NAPOLEON
l'exécution de ses desseins ; mais dans les affaires les plus importantes , dans celles dont il attendait de grands résultats, il s'en rapportait aussi peu que possible à autrui. C'est ce qui ressort d'une façon très-remarquable de sa Correspondance, et particulièrement du quinzième volume ', qui contient les lettres , les ordres et les dépèches qu'il écrivit de Finkenstein, petit château sur la frontière de Pologne, en l'année 1807. C'était peu de temps après la victoire d'Eyiau ; l'armée française était campée le long de la Passarge , ayant les Russes devant elle, les Autrichiens sur son fianc droit, la Prusse conquise derrière elle; et il fallait maintenir avec la France une longue ligne de communications passant à travers un pays ennemi. Or, Napoléon avait pourvu à tout avec un si grand soin et une telle prévoyance , que pas un seul de ses courriers ne manqua, dit-on, d'arriver. Son attention était incessamment occupée de mille soins. Mouvements des armées , renforts à faire venir des points les plus éloignés de l'Allemagne, de la France, de l'Italie et de l'Espagne, ouverture de canaux, nivellement de routes : telles étaient quelques-unes des affaires dont il réglait jusqu'aux plus minutieux détails. Nous le voyons indiquer où l'on pourra se procurer des chevaux , et veiller à ce que la fourniture de selles soit égale aux besoins de la cavalerie. Il fait aussi les commandes de souliers pour l'armée, et spécifie le nombre de rations de pain , de biscuit et d'eau-de-vie qu'il faudra avoir au camp ou eu magasin pour l'usage des troupes. En même temps, il écrit à Paris, donne des directions pour la réorganisation du collège de France , fait le plan d'un système d'éducation publique, dicte des bulletins et des articles pour le Moniteur, revoit les détails des budgets, donne des instructions aux architectes au sujet des altérations à faire au palais des Tuileries et à la Madeleine,
1 Correspondance de Napoléon I", publiée par ordre de Napoléon III. Paris , 1S64.
fait en passant quelques remarques sarcastiques contre madame de Staël et les journaux de Paris, intervient dans une querelle au grand Opéra, et conduit une correspondance avec le sultan de Turquie et le schah de Perse ; si bien que son corps seul semble être à Finkenstein, tandis que son esprit est occupé à la fois en cent lieux différents. Il écrit à Ney pour lui demander s'il a reçu les fusils qui ont dû lui être envoyés ; il donne des directions au prince Jérôme au sujet des chemises, capotes, habits, souliers, chapeaux et armes qui doivent être fournis aux régiments wurtembergeois ; et presse Gambacérès de lui envoyer un double approvisionnement de blé. « Les mais et les si, » dit-il, « ne » sont pas de saison, et il faut avant tout qu'il réussisse. » Il fait savoir à M. Daru que « l'armée va avoir besoin de chc- » mises ; il n'en arrive point » . Il écrit à Masséna : « Faites-moi » connaître si votre biscuit et votre pain commencent enfin à » s'organiser. ->i Au grand-duc de Herg, il donne des instructions relatives à l'accoutrement des cuirassiers. « On se « plaint que ces hommes manquent de sabres : envoyez un » officier en prendre à Posen. On se plaint qu'ils manquent
» de casques : ordonnez qu'on en fasse à Elbing Ce n'est
» pas en dormant que l'on fait quelque chose. » Le fait est qu'il ne négligeait aucun détail, et qu'il avait pour stimuler l'activité de tous un talent extraordinaire. Bien qu'un grand nombre de ses journées fussent consacrées à l'inspection de ses troupes (inspection qui le forçait quelquefois à faire à cheval de trente à quarante lieues par jour), à des revues, à des réceptions et à des affaires d'Etat, et qu'il n'eût que bien peu de temps à donner aux affaires administratives, il ne négligeait cependant rien, et, quand il le fallait, passait la plus grande partie de ses nuits à examiner des budgets , à dicter des dépèches et à veiller aux mille détails de l'administration impériale, dont le mécanisme était en grande partie concentré dans sa propre tête.
RICHARD-LEXOIR. 261
Inutile de nous appesantir sur un exemple si frappant et si bien connu : passons à un homme d'affaires d'une tout autre espèce, à un homme remarquable comme commerçant et manufacturier, à François Richard ', dont la gloire est d'avoir introduit en France la manufacture des étoffes de coton. C'était un de ces hommes qui, quel que soit le degré de l'échelle sociale qu'ils occupent, ennoblissent la classe à laquelle ils appartiennent. Il naquit dans une situation trèshumble, ses parents n'étant que de simples paysans, fermiers d'un petit domaine, àTrélat, dans le Calvados. Il donna des indications très-précoces de son goût pour le commerce; car, tout enfant encore, il se mit à élever des pigeons pour les vendre. Mais le seigneur du lieu ne trouvant pas bon que Richard se permît d'avoir un colombier, celui-ci fut obligé de vendre ses pigeons , dont il retira environ quarantedeux francs. Sur cet argent il prit de quoi s'acheter une paire de souliers ferrés, grand lu.ve pour un petit paysan qui n'avait jusqu'alors porté que des sabots ! et avec le reste il se mit à élever des chiens pour en faire le commerce. Ayant de la sorte gagné quelque argent, il s'acheta des habits, et put dès lors passer pour un des mieux mis parmi les enfants qui fréquentaient l'école du village. Ecolier diligent, il ne tarda pas à savoir lire et écrire, ce qui lui valut d'être choisi pour tenir le registre de la vente des bestiaux au marché de Villers-le-Rocage. Revenant un jour du marché avec son père qui s'y était enivré, il saui. la vie à celui-ci, en le retirant d'un ruisseau très-profond où il était tombé, a Cet exemple, » dit-il, « me préserva pour toujours de « l'ivrognerie. »
A dix-huit ans, Richard pria ses parents de lui permettre d'aller chercher fortune. Il avait économisé soixante francs, qu'il avait confiés à son père; mais celui-ci ne put lui en rendre que douze. Cependant Richard partit, et, sans autre
1 Né en 1765. mort en 1839.
fortune que cette petite somme et un bon trousseau , il s'en alla chercher une place à Rouen. Là, il s'engagea* comme domestique pour tout faire, chez un marchand, mais ne fut pas longtemps content de son maître. Celui-ci lui ayant un jour demandé de remplir les fonctions de laquais et de monter derrière la voiture, Richard refusa carrément et quitta la place. Il servit après cela dans un café; et quand il eut économisé quelque argent, il se rendit à Paris, où il se plaça encore comme garçon : c'était au café de la Victoire , rue Saint-Denis, et il parvint à y économiser environ mille francs. Quittant alors le service pour le commerce, il se fit colporteur de hasins anglais , et réussit si bien , qu'à l'âge de vingt-trois ans il était parvenu à se faire une somme de 25,000 francs. Mais , victime de la perlidie d'un individu avec lequel il avait fait des affaires, il fut emprisonné pour dettes à la Force, u J'aurais pu payer n les 15,000 francs qu'on me demandait, w dit-il dans ses mémoires, « mais, pour rien au monde, je n'aurais pu » me décider à rue laisser duper, a Lorsqu'il fut mis en libellé , il lui fallut recommencer sur de nouveaux frais , et sans autres fonds que quelques écus. Mais il rétablit promptement son crédit, paya toutes ses dettes, et se vit bientôt à même de louer, rue Française, un vaste magasin où il fit de si beaux bénélïces, qu'en peu de temps il put acheter le beau domaine de Fayt, près \emours.
Etendant successivement ses opérations à diverses branches de commerce, il se mit à acheter pour les revendre des diamants et autres objets de luxe à l'usage des privilégiés de la fortune, sans cesser pour cela le commerce des articles plus communs et plus généralement demandés. Parmi ces derniers se trouvaient des tissus cotonniers qu'il débita dans toute la France. A cette époque, l'Angleterre possédait le monopole presque absolu de la fabrication des étoffes de coton, monopole quelle devait en partie à son abondant