malgré ses souffrances, il continua bravement à travailler et à s'instruire. Visant à de plus grands succès, il alla à Florence et à Venise, pour y fortifier cl y épurer son goût par des éludes plus variées et plus étendues; et les fruits de ce long et consciencieux Iravail se nionlrèrenl enlin dans la série de grands tableaux qu'il commença alors à produire, el parmi lesquels nous citerons la Mort de (iermanicuiy Y Extrême Onction, le Testament d'Kuilamidas, la Vtiuue et Y Enlèvement t/es Stibines, (le lut eu regardant ce dernier tableau que Marini dit au cardinal Rarberini : « Ve- » dele un (futvane ehe tt ttutt J'uria <li diavulo. » — (l vilà un jeune liomme f/ui a une furie du tliuble..) Cependant la réputation de Poussin ne «pandit que lentement. Il était d'un caractère réservé et fuyait la société. On le regardait généralement comme un penseur bien plutôt que comme un peintre. Quand il ne peignait pas, il faisait dans la campagne de longues promenades solitaires, pendant lesquelles il méditait sur la composition des tableaux dont il projetait l'exécution. Un de ses rares amis, à Rome, fut Claude Lorrain, avec qui il passa bien des longues heures, sur la
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(errasse de la Trinité-du-Mont, à s'entretenir (l'art et d'antiquilés. La monotonie et la tranquillité de Rome convenaient parfaitement à ses goûts, et, pourvu que ses pinceaux lui rapportassent de quoi vivre modestement, il n'avait aucune envie de changer de place.
Mais sa renommée avait fini par s'étendre bien au delà de Home, et des invitations réitérées de revenir à Paris lui furent adressées. On lui offrit la place de premier peintre du roi. Il hésita d'abord , cita le proverbe ilalen ehi sta hene non si rnuore , dit qu'il avait passé quinze ans à Rome, s'y était marié, y avait vécu dans l'idée d'y mourir et d'y être enterré. Pressé de nouveau, il consentit et revint à Paris; mais sa présence éveilla de grandes jalousies parmi les peintres de la capitale, et il ne tarda pas à regretter d'avoir quitté Rome. A Paris, il peignit quelques-uns de ses ehefs-d'<euvre, un Saint Xavier, le Baptême et la Cène. On le surchargeait de travail. D'abord il fit tout ce qu'on lui demanda, des frontispices pour les livres de la bibliothèque du roi, notamment pour une Bible et pour un Virgile, des cartons pour le Louvre, et des dessins pour tapisseries; mais à la lin il fallut bien se plaindre.
« 11 m'est impossible, p écrivait-il à M. de Chantelou , . de travailler en même temps à des frontispices de livres, à a une Vierge, au tableau de la congrégation de Saint-Louis, » à tous les dessins de la galerie, enfin à des tableaux pour » des tapisseries royales. Je n'ai qu'une main et une débile » télé, et ne peux être secondé de personne ni soulagé. »
Harassé par les ennemis que son succès lui avait suscités et qu'il lui était impossibk1 de se concilier, il se décida, au bout d'environ deux ans, à quitter Paris pour retourner à Rome. Avant de partir, il peignit le dernier lableau qu'il ail fait en France, — le Temps emportant la Vérité pour la soustraire à l'envie et à la calomnie. Etabli de nouveau à Rome, dans son humble demeure du mont Pincio, il y
vécut entièrement absorbé par la pratique de son art, et sans que rien, jusqu'à l'heure de sa mort, vînt troubler la vie de solitude et de stricte simplicité qu'il lui avait plu d'adopter. « Je vous assure, monsieur, » écrivait-il à son ami Chantelou, « que, dans la commodité de ma petite » maison et dans l'état de repos qu'il a plu à Dieu de m'oc- » troyer, je n'ai pu éviter un certain regret qui m'a percé le » cœur jusqu'au vif, en sorte que je me suis trouvé ne pou- » voir reposer ni jour ni nuit; mais à la lin, quoi qu'il » m' arrive, je me résous de prendre le bien et de supporter » le mal. Ce nous est une chose si commune que les mi- » sères et les disgrâces, que je m'émerveille que les hommes » sensés s'en fâchent et ne s'en rient plutôt que d'en soupi- » rer. Nous n'avons rien en propre, mais tout à louage. » Voilà avec quel calme et quelle patience Poussin supporta les épreuves et les chagrins qui lui échurent en partage. En proie à de vives souffrances, il ne cherchait de soulagement que dans le travail, et aspirait toujours à une plus haute excellence. « En vieillissant, » dit-il, « je me sens toujours » plus enflammé du désir de me surpasser et d'atteindre la » plus haute perfection. » Néanmoins, tout en visant à plus de largeur et de puissance, il soignait minutieusement jusqu'aux moindres détails de ses œuvres. >i J'ai souvent ad- » miré, » dit Bonaventure d'Argonne, « le soin qu'il pre- » nait pour la perfection de son art. A l'âge où il était, je >. l'ai rencontré parmi les débris de l'ancienne Rome et » quelquefois dans la campagne et sur les bords du Tibre, des- » sinant ce qu'il remarquait de plus à son goût. Je l'ai vu aussi » ramassant des cailloux, de la mousse, des fleurs et d'au- » très objets semblables, qu'il voulait peindre exactement » d'après nature. » Ce fut au milieu de ces travaux, de ces luttes, de ces souffrances noblement supportées que s'écoulèrent les dernières années de Poussin. Il n'avait pas d'enfants ; sa femme mourut avant lui , et tous ses amis l'avaient