‹ Self-help; ou, Caractère, conduite et perseverance, illustrès à l'aide de biographies;Chapitre 94 sur 133 · AVARES ET THÉSAURISEURS · texte numérisé non relu

AVARES ET THÉSAURISEURS

soirs il ramassait et empochait autant de bouchons qu'il pouvait en attraper. En huit ans il recueillit pour huit louis de bouchons; et ce fut avec celte somme qu'il jela les fondements de la grande fortune qu'il lit à la bourse. A sa mort, il laissa trois millions de francs.

John Foster a cité ! un exemple frappant de ce qu'une pareille résolution peut produire en fait d'accumulation de richesses. Un jeune homme qui avait follement dissipé son patrimoine se trouva à la longue réduit à la misère et au désespoir. Etant un jour sorti de chez lui dans l'intention de se donner la mort, il arriva sur une hauteur d'où il pouvait voir les terres qui autrefois lui avaient appartenu. Lcà il s'arrêta , s'assit , songea quelque temps , et se releva euGn avec la forte résolution de rentrer par son travail en possession de tous ces biens. Il revint à la ville, et, ayant vu devant une maison une charretée de charbon qu'on avait déchargée sur le trottoir, il offrit de la rentrer et fut employé. Cela lui valut quelques sous, auxquels sur sa demande on ajouta quelques rogatons qui lui permirent de mettre de côté ce qu'il avait gagné. En s'employant assidûment à des services domestiques de ce genre, il gagna quelque argent, le mit régulièrement de côté et unit par amasser une somme assez forte pour acheter des bestiaux , à la valeur desquels il se connaissait, et qu'il vendit avantageusement. A partir de ce moment, il poursuivit la fortune d'un pas aussi régulier et aussi tenace que celui du temps, et avec un appétit aussi formidable que celui de la mort, et, élargissant par degrés le cercle de ses opérations, il finit par devenir puissamment riche. Toutefois le résultat de ses efforts fut, il est vrai, qu'il rentra en possession des biens qu'il avait précédemment aliénés, mais qu'il mourut dans la peau d'un avare incarné. Quand on l'enterra, on ne fit que

1 Essay On décision nfcharacter.

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rendre un peu de fumier à la terre. Animée d'un esprit plus noble, la même détermination aurait pu faire de cet homme le bienfaiteur de ses semblables aussi bien que de lui-même: mais sa vie et sa mort furent également sordides.

L'épargne pour l'épargne elle-même est une ebose fort méprisable, même alors que L'argent a été gagné honnêtement ; mais que dire de L'épargne qui se nourrit des sommes raflées sur les tapis verts des tables de jeu ou dans les eaux troubles de la spéculation ! Pourvoir au bien-être et à l'indépendance de noire vieillesse cl de celle des nôtres est une chose honorable et digne d'être hautement recommandée; mais thésauriser pour le seul plaisir d'être riche est le signe caractéristique d'une intelligence bornée et d'une àmc vile. Le sage doit toujours être en garde contre les empiétements de cette habitude exagérée de l'épargne : autrement ce qui dans la jeunesse n'était que de L'économie se change dans la vieillesse en avarice, et ce qui dans le premier cas était un devoir difficile devient dans le second un vice hideux. C'est l'amour de L'argent et non l'argent lui-même qui est la racine du >i"il ; c'est cet amour qui rétrécit et contracte lame, et la ferme à toute aspiration et à toute action généreuses. Et c'est aussi ce qui l'ait dire à \\ 'aller Scott, par la bouche d'un de ses héros, que « l'argent a lue plus d'âmes que » le 1er n'a tué de corps » . In des plus grands défauts de la poursuite trop exclusive des affaires, c'est qu'elle tend à donner à la vie de l'homme un caractère trop machinal. L'homme d'affaires, une fois tombé dans l'ornière, ne voit souvent rien au delà, finit parue vivre que pour lui-même, et par ne s'inquiéter des autres qu'autant qu'ils peuvent servir à ses desseins. Enlevez une feuille au grand-livre de ces hommes, et vous avez toute leur vie.

Le succès matériel mesuré par la quantité d'argent qu'on est parvenu à accumuler est sans doute une chose éblouissante et qui en impose à un monde où tous sont naturelle-

PUISSANCE DE L'AtGEBT EXAGEREE. *93

ment plus ou moins admirateurs de ce genre de succès. Mais, quoique les hommes pour qui la persévérance, la linesse, l'habileté et L'absence de scrupules sont des habitudes, et qui toujours sont à l'affût des occasions, puissent l'aire et fassent en effet leur chemin dans le monde, ils peuvent très-bien se montrer dépourvus de toute noblesse de caractère, et n'avoir même pas en eux un seul atome de grandeur réelle. Celui qui n'admet pas de plus haute logique que celle des écus peut devenir très-riche, mais n'en restera pas moins toute sa vie un pauvre homme : car les richesses ne sont pas le moins du monde une preuve de grandeur morale; et leur éclat, comme celui qui dans la luciole trahit le vers , ne sert le plus souvent qu'à attirer l'attention sur l'indignité de leur possesseur. Qu'un homme soit ce qu'il voudra, c'est l'esprit et le cœur qui le font riche ou pauvre, heureux ou misérable; et ces qualités sont toujours supérieures à la fortune : Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée.

La manière dont tant de gens s'offrent eux-mêmes en holocauste à leur amour des richesses rappelle la cupidité du singe, cette caricature de notre espèce. En Algérie, les paysans kabyles ont coutume d'attacher à un arbre une gourde, bien assujettie, dans laquelle ils ont mis du riz. La gourde a une ouverture tout juste assez grande pour laisser passer la main du singe. Durant la nuit, celui-ci grimpe à l'arbre, insère, en l'allongeant, sa main dans la gourde, saisit une poignée de riz et veut se retirer; mais sa main fermée ne peut plus passer, et il n'a pas l'intelligence de l'ouvrir : il reste donc là jusqu'au matin, où il est pris, faisant, tout en ayant dans la main le butin qu'il convoitait, la plus sotte figure qu'il soit possible de voir. La morale de cette petite histoire est susceptible d'applications fort étendues.

Après tout, on attribue vraiment trop de pouvoir à l'argent. Les plus grandes choses, celles qui intéressent le plus

•h)', L'ARGENT. — SES I S ET ARTS.

l'humanité tout entière , n'ont été accomplies ni par des hommes riches ni à l'aide de souscriptions, mais, au contraire, par des gens dont les moyens pécuniaires étaient généralement très-limités.

Le christianisme a été propagé dans le monde par des hommes de la classe la pins pauvre-, et les penseurs, les explorateurs, les inventeurs et les artistes les plus renommés, ont de tout temps été des hommes sans fortune, et qui pour la plupart étaient même, comme position matérielle, peu au-dessus de ceux qui travaillent de leurs mains. Et il en sera toujours ainsi : car les richesses sont plus souvent un frein qu'un aiguillon, et dans bien des cas il serait difficile de dire si elles sont un malheur ou un bonheur. Le jeune homme qui hérite d'une fortune est sujet à trouver trop facile la vie qui lui est faite, et il en est bientôt rassasié, parce qu'il n'a rien à désirer. Comme il n'a à lutter pour la conquête d'aucun objet particulier, le temps lui est horriblement à charge : il reste donc moralement et intellectuellement endormi ; et sa position dans la société n'est bien souvent que trop comparable à celle d'un polype battu par

les vagues.

Cependant l'homme riche qu'anime un esprit juste méprisera toujours la paresse à l'égal de la lâcheté, et s'il réfléchit à la responsabilité qui s'attache à la possession des richesses, il se sentira encore plus impérieusement tenu de travailler que bien des hommes plus pauvres que lui. Il faut reconnaître cependant que ce n'est point ià ce qui se voit d'ordinaire dans la vie. Le juste milieu qu'Agar demandait dans son admirable prière, « Ne me donnez ni pauvreté n ni richesse, donnez-moi la nourrituie que vous jugerez » me convenir, » est peut-être le meilleur des lots, si nous avions la sagesse de le reconnaître. Feu Joseph lîrothcrton, membre du parlement anglais, laissa, pour qu'on l'inscrivît sur son monument, dans Peel Park , a Manchester, une

RESPECTABILITE. -295

épitaphe d'autant plus belle que la déclaration qu'elle contient était, dans ce cas-là, parfaitement vraie : « Mes ri- « chesscs ne consistaient pas dans la grandeur de mes pos- » sessions, mais dans la médiocrité de mes besoins. » Il s'était élevé de la plus humble des conditions, celle d'enfant de fabrique, à la position éminente qu'il occupait par le simple exercice de l'honnêteté, du travail et de l'abnégation. Jusqu'à la tin de sa vie, il officia, dans l'intervalle des sessions du parlement, comme ministre du culte dans une petite chapelle de Manchester à laquelle il était attaché; et en toutes choses il fit bien voir à ceux qui connaissaient sa vie privée que la gloire qu'il cherchait n'était pas celle qui attire les regards des hommes ou qui excite leurs louanges, mais celle qui consiste dans la conscience d'avoir rempli jusqu'aux plus humbles et aux moindres devoirs de l'existence de chaque jour dans un esprit d'honnêteté , d'amour et de justice.

La respectabilité, dans l'acception la meilleure de ce mot, est une bonne chose, l'homme respectable étant un homme vraiment digne de respect, c'est-à-dire, littéralement, digne qu'on se retourne pour le voir. Mais la respectabilité qui ne consiste qu'à garder les apparences n'est digne ni d'être gardée ni d'être regardée. Mille fois meilleur et plus respectable que le mauvais riche est l'homme pauvre et honnête; mille fois meilleur aussi que l'aimable et somptueux coquin qui a voiture et chevaux, l'homme modeste et silencieux qui passe sans faire retourner personne. Un esprit bien orné et bien équilibré, une vie pleine de desseins utiles, sont, dans quelque position sociale que ce soit, d'une importance bien supérieure à tout ce que le monde regarde d'ordinaire comme respectable. Pour nous, nous ne croyons pas qu'il y ait de plus grande affaire dans la vie que de se faire un caractère viril et d'arriver au plus haut développement possible du corps, de l'intelligence et de la conscience : c'est là le but,

•2m L'ARGENT. — SES US ET ABUS.

et on ne devrait voir dans tout le reste que des moyens. La vie la mieux remplie n'est donc pas celle dans laquelle un homme se procure le plus de plaisir, le plus d'argent, le plus de pouvoir, d'honneurs ou de réputation ; mais celle dans laquelle un homme devient le plus homme et accomplit la plus grande somme de travaux utiles et de devoirs humains. L'argent est une puissance à sa manière, il est vrai; mais l'intelligence, le dévouement à l'intérêt public et la moralité sont des puissances aussi, et de hien autrement nobles. « Que d'autres pétitionnent pour obtenir des pensions , » écrivait lord Collingwood à un ami, « je puis être riche sans ar- » gent, en m'efforçant de m'élever au-dessus de tout ce qui » est misérable. Je veux que les services que j'ai rendus à n mon pays soient autant que possible purs de tout motif » intéressé; et d'ailleurs le vieux Scott' et moi nous pouy> vons continuer à cultiver nos choux sans faire beaucoup » plus de dépense qu'autrefois. » Dans une autre occasion il s'exprimait ainsi : « Les motifs qui m'ont guidé dans ma » conduite sont tels que je ne les donnerais pas pour une » centaine de pensions. »

L'acquisition d'une fortune peut sans doute donner à certaines personnes les moyens de se faire recevoir dans la société; mais pour s'y faire estimer, il faut qu'elles possèdent, avec de bonnes manières, les qualités de l'esprit et du cœur, sans quoi ce ne sont que des gens riches, et rien de plus. Or, il y a, à l'heure qu'il est, dans la société, des gens aussi riches que Crésus, et qui pourtant ne sont parvenus à obtenir aucune considération et aucun respect. Et pourquoi en serait-il autrement? ce ne sont que des sacs d'écus , et ils n'ont d'autre pouvoir que celui de leur coffre-fort. Les

1 Scott était son vieux jardinier, et l'amusement favori de Collingwood était de jardiner. Un amiral de ses collègues étant un jour venu le voir et 1 ayant longtemps cherché dans le jardin, le découvrit enfin, avec le rieux Scott, au fond d'une tranchée profonde dam laquelle ils piochaient de tout leur cœur.

TENTATIONS QDE LE COMMERCE OFFRE A l.A l'KOMTK. 291

hommes marquants dans la société, ceux qui guident et gouvernent l'opinion , ceux dont le succès a couronné les utiles travaux , ne sont pas nécessairement des hommes riches , mais des hommes qui se distinguent par la pureté de leur caractère, la solidité de leur expérience et leur haute moralité. Le pauvre lui-même, quoiqu'il ne possède qu'uni1 part infiniment petite des hiens de ce monde, peut, s'il a conscience d'avoir cultivé de son mieux ses talents naturels, d'avoir usé et non abusé des occasions et d'avoir employé son temps aussi bien que possible, selon ses moyens et ses talents, abaisser ses regards sans le moindre sentiment d'envie sur celui qui ne se recommande que par ses succès matériels, l'homme aux hectares et aux écus.

11 faut reconnaître aussi que le commerce éprouve le caractère de l'homme plus sévèrement peut-être que toute autre occupation : car il met aux plus rudes épreuves son honnêteté, son abnégation , son amour de la justice et sa véracité ; et les hommes d'affaires qui passent irréprochables par de telles épreuves sont dignes peut-être d'aussi grands honneurs que les soldats qui déploient leur courage au milieu du feu et des périls du combat. Or, ceci soit dit à l'bonneur de la multitude de ceux qui sont engagés dans les différentes branches du commerce, il faut admettre qu'à tout prendre ils passent noblement à travers ces épreuves. Si nous réfléchissons un seul instant à l'immensité des richesses confiées chaque jour à des subordonnés qui probablement ne gagnent eux-mêmes que juste de quoi vivre, à l'argent qui passe sans cesse dans les mains des agents , des courtiers , des commis de magasin et des commis de banque , et si nous remarquons combien sont peu fréquents les abus de confiance qui se produisent au milieu de ces tentations continuelles, on admettra probablement, et non sans quelque fierté , que cette honnêteté régulière et persévérante dans la conduite est des plus honorables pour la nature hu-

mairie. D'un autre côté , le degré de confiance qu'implique entre hommes d'affaires un système de crédit qui est basé principalement sur le principe de l'honneur, aurait de quoi surprendre, si ce n'était une chose si ordinaire dans la pratique des affaires que l'on a fini par s'y habituer. Le docteur Chalmers a très -bien dit que la confiance absolue que les marchands ont coutume de montrer à des agents éloignés, séparés d'eux peut-être par la moitié du globe, en consignanl des richesses considérables à des personnes qui ne leur sont recommandées que par leur caractère, et que souvent ils n'ont jamais vues , est peut-être le plus bel hommage que les hommes se soient jamais rendu les uns aux autres.

La vérité de cette bonne \ ieille maxime que la probité est la meilleure politique est confirmée par l'expérience de chaque jour, qui nous montre (pie la droiture et l'intégrité conduisent au succès en affaires aussi bien qu'en toute .autre chose. Comme le digne oncle de Hugh Miller avait coutume de le lui conseiller, u dans toutes vos transactions donnez à vos chalands bonne mesure, mesure qui déborde, et vous » trouverez à la fin qu'on n'y perd rien m . L'honnêteté en paroles et en actions devrait être la pierre angulaire de toutes les affaires. Pour le négociant, le marchand et le manufacturier, l'honnêteté devrait être ce qu'est l'honneur pour le soldat, la charité pour le chrétien. Dans la plus humble des professions , il y a toujours place pour l'exercice de cette rectitude de caractère. Hugh Miller dit du maçon chez qui il fit son apprentissage, que c était un homme qui mettait un peu de sa conscience dans chacune des pierres qu'il posait. Ainsi le bon ouvrier s'enorgueillit de la solidité et de la perfection de ses travaux, et l'entrepreneur libéral, de l'honnêteté avec laquelle son contrat est exécuté dans chacun de ses détails. Le manufacturier intègre trouve non-seulement honneur et bonne renommée, mais succès

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