L'ABBE DE SAIN Ï-PIERRE
temps modernes, avaient été prévues par lui , et combien d'autres il avait prévues aussi, à la réalisation desquelles nous aspirons encore. Il n'était pas seulement philanthrope en théorie ; il l'était aussi en pratique : il dépensait tout son revenu en actes de charité, et non-seulement faisait largement l'aumône, mais enseignait aux pauvres gens à s'aider eux-mêmes. Il avait toujours pour but de faire un bien permanent à ceux qu'il secourait. Il leur faisait apprendre des métiers, leur trouvait de l'emploi, et les mettait à même de se suffire par leur propre travail. Ce fut lui qui le premier rendit le mot de bienfaisance populaire, et qui donna cà ce mot, par les applications qu'il en lit, une signiGcafiou pratique que n'avait point eue jusque-là cette belle parole. Il avait une ardente espérance dans l'avenir de l'humanité , qui, croyait-il fermement, était gros des plus magnifiques promesses. « Sa vie tout entière fut glorifiée par l'esprit de « ce principe, qu'il ne manqua jamais de prêcher, que l'es- » sence de toute religion, la base de toute moralité, le cou- » ronnement de toute vertu, consistent à donner cl à p,<,n donner. C'est ce principe qu'il avait l'habitude de présenter » sous une forme plus poétique, en affirmant, dans sa cou - » versation aussi bien que dans ses écrits , que Je paradis " appartient aux charitables et aux miséricordieux '. »
Son intelligence resta claire et intacte jusqu'au dernier moment, et les années de son déclin furent extraordinairement exemptes des inGrmités de la vieillesse. Un ou deux jours avant sa mort, comme quelqu'un l'exhortait à adresser quelques paroles à ceux qui l'entouraient, « Un mourant, >; répondit-il, « a bien peu de chose à dire, à moins qu'il ne » parle par vanité ou par faiblesse. »
Voltaire rapporte qu'ayant demandé à Saint-Pierre, sur son lit de mort, ce qu'il éprouvait touchant sa lin prochaine, « Ce qu'on éprouve à la veille d'un voyage à la campagne,
1 M. Hurtuell, dans le Gcntlcman's Magazine. Décembre 1850.
répondit-il. 11 mourut à Paris, en 1763, et sur sa tombe on écrivit cette épitaphe, aussi vraie qu'éloquente : « il aima » beaucoup. »
D'un caractère aussi élevé, mais plus pratiques et mieux brisés aux affaires, furent les chefs du grand mouvement anglais pour l'abolition de l'esclavage et de la traite des noirs; et c'est à une courte notice de leurs travaux que nous nous proposons de consacrer le reste de ce chapitre. Le premier et le plus éminent, peut-être même le plus grand en fait d'énergie, d'intrépidité et de persévérance, fut Granville Sharp. Il cuira d.ins la vie comme commis chez un marchand de nouveautés, à Tower-Hill, mais quitta ce commerce, aussitôt que son apprentissage fut fini, pour entrer comme employé au bureau de l'artillerie; et ce fut dans l'exercice de ces humbles fonctions qu'il poursuivit, durant ses heures de loisir, l'œuvre de l'émancipation des noirs. Il s'était toujours montré, même comme apprenti, prêt à entreprendre volontairement toute espèce de travail dont l'utilité lui était démontrée. Ainsi, par exemple, à l'époque où il apprenait le commerce des nouveautés, il se laissa souvent entraîner par un autre commis qui logeait dans la même maison et était unitairien à discuter des questions religieuses. Le jeune unitairien soutenait que l'interprétation trinitaire que Granville donnait de l'Écriture tenait uniquemont à ce qu'il ne savait pas le grec; sur quoi celui-ci se mit immédiatement au travail, et lit si bien, que, en y consacrant ses soirées, il réussit en peu de temps à apprendre celle langue. Lne controverse du même genre, qui s'éleva, au sujet de l'interprétation des prophéties , entre lui et un autre apprenti appartenant à la communion israélite, le détermina à entreprendre l'étude de l'hébreu, dont il parvint aussi à surmonter toutes les difficultés.
Mais la circonstance qui donna une impulsion et une direction définitive à sa vie et à ses travaux dut son origine