LE POETE JASMIN
art parfait. Toutefois on trouva moyen {l'envoyer l'enfant à l'école, où il fit preuve d'application et remporta des prix. 11 fut ensuite placé chez un coiffeur, et là, tout en travaillant dînant le jour à apprendre son métier, il consacra ses loisirs à la lecture des quelques livres qu'il pouvait trouver à emprunter. A la longue, il parvint a s'établir à son propre compte, et, sans cesser de vaquera ses occupations de coiffeur des jeunes gens , il s'adonna à la composition de chansons et de poésies auxquelles ni la publicité ni les suffrages du public ne tirent défaut. Enfin, les faveurs de la fortune affluèrent si bien dans la boutique du jeune barbier, que, dans un accès de fureur poétique, il brisa le fauteuil héréditaire dans lequel tant de Jasmin avaient été portés à l'hôpital pour y mourir. Sa femme s'était opposée d'abord à ce qu'il écrivit, et elle avait même poussé son opposition jusqu'à lui cacher plumes et papier; mais quand elle vit que les vers se vendaient , elle changea complètement d'opinion , et fut dès lors la première à lui offrir gracieusement plumes et papier, en lui disant : « Courage , » courage! chaque vers est une tuile que tu pétris pour • achever de couvrir la maison. » Kt les choses en effet allèrent si bien qu'en peu de temps Jasmin put acheter la maison dans laquelle il vivait, tuiles et tout.
L'Angleterre aussi a eu ses ouvriers poètes : Burns, le valet de charrue; Glare, le paysan; Hloomficld , le garçon de ferme; Tannahill , le tisserand; Cooper, le cordonnier; et Critchley Prince, l'ouvrier de fabrique. Mais bien au dessus de tous s'élève Shakespeare, qui, lui aussi, naquit dans une humble condition sociale. Son père était boucher et éleveur de bestiaux, et, d'après certaine tradition, Shakespeare lui-même aurait été dans sa jeunesse cardeur de laine; tandis que d'autres biographes nous le montrent d'abord maître d'étude, puis clerc de notaire. Le fait est qu'il semble avoir élé non pas seulement un homme, mais
18 CHAPITRE SERVANT 1) 'IXTROI) l'CT 1 0 \
un épitome de l'humanité. L'exactitude de son vocabulaire
naval est lellc qu'un écrivain qui appartient ;ï la marine prétend qu'il a dû être matelot; tandis qu'un ecclésiastique trouve dans ses écrits des preuves intrinsèques qu'il a diï être sacristain ; et qu'un juge distingué des qualités et des défauts de la race chevaline soutient, avec non moins d'autorité, qu'il est impossible qu'il n'ait pas été un peu maquignon. Ce qu'il y a de sur, c'est que, avant d'être acteur, Shakespeare lit plus d'un métier, et acquit , dans le vaste champ d'expérience et d'observation qui lui fut ouvert, des trésors incroyables de savoir. Du reste, qu'il étudia avec une force d'attention merveilleuse, et travailla avec une ardeur incomparable, c'est ce qui ne peut faire de doute pour personne.
De tels hommes, quoique très-inégaux entre eux sous le rapport du mérite et de la distinction, fournissent de précieux exemples de diligence et d'industrie, et leur vie csl de la plus grande utilité pour montrer le chemin à ceux qui, dans quelque spécialité que ce soit, aspirent à l'excellence. Animes d'un salutaire esprit d'initiative individuelle , ces hommes furent, sans exception, d'infatigables travailleurs; et, il faut bien le reconnaître, nulle distinction vraiment honorable ne pcul s'obtenir qu'au prix des (dus grands efforts individuels : l'excellence n'est point du domaine de la paresse. Ce n'est que par L'activité du cerveau et de la main que nous pouvons croître en savoir et en sagesse et réussir dans les affaires. Même pour ceux qui sont nés au sein de la fortune et âc^ grandeurs , il n'est pas de réputation solide qui se puisse acquérir sans d'énergiques efforts d'application: les parents peuvent bien laisser à leurs enfants des propriétés ; ils ne sauraient en aucun cas leur léguer la science et la sagesse.
Il est facile au riche de faire travailler les autres pour lui moyennant finance ; mais jj ne peut faire penser les autres