COEURS VAILLANTS
qu'il est impossible de ne pas comprendre, tout ce qu'il est au pouvoir de chacun d'accomplir pour soi-même, et font éloquerament ressortir à quel point le respect de soi et la confiance en soi peuvent rendre les hommes, même alors qu'ils appartiennent aux rangs les plus humbles, capables d'acquérir une honorable aisance et une solide réputation.
Les grands savants, les grands littérateurs, les grands artistes, ceux qui se dévouent à l'apostolat des plus hautes vérités et ceux dont la noblesse est tout entière dans la vaillance de leur cœur, n'ont jamais appartenu en propre à aucune classe, à aucun degré de la hiérarchie sociale. Ils sont sortis indifféremment de toutes les classes, de tous les rangs, de l'atelier et de la ferme, de la chaumière et du château. Quelques-uns des plus grands apôtres de la Divinité sont venus des derniers rangs du peuple. Les plus pauvres ont quelquefois pris les places les plus élevées ; et il n'est pas de difficultés, quelque insurmontables qu'elles fussent en apparence, qui aient pu leur barrer le chemin. Ces difficultés mêmes, dans bien des cas, semblent avoir été leurs meilleurs auxiliaires ; car elles les ont forcés de montrer tout ce dont ils étaient capables en fait de travail et d'endurance, et ont vivifié des facultés qui, sans cela, auraient pu rester pour toujours assoupies. Les exemples d'obstacles ainsi surmontés et de triomphes ainsi obtenus sont si nombreux qu'ils peuvent bien, ou peu s'en faut, justifier ce proverbe : quatre de la volonté on vient à bout de tout.
Beaucoup de ceux qui se sont le plus distingués dans la science sont nés dans des positions sociales où l'on ne s'attendait guère à trouver une excellence quelconque, et encore moins une excellence scientifique. C'est ainsi que parmi ceux qui ont donné la plus grande impulsion à la sublime science de l'astronomie, nous trouvons Copernic, fils d'un boulanger polonais; Kepler, fils d'un cabaretier allemand, et lui-même garçon de cabaret; d'Alcmbert, en-
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faut trouvé, ramassé pdr une nuit d'hiver sur los degrés de l'église de Sainl-Jean le Rond à Paris, et élevé par la Femme d'un vitrier; Newton et Laplace, lils, le premier, d'un petit propriétaire de Grantham en Angleterre, et le second , d'un pauvre paysan de Beaumont-en-Atige près de Honfleur. Malgré les circonstances défavorables contre les- (pielles ils eurent à lutter dès leurs premiers pas dans la vie, ces hommes éminenls se Cirent, par le seul exercice de leurs facultés, une réputation aussi durable que solide et que toutes les richesses du inonde n'auraient pu payer. La richesse eût même pu leur être un obstacle plus grand que la pauvreté au sein de Inquelle ils étaient nés. Le père de Lagrange, autre astronome et mathématicien émineut, était trésorier de l;i guerre à Turin . Il lut ruiné par des spéculations malheureuses, et sa famille réduite à une pauvreté relative. Or, c'est à celle circonstance que, plus lard, Lagrange avait coutume de rapporter et sou bonheur et sa réputation. « Si j'avais été riche » , disait-il, « je ne serais probablement jamais devenu mathématicien » . L'abbé de Hautefeuille , autre physicien et mécanicien distingué, était (ils d'un boulanger d'Orléans. Le père de Gassendi était un pauvre paysan de Champtercier (Basses- Alpes); et llaiïv, le minéralogiste, était lils d'un tisserand de Sainl-.lust (Oise). Le chimiste Vauquelin eut pour père un paysan de Saint-André d'Hébertot (Calvados). Si, à l'école où il rat envoyé dans son enfance, il ne brillait pas par le luxe des vêtements, il brillait en revanche de tout l'éclat de l'Intelligence la plus vive ; et le magister qui lui apprenait à lire et à écrire, faisant son éloge, ne cessait de répéter au gafs: « Travaille, étudie, Col lin, et un jour tu porteras de beaux habits comme le marjpiillier de la paroisse.» I n apothicaire de campagne, visitant l'école, admira les bras robustes de l'enfant et offrit de le prendre comme garçon de laboratoire, ce à quoi Vauquelin consentit, dans l'espoir de
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continuer sous lui ses études. Mais L'apothicaire n'entendait pas permettre que Vauquelin consacrât la moindre partie de son temps à apprendre; et le jeune homme, une fois sur de son fait, ne tarda pas à former la résolution d'abandonner la place. Il partit et prit le chemin de Paris, n'ayant que son havre-sac sur le dos et deux écus dans sa poche. Arrivé à Paris, il se mit en quête d'une place de garçon apothicaire, mais toutes ses démarches n'aboutirent à rien. Accablé de fatigue et de soucis, il tomba malade, et, dans cet état , fut porté à rilôtel-Dieu, où il faillit mourir. Mais «à toile ourdie Dieu envoie le lil » ; et la suite prouva que des jours meilleurs étaient en réserve pour le pauvre Vauquelin. Il se rétablit, et s'élant mis de nouveau à la recherche d'un emploi , il finit par en trouver un chez un apothicaire. Peu de temps après, il fit la connaissance du célèbre chimiste Fourcroy qui fut si enchanté de lui qu'il le prit pour secrétaire; et à la mort de ce grand philosophe, qui n'arriva (pie bien des années plus tard, Vauquelin lui succéda dans la chaire de chimie de la faculté de médecine. Enfin, en 1829, le Calvados le nomma député , et il rentra triomphant dans le village d'où il était sorti si pauvre et si obscur.
Comme le chirurgien anglais John Huntcr, les grands chirurgiens français Ambroise Parc et Dupuytren naquirent dans des positions sociales fort humbles. A l'âge de trois ans, Dupuytren fut enlevé à ses parents par une grande dame qui désirait l'adopter. Mais ceux-ci , tout pauvres qu'ils étaient, ne voulurent point se séparer de leur enfant, qui, en conséquence, leur fut rendu. En grandissant, il se fit, par le charme de sa personne et de ses manières, par son obligeance et par sa bonne conduite, une foule d'amis, dont l'un voulut bien lui faciliter les moyens d'aller à Paris étudier la médecine. Or, Dupuytren n'avait pas besoin d'autre chose que d'être une bonne fois mis en selle pour faire son chemin. On raconte de lui qu'à l'époque où il
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étudiait au collège de la Marche, il occupait, avec un camarade d'école, une chambre dont tout le mobilier consistait en trois chaises, une table, et une espèce de lil dans lequel, à tour de rôle, les deux jeunes gens reposaient. Leurs ressources étaient si minces que bien souvent ils se virent réduits à ne vivre que de pain et d'eau. Mais cela n'empêchait pas Dupuylren de travailler de tout son cœur, et même de se mettre à l'ouvrage dès quatre heures du matin. Nous ne dirons rien du degré d'éminence auquel il s'éleva : on sait assez que durant les dernières années de sa vie il était reconnu pour le plus grand chirurgien de son temps.
Parmi les hommes illustres qui , pour ainsi dire, ont revêtu la pauvreté d'une auréole de gloire, on peut citer Joseph Fourier, fils d'un tailleur d'Auxerre; Durant, professeur d'architecture à l'École polytechnique , fils d'un cordonnier de Paris; Conrad Gesner, le naturaliste, fils d'un corroyeur de Zurich. Ce dernier eut, dès le commencement de sa carrière, à lutter contre tous les obstacles qui naissent de la pauvreté, de la maladie, de L'infortune domestique; mais rien ne put refroidir son courage ni l'arrêter dans ses progrès. Sa vie fut véritablement une remarquable illustration de la vérité de cette maxime, qu'à ceux qui ont le plus à faire mais qui ont bonne volonté, le temps ne manque point. Pierre Hamus nous offre un caractère de la même trempe. \é en Picardie, d'une famille pauvre, il eut, dans son enfance, à garder les brebis. Mais cette occupation n'étant pas le moins du monde de son goût, il se sauva à Paris, où, après avoir eu à endurer beaucoup de misère, il réussit à entrer comme domestique au collège de Navarre. Cette situation , pour humble qu'elle fut, lui ouvrit la route du savoir, et en peu de temps il devint un des hommes les plus savants de son temps.
On pourrait citer un nombre infini d'exemples de ce genre.
. LA CARRIÈRE OUVERTE AUX TALENTS. » Ki
Dans toules les branches de l'activité humaine, beaux-arts, littérature, affaires, ils sont réellement si nombreux, qu'on se trouve en présence d'un véritable embarras de richesses, et qu'il est très-difficile de faire, parmi cette foule d'hommes remarquables qui ont du leurs succès à leur ardeur au travail et à leurs patients efforts, un choix qui n'excède pas les limites d'un volume ordinaire. 11 suffit, par exemple, de jeter un coup d'œil sur le domaine de la géographie, pour y remarquer, parmi les auteurs de grandes découvertes, Christophe Colomb, fils d'un cardeur de laine de Gènes-, Cook, qui fut garçon de boutique chez un mercier du Vorkshire; et Livingstono, qui fut ouvrier dans une filature de coton, près de Glasgow. Parmi les artistes, nous trouvons Claude, fils d'un pâtissier; Geefs, d'un boulanger-, et Léopold Robert, d'un horloger; tandis que, d'un autre côté, nous voyons qu'lnigo Jones fut d'abord charpentier; Haydn, charron; et Daguerre, peintre de décors à l'Opéra. Parmi les papes, Grégoire VII eut pour père un charpentier; Sixte-Quint, un berger; et Adrien VI, un pauvre canotier. Dans sa jeunesse, Adrien, trop pauvre pour acheter seulement une misérable chandelle, avait coutume de préparer ses leçons à la lumière des réverbères qui éclairaient les rues et les porches des églises, faisant ainsi preuve d'une admirable patience et d'une incomparable ardeur au travail, surs présages de sa future grandeur.
La maxime qui montre « la carrière ouverte aux talents » reçut, pendant la révolution française de 1792, de nombreuses et frappantes illustrations. Hoche, Humbert, Pichegru , et bien d'autres , entrèrent dans la carrière comme simples soldats. Humbert fut dans sa jeunesse un trèsmauvais garnement, et à seize ans il s'échappa de la maison paternelle. Il fut tour à tour domestique d'un négociant à Nancy, ouvrier à Lyon , et plus tard marchand de peaux de lapin. En 1792, il s'enrôla comme volontaire, et
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au bout <i'uu an il lui nommé général de brigade. Kléber, Lofèvre, Suchet, Victor, Lannes, Soult, Masséna, Saint-Cyr, d'Erlon, Murât, Augereau, Bessières, Ney, tous sortirent des rangs. La promotion des uns fut rapide , colle dos autres lente. Saint-Cyr, fds d'un pauvre tanneur de Toul, commença par être acteur, après quoi il s'engagea dans les chasseurs et fut promu dans l'année au grade de capitaine. Victor, qui plus tard devint duc de Bell une , s'enrôla en 1781 dans le 4" régiment d'artillerie. Durant les événements de la Révolution il fut congédié; mais aussitôt que la guerre éclata , il se rengagea et obtint en quelques mois, grâce à son intrépidité et à son habileté, le grade d'adjudant-major et celui de chef de bataillon. Murât, • le beau sabreur, » était lils d'un aubergiste de village du Périgord , et , jeune homme, soignait les chevaux dans l'auberge de son père. 11 s'enrôla une première fois dans un régiment de chasseurs, d'où il fut renvoyé pour insubordination; mais s'étani engagé de nouveau, Lorsque les guerres de la Révolution commencèrent, il atteignit promptemenl le grade de colonel. Nej s'engagea à dix-huit ans dans un régiment de hussards, et, peu à peu, monta de grade en grade. Kléber, qui ne tarda pas à discerner ses mérites, le surnomma k l'infatigable, ■ et le promut au grade d'adjudant général, quoiqu'il n'eût alors que vingt-cinq ans. D'un autre côté, nous voyons que Soult ne reçut presque aucune éducation dans sa jeunesse, et qu'il n'apprit même la géographie que lorsqu'il fut ministre dc^ affaires étrangères de France. H est vrai que, lorsqu'il s'y mit, l'étude de cette branche dc^ connaissances humaines fut pour lui une source de plaisir extrême. 11 resta six ans dans l'infanterie royale avant d'atteindre au grade de sergent. Mais l'avancement de Soult fut rapide si on le compare à celui de Masséna , qui servit quatorze ans dans le régiment royal-italien avant d'arriver au grade de sergent; et, quoique dans la suite il s'élevât, d'éche-