L'ABBE DE S A INT-PIERRE
fut pas moins pur et moins enthousiaste que lui dans ses inspirations vers le bien. Le cardinal Dubois avait coutume de dire, en parlant de lui, que ses projets étaient les rêves d'un honnête homme. Il faut ajouter cependant que l'on a reconnu depuis que quelques-uns de ces projets étaient parfaitement réalisables. Dès ses premières années, il se lit remarquer par sa simplicité de cœur et par son ardent amour pour la vérité et la justice. Les rêves dont il se berça furent de beaux rêves , rêves de progrès et d'amélioration générale. A Paris, où il vivait avec son ami Varignon, à qui il faisait, sur un revenu annuel de treize cents livres, une pension de trois cents, il s'occupa d'étudier la condition morale et politique de l'homme, et d'imaginer de nombreux plans d'amélioration. Parmi ses plus grands projets, s'en trouvait un pour l'abolition de la guerre et l'établissement sur la terre du règne de la paix et de la fraternité. Il recherchait la société de ceux qui étaient à la tète des affaires, pour les engager à adopter ses plans; mais ceux-ci faisaient la plupart du temps la sourde oreille , et le regardaient comme un rêveur, dupe de ses illusions et de ses chimères. Et cependant qu'aurait- il pu faire de mieux pour montrer sa fidélité à l'esprit du maître qu'il servait et qui était venu au monde pour y apporter un Evangile de paix? Ayant accompagné l'abbé de Polignac au congrès d'Utrecht, Saint-Pierre se sentit plus que jamais animé de la conviction que l'un des plus grands bienfaits qu'il fût possible de conférer à l'humanité serait l'abolition de la guerre, et, plein de cette idée , il la formula dans l'ouvrage qu'il publia en 1713, sous le titre de Projet de paix perpétuelle. Il y proposait la formation d'une Diète ou Sénat européen , à la composition de laquelle toutes les nations de l'Europe prendraient part, et à laquelle les princes seraient tenus de soumettre leurs querelles et de demander réparation de leurs griefs.
Un autre projet, dans lequel l'abbé (le Saint-Pierre était aussi fort en avant de son temps, était celui de fonder, pour les enfants pauvres, des écoles industrielles où ils pussent apprendre quelque métier ou profession utile. Lui-même, ne se contentant pas d'être bienfaisant en théorie, mettait ses idées eu pratique* et payait leur apprentissage à un certain nombre d'orphelins, à qui il faisait enseigner divers métiers, dans lesquels , une fois parvenus à l'âge d'homme j ils pouvaient gagner leur vie honnêtement. 8a grande crainte était que l'Angleterre ne devançât la France dans l'adoption de ses plans, et ne nvîl ainsi à son pays la gloire qui s'attacherait à leur réalisation. Anticipant sur les modernes faiseurs de projets, il promulgua un système phonétique, par lequel il se proposait d'introduire dans l'écriture les changements qui de temps à autre se produisent dans la prononciation, et de faire de l'orthographe la représentation exacte de la parole. Il adopta ce système dans ses propres ouvrages, ce qui peut-être eut pour effet d'empêcher qu'ils fussent généralement lus. Il formait ài^ projets à n'en plus finir, les uns d'une espèce, les autres d'une autre; et c'était, pour tout dire, un homme à projets universel : il proposa une méthode pour diminuer le nombre des procès; il en proposa une autre pour l'assiette, plus juste et plus équitable 4 des impôts; il mil en avant un plan pour l'extinction de la mendicité, et montra comment, par ce moyen , le commerce intérieur pouvait être étendu; il (it ressortir la nécessité de réviser lotit le code (\a> lois, idée adoptée plus tard par les assemblées issues de la révolution française, et à laquelle Napoléon voulut attacher ëen nom; il esquissa un plan d'éducation nationale que la France; a depuis adopté; il écrivit contre le luxe, contre le duel, contre le jeu : il débordait de projets pour l'élévation sociale et morale du peuple, et Ton ne peut lire ses livres sarts remarquer avec surprise combien d'améliorations, qui ont été introduites dans les