PONCTUALITÉ, TACT. DISCRETION
coup font de même de leur temps. Ils laissent les heures s'écouler vides, désœuvrées, et lorsque la vie est près de s'éteindre, ils s'aperçoivent, mais trop tard, qu'ils auraient dû en faire un meilleur usage. Or, l'habitude de l'incurie et de la paresse est déjà enracinée chez eux au point qu'ils ne peuvent plus briser les entraves dans lesquelles ils se sont laissé enchaîner : ils n'ont plus que le temps d'apprendre qu'on peut remplacer la richesse perdue par l'industrie, le savoir perdu par l'étude, la santé perdue par la tempérance et les soins de l'art médical, mais que le temps perdu ne se remplace jamais.
Une juste appréciation de la valeur du temps a cela de bon aussi qu'elle inspire l'habitude de la ponctualité. « La » ponctualité, » disait Louis XIV, « est la politesse des rois. n C'est aussi le devoir des gens bien élevés, et la loi des hommes d'affaires. Rien n'est plus propre à faire naître la confiance que la pratique de cette vertu, et rien n'est plus propre à l'ébranler que son absence. Celui qui est exact au rendez-vous qu'il vous a donné et ne vous fait jamais attendre montre qu'il ne veut pas plus vous faire perdre votre temps qu'il ne veut perdre le sien. La ponctualité est donc une manière d'attester notre respect personnel pour ceux avec lesquels les affaires de la vie nous mettent en contact. C'est aussi jusqu'à un certain point un acte de conscience; car un rendez-vous est un contrat, exprès ou im-' plicite , et celui qui ne s'y rend pas manque de parole , en même temps qu'il abuse déshonnêtement du temps des autres, et se fait, aussi inévitablement que justement, une mauvaise réputation. Nous arrivons donc naturellement à celte conclusion, que celui qui ne se soucie pas du temps ne se souciera pas davantage des affaires, et que ce n'est pas à lui qu'il faut confier le soin d'intérêts importants. Un secrétaire de Washington , à qui il arriva d'être en retard, cherchait à s'excuser en alléguant l'état de sa montre. « Il faut
» alors, » lui dit tranquillement celui-ci, « que vous vous » procuriez une autre montre, ou que je nie procure un » autre secrétaire. »
L'homme inexact porte partout le désordre et ne t'ait que troubler la paix et la sérénité des autres. Il jette tour à tour tous ceux à qui il a affaire dans un état d'anxiété et de surexcitation; il esl toujours et systématiquement en retard, régulier seulement dans son irrégularité; traînard par système , il arrive toujours au rendez-vous après l'heure, à la station du chemin de fer après que le train est parti, à la poste aux lettres après que la boite est fermée; il jette par sa conduite le désordre dans toutes les affaires dont il se mêle , et fait perdre patience a tous ceux qui, pour leur malheur, ont affaire à lui. Aussi n'est-il pas étonnant que l'on ail généralement observé que les hommes qui ont l'habitude d'être eu retard sur l'heure ont aussi celle d'être en retard sur le succès, et que le monde, lassé d'eux, finit par les jeter de côté et par les envoyer grossir les rangs de ceux qui ne savent que se plaindre de la fortune et maudire leur sort.
Outre les qualités pratiques ordinaires que nous venons d'énumérer, le véritable homme d'affaires doit encore faire preuve, et à un très-haut degré, de discrétion , de vivacité de perception, et de fermeté d'exécution. Parmi les qualités précieuses entre toutes pour un homme d'affaires, il faut aussi mentionner le tact, qui, bien qu'il soit en partie un don de la nature, peut, jusqu'à un certain point, èlre cultivé et développé par L'observation et l'expérience. Prompts à reconnaître et à prendre le meilleur parti, les hommes de tact réussissent généralement, par la décision avec laquelle ils agissent, à mener à bien leurs entreprises. Ces hommes sont de ceux qui donnent à l'industrie une vie nouvelle, mettent sur tout ce qu'ils touchent le sceau de leur caractère, et comptent en tout temps parmi les agents les plus puissants de la civilisation.
Un des meilleurs types du grand homme d'affaires, — car chez lui la faculté des affaires touchait au génie, — fut Pierre- Paul Riquet de Bonrepos, à qui la France doit la construction du grand canal du Languedoc. C'était un homme d'un esprit tout à la fois audacieux et sagace, et d'une intelligence vive autant que profonde; avec cela, organisateur admirable, et d'une activité merveilleuse.
L'union de la Méditerranée et de l'Atlantique, au moyen d'un canal navigahle, avait été depuis longtemps l'objet de spéculations curieuses et intéressantes; mais les difficultés d'exécution semblaient si grandes, que, jusqu'au jour où enfin Riquet s'en mêla, aucune démarche sérieuse n'avait été faite pour amener un tel projet à réalisation. Quoique appartenant à une noble famille (les Arrighetti ou Riquetti de Florence, dont une autre branche donna à la France les marquis de Mirabeau), Pierre-Paul Riquet n'était qu'un simple receveur des gabelles. Il possédait cependant, de son chef, une propriété, au pied de la montagne Noire, en Languedoc.
La France est là au point le plus étroit de son territoire, et il devait naturellement venir à l'idée de ceux que ce sujet préoccupait, qu'il serait d'une immense importance pour le bien public, que la grande rivière navigable, la Garonne, qui se jette dans l'Océan atlantique, pût être unie, au moyen d'un canal, à la rivière plus petite, l'Aude, qui se jette dans la Méditerranée. L'une et l'autre avaient leur source dans les Pyrénées et se rapprochaient assez dans leurs cours pour ne laisser entre elles qu'une distance de quatorze lieues. L'idée de les unir était parfaitement simple ; toute la difficulté consistait dans l'exécution, et tenait, en partie, à la différence de niveau entre les deux mers, et, en partie, au caractère rocheux , montagneux et impraticable du pays à traverser. Les députés du Languedoc aux états généraux de Paris avaient à diverses reprises signalé à l'attention du gouvernement l'importance du canal proposé, cl des ingé-
nieurs avaient été envoyés pour inspecter les lieux et dire ce qu'ils pensaient de la possibilité d'exécution de ce projet; mais cela n'avait eu d'antre résultat que de confirmer l'opinion qui prévalait généralement, et d'après laquelle l'exécution d'un tel canal était regardée comme absolument impossible.
La situation de la propriété de Riquet, près de la montagne Noire, eut probablement pour effet de diriger son attention vers ce sujet, et fut sans doute ce qui l'engagea à étudier le cours des deux rivières, et à considérer le meilleur moyen de les unir par un canal navigable. Il parait qu'il s'adonna longtemps à l'étude de ce sujet avant de soumettre ses plans au public. 11 leva, et avec le plus grand soin, une foule de plans du pays, el dans ses jardins, à Ronrepos, fit plusieurs essais en petit de son entreprise, tels que des conduites d'eau, des èpanchoirs, et même une montagne percée. Ses instruments et ses arrangements étaient des plus simples, mais suffisants pour ce qu'il avait en vue. Le chancelier d'Aguesseau, dans une notice sur son illustre père qui avait personnellement connu Riquet, dit : « Il n'avait ppur n tout instrument, je l'ai entendu dire plusieurs fois à mon » père, qu'un méchant compas de fer; et ce fut avec aussi » peu d'instruction el de secours que, conduit seulement » par un instinct naturel qui réussit souvent mieux que la « science, il osa former le vaste projet d'unir l'Océan à la » Méditerranée '. »
Ce fut en l'année KJG2 que Riquet, pour la première fois, présenta son plan au fameux ministre Colbert. Dans le mémoire qu'il lui adressa du village de Ronrepos , il disait : — « Vous vous étonnerez que j'entreprenne de parler d'une » chose qu'apparemment je ne connais pas , et qu'un homme » de gabelle se mêle de nivelage. Mais vous excuserez mon » entreprise loi sque vous saurez que c'est de l'ordre de Mon- » seigneur de Toulouse que je vous écris. » Il déclarait en-
1 OEnvres de d'Aguesseau , lome XIII.
suite qu'ayant fait une étude toute particulière du sujet, il était arrivé à former pour la mise à exécution du canal proposé des plans définis dont il envoyait la description, « mais 55 en assez mauvais ordre ; car n'entendant ni grec ni latin , » et à peine sachant parler français , il n'est pas possible que 55 je m'explique sans bégayer » . Après avoir signalé au ministre les grands avantages qu'offrait le canal proposé, le temps et l'argent qu'il épargnerait à la marine marchande, dont les navires ne seraient plus obligés d'aller passer par le détroit de Gibraltar, et les débouchés qu'il offrirait aux ressources des riches districts du Languedoc et de la Guyenne, désormais ouverts aux opérations du commerce, Riquct terminait en disant qu'aussitôt qu'il aurait le plaisir d'apprendre que le ministre approuvait la teneur générale de son projet, il s'empresserait de lui envoyer les détails de ses plans , le nombre d'écluses qu'il serait nécessaire d'établir, ses calculs sur le nombre exact de toises de canal qu'il faudrait construire, aussi bien que sur la longueur, la largeur et la profondeur à lui donner, etc., etc. '.
Golbert était alors contrôleur général des finances , et il s'occupait d'ouvrir à la France de nouvelles sources de richesses. Le plan de liiquet attira immédiatement son attention et excita vivement son admiration cl son intérêt; et il ne perdit point de temps pour le porter à l'a connaissance de Louis XIV, dont l'esprit était facilement impressionné par toutes les entreprises qui portaient le caractère de la grandeur. Le roi vit très-bien que le projet de Riquet, s'il était mené à bonne fin, était de nature à ajouter à la gloire de son règne, et il résolut d'en favoriser l'exécution par tous les moyens en son pouvoir. Par son ordre, une commission royale fut nommée pour examiner le projet, étudier sur les lieux la direction du canal proposé, et consigner dans un rapport les résultats de l'enquête.
1 Histoire du canal du Languedoc, parles descendants de Pierre-Paul Riquet de Bonrepos. Paris , 1805.
Pendant ce temps, Riqnet, de son côté, ne chômait pas. Il parcourut mainte et mainte fois dans toute sa longueur la ligne du canal projeté, corrigeant, amendant, perfectionnant avec tout le soin possible les moindres détails de son plan, u J'ai passé partout, » dit-il à l'archevêque de Toulouse, « avec le niveau , le compas et la mesure, de sorte que j'en » sais parfaitement les passages, le nombre des toises et » des écluses, la disposition du terrain, s'il est pierreux ou » gras, les élévations et le nombre de moulins qui se trou- » vent sur les routes. En un mot, Monseigneur, je n'ignore » plus rien en cette affaire-là, et le plan que j'en porterai » sera juste, étant fait sur les lieux et avec grande connais- » sauce1. » Ses éludes finies, Riquetse rendit à Paris, pour voir Colbert, à qui il fut présenté par l'archevêque de Toulouse; et, après maintes conférences, il retourna en Languedoc tout préparer pour les travaux de la commission qui prirent pi lis de deux mois, commençant à Toulouse et finissant à Béziers 2. Le résultat de l'enquête fut favorable au plan de Riquet, qui fut déclaré exécutable, avec certaines modifications concernant en particulier la prise et la conduite des eaux destinées à alimenter le canal. Les commissaires recommandèrent aussi L'extension du canal proposé jusqu'à un port de mer que Ton devait construire à Cette.
A la suite de ce rapport, Riquet et Colbert eurent une longue correspondance touchant les détails de l'entreprise. Riquet dut contredire les conclusions des commissaires au sujet di* prétendues difficultés que présentait la construction de la grande rigole qu'il proposait de creuser, près de Pierre de Maurouse, pour fournir de l'eau au canal; et, pour montrer quelle confiance il avait dans ses propres plans, il alla jusqu'à offrir de construire ces travaux à ses frais : « En
1 Histoire du canal du Languedoc.
' Le procès-verbal des commissaires se trouve , avec Ions les détails , à la Bibliothèque impériale, dans le manuscrit portant pour susrriplion : colbert, n° '202.
quoi, » dit-il , « je risque honneur et bien ; car si je manque •) d'exécution, je passerai pour un visionnaire; et si j'aurai » perdu une grande somme du plus clair de mon bien. » Toutefois il y avait sur ce point une telle différence d'opinion entre les hommes de l'art qui alléguaient l'insuffisance des plans de Riquet, et Riquet lui-même qui soutenait que ses plans ne laissaient rien à désirer, que Colbert leur signifia que, jusqu'à ce que ce point fût décidé, aucune suite ne serait donnée aux démarches à faire pour obtenir que l'on commençât les travaux du canal proposé.
Toutefois , pour fournir à Riquet l'occasion de prouver son dire, et peut-être aussi celle de montrer qu'il était parfaitement capable d'exécuter ces immenses travaux d'excavation et de construction, on lui accorda des lettres patentes qui lui conféraient le droit « de faire travailler aux rigoles » nécessaires pour faire l'essai de la pente et de la con- » duite des eaux. » Riquet, avec son activité habituelle, se mit immédiatement à l'œuvre. La rapidité avec laquelle il procéda surprit tout le monde; et la rigole fut promptement achevée, à la satisfaction complète des inspecteurs nommés par le gouvernement. Ce travail valut à Riquet les plus grands éloges, et il fut acclamé par ses voisins comme « le Moïse du Languedoc ». Riquet ayant, à la grande satisfaction de Colbert, donné cette preuve de son habileté et démontré la possibilité de fournir à la partie la plus élevée du canal assez d'eau pour les besoins de la navigation, le roi résolut enfin d'autoriser Riquet à commencer les travaux du canal proprement dit.
Restait à considérer la question de savoir comment faire face aux frais de cette construction. Comme c'était en définitive la province du Languedoc qui devait retirer de la construction du canal les principaux avantages, on proposa à l'assemblée des états, en 1665, de décider que cette province défrayerait une parlie des dépenses, le reste devant
êlre «à la charge du trésor royal. Mais les états du Languedoc ne voulurent point délier les cordons de leur bourse; et ils déclarèrent même, le 2(> lévrier 1666, que ni pour le présent ni pour l'avenir, ils ne contribueraient aux frais de cette construction. D'un autre côté, des guerres coûteuses avaient mis à sec le trésor royal, qui pouvait à peine supporter les frais d'uni' nouvelle entreprise quelconque. 11 y avait donc lieu de craindre que lliquct n'eût démontré en vain la possibilité d'unir la Méditerranée à l'Océan. Mais il n'était pas homme à reculer après s'être avancé ainsi. Ayant eu la hardiesse de la conception, il eut aussi celle de l'exécution; et, pressant de nouveau le gouvernement de permettre qu'on se mit à l'œuvre, il suggéra un moyen par lequel on pouvait, selon lui, se procurer les capitaux nécessaires, sans surcharger les finances de l'Etat. Il offrit de se charger, pour la somme de 3,630,600 livres, delà construction des travaux de la première division du canal, s'élendant de Toulouse à Trèbes, près de l'Aude. Il s'engageait à achever celle partie du canal en huit ans, et pour le payement de la somme susmentionnée, il proposait au roi «de lui accorder à lui seul » les fermes des gabelles de Languedoc, Roussillon, Con- » flans et Cerdagne pendant six ans, au même prix où elles » étaient alors tenues ; et l'assignation sur les offices des con- » Irôleurs dvs tailles, des regrattiers et les droits sur les sa- » Unes de Peccais. • Le conseil d'Etat accepta l'offre de Riquet. Les pouvoirs légaux dont il avait besoin lui furent accordés, et il commença aussitôt l'exécution des travaux. Riquet se vit alors appelé à déployer son génie sous un nouvel aspect. Jusque-là il s'était fait remarquer surtout comme inventeur : il avait dessiné des plans, les avait fait connaître, les avait expliqués à autrui, et pour les faire adopter, avait joué le rôle de diplomate. Mais, quoique l'exécution de la rigole établie près de Pierre de Maurouse lui eût permis de donner des preuves satisfaisantes de son habileté
comme ingénieur, le travail que cefie fois il allait entreprendre était bien autrement formidable, et exigeait l'exercice de qualités bien plus diverses et d'un ordre bien plus élevé. 11 allait avoir à diriger les travaux d'un très-grand nombre d'hommes, à choisir les personnes les plus capables de présider à l'exécution d'opérations compliquées, et, en même temps, à donner continuellement la plus grande attention à ce qu'on suivit exactement des plans qui , comme c'est le cas dans toutes les grandes entreprises , devaient de temps en temps être modifiés, selon que l'exigeraient les circonstances qui se produiraient dans le cours de leur exécution. « Jaloux de mettre dans ses travaux la plus grande activité} » dit l'historien du canal, « il les divisa en plusieurs » ateliers ; chaque atelier avait un chef sous lequel étaient » cinq brigadiers; et chaque brigadier conduisait cinquante » travailleurs. Ces ateliers eux-mêmes furent distingués par » départements, dans chacun desquels un contrôleur géné- » rai était établi ; sous lui, des contrôleurs ambulants rece- » vaient des brigadiers et des chefs d'ateliers, les états de « travailleurs, qui s'élevaient quelquefois jusqu'au nombre » de onze à douze mille hommes '. »
Le seul obstacle sérieux qui s'opposât au progrès des travaux était le manque d'argent. Le produit des gabelles et autres taxes cédées à Riquet n'était pas suffisant pour lui permettre de pousser les travaux avec vigueur; mais plutôt que d'en différer l'exécution, il contracta de fortes dettes et vendit ou hypothéqua, pour se procurer les fonds nécessaires, toutes les propriétés dont il pouvait disposer. Malgré la décision que, dès le commencement de l'affaire, les états du Languedoc avaient prise de ne contribuer en rien aux dépenses de la construction du canal , Riquet ne se lassa point de renouveler auprès d'eux ses demandes d'argent ; mais pendant quelque temps ses démarches n'aboutirent à
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rien. Plusieurs fois le trésor royal lui était venu en aide, et les sommes qu'il eu avait obtenues lui avaient permis de continuer les travaux ; mais Louis XIV, s'étant de nouveau engagé dans une de ses guerres ruineuses, se trouva bientôt dans L'impossibilité de fournir des fonds; et Riquet, arrivé au bout de ses propres ressources, commença à craindre sérieusement que les travaux du canal ne fussent forcément interrompus, « En vérité, il était dans un état de disette » d'argent inconcevable. ><
Colbert continua à se montrer pour lui un ami et un soutien dévoué, el à prendre le plus vif intérêt à la poursuite de l'entreprise. Son nom était un talisman, et son influence valait à elle seule un capital considérable. Du reste , Riquet se servit le plus adroitement du monde de celte influence pour amener enfin les états du Languedoc à prendre part à l'entreprise. Pour les impressionner par la nature confidentielle de ses relations avec le grand ministre, il persuada, dit-on, à Colbert, de lui permettre d'essayer de la ruse suivante. Il demanda la permission d'entrer dans le cabinet particulier du ministre au moment où celui-ci serait occupé avec les fermiers généraux de la province à renouveler le bail des fermes. Colbert y consentit; et, un jour qu'il était occupé de la sorte, « Uiquet tourna la clef » du cabinet, entra et s'assit dans un coin, sans parler à » personne et sans que personne lui parlât. » Les fermiers généraux regardèrent Uiquet, puis le ministre, qui ne parut pas y faire attention, puis se regardèrent les uns les autres. Quelle chose étrange que Colbert eût assez de confiance en Riquet pour lui permettre d'entrer ainsi, sans se faire annoncer, dans son cabinet secret !
l ne seconde réunion des fermiers généraux eut lieu cbez le ministre, et, comme la première fois, Riquet entra sans se faire annoncer. La séance levée, les fermiers nouèrent conversation avec Riquet, lui demandèrent des nouvelles
de son canal, reconnurent de quelle utilité il serait probablement pour la province, et finirent par lui offrir 200,000 livres. Iliquet reçut la proposition très-froidement, et se garda bien d'accepter : la somme était trop au-dessous de ses besoins. A la On delà troisième séance, les fermiers jugèrent devoir lui faire de meilleures conditions , et lui offrirent 500,000 livres. Riquet répondit qu'il ne pouvait rien faire sans l'aveu du ministre ; et, rentrant aussitôt dans le cabinet de celui-ci, il lui raconta ce qui s'était passé. Le ministre se divertit fort de l'adresse de Riquet, et donna, sans se faire prier, sa sanction à l'emprunt proposé l.
Cette avance d'argent fut le commencement d'une suite de prêts, ultérieurement très -considérables, faits à Riquet par les états du Languedoc. Quoiqu'ils eussent été lents à reconnaître la possibilité de l'entreprise, aussitôt qu'ils virent la première partie, s'étendant de Toulouse à Trèbes, acbevéc et livrée à la navigation, ils s'empressèrent de reconnaître les grands avantages de ce beau travail , et firent tous leurs efforts pour lever l'argent dont Riquet avait besoin pour en poursuivre l'acbèvement.
Toutefois Riquet eut, dans le cours de son entreprise, bien d'autres difficultés à surmonter que celles qui provenaient du besoin d'argent. La continuation des travaux le tenait dans une anxiété continuelle , exigeait de lui un labeur incessant, et lui imposait en outre la tâche difficile de concilier les propriétaires des terrains à travers lesquels le canal devait passer, propriétaires qui, pour la plupart, étaient hostiles au projet, et craignaient qu'il ne causât un tort irréparable à leurs propriétés, « Si vous voulez écouter )i la plupart des gens du pays,» dit M. de Froidour, «vous ■) n'en trouverez presque point qui ne vous soutiennent que » cette entreprise n'aura aucun succès. Car, outre les pré- » jugés de l'ignorance, plusieurs en parlent par chagrin,
1 Celte anecdote se trouve dans les Mémoires du baron de llèsenval.
n peut-être parce <jue pour faire le canal on leur a pris d quelque morceau de lerre, dont ils n'ont pas été dédom- >. mages au double et au triple, selon qu'ils se l'étaient » proposé. 11 y a d'ailleurs des esprits bourrus qui vous » diront la même chose, parce qu'ils sont accoutumés à a désapprouver et. à décrier tout ce qui s'entreprend d'ex- » traordinaire. 11 s'en trouve même d'assez mal tournés » pour en parler mal, par l'envie et la jalousie qu'ils ont » contre le mérite et le bonheur du sieur Riquet1. »
Mais les prophètes de malheur eurent beau crier, ils eurent beau alléguer, ceux-ci l'inutilité du canal, ceux-là l'insuffisance des travaux, d'autres que, même si l'on arrivait par impossible à le finir, il ne rendrait jamais ce qu'il aurait coûté, Riquet ne se laissa abattre ni par les difficultés, ni par les désappointements, ni même par les souffrances physiques : jusqu'au bout il garda l'espérance et le courage, « Je connais le fort et le faible de mon ou- » vrage, » écrivait-il à Colbert, en avril 1667, «mieux que » je ne l'avais connu ; et je puis vous dire avec toute vérité » et certitude qu'il sera plus beau et plus utile qu'on ne » saurait se l'imaginer. Mon entreprise, » dit-il encore, « est le plus cher de mes enfants; j'y regarde la gloire, votre » satisfaction et non pas le profit. Je souhaite de laisser de » l'honneur à mes enfants, et je n'affecte point de leur lais— a ser de grands biens. »
Au commencement de 1670, après environ trois années de travail, une partie du canal, — celle qui s'étend de Toulouse à Dupérier, — fut ouverte, et l'on en fit usage pour le transport des matériaux. Cette partie du projet était d'une exécution relativement aisée; mais Riquet désirait montrer le plus tôt possible l'utilité pratique du canal, non-seulement pour calmer l'opposition populaire, mais pour encourager le roi, Colbert et les états généraux, à lui fournir les
1 Histoire du canal du Languedoc.
riquet;de bonrbpos. 255
fonds nécessaires pour compléter la partie du canal qui restait à construire entre Trèbes et Cette. Deux ans plus tard une nouvelle portion du canal fut terminée et livrée au public : l'archevêque de Toulouse put s'embarquer à Naurouse et descendre le long de la nouvelle voie pour se rendre dans sa métropole; quatre grandes barques montèrent de la Garonne à Naurouse, et s'en retournèrent chargées de provisions et de marchandises ; enfin , les marchands de Gaillac purent envoyer leurs vins à Bordeaux , ce qu'ils n'avaient pu faire jusque-là, et ils établirent sur le canal un paquebot qui, trois fois par semaine, fit régulièrement le service entre Naurouse et Toulouse.
Les autres parties du canal étaient d'ailleurs en pleine voie d'exécution. Jusqu'à Castclnaudary , les bassins, les rigoles, les écluses élaieat fort avancés, et Riquet étreignait vigoureusement et parvenait à vaincre les énormes difficultés qu'offrait la construction des travaux entre cette ville et la Méditerranée. Parmi ses plus grands déboires, il ne faut pas oublier de mentionner les querelles qui s'élevaient constamment entre les deux intendants , nommés, l'un par le roi, l'autre par les états du Languedoc, pour surveiller l'exécution du projet. Chacun représentait des intérêts locaux particuliers, et tandis que l'un voulait que le canal passât au nord de l'Aude, l'autre voulait le diriger vers le sud et le faire passer par Narbonne. Au milieu de ces contentions, Riquet avait fort à faire pour maintenir sa barque dans le droit chemin. Ainsi, par exemple, lorsqu'on fut arrivé à Malpas, où il fallait faire passer le canal par un tunnel creusé sous la petite montagne d'Enserune, les deux intendants déclarèrent l'exécution de ce tunnel impossible, « parce que la montagne, » disaient-ils, « paraissait formée n d'un tuf sablonneux, perméable à l'eau, et sujet à s'ébou- » 1er» . Chacun de son côté, ils pressèrent Riquet d'adopter des tracés opposés : l'un voulait qu'il fit passer le canal au
non! par Maurcillan, l'autre qu'il le fit passer au sud par Nissau et Vendres. Le seul point sur lequel ils fussent d'accord était la complète impraticabilité des plans de Riquct, l'impossibilité absolue de leur exécution. Ils écrivirent dans ce sens à Colbert, et lui dirent «que la seconde entreprise » de Hiquet avait échoué, parce qu'il avait la tète de son » ouvrage dans une montagne de sable, et à ses côtés deux » étangs de vingt-cinq à trente pieds plus bas que son ni- » veau». En même temps, les intendants donnèrent à Hiquet l'ordre de suspendre les travaux sur ce point de la ligne.
Hiquet mit tranquillement les ordres dans sa poche, et résolut, coûte que coûte, de mettre ses propres plans à exécution. Pour donner le change sur ses intentions, il fit semblant d'abandonner la tranchée conduisant à la montagne, et envoya les ouvriers travailler à une autre partie du canal, entre Béziers et Agde. Pendant ce temps , il mit, en grand secret, un certain nombre de terrassiers à travailler au flanc même de la montagne, près de Malpas, et au bout de six jours il en eut fini avec « l'impossibilité >• , et eut ouvert à travers la montagne un passage pour son canal. Cela fait , il envoya prier le cardinal de Bonzy et les commissaires de venir et d'examiner sa tentative; et, ceux-ci s'étant rendus sur les lieux, il leur fit, à leur grande surprise, parcourir ce passage aux flambeaux : rien ne manqua à son triomphe.
Il n'était malheureusement pas aussi facile de surmonter les difficultés sans cesse renaissantes qu'occasionnait ie manque d'argent. Les milliers d'ouvriers et d'ouvrières que Hiquet employait (Celles-ci au nombre d'environ six cents), ne pouvaient après tout travailler pour la gloire, et la nécessité de les payer régulièrement lui causait souvent les plus grands embarras. Nous le voyons, en 1675, presser, supplier Colbert d'obtenir du roi de nouvelles avances, « sans
» quoi , » dit-il, « il' ne lui était plus possible de continuer » son entreprise, à moins de vouloir en même temps courir « à sa ruine totale. On pourra dire dans le monde, » ajoutait-il , « que j'ai fait un canal pour m'y noyer avec toute » ma famille1.') Cependant il ne désespérait point. Le canal était sa passion, et la seule crainte qu'il eût était de ne pas vivre assez pour l'achever : «Car, » disait-il, «le » temps échappe, et quand il est une fois perdu , il ne se » retrouve jamais. »
Il avait bien raison de craindre. Depuis quinze ans que les travaux étaient en progrès, il avait constamment vécu dans un tel état de surexcitation physique et intellectuelle, qu'il n'en pouvait plus, et que plusieurs fois, à l'époque dont nous parlons, il lui arriva de tomber sérieusement malade. Mais les travaux ne se ralentirent pas un instant. L'organisation qu'il avait établie était si parfaite, qu'une absence de quelques jours et même de quelques semaines de sa part se faisait à peine sentir; en outre, son fils aîné était depuis longtemps déjà capable de le remplacer comme surintendant.
On travaillait donc avec une ardeur infatigable à l'exécution de la troisième partie du projet, comprenant le port et l'embouchure du canal à Cette ; et le canal tout entier, presque achevé, allait pouvoir être ouvert d'un bout à l'autre, c'est-à-dire sur une longueur de plus de quarante lieues, lorsque, épuisé de fatigue et de maladie , Riquet rendit le dernier soupir, sans avoir la satisfaction d'être témoin de la triomphante issue de sa glorieuse entreprise. Le canal, fini peu de temps après sous la surintendance de son fils , fut livré au public six mois seulement après la mort de Riquet. Sa construction avait coûté en tout environ dix-sept millions de livres. Riquet y avait englouti toute sa fortune; et, à sa mort, on trouva que ses dettes montaient à plus de deux
1 Archives du canal , citées dans Y Histoire du canal du Languedoc.
millions de livres. Pour y faire face, les représentants de Riquet furent obligés de vendre la plus grande partie des droits qu'il avait sur le canal, et ce ne fut qu'en 1724, c'est-à-dire quarante ans après son ouverture, que cette belle œuvre commença à rapporter quelque chose aux héritiers de Riquet.
Telle fut la carrière, — que nous n'avons fait qu'esquisser,— d'un des ingénieurs les plus distingués qu'ait possédés la France, homme d'un génie vraiment original, d'une force de caractère peu commune, et d'une aptitude aux affaires réellement merveilleuse. On doit s'attendre à trouver les mêmes qualités , plus ou moins développées , chez tous ceux qui ont à organiser ou à diriger l'activité d'un grand nombre de leurs semblables. Pour être un grand général, par exemple, il ne suffit pas d'être un grand guerrier, il faut aussi être un grand administrateur : il faut posséder un tact presque infini, la connaissance des aptitudes, des tempéraments, des caractères divers de ceux que l'on a à conduire, et le talent non-seulement d'organiser les mouvements d'un grand nombre d'hommes agissant sur une grande étendue de terrain, mais celui de les nouiuir, de les vêtir, et de leur fournir absolument tout ce qui leur est nécessaire pour tenir la campagne et se trouver en mesure de gagner des batailles. A tous ces points de vue, Napoléon était un superbe administrateur. Quoiqu'il fût possédé d'un immense amour des détails, il avait aussi, grâce à son ardente imagination, le pouvoir d'embrasser d'un seul coup d'œil les longues lignes du champ ouvert à son activité, et de voir que chaque détail fût bien à la place qui lui convenait; tandis qu'avec tout cela une discrète rapidité se faisait sentir dans toutes ses actions et dans tous les mouvements de sa pensée. Il avait aussi une profonde connaissance des hommes , ce qui lui permettait de mettre presque invariablement la main sur les meilleurs agents auxquels il pût confier