GRANDS GÉNIES, HOMMES D'AFFAIRES
tous commerçants. Platon, qu'une sagesse incomparable Gt surnommer le divin, défraya les dépenses de son voyage en Egypte en vendant de l'huile partout où il passait. Spinosa, tout en poursuivant avec ardeur ses investigations philosophiques, gagnait sa vie à polir des glaces. Linnée, le grand botaniste, menait de front l'étude des plantes et la confection des chaussures. Shakespeare fut un habile administrateur de thécàtre, et peut-être se piquait-il plus de ses qualités d'organisateur que du génie dont il a fait preuve dans la composition de ses drames et de ses poèmes. Du moins Pope était-il d'avis que Shakespeare, en cultivant la littérature, avait eu principalement pour but de s'assurer une honnête indépendance. Le fait est que la réputation littéraire semble lui avoir été complètement indifférente : on n'a aucune preuve qu'il ait jamais surveillé la publication d'une seule de ses pièces de théâtre, ni même qu'il en ait jamais autorisé l'impression ; et la chronologie de ses écrits est encore aujourd'hui un mystère. Il est certain toutefois qu'il prospéra dans ses affaires et qu'il réalisa une somme suffisante pour se retirer et vivre de ses rentes dans sa ville natale de Strafford-sur-Avon.
Chaucer fut soldat dans sa jeunesse, puis commissaire de la douane et inspecteur des forêts et des terres de la couronne. Spenser fut secrétaire du lord-député d'Irlande, puis shériff de Cork, et l'on dit qu'il était très-expert et très-exact en affaires. Ben Johnson, fils d'un maçon, fut maçon luimême. Milton, qui commença par être maître d'école, fut élevé, sous la République, au poste de secrétaire du conseil d'État; et le livre des ordres du jour du conseil, qui existe encore, aussi bien qu'une foule de lettres de Milton, que l'on a conservées, fournit des preuves abondantes de son activité et de sou utilité dans cet emploi. Isaac Newton montra de grandes capacités comme directeur de la Monnaie; et les nouvelles pièces qui furent mises en circulation
en 1694 furent frappées sous sa surveillance immédiate et personnelle. Cowper se piquait d'être ponctuel en affaires, quoiqu'il avouât qu'il n'avait jamais connu un poêle, lui seul excepté, qui fût ponctuel en quoi que ce soit. Mais à cette opinion nous pouvons opposer l'exemple de Wordsworth et de Scott qui furent, le premier, percepteur des droits du timbre, et le second, greffier de la cour des Sessions, et qui, tous les ùcux , quoique grands poètes, se montrèrent hommes d'affaires aussi habiles que ponctuels. David Ricardo, au milieu des affaires qu'il avait chaque jour à conduire comme agent de change à la Bourse de Londres, où il amassa une ample fortune, trouva moyen de concentrer toutes les forces de son esprit sur son sujet favori, l'économie politique, sur les principes de laquelle il parvint a jeter un grand jour, car il unissait en lui la sagacité du commerçant et la profondeur du philosophe. Baily, l'éminent astronome, fut aussi agent de change; et Allen, le chimiste, fabricant de soieries. Nous avons, de nos jours, des preuves abondantes que les plus hautes capacités intellectuelles ne sont point incompatibles avec le parfait accomplissement des devoirs d'une profession. Grote, le célèbre historien, fut banquier à Londres ; et il n'y a pas Longtemps que John Stuart Mill s'est retiré du conseil des auditeurs delà Compagnie des Indes orientales, emportant avec lui l'admiration et l'estime de ses collègues, qu'il devait non à la hauteur de ses vues philosophiques, mais à l'excellente organisation qu'il avait établie dans ses bureaux, et à la manière on ne peut plus satisfaisante dont il avait conduit les affaires de son département.
La route du succès en affaires est habituellement la route du sens commun. Quoiqu'on reproche bien souvent à la fortune d'être aveugle, le fait est qu'elle n'est point aussi aveugle que le sont les hommes eux-mêmes. Ceux qui voudront bien prendre la peine d'observer comment les choses