RICHARD-LENOIR
approvisionnement de matières premières , en partie à ses machines , et en partie à la puissance qu'avait conférée à ses manufacturiers l'application de la machine à vapeur aux travaux de l'industrie. Richard conçut le projet d'introduire en France la fabrication de ces tissus, et de faire ainsi participer son pays aux avantages dont cette production industrielle était la source pour l'Angleterre. Il remarqua un jour que dans une pièce d'étoffe vendue 80 francs , il n'entrait que pour 12 francs de coton. Quelle marge, pour un homme d'affaires entreprenant, qu'une différence de 68 francs à répartir entre les salaires des ouvriers et les proflts du patron ! Il forma aussitôt le dessein d'entreprendre lui-même la fabrication des tissus cotonniers, et, sans délai, il se mit à étudier le secret de leur production. Il fut en ceci admirablement secondé par son associé, M. Lenoir, qui, il est vrai, ne montra pas d'abord, vu les difficultés et les risques supposés de l'affaire , une grande confiance dans le succès de l'entreprise, mais qui, à la longue, se laissa gagner par l'enthousiasme de Richard et entra pleinement dans toutes ses vues.
Richard commença par acheter cent livres pesant de coton, et, avec l'aide de deu\ ouvriers anglais, nommés Rrown et Gibson, il réussit parfaitement à faire de son coton du fil d'abord et puis du calicot. Mais ce n'était pas tout ; il fallait encore former des ouvriers dateurs et tisseurs , ce dont il s'occupa; et il y réussit si bien qu'au bout d'environ trois mois il eut vingt mull-jennys montées et en mouvement. En très-peu de temps il se trouva en mesure d'élargir beaucoup le champ de ses opérations. Trop à l'étroit dans les deux guinguettes qu'il avait louées dans la rue Rellefond pour y monter sa fabrique, il ajouta à son établissement un vaste hôtel de la rue de Thorigny, au Marais; et ce local ne lui suffisant pas encore, il pria le gouvernement de lui céder le grand couvent de Bon-Secours, alors abandonné,
rue de Charonne. Cette autorisation se faisant attendre, il s'en alla hardiment, à la télc de ses ouvriers, prendre possession du vieux couvent, dont les voûtes silencieuses ne tardèrent pas à retentir du bruit de ses machines. Le ministre, en apprenant cette audacieuse invasion du couvent, donna l'ordre à un commissaire d'aller mettre Richard à la porte. Mais l'agent de l'autorité fut tellement frappé du spectacle d'industrieuse activité qui s'offrit à ses regards et de l'admirable organisation qu'il vit régner dans les ateliers, qu'il osa lui-même revenir sans avoir exécuté ses ordres. Le ministre (it un rapport de l'affaire à Napoléon, alors premier consul, qui s'empressa d'aller voir de ses propres yeux, et accompagné de madame Bonaparte, la manufacture de Bon-Secours; et, bien loin de chasser ou de punir les envahisseurs, non-seulement il leur garantit la possession du premier couvent, mais il leur en accorda encore un autre, celui de Grenelle, pour y fonder de nouveaux ateliers, et, à dater de ce jour, se montra, en toute occasion, disposé à encourager et h aider de tout son pouvoir les deux associés.
Ceux-ci continuèrent à étendre successivement leurs opérations, et, avec les profits considérables qu'ils firent sur les produits qu'ils avaient été les premiers à manufacturer dans le pays, ils établirent de nouvelles fabriques dans différentes parties de la France, et montèrent notamment 300 métiers à tisser en Picardie, 400 à Alençon et 200 à Saint-Martin, près Lusarches. A la première exposition de l'industrie, en 1805, la première chose que (it le premier consul fut d'inspecter les beaux produits de la maison Bichard-Lcnoir. Peu de temps après, la mort enleva à Richard son estimable ami et associé Lenoir; mais il n'en poursuivit pas sa tâche avec moins d'énergie qu'auparavant. Chaque entreprise conduisant à une autre, la manufacture des étoffes de coton se répandit rapidement en France. Il monta à Caen, à l'Aigle,