PROMOTEURS DE L'AFFRANCHISSEMENT DES NOIRS
à sa générosité de cœur. Son frère William , qui était établi comme chirurgien dans Mincing Lane, à Londres, donnait aux pauvres des consultations gratuites, et parmi les nombreux infortunés qui venaient de temps à autre implorer ses secours, se trouvait un pauvre Africain, nommé Jonathan Strong. Il parait que ce malheureux nègre avait été trèsbrutalement traité par son maître, homme de loi de la Barbade , qui l'avait amené à Londres , et qu'il était devenu , par suite de ces mauvais traitements, boiteux, aveugle ou à peu près, et, en un de compte, incapable de travailler; sur quoi son maître , le regardant comme un cheptel désormais inutile et sans valeur, l'avait cruellement jeté sur le pavé de Londres. Ce pauvre homme, masse vivante de maux, n'avait vécu pendant quelque temps qu'en mendiant son pain, lorsque enfin il arriva à la porte de William Sharp qui lui donna quelques remèdes, et le fit admettre à l'hôpital de Saint- Barthélemi, où il guérit. A sa sortie de l'hôpital , les deux frères lui vinrent en aide pour l'arracher cà la mendicité; mais ils ne se doutaient pas alors le moins du monde que qui que ce fût eut des droits sur sa personne. Ils réussirent à le placer chez un apothicaire, au service duquel il resta deux ans; et ce fut pendant qu'il accompagnait sa maîtresse, monté derrière un carrosse de louage, que son premier maître, l'homme de loi de la Barbade, le reconnut, et résolut de rentrer en possession de l'esclave auquel le rétablissement de sa santé avait rendu son prix. L'homme de loi fit saisir Strong par deux officiers du lord maire et le fit enfermer dans le Comptoir ', jusqu'à ce qu'il put l'expédier aux Antilles. Le nègre, se souvenant, dans sa captivité, des généreux services que Granville Sharp lui avait rendus dans la grande détresse où il s'était trouvé quelques années auparavant, lui fit parvenir une lettre par laquelle il implorait sou secours. Sharp avait oublié le nom ' C'était une prison.
de Strong ^ mais il ënvOy« aul informations un messager qui lui rapporta que les gardiens soutenaient qu'ils n'avaient sous les verrous aucune personne de ce nom. Cela éveilla les soupçons de Sharp qui se rendit aussitôt a la prison et insista pour être mis en présence de Jonathan Strotog. 11 fallut bien l'admettre, et il reconnut le pauvre diable que Ton gardait là comme nègre marron. M. Sharp déclara au gardien de la prison (pie s'il remettait Strong à qui que ce lût, avant que celui-ci eût été amené devant le lord maire, ce serait à ses propres risques et périls; puis il se rendit auprès de ce magistrat, et obtint une assignation a comparaître contre ceux qui avaient fait saisir et emprisonner Strong sans mandat d'arrêt. Les parties comparurent devant le lord .n.ùro; et il résulta des débats que le premier maître de Strong avait déjà vendu celui-ci à un individu qui produisit' la lettre de vente et réclama le nègre comme sa propriété. Comme Strong n'était accusé d'aucun délit, et que le lord maire était incompétent pour juger la question légale de l'état Civil de Strong, l'esclave lut unis en liberté et suivit son bienfaiteur hors de la cour de justice sans que personne osât mettre la main sur lui. Le ci-devant maître de Strong ht immédiatement signilier à Sharp une notification de l'action qu'il se proposait d'intenter contre lui pour rentrer en possession de l'esclave que, disait-il, on lui avait vole. Vers cette époque (1767), la Liberté personnelle, quoique (l,è,-e aux Anglais, en théorie, était sujette à de graves infractions et violée presque chaque jour. La presse pour le 5mic«' maritime était régulièrement pratiquée, et, -outre les bandes de la presse, il y avait dans Londres et dans toutes lés grandes villes du royaume des troupes tienkveurs dont l'emploi consistait à prendre de force, pour le service de la Compagnie des Indes orientales, des hommes qui, si la Compagnie n'en avait pas besoin , étaient expédiés comme esclaves aux planteurs des colonies américaines. Quant aux
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ventes d'esclaves noirs, elles étaient ouvertement annoncées dans les journaux de Londres et de Liverpool, aussi bien que les olfres de récompenses faites à ceux qui retrouveraient et arrêteraient les esclaves fugitifs, et les conduiraient à certains navires dont' le mouillage dans la rivière était désigné.
Légalement, la position de l'homme réputé esclave en Angleterre était incertaine et douteuse. Les jugements rendus par les tribunaux étaient divers et contradictoires, ne reposant sur aucuns principes reconnus. Quoique ce fut la croyance populaire que l'esclave qui mettait le pied sur la terre d'Angleterre devenait libre, nombre de jurisconsultes très-éminents étaient d'un avis absolument contraire. Les hommes de loi que M. Sharp consulta, en vue de sa défense dans l'action qui lui était intentée à propos de Jonathan Strong, partageaient généralement cette opinion, et le ci-devant propriétaire de Jonathan Strong ne se faisait lias faute de dire que le lord chef-justice Mansfield et tous les avocats en renom étaient positivement d'avis que l'esclave qui venait en Angleterre ne devenait point libre, et qu'il pouvait être légalement contraint de retourner auv plantations. De tels renseignements auraient réduit au désespoir un esprit moins courageux et moins résolu que Granville Sharp ; mais cela ne servit qu'à le confirmer dans sa détermination de lutter pour la liberté du nègre, au moins en Angleterre. - Abandonné, » dit-il, « par mes défenseurs y professionnels, je fus forcé, à défaut d'assistance légale » régulière, de faire une tentative désespérée pour me dépendre moi-même, quoique les lois et la jurisprudence » me fussent complètement étrangères, et que je n'eusse ja- » mais ouvert un livre de droit (la Bible exceptée), jusqu'au » moment où je dus, bien à contre-cœur, entreprendre des » recherches dans les catalogues d'une bibliothèque que mon " libraire avait récemment achetée. »
Toutes ses journées étant prises par les affaires du département de l'artillerie, dans les bureaux duquel il remplissait le poste le plus laborieux, il lui fallait poursuivre ses nouvelles études le soir très-tard ou le matin de très-bonne heure; si bien qu'il était, — il ne pouvait s'empêcher de le reconnaître, — en train de devenir lui-même une sorte d'esclave. Écrivant à un ecclésiastique de ses amis, il lui disait, pour s'excuser d'avoir tardé à lui répondre : « Je me » confesse entièrement incapable de suffire aune eorrespon- » dance littéraire. Le peu de temps que je peux prendre sur mon sommeil le soir ou le malin, je dois, de toute néces- » site, l'employer à examiner divers points de droit; car cet i) examen n'admet aucun délai et exige de ma part les rc- » cherches les plus scrupuleuses et les plus diligentes. » Tous les instants de loisir dont il put disposer durant les deux années qui suivirent, il les consacra à l'étude attentive des lois qui régissent en Angleterre la liberté personnelle, se frayant, pour arriver à son but, une voie pénible à travers les Ilots nauséabonds de la plus sèche et de la plus repoussante i\i>^ littératures, et faisant, au fur et à mesure de ses progrès, des extraits des actes les plus importants du parlement, des décisions des tribunaux et des opinions des jurisconsultes les plus distingués. Dans cette longue et insipide enquête, il n'eut ni guide, ni aide, ni conseil, et ne put même pas trouver un -cul homme de loi dont l'opinion fût favorable à son entreprise. Cependant ses recherches aboutirent, à la longue, à un résultat aussi satisfaisant pour lui-même que surprenant pour les gens du barreau. « Dieu » soit loué! «i put-il écrire, « il n'y a pas un seul statut, pas • une seule loi anglaise, — autant du moins que j'ai pu m'en » convaincre, — où l'on puisse rien trouver qui justifie l'esn clavage. » Se sentant désormais ferme sur ses pieds et ne doutant plus de rien, il résuma ses études dans un exposé clair, succinct et formel, intitulé: « De l'injustice qu'il y a à