‹ Self-help; ou, Caractère, conduite et perseverance, illustrès à l'aide de biographies;Chapitre 49 sur 133 · CHANTRE Y · texte numérisé non relu

CHANTRE Y

pne : mais ces triomphes , il les devait uniquement à la persévérance et à fetudè qui avaient mûri son génie et lait de lui le grand artiste qu'il était. Il lui restait cependant à paraître dans un nouveau rôle : 1 enfant qui avait, comme nous l'avons vu , commencé ses études derrière le comptoir du marchand de statuettes de plâtre de New Street, Covent Garden , maintenant qu'il était devenu un homme d'une haute intelligence et d'une supériorité artistique reconnue , allait, à son tour, instruire la jeunesse, comme professeur de sculpture à l'Académie royale; et nul ne méritait plus que lui de remplir ces éminentes fonctions ; car nul n'est plus capable d'instruire les autres que celui qui seul, et sans aide , pour ainsi dire , a appris à lutter contre toutes sortes de difficultés et à les surmonter.

Après une longue, paisible et heureuse existence, Flaxman s'aperçut enfin qu'il devenait vieux. La douleur que lui causa la mort de sa hien-aimée Anne fut pour lui un rude choc. 11 lui survécut cependant plusieurs aimées, durant lesquelles il exécuta ses deux plus belles œuvres peut-être , le Bouclier d'Achille et X Archange Michel terrassant Satan.

Chantrey était, lui, un homme robuste, de manières tant soit peu rudes mais cordiales , lier de ses succès dans la lutte que, dès l'enfance la plus tendre , il avait eu à soutenir contre les difficultés qui l'environnaient, et par-dessus tout, lier de son indépendance. Il était né de parents pauvres, à Norton, près de Sheffield. Il perdit de trèsbonne heure son père, et sa mère se remaria. Sa première occupation fut de conduire à la ville voisine un âne chargé de pots remplis de lait, et de distribuer ce lait aux pratiques de sa mère. Tel fut l'humble commencement de sa carrière industrielle; et ce fut à ses propres forces qu'il dut de sortir de cette situation et d'atteindre à la plus haute éminence comme artiste. L'enfant ne paraissant pas pouvoir prendre son beau-père en affection, on décida de le mettre

en apprentissage , et on le plaça d'abord chez un épicier de Shcffield. Mais il avait la plus grande répugnance pour l'état d'épicier, et, comme il passait un jour devant la boutique d'un marchand d'objets sculptés , il s'arrêta pour admirer les belles choses qui s'y trouvaient en montre, et se sentit pris d'un si vif désir d'être sculpteur, qu'à partir de ce jour il ne cessa de supplier qu'on voulut bien lui permettre de quitter l'épicerie pour ce nouvel élat. On y consentit, et il fut mis, pour sept ans, en apprentissage chez un sculpteur et doreur sur bois. Son nouveau maître n'était pas seulement sculpteur et doreur, il était aussi marchand de gravures et de modèles de plâtre ; et Chantrey se mit à copier les unes et les autres et à travailleravec un grand courage et une grande application. Il consacrait tous ses loisirs à dessiner, à modeler, à s'instruire autant qu'il pouvait , et il travaillait souventjusqu'àunc heure avancée de la nuit. Avingletun ans, déterminé à être artiste, il paya à son maître, le temps de son apprentissage n'étant pas écoulé , une somme de 50 livres sterling, — c'était tout ce qu'il possédait, — pour obtenir la résiliation de son engagement. Il fit si bien après cela qu'il parvint à se rendre à Londres , où , avec un bon sens parfaitement caractéristique, il commença par chercher de l'ouvrage comme ouvrier sculpteur, et ne consacra que ses heures de loisir à l'étude de la peinture et du modelage. Parmi les travaux auxquels, à celte époque, il lui arriva d'être employé comme ouvrier à la tâche , se trouvait la décoration de la salle à manger de M. Hogers, le poète, salle à manger où plus tard il fut très-souvent le bienvenu comme invité, et où habituellement il prenait plaisir, en pareille circonstance, à faire remarquer aux convives qu'il rencontrait à la table de son ami les parties de la décoration auxquelles, jeune ouvrier, il avait mis la main.

Étant allé revoir Sheffield, notre artiste se fit annoncer dans les journaux de la localité comme peintre de portraits

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au crayon, à l'huile et en miniature. Le premier portrait qu'il fit, — pour un coutelier, — lui rapporta une guinée, et certes la guinée était bien gagnée. 11 fit ensuite, pour un confiseur, un portrait à l'huile, dont celui-ci lui donna cinq livres sterling et une paire de bottes à retroussis. Chantrey revint bientôt à Londres , pour étudier à l'Académie royale; et lorsque , pour la seconde fois , il retourna à Sheffield , il se fit annoncer comme également capable de modeler en plâtre les bustes de ses concitoyens ou de peindre leurs portraits. Il fut même, dès cette époque, choisi pour dessiner un monument qu'on voulait élever à un ministre du culte qui venait de mourir, et il exécuta cette commande à la satisfaction générale. A Londres, il avait pour atelier une grande chambre au-dessus d'une écurie, et ce fut là qu'il modela la première œuvre originale qu'il ait destinée à l'exposition, — une gigantesque tète de Satan. Dans les derniers jours de la vie de Chantrey, un ami, traversant son atelier, fut frappé par l'aspect de ce modèle qui gisait dans un coin. « Cette tète, » dit le sculpteur, « est la première de celles » que je fis lorsque j'arrivai à Londres. J'y travaillai dans » un grenier. J'avais alors pour coiffure un bonnet de p'a- » pier, et comme je ne pouvais me permettre de brûler » qu'une chandelle à la fois, je la fixais à mon bonnet , afin » qu'elle se mût avec moi, et m'éclairàt de quelque côté » que je me tournasse. » Flaxman vit et admira cette tète à l'exposition de l'Académie , et recommanda Chantrey pour l'exécution des bustes de quatre amiraux, qui devaient être placés dans l'hospice des invalides de la marine à Greenuich. Cette commande en amena d'autres, et Chantrey renonça à la peinture; mais pendant les huit années précédentes il n'avait pas gagné cinq livres sterling par ses travaux de modelage. Sa fameuse tête de Horne Tooke eut un tel succès, que, selon son propre récit, elle lui fit avoir pour 12,000 livres (300,000 fr.) de commandes.

(lhantrey avait cnlin réussi à si- faire connaître; mais il avait rudement travaillé, et il méritait bien sa bonne fortuné. 11 fui choisi, parmi seize Compétiteurs, pour exécuter, pour la cité de Londres , la statué de Géôrgè III. Quelques années plus lard, il produisit le ravissant monument àv^ Enfants endormis, qui se trouve aujourd'hui dans la cathédrale de Liclilield, el qui se l'ail remarquer par une grande tendresse de sentiment et par une exquise beauté poétique. A dater de ce moment , sa carrière ne lil que croître en honneur, en renommée el en prospérité. Sa patience', son application, sa persévérance infatigable étaient les piliers sur lesquels il avait élevé l'édifice de sa grandeur. La nature lin avait donné le génie, et son grand bon sens lui avait fait comprendre quelle bénédiction ee pouvait être que ce don précieux, s'il savait eu tirer parti. Il était prudent et (in comme les hommes <\\\ YorUsIiire, parmi lesquels il était né : dans le portefeuille qui lui servit pendant son voyage en Italie, on pouvait voir, mêlées ensemble, (\c^ notes sur l'art, <les mémoires de ses dépenses journalières, et (\r^ prix courants des diverses sortes de marbre. Ses goûts étaient simples, et les beaux sujets qu'il traitait, il les faisait grands à force de simplicité. Sa statue de Watt , dans l'église de Handsworth, nous semble véritablement le dernier mot de l'art, et

cependant, elle est parfaitement simple et sans art. Sa

générosité envers ses confrères malheureux était spléndide, niais sans bruit et sans ostentation. Lu mourant, il légua tout ce quil possédait à l'Académie, afin que la fortune qu'il avait amassée pendant sa vie de rude labeur servit encore, après sa mort, a l'encouragement des beaux-arts en Angleterre.

David M ilkie mente aussi une place distinguée parmi les artistes qui se sont fait remarquer par leur honnête et persistante application. Fils d'un pauvre piètre écossais, il donna de bonne heure des indices de son inclination artis-

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tique; car, pour négligent et inhabile qu'il fût dans ses autres études, il se montra, comme écolier, dessinateur infatigable. Enfant silencieux, il donnait déjà des preuves de celte énergie tranquille et concentrée qui fut toujours un des traits caractérisliques de sa nature. 11 ne perdait jamais une occasion de dessiner, et les murs du presbytère, la surface unie du sable au bord de l'eau ne lui semblaient pas faits pour autre chose que pour être couverts de dessins. Peu difficile sur Je choix des instruments, il se faisait, comme Giotto , un crayon d'un bout de bois brûlé, un canevas de n'importe quelle pierre suffisamment unie, un sujet de tableau du premier mendiant déguenillé qu'il rencontrait. Quand il allait voir quelqu'un , il était rare qu'il sortit de la maison sans laisser sur les murs quelque trace de sa présence , ce qui était loin de cadrer toujours avec les idées d'ordre et de propreté des bonnes ménagères. Enfin, malgré l'aversion de son père, le ministre, pour une carrière grosse dépêché, W'ilkie , qui ne voulait pas se laisser détourner de sa voie, se fit artiste, et se fraya vaillamment un passage à travers foutes les difficultés qui barrent la route du succès. Sa première demande d'admission comme élève à l'Académie d'Edimbourg ayant été rejetée, à cause du peu d'exactitude et de Gni des dessins qu'il avait présentés, il s'appliqua avec tant de persévérance à mieux faire, qu'à !a lin il fut admis. Ses progrès furent lents. Il s'exerçait au dessin de la ligure humaine, non-seulement, avec ardeur, mais avec la ténacité d'un homme qui est déterminé à réussir, et qui a pleine et entière confiance dans le résultat de ses efforts. Il ne donnait aucun signe de cette humeur excentrique et de cette application désordonnée dans lesquelles se complaisent tant, de jeunes gens qui se croient des génies ; il allait au contraire son petit train ; mais avec une application si soutenue, que lui-même plus tard avait coutume d'attribuer ses succès bien plus à cette

opiniâtre persévérance qu'à aucune faculté supérieure dont la nature l'eût doué. « Tous mes progrès dans la peinture, »

disait-il lui-même, « sont dus à une seule chose ma

» persévérante application. » A Edimbourg, il remporta plusieurs prix, et il eut l'idée, en vue de la rémunération plus élevée et plus sûre qui s'attache à cette branche de l'art, de s'adonner à la peinture du portrait; mais il n'hésita pas longtemps, et, s'élançant audacieusement dans la voie où il devait bientôt devenir célèbre, il peignit sa Foire de Pitlessie. Ce qui était bien autrement audacieux , il se détermina à aller à Londres, où il espérait trouver un champ plus vaste pour ses études et ses travaux; et le pauvre jeune Ecossais arriva bientôt dans la grande ville, où, dans un humble garni à dix-huit schcllings par semaine, il peignit un de ses chefsd'œuvre, les Politiques de village.

En dépit du succès qu'eut ce tableau et des commandes qu'il amena, Uilkie resta longtemps pauvre. Les prix de vente de ses œuvres furent , pendant bien des années, moins avantageux pour lui qu'ils ne l'eussent été pour d'autres; car il donnait tant de temps et de travail à tout ce qu'il faisait, que cela, au bout du compte, diminuait fort ses bénéfices. Chacun de ses tableaux était soigneusement étudié et élaboré à l'avance; il y travaillait pendant des années, ne se fiait jamais à l'ardeur du moment, mais, au contraire, touchait, retouchait, et, tant qu'un tableau restait entre ses mains, ne cessait de le corriger. « Travaillez ! travaillez ! travaillez ! » était son refrain, aussi bien que celui de Reynolds; et, comme Reynolds, il n'aimait pas les artistes bavards. Les parleurs sèment, mais les silencieux récoltent. « Faisons donc quelque » chose, » disait-il : c'était sa manière indirecte de réprimander les flâneurs et d'admonester les paresseux. Il lui arriva de raconter un jour à son ami Constable que, lorsqu'il étudiait à l'Académie d'Edimbourg, Graham, son maître, avait coutume de dire à ses élèves, en imitant

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Reynolds : « Si vous avez du génie, l'application le déve- » loppera ; si vous n'en avez pas , l'application en tiendra » lieu. » — « Aussi, » continua Wilkie, « j'étais bien ré- » solu à être très-appliqué , car je savais bien que je n'avais » pas de génie. » 11 raconta aussi à Constable que lorsque Linnell et Burnett, ses camarades d'atelier, à Londres, causaient d'art, il s'arrangeait toujours pour se rapprocher d'eux autant qu'il pouvait, aGn d'entendre leur conversation : u car, » disait-il, « ils savaient beaucoup, et moi très- » peu. » Et ceci était dit en toute sincérité, la modestie chez Wilkie étant une habitude. La première chose qu'il fit avec les trente livres sterling qu'il reçut de lord Mansûeld pour ses Politiques de village, fut d'acheter des robes , des châles et des chapeaux , et de les envoyer en présents à sa mère et à sa sœur : il n'était guère en état cependant de se passer ce luxe de générosité. Sa pauvreté première lui avait fait contracter des habitudes de stricte économie, auxquelles néanmoins il sut allier une noble libéralité , comme le prouvent certains passages de X Autobiographie d'Abraham Raimbach , le graveur.

Nous mentionnerons encore ici un artiste dont la vie offre aussi un exemple frappant de laborieuse énergie et d'indomptable persévérance, William Etty. Son père était fabricant de pain d'épice à York, et sa mère, — femme d'une grande force et d'une grande originalité de caractère, — était fille d'un cordier. L'enfant manifesta de bonne heure un goût très-vif pour le dessin. Il couvrait les murs, les planchers, les tables, d'échantillons de son talent. Son premier crayon fut un crayon d'un liard, qui, bien vite usé, fut remplacé par un morceau de charbon de bois. Sa mère, qui n'avait pas la moindre idée en fait d'art, voulut faire apprendre un métier à son fils, et le plaça chez un imprimeur. Mais, durant ses heures de loisir, il continua à dessiner, et , quand le temps de son apprentissage fut terminé, il se montra

174 PUISSANCE DE L'APPLICATION DANS LES BEAl'X-ARTS.

cncrgiquement résolu ù suivre, son inclination, c'est-à-dire à être peintre, ou rien. Heureusement, son oncle et son frère aîné pouvaient et voulaient bien le pousser dans sa nouvelle carrière, et ils lui procurèrent les moyens d'entrer comme élève à l'Académie royale. Nous voyons dans Y Autobiographie de Leslie qu'Etty était regardé par ses camarades comme un digne garçon, pinclicur, mais borné, et qui ne se distinguerait jamais. Toutefois il avait en lui cette faculté divine, — l'amour dit travail, et, à force de patience et d'assiduité, il parvint à se faire une position éminente dans les plus liantes régions do l'art.

Beaucoup d'artistes ont eu, avant de réussir, à endurer des privations qui ont mis à la plus rude épreuve leur patiepeq et leur courage; quant à ceux qui ont sombré dans cette mer orageuse, on n'en saura jamais le nombre. Martin eut, dans sa carrière, à lutter contre des difficultés telles que bien peu de gens peuvent s'en faire une idée. Plus dune fois il se vit, à l'époque où il travaillait à son premier grand tableau, sur le point de mourir de faim. On raconte qu'un jour il se trouva réduit à son dernier scbelling , un gcbclling d'une blancheur éclatante, qu'il avait gardé à cause do cela , mais qu'il fallut bien à la lin changer contre un morceau de pain. Il entra chez un boulanger, ai dicta un pain, cl allait remporter, lorsque le boulanger, le lui arrachant vhcniriil, rejeta son scbelling au pauvre artiste affamé : le brillant scbelling l'avait trahi à l'heure du besoin c'était une pièce fausse. De retour chez lui, il mit

son appartement sens dessus dessous pour y trouver une vieille croûte de pain avec laquelle il pût non pas satisfaire, mais tromper sa faim. Soutenu à travers toutes ces misères par la victorieuse puissance de l'enthousiasme, il poursuivit ses projets avec une énergie indomptable. Il eut le courage d'attendre, et, en attendant, de travailler; et, quelques jours après, ayant trouvé l'occasion d'exposer son tableau, il se

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