LE CALVAIRE DES VIEUX TRAVAILLEURS
Brochure de propagande publiée, vers i8q4 par la Fédération socialiste de Charleroi. Depuis, la loi sur les pensions ouvrières a porté remède aux plus criantes de ces misères, mais la question est loin d’être résolue l
Première station ; L’Usine.
Tant bien que mal, et souvent plutôt mal que bien, Jacques Bonhomme avait vécu. Il était né, deux ou trois ans après la proclamation de notre indépendance nationale, dans une petite localité agricole du Brabant wallon. Ses parents étaient de modestes cultivateurs qui ne purent lui faire fréquenter l’école bien longtemps. Dès qu’il eut fait sa première communion, on l’engagea comme manœuvre, à Sombreffe. Il avait alors dix ans.
Pendant plus d’un demi siècle, il travailla, riche seulement de ses bras, de sa bonne santé, de sa belle humeur. A quinze ans, la nécessité d’accroître les ressources familiales le fit entrer aux charbonnages du Trieu-Kaisin. Trois ans après, il devenait chauffeur à la houillère de Bonne- Espérance ; puis tirait au sort, avait la chance de décrocher un bon numéro, et était employé comme machiniste aux Hauts-Fourneaux de Couillet. Il y resta plus de dix ans. Intelligent et adroit, il avait su, très laborieusement, raviver ses souvenirs d’instruction primaire et les compléter. Aussitôt qu’il put convenablement lire et écrire, il suivit des cours d’adultes et souvent s’obstina, le soir, à s’efforcer d’apprendre encore, malgré la fatigue très grande qu’entraînaient pour lui ces travaux intellectuels auxquels son cerveau n’était pas assoupli. Ses parents moururent; la vache et le lopin de terre qu’ils possédaient, quand tout fut vendu et les dettes payées, furent un mince héritage : pour sa part Jacques Bonhomme eut deux cents francs.
C’est vers ce temps qu’il songea à créer à son tour une famille nouvelle. Les salaires étaient suffisants et l’avenir paraissait sourire. Il épousa une jeune fille de son pays qui fut femme vaillante, lui donna cinq enfants dont deux moururent en
bas âge, le soigna avec sollicitude et le réconforta aux mauvais jours. Vers quarante ans, une discussion avec un contre-maître lui fit quitter l’établissement de Couillet. Il chercha de plus accommodants compagnonnages, essaya à droite, à gauche, prit son temps pour choisir et se décida enfin pour les Hauts- Fourneaux de la Providence où il resta vingt ans passés.
L’hiver de 1895 fut dur.
Au travailleur joyeux, la vieillesse se révéla brusquement un jour de novembre gris et humide.
Il n’y avait jamais songé qu’insoucieusement, ainsi qu’à une éventualité fatale et avec laquelle chacun s’arrangeait de son mieux. Mais ce jour-là, il se sentit, en allant au travail, de sourdes et lancinantes douleurs de rhumatisme ; il remarqua pour la première fois que ses cheveux étaient blancs, son dos voûté, son pas chancelant et traînard.
Pendant qu’il se mettait, péniblement, à sa besogne coutumière, son attention éveillée sur ce point lui fit constater que son oreille percevait moins aisément les bruits familiers, que ses yeux voyaient moins nettement, que sa main était moins forte, moins adroite, et moins prompte que jadis. Et il eut une grande tristesse.
Cependant, le train-train ordinaire de son existence continuait. Il s’efforça d’oublier la triste journée et de remplir dûment son office. Il était néanmoins trop bon ouvrier pour ne pas s’apercevoir que malgré son attention et son zèle, il commettait certains jours des oublis, des négligences. Il se chercha des excuses, se donna des raisons qu’il s’avoua mauvaises, et quand certaines remontrances lui furent faites, il les accepta docilement. Mais il sentit confusément qu’on le ménagait à cause de son ancienneté, mais que son renvoi était proche. Le rhumatisme réapparut, tel qu’il dut s’aliter. Quand, après trois semaines de souffrances — et de cette particulière angoisse morale où se trouvent dans l’inaction ceux qui ont toujours travaillé, Jacques Bonhomme se représenta à l’usine, il était remplacé.
Il s’y attendait un peu, mais cela lui fut quand même une grosse émotion. Puis il pensa que d’autres étaient là qui seraient heureux de l’accueillir. Lui qui autrefois était recherché par les industriels, dut aller s’offrir. Il vit bien que ses cheveux blancs, ses rides, son dos courbé produisaient une fâcheuse impression, et partout où il ne fut pas aussitôt éconduit, on lui offrit des salaires si dérisoires qu’il les refusa, sans discuter.
Des semaines se passèrent en ces pèlerinages quémandeurs. Et Jacques Bonhomme se désespéra. Toutefois, grâce aux démarches d’un camarade, un patron compatissant voulut bien l’occuper. Il y resta deux mois, travaillant par intermittences. Avec les jours glacés, ses douleurs rhumatismales devinrent si aiguës qu’il
dut définitivement renoncer au labeur. Il avait quelques économies, il les mangea. Quand il en vit approcher la fin, épouvanté devant la misère, voyant avancer le moment terrible où il faudrait, de porte en porte, aller mendier du pain, moment qu’il n’avait jamais cru devoir sonner pour lui, il fit un suprême effort. Il s’en fut implorer du travail d’usine en usine et dut entendre, maintes fois, de grossières et cruelles paroles qui lui ôtèrent ses illusions dernières.
— Vois-tu, lui disait un camarade à qui, dolent, il avait confié sa peine, c’est notre sort à tous que le tien. Pareil avenir nous guette inévitablement ! Et encore, parmi les ouvriers, nos frères, combien sont plus misérables encore que tu ne l’es aujourd’hui ! Combien n’ont pas eu, comme toi un travail constant et rémunérateur pendant cinquante ans ! Combien, au cours de ce travail, ont été victimes d’accidents professionnels qui les ont estropiés, rendus infirmes ou transformés en vieillards précoces ! Combien n’ont rien reçu de leurs parents ! Combien à qui toute épargne fut interdite !
Et d’autres qui tramèrent toute leur vie le boulet de dettes infimes qu’ils ne savaient payer ! Et les chômages et les maladies auxquels la plus méritoire vaillance ne saurait échapper! Nous sommes des outils, à présent. L’industrie moderne ne pense pas un instant que nous sommes des organismes vivants, capables de souffrances et soumis à des besoins, elle songe uniquement à nous faire produire le plus possible et à nous payer le moins possible. Ton salaire, on le donnera à un autre, plus jeune et plus fort, qui fera mieux et plus rapidement ta besogne. Pourquoi te garderait-on surtout à un poste où ta négligence ou ta maladresse peut causer d’irréparables malheurs?
Quand ton marteau s’usait, tu le jetais de côté et tu le remplaçais, n’est-ce pas? Ainsi on t’a congédié. L’outil rebuté ne souffrait pas, me diras-tu ; tandis que toi ! Mais ton patron ne pouvait pas s’émouvoir de ton sort ; car l’industriel qui traitei'ait son matériel humain comme des hommes, et non comme du matériel inerte, se verrait instantanément broyé par la concurrence désordonnée qui est la loi des affaires ! Résigne-toi, Jacques Bonhomme; puisque tu es devenu vieux, ton inaction est NÉCESSAIRE.
Deuxième station : Les Enfants.
Donc, Jacques Bonhomme, devenu vieux, s’était vu, après cinquante ans de travail ininterrompu, fermer la porte des usines. Plus encore que les raisonnements de son camarade socialiste, la triste expérience qu’il avait faite l’avait convaincu de l’impossibilité dans laquelle il se trouvait, à son âge et avec ses rhumatismes, de subvenir encore à ses besoins par le labeur. Il regarda autour de lui, à part de très rares exceptions résultant de circonstances tout à fait particulières, il vit tous les autres vieux dans la même situation. A un certain âge, l’industrie contemporaine repous-
sait fatalement le travailleur et se refusait à l’employer. Alors qu’à la campagne, pour les tâches agricoles, son énergie réduite et intermittente pouvait encore être utilisée, l’industrie d’aujourd’hui, avec ses machines, ses besognes divisées et réglées méthodiquement excluait le vieillard comme inutilement coûteux, et même dangereux.
L’usine était la première station des vieux. Pourquoi s’y attarder vainement? Pourquoi implorer des grilles fermées et solliciter de l’ouvrage dont on n’était d’ailleurs pas sûr de pouvoir s’acquitter?
Alors Jacques Bonhomme, voyant sa route définitivement fermée de ce côté, songea aux siens. Jamais les liens de famille n’avaient été bien puissants pour lui ; il n’avait guère connu ses oncles et ses tantes ; et quant à ses frères et sœurs, beaucoup plus âgés que lui, la vie les avait dispersés en des provinces diverses. Les uns étaient morts ; d’autres, aussi dénués que lui, sans doute. Seule, une de ces sœurs était restée en relation savec lui ; elle avait épousé un boucher et habitait Gosselies, dans une aisance très relative. Jacques Bonhomme l’alla voir et après avoir vendu les quelques meubles qui lui restaient — derniers souvenirs des temps plus cléments qu’il lui fut bien dur d’abandonner — , obtint l’autorisation de s’installer chez elle, provisoirement, en attendant le sort que lui feraient ses enfants.
Car Jacques Bonhomme avait trois enfants, un garçon et deux filles. Il les appela près de lui et ils vinrent aussitôt, car ils aimaient bien leur père. Il leur révéla alors l’horreur de sa situation. Il leur dit ses souffrances physiques, ces rhumatismes que les docteurs ne savaient guérir, — ses angoisses morales de se voir vieillir et tomber à la charge d’autrui ; il raconta ses démarches inutiles, le travail partout refusé, l’impossibilité presque, d’ailleurs, de trouver un labeur compatible avec son état; il leur avoua ses économies épuisées en allées bien plus vite qu’elles n’étaient venues...
Des gendres faisaient la grimace; car ils avaient escompté le magot du vieux. Les filles pleuraient. Le fils dit : — Père, nous te plaignons. Et nous voudrions t’aider. Pour ma part, je sais combien tu fus bon pour moi et je veux l’être aujourd’hui pour toi. Mais que faire? que faire? Tu le sais, je gagne, là-bas, à l’usine de Couillet où tu fus si longtemps, 2 fr. 5o par jour. Avec cela, il faut que je mange pour continuer à travailler, et ma femme aussi que voilà, et les deux petits que nous avons laissés au logis sous la garde d’une voisine. Je ne saurais te donner de l’argent ; chaque mois, je crains de ne pouvoir payer mon loyer. Mais viens avec nous; on se serrera un peu et tu partageras notre pain !
L’aînée des filles voulut parler, mais son mari la fit taire d’un coup d’œil sec et déclara que lui non plus ne saurait donner de monnaie ; qu’il ne gagnait que trois francs et avait deux enfants !
L’autre fille était de santé délicate; elle était venue avec son enfant qu’elle allaitait encore. Elle dit, après avoir consulté du regard son époux, que celui-ci, non plus, ne gagnait que trois francs, mais qu’il voulait bien laisser une de ses journées par mois pour le vieux.
Il y eut un silence, cruel. Chacun sentait et Jacques Bonhomme plus que tout
autre, l’impossibilité d’une solution. Les illusions qui le soutenaient depuis quelques jours s’enfuyaient, tourbillonnant comme des feuilles mortes que chasse le vent d’automne ; il s’était avidement raccroché à cette dernière espérance et la voilà qui croulait, sans remède.
La fin de l’entrevue fut aigre. Les beaux-frères, qui ne s’étaient jamais disputés, se dirent des paroles désagréables qu’envenimèrent les femmes, par d’intempestifs reproches. On se sépara sans rien décider.
Après ce grand désappointement, Jacques Bonhomme eut quelque colère. Excité par sa sœur que la conduite des enfants avait indignée, il résolut d’obtenir par la force de la loi ce qu’on n’avait pas voulu lui accorder.
A la maison communale, on lui décerna des déclarations d’indigence qui lui permirent gratuitement l’accès du monde judiciaire. Il alla, effaré, au Palais de Justice, à une réunion d’avocats turbulents et gouailleurs parmi lesquels on lui en désigna un, tout jeune, élégant et mondain, comme chargé de son cas. Après trois mois d’attente désolée, l’affaire en était toujours au même point.
Jacques Bonhomme s’irrita et le stagiaire freluquet se décida à agir. Toute la famille comparut en Chambre du Conseil ; le Pro Deo fut accordé ; l’on assigna ; la cause fut inscrite au rôle; encore quatre ou cinq mois. Enfin le jeune robbin annonça à son vieux client que chacune de ses filles devait lui payer 7 fr. 5o par mois, et son fils 5 francs. Pour cela, il suffisait d’exécuter le jugement.
Il suffisait, en effet, d’exécuter le jugement ! Jacques Bonhomme ne voulut sévir que contre ses gendres. 11 envoya l’huissier saisir leur salaire. Les débiteurs avertis, s’étaient empressés d’aller travailler ailleurs, sans donner leur adresse. A grand’peine, le vieux les retrouva. L’huissier repartit, en maugréant.
Mais il fallut alors faire valider la saisie, car l’usine ne prétendait payer qu’après des procédures régulières.
Jacques Bonhomme allait retourner au Palais de Justice, quand son camarade lui dit ; — A quoi bon, ami ! Ta première expérience ne t’a-t-elle point renseigné? Quand ton fils a, pour nourrir quatre bouches, 2 fr. 5o par jour, comment veux-tu qu’il t’en donne autant chaque quinzaine? Ton petit chicanons qui t’expédiait avec tant de désinvolture, et les magistrats, et l’huissier peuvent y passer, et tout le tremblement ! Et puis, tu sais que si tu poursuis tes saisies, ou bien les saisis s’en iront de leur gré, ou bien les patrons, que toutes ces paperasseries embêtent, les mettront dehors ; tout sera chaque fois à recommencer. Dans la poursuite inutile de cet argent que tes enfants ne peuvent te donner, tu gaspilles sottement d’autres trésors, plus certains : leur dévouement, leur affection, tous les égards qu’ils ne demandent pas mieux que d’avoir pour toi! Va, la loi est ici sans valeur; les bons, les aimants n’ont pas besoin de la contrainte pour aider, selon leurs facultés, leur père dans le besoin ; et quant aux mauvais, si tu ne sais rien en tirer, c’est surtout parce qu’ils n’ont rien. L’organisation capitaliste est telle que nous pouvons à peine nous suffire à nous-mêmes; qu’est-ce donc quand il y a, outre la femme et les enfants, des parents invalides à nourrir? Et encore toi, tu n’es pas tout à fait abandonné; ta sœur, ton aîné sont prêts à t’aider; et tu es seul à gémir, puisque ta digne
femme depuis longtemps n’est plus. Bien d’autres sont encore plus à plaindre et traînent, anxieux de la fin, une existence dont ils se demandent le pourquoi ! Ne te fâche point contre tes enfants, Jacques Bonhomme, et résigne-toi; avec l’organisation industrielle d’une part et l’organisation judiciaire d’autre part, il est à peu près impossible, dans la plupart des cas, que les parents devenus vieux soient secourus par leurs enfants d’une manière efficace et continue...
Troisième Station :
Institutions Publiques et Patronales.
Depuis ce jour humide et froid de novembre où il avait eu la perception des affres de la vieillesse prochaine, Jacques Bonhomme avait subi de tristes heures. Sa belle confiance dans la possibilité de gagner sa vie par son travail s’en était allée petit à petit quand il se vit consigné à la porte des usines. Son affection, peu démonstrative mais très sincère, pour ses enfants, avait connu de douloureuses alternatives lorsqu’il avait fallu discuter avec eux le chiffre d’une pension alimentaire. Découragé de ces infructueux essais, il reprit quelque espoir un matin où sa sœur, ayant entendu parler des pensions pour les ouvriers mineurs et des caisses de retraite industrielles, lui assura que des institutions analogues devaient exister pour lui, que la loi devait avoir prévu son cas, qu’il devait « chercher ses droits ». Il les chercha, en effet, et ce fut la troisième station de son calvaire.
Il s’informa. C’était vrai, tout de même, que les vieux ouvriers étaient secourus par les Caisses de Prévoyance. L’un d’eux le renseigna exactement. Après trente années de travail dans les charbonnages relevant d’une même caisse, il avait obtenu une rente mensuelle de 8 fr. 3o. Cette rente était dérisoire et absolument insuffisante pour pourvoir à l’existence du vieillard. Mais ceux-là mêmes qui l’obtenaient étaient des privilégiés ; les conditions de son obtention étaient draconiennes : c’est ainsi, par exemple, que le mineur ayant travaillé à la fois dans la circonscription du Borinage et dans celle de Charleroi, ne pouvait y prétendre. La justification des années employées, soit dans les travaux souterrains, soit à la surface, n’était pas non plus bien facile, en maints cas. Et lorsque étaient surmontées toutes les difficultés variées dont la route, telle une course d’obstacles, était semée, on finissait par obtenir, pour parer aux multiples nécessités de l’existence, manger, boire, se loger, se vêtir, la somme fabuleuse de vingt-huit centimes par jour. Quelle allégresse, n’est-ce pas ? Par jour, moins que le prix d’un bock dans un café du boulevard ? Une aide aussi insignifiante, précisément parce que, tout en consacrant le droit à cette aide, elle ne la réalisait point, irritait la misère au lieu de la soulager. Pas un ne songeait à remercier la Caisse : tous, au contraire, en parlaient avec aigreur. Ah ! on était bien mal récompensé des efforts d’une vie si pénible, si constamment menacée, qui vous rendait caduc l’homme le plus vigoureux!
Les doléances du vieux mineur avaient paru à Jacques Bonhomme un lamentable écho de ses propres afflictions ; et encore ce houilleur si malheureux était dans
une situation bien préférable à la sienne, car lui, ayant écoulé son existence dans l’industrie du fer, ne recevait rien du tout.
Il eut beau interroger, se renseigner. Rienl II lui semblait assez juste cependant que les puissantes sociétés au service desquelles il avait usé ses énergies, pendant vingt ans chez l’une, pendant près de trente ans chez l’autre, lui dussent un secours quelconque. Il s’y rendit et fut accueilli avec stupéfaction. Les salariés supérieurs avaient changé, les ouvriers aussi; c’est à peine si on le reconnut et les hautes cheminées crachaient leurs fumées dans le ciel avec la même insensibilité imperturbable que celle avec laquelle poliment il fut éconduit.
Pas d’institutions patronales, do ic. Des institutions gouvernementales, sans doute? Il demanda à son camarade, le socialiste, de l’accompagner chez un avocat. Ils s’en furent chez une des célébrités du barreau qui s’émut fort du récit de la déplorable odyssée, mais qui, avec un soupir de compassion, apprit aux consultants que la loi n’avait rien prévu pour le cas de Jacques Bonhomme.
— Mais enhn, demanda le camarade, est-il vraiment croyable que la loi bourgeoise n’ait rien vu de ces misères, n’ait rien tenté pour les soulager ? Il y a des vieillards dans le dénuement depuis toujours, et surtout depuis le commencement du siècle, l’indigence attend le vieux travailleur, presque nécessairement.
— Hélas! ce n’est que trop vrai, monsieur le socialiste, répondit l’homme de loi. Et je suis d’accord avec vous pour déclarer inconcevable l’inertie absolue du législateur dans cet ordre d’idées. Quand je dis absolue, j’exagère peut-être, car enhn il y a la loi de i865, organisant une caisse de retraite sous la garantie de l’Etat.
— Oh ! monsieur, je la connais cette loi-là. Depuis quelques années, sous la pression de l’opinion publique, les administrations, les patrons, les sociétés mutualistes ont essayé de la faire connaître. Mais cette agitation, toute louable qu’elle soit, est toute récente, et à mon avis, bien superhcielle. Il n’y a pas d'ouvriers qui s’affilient spontanément à la caisse ; et ceux qui, dans ces derniers temps, se sont affiliés par des intermédiaires, grâce aux primes et appâts divers, cesseront leurs versements aussitôt qu’on refusera de les « pistonner » activement.
— C’est vrai ; mais la classe ouvrière a tort.
— Je ne crois pas, Monsieur. Pour faire un civet, il faut un lièvre. Pour s’assurer des ressources dans l’avenir, il faut en avoir dans le présent. Et quand ce présent est là qui vous tenaille par ses nécessités immédiates, c’est exiger d'un homme une force de volonté plus qu’humaine que de lui demander de s’imposer des privations pénibles en vue d'un avenir problématique et très éloigné. De plus, la continuité des versements nécessaires pour atteindre un résultat sérieux est en opposition manifeste avec la variabilité, l’intermittence, l’insécurité qui sont des attributs inhérents au salaire.... Bref, la loi bourgeoise ne peut rien pour lacques?
— Rien, malheureusement ! Je suis peiné de mon impuissance, vraiment. Mais vous êtes-vous adressé au Bureau de bienfaisance?
En sortant, Jacques Bonhomme se sentait de nouveau écrasé sous des fatalités insurmontables. C’est d’une oreille distraite qu’il écoutait son ami commenter l'entrevue :
— Vois-tu, Jacques, je te l’avais bien dit. Les patrons n’ont rien fait pour toi. La Société n’a rien fait pour toi. Ton travail leur a profité; à toi, il t’a juste permis de vivre, de végéter au jour le jour. Encore tu gagnas des salaires relativement élevés et peut-être alors n’as-tu pas fait pour toi-même, toi non plus, tout ce que tu aurais dû faire. Il y avait, déjà de ton temps, des associations fraternelles et solidaires qui attendaient ta cotisation. Mais ce n’est pas moi qui te reprocherai de ne pas les avoir fréquentées, mon pauvre ami. Que de gens ne pensent au malheur que lorsque ce malheur les a touchés! Que d’ouvriers, nos frères, sont en quelque sorte forcés par les circonstances économiques et morales, de ne point songer à l’avenir, de croire, pour supporter aujourd’hui, que demain sera meilleur!
Maintenant, vois-tu cet homme qui passe? C’est un juge. Quand il sera vieux et las de sa mission, il continuera à toucher son traitement tout entier, sans plus rien faire. Cela s’appelle l’éméritat. Vois-tu ce militaire? ce professeur? ce fonctionnaire? Tous seront pensionnés ! El leurs veuves, et leurs orphelins aussi ! Pour eux tout est prévu. On s’est bien gardé de laisser libre jeu à l’insouciance humaine; tout cela est réglé obligatoirement, avec précision et méthode. Et c’est fort bien, en vérité ; je n’en veux point médire. Mais pourquoi ce qui est si bien pour les bourgeois a-t-il été négligé pour les ouvriers ? C’est que la bourgeoisie a été la classe dominante, politiquement et économiquement, et qu’elle a d’abord songé — égoïsme assez naturel — à faire ses affaires.
Les anciens partis ne se sont presque jamais occupés de nous que pour nous faire du mal. Maintenant que la classe ouvrière commence à compter parce qu’elle prend conscience d’elle-même, de ses intérêts vrais, de ses droits et de ses devoirs, l’heure des réparations approche et en réalité ce ne sera point trop tôt, Jacques Bonhomme, si avant de t’endormir pour jamais, tu peux la voir luire comme une aurore ! Ce que la loi bourgeoise n’a point fait pour les vieux travailleurs, le SOCIA- LISME le fera.
Quatrième Station ; Le Bureau de Bienfaisance.
— Le Bureau de bienfaisance, avait dit l’avocat que Jacques Bonhomme était allé consulter lorsque repoussé des ateliers à cause de son grand âge, n’obtenant rien de ses enfants misérables, il avait voulu savoir si la loi bourgeoise n’avait rien prévu pour la vieillesse du travailleur. Il avait éprouvé d’abord un sentiment de révolte à l’idée de se faire inscrire sur la « table des pauvres » ; car la vie lui ayant été facile jusque là, il avait un vague mépris pour les malchanceux tombés à charge de la bienfaisance publique. Sans que la conception en fût nettement formulée en son esprit, il lui semblait qu’on n’arrivait à cette déchéance que par paresse, ivrognerie, dissipation, en sorte qu’elle était toujours plus ou moins méritée. Certes, s’il avait voulu ouvrir les yeux, il eût pu voir de nombreux exemples contraires à ce préjugé superficiel ; mais son intelligence n’était point tournée vers de telles observations ; et comme il avait toujours eu bonne santé et du travail quand il en avait désiré, il
jugeait les autres d’après lui-même et il lui paraissait tout à fait extravagant qu’un ouvrier honnête put échouer au Bureau de bienfaisance.
Or, c’était là qu’il en était. Il se considéra comme une monstrueuse exception. Et, farouche, un jour il se décida. Puisqu’il le fallait, il irait au Bureau de bienfaisance. Il y alla, et ce fut la quatrième station de son Calvaire.
— Mais non, mon ami, lui disait son camarade socialiste, le destin n’a point, pour toi, comme tu le penses, de sévérités spéciales. Tu as eu tort de considérer les pauvres gens comme châtiés plus ou moins justement. La plupart d’entre eux ne commirent nulle action répréhensible et les plus hautes qualités morales ne leur auraient point permis, en général, d’éviter leur sort. Ce sont des victimes irresponsables de tares héréditaires, d’accidents, ou de ces déveines navrantes dont est remplie l’existence du prolétaire, et qui surgissent brusquement, à l’improviste. Il en est que le défaut d’alimentation suffisante, l’air vicié des fabriques, la monotonie du labeur ravagent de maladies lentes, inexpliquées ; d’autres sont alcooliques comme tu es rhumatisant ; tous enfin sont les écrasés dans la lutte pour la vie, faibles que leur faiblesse rend les premiers meurtris dans la bataille, les premiers succombant au milieu des incertitudes qui sont la règle de notre existence précaire, et que la société égoïste et antifraternelle d’aujourd’hui, ne sachant les utiliser, ne sait pas même convenablement secourir.
— Oh ! dit Jacques, moi je n’aurai, bien sûr, pas d’embarras. Je suis vieux, malade, irréprochable ; nul plus que moi ne mérite d’être aidé.
Il alla donc en cette commune où il avait passé la majeure partie de sa vie, et, après quelques allées et venues, où il subit quelques rebuffades pénibles, il parvint enfin à joindre le personnage officiel auquel il devait exposer sa requête.
— Parfait, répondit l’homme. Mais nous ne pouvons rien pour vous, mon brave. Vous n’êtes plus notre administré et vous avez perdu, dans notre commune, votre domicile de secours.
— Comment? dit le vieux, ahuri. Et alors?
— Alors, vous devez vous adresser à Gosselies. Et encore ne devront-ils rien faire non plus, car vous n’y avez pas les trois ans nécessaires à l’acquisition d’un nouveau domicile de secours.
— De sorte que ?... murmura Jacques Bonhomme, qui ne parvenait pas à comprendre.
— De telle sorte que je n’ai rien pour vous et que vous pouvez vous en aller. J’en ai d’autres à écouter, fit le fonctionnaire impatienté.
Le vieux s’en alla, étourdi, assommé par ces révélations étonnantes. Il se souvint qu’en effet, il y a quelques mois son changement de domicile était parvenu à Gosselies, sans qu’il l’eût demandé. Il n’avait point l’intention de s’installer bien longtemps chez sa sœur et comptait revenir en son village aussitôt que sa situation serait réglée, d’accord avec ses enfants. Aussi la venue de ce petit papier l’étonna fort ; il se proposa même d’en aller faire observer à qui de droit la totale inutilité. Puis, il n’y pensa plus. Maintenant il comprenait.
— O merveille des canailleries administratives ! Subtilité ténébreuse et abomi-
nabledela « prévoyance » officielle ! Comprends-tu à présent, Jacques, leur habileté à ces administrateurs de la bienfaisance publique ! Alors que tu n’avais point encore pensé à eux, eux songeaient à toi. Ils te savaient perclus, las, abandonné. Ils ne pouvaient ignorer que ton dénuement, tôt ou tard, te conduirait vers leur caisse. Et leur admirable sollicitude — pour toi? ô candeur, non! contre toi! — leur inspira cet ingénieux truc qui te paraît aujourd’hui infernal et odieux. La société bourgeoise semble, en vérité, avoir combiné ses lois d’illusoire bienfaisance pour mieux tourmenter les pauvres !
Mais Jacques Bonhomme n’écoutait pas. Il était en proie à une colère sourde; il rêvait de vengeance, de plaintes, de dénonciations; il voulut aller retrouver l’avocat.
— Vous m’avez dit. Monsieur, l’autre jour, que je devais m’adresser au Bureau de bienfaisance. Je l’ai fait. Voici ce qu’on m’a répondu. N’est-ce pas que ce n’est pas vrai ?
— Mon pauvre vieux, vous n’avez pas de chance, assurément. Ce fonctionnaire ne vous a point menti. Il a fait de la loi une application rigoureuse que je trouve discutable, mais qui est conforme à la pratique généralement suivie. Je ne sais que vous conseiller. Retournez à Gosselies; peut-être s’y montrera-t-on moins strict et plus humain. Au besoin écrivez au gouverneur de la province. En ces matières administratives, nous sommes désarmés. Lorsque les bureaux de bienfaisance refusent d’accorder des secours, lorsque les communes refusent de payer les secours alloués par le bureau, il n’y a pas de mode pratique d’aboutir. Se plaindre près des autorités ne sert généralement à rien. La lenteur des enquêtes officielles, l’inertie des fonctionnaires, parfois leur mauvais vouloir, la dispersion des responsabilités, l’impuissance réelle des moyens de coercition font que, presque toujours, la situation s’est dénouée d’elle-même, en mieux ou en pire, autrement qu’on ne l’attendait.
— Vois-tu, Jacques, disait en sortant son camarade socialiste, dans ta détresse, tu es encore favorisé. Tu es entouré de bienveillances. L’employé de ton village t’a parlé poliment. J’en ai connu, moi, des pauvres, qu’on injuriait et qu’on humiliait. Certains m’ont dit avoir été accueillis comme des criminels ou des chiens, par des brutes qui ricanaient de leurs lamentations (i). Et il faut être juste vis-à-vis de la loi bourgeoise : Si tu avais 70 ans, tu aurais droit à des secours. Attends tes soixantedix ans, Jacques, et tu pourras admirer la sagesse de nos gouvernants. Mais mon ironie sonne faux en présence de ton dénuement; c’est te réconforter que je voudrais. Allons donc quémander encore les officiels; peut-être, — j’ose à peine l’espérer, — s’en trouvera-t-il enfin pour te secourir.
Effectivement, cette fois, l’appel du délaissé fut entendu. On lui accorda quinze francs par mois, et pendant un trimestre, il eut ainsi quelque répit, une embellie dans ses jours sombres.
Mais cette trêve ne fit que rendre plus cruel ce qui suivit. Les discours amers
(1) Voyez les brochures d’Alice Bron, présidente du bureau de bienfaisance de Monceau : Les Gavés et les Meurt-de-faim. Conférence sur la bienfaisance publique.
de son camarade socialiste avaient eu leur écho dans les conversations de Jacques Bonhomme. Il était, à son tour, devenu frondeur et révolté. Des paroles imprudentes qu’il proféra, paraît-il, un soir, colportées avec perfidie, furent l’occasion de certaines rancunes. On prétexta des ressources de ses enfants, de sa validité relative, pour le renvoyer à son précédent domicile et lui retirer son secours. Pour comble de désastre, cette mésaventure amena une légère querelle avec son beau-frère le boucher, et Jacques Bonhomme, aigri, exaspéré, se décida à les quitter.
Mais en vérité, il ne savait plus où aller! Ne plus savoir où aller : qui donc a sondé la profondeur de cette torture morale ?
Cinquième Station : Hoogstraeten.
Le vieux, dans un moment d’irritation, avait donc quitté sa sœur. De toutes les semaines désolées qu’il connut depuis le jour de son départ de l’atelier, celles qu’il vécut alors furent peut-être les plus critiques et les plus livrées au hasard. Cependant, sa capacité de souffrir s’était émoussée; il s’efforçait de ne plus songer au lendemain. Il ne résistait plus à son destin et se laissait aller au gré des imprévus qu’amenait le décours triste des jours : épave inerte qu’entraînaient des courants incertains. Il avait des habits de rechange, il les vendit; — une montre en or, souvenir de ses jours prospères ; l’horloger lui en donna quelques écus. Il s’installa alors dans une sorte d’hôtellerie de malchanceux et de las-d’aller où grouillaient, le unes sur les autres, dans de petites chambres sans air et sans lumière, d’une saleté repoussante, ravagées de vermine et à l’atmosphère méphitique, une quinzaine d’infortunes analogues à la sienne. Lui qui était habitué à des logis proprets et soignés, il eut, au début, des nausées devant ce hideux galetas et des répugnances très vives de divers compagnonnages louches qu’il lui fallut accepter. Mais ce n’était guère l’heure de se montrer délicat et les premières susceptibilités vaincues, l’accoutumance fit qu’il n’y songea plus. Ses fiertés s’en allaient d’ailleurs; il s’enhardit jusqu’à tendre la main, sonner aux portes. La bonne saison approchant, il trouva, çà et là, quelques besognes faciles de jardinage; fit des commissions, rendit quelques menus services. Ainsi, il s’acquittait vis-à-vis de la tenancière de son gîte, qui, féroce, grossière, impitoyable, savait merveilleusement extraire son dû de tous ces misérables.
Le pauvre vieux Bonhomme ! Ceux qui l’avaient fréquenté autrefois ne l’auraient plus reconnu, tant la décadence physique et morale avait été rapide. Son aspect n’était plus brillant : la barbe et les cheveux incultes, les vêtements loqueteux, et, dans l’allure, quelque chose de craintif et de sournois qu’il n’avait point auparavant.
Un jour, comme il ne put payer les quelques francs qu’il devait à l’hôtesse pour la pitance fétide et l’hospitalité repoussante qu’elle lui avait fournies, on le flanqna à la porte. Et il se trouva sur le pavé, dénué comme il ne l’avait jamais été, ne sachant, cette fois, absolument plus, où aller.
Il partit droit devant lui, sans but. Puis, comme il avait faim, il quémanda du pain. D’obscures attractions avaient instinctivement conduit sa promenade aux por-
tes des puissantes usines où il avait été si longtemps dépenser les forces de sa jeunesse et de son âge mûr. Grâce à son travail, — à celui d’autres centaines de prolétaires au sort pareil au sien, — les ateliers s’étendaient, immenses, superbes d’activité et de puissance. Les machines grondaient, les hommes s’épuisaient, pour écraser l’effort de la fabrique voisine et assurer à l’insatiable capital de plantureux dividendes.
Le vieux les regarda, plein de songeries confuses, et reprit sa route vague...
Cela finit par où cela devait finir. Des gendarmes l’aperçurent, et mis en défiance par son accoutrement sordide, l’observèrent. Il mendia plusieurs fois sous leurs yeux. Alors, ils l’interpellèrent. Sans ressources? Sans domicile? Son compte était clair. Allons, hop! en marche jusqu’à 1’ « amigo » communal et demain le juge de paix statuerait sur son cas.
Incarcéré, Jacques Bonhomme essaya de réfléchir. Vraiment, ceci dépassait tout. Lui, le probe, le sobre, le travailleur, il avait été appréhendé par les gendarmes et traîné à travers le village, comme un voleur. A quoi ça servait-il d’être honnête et laborieux, si à soixante-cinq ans, on en arrivait là! Oh! il savait bien ce qui l’attendait, maintenant ; Hoogstraeten!
Il en avait entendu médire par les faméliques habitués de son auberge On en parlait comme d’un endroit d’infamie et de souffrance. Une geôle lointaine, là-bas, tout au bout du territoire belge, dans les bruyères arides et planes, aux larges horizons vides, si différents de ceux de la Wallonie qu’on y était pris du mal du pays. Et dans cet exil, l’encasernement, la prison, la discipline rigoureuse, l’uniforme imposé, une vie d’esclave et de captif, si lugubre que la liberté la plus indigente paraissait encore préférable.
Dans son épouvante, Jacques se souvint de son camarade le socialiste. Il en indiqua l’adresse, demanda qu’il fût entendu comme témoin. A l’audience du magistrat, tandis que celui-ci triait méthodiquement les minuscules contraventions de police dont l’examen lui était dévolu, Jacques Bonhomme se vit amener avec d’autres vagabonds. Ils avaient des attitudes farouches de bêtes traquées et protestèrent à peine lorsque le juge les interpella sévèrement et les mit pour des années à la disposition du gouvernement.
Quelques minutes d’interrogatoire suffirent au magistrat pour se convaincre que le cas de Jacques Bonhomme était autrement délicat et intéressant; bien que blasé par les monotones détresses, mélangées plus ou moins de perversité, qui venaient échouer quotidiennement en son prétoire, il s’émut au récit du pauvre vieux. En interrogeant le témoin désigné, il l’induisit à se déclarer — ce que l’ami de Jacques fit d’ailleurs avec empressement — prêt à partager son logis avec lui, prêt à lui chercher du travail et après avoir arraché au prévenu une promesse — combien vaine ! — de ne plus mendier, le juge prononça son acquittement et ordonna qu’il fût remis en liberté. Même il lui fit discrètement glisser dans la main, par l’huissier qui le congédiait, quelques francs que le petit drame avait fait sortir de sa bourse et de celle de quelques avocats présents — générosités rarissimes, sans doute, mais qui se rencontrent cependant, des fois où ceux qui sont chargés d’appliquer la loi ont la révélation indiscutable de son insuffisance et de son injustice.
— Bon ! Voilà qui finit bien, mon vieux, et tu l’as échappé belle ! lui disait son camarade.
Ah ! tu demandais l’autre jour si la société n’avait rien fait pour les vieux travailleurs. Mais vois-tu à présent ce qu’elle te réservait ? Tu es accablé par l’âge et les infirmités et tu n’as plus que l’aumône pour moyen d’existence ? La loi bourgeoise va te punir. Te PUNIR, entends-tu, parce que tu es pauvre, rhumatisant, abandonné. Malheur à ceux qui n’ont point réussi !
Importuner les possédants est un crime et ton existence, pour eux, une appréhension perpétuelle et un danger ! « La mendicité est interdite en cette commune » , quelle audacieuse inscription dans une société qui ne peut pas même donner du travail rémunérateur à tous ceux qui en demandent, qui ne peut pas même secourir approximativement ceux qui sont incapables de se suffire. Il est singulier qu’on n’ait pas encore songé à châtier, après ceux qui demandent la charité, ceux qui la font. Cela viendra, probablement ; il ne manquera point de moralistes doctrinaires pour démontrer que c’est là un fâcheux exemple, générateur d’oisivetés et d’ivrogneries.
Hoogstraeten ! Non, Jacques, tu n’iras point dans la prison au nom flamand. Tu n’as connu, depuis quelques années, que des hasards mauvais; en voici un que je t’annonce, compensateur. Mes parents cultivent la terre pas bien loin d’ici; un de mes oncles qui travaillait avec eux vient de mourir laissant quelque bien ; ils me demandent; je t’emmène : mes vieux auront, j’en suis sûr, l’abord plus accueillant que les gens dont tu dépendis jusqu’ici et tu pourras d’ailleurs t’occuper aux mille menues besognes diverses de la culture...
Mais combien d’autres vieillards de la plèbe sont encore errants par les routes ! Combien d’autres qui continuent leur calvaire jusqu’à ce redouté château de Campine, ou qui agonisent au bord d’un fossé, un soir, épuisés de fatigue ou de fièvre !...
Quelques autres exemples.
L’histoire de Jacques Bonhomme n’est point un conte. En ses grandes lignes, elle est vraie. Je pourrais citer des noms, des dates et des lieux. Entre vingt autres analogues, je l’ai choisie parce qu’elle résume assez complètement celle de centaines et de milliers de vieux ouvriers. Tous ont connu, sinon toutes, du moins l’une ou l’autre des stations douloureuses du calvaire que j’ai narré.
A tnaintes reprises, j’en ai eu sous les yeux de vivants exemples. Un incident électoral m’a même permis de voir en ces misères, plus loin, je crois, que beaucoup d’autres. Voici : Lors de la dernière période électorale législative, la lutte avait été très ardente au pays de Charleroi. J’ai essayé, dans d’autres pages (i), d’en retracer les péripéties passionnées. Parmi les multiples questions discutées, celle des pensions ouvrières avait paru émouvoir tout spécialement nos populations
(i) Une Campagne électorale au Pays noir. Bruxelles, Lacomblez et Librairie du Peuple, i8g5.
industrielles. Les candidats conservateurs essayèrent de capter au profit de leur liste ce courant de sympathie et prodiguèrent sur les murs des affiches promettant la réalisation de cette réforme. Promesse que, ainsi qu’il fallait s’y attendre, le gouvernement clérical laissa protester avec la plus grande désinvolture. Mais ce n’est point cette piperie électorale, d’ailleurs piteusement ratée, que je veux leur reprocher.
Au lendemain de leur écrasement, les catholiques commirent une action autrement odieuse : ils distribuèrent, dans tout l’arrondissement, des affichettes rouges sans nom d’imprimeur naturellement, qui, à première vue, semblaient émaner du parti socialiste. On y faisait savoir qu’à dater du premier novembre suivant, les nouveaux élus socialistes, voulant réaliser leur programme, procéderaient au partage des biens et à la distribution des pensions ouvrières. Le placard était rédigé de telle sorte qu’un électeur superficiel devait s’y laisser prendre. C’est ce qu’il advint pour beaucoup. Ce que j’en vis défiler chez moi de pauvres diables, alors ! — non pour réclamer le partage des biens — le manifeste n’avait sur ce point trompé personne, mais pour s’inscrire pour les rentes de vieillesse. Le misérable folliculaire qui avait conçu cette perfidie avait cru sans doute nous jouer un tour malicieux ; il s’était gaussé de notre ennui probable devant cette avalanche de solliciteurs; j’aime à penser qu’il n’avait point réfléchi à tout ce que sa spirituelle machination — très inutile puisque la lutte était terminée — avait pour tous ces vieux de méchanceté bête. C’était odieux de se jouer ainsi, non de nous qui en vîmes bien d’autres, mais de toutes ces souffrances, de toutes ces misères si intéressantes et dignes de compassion ; odieux d’aller troubler la demi-résignation de ces infortunés en leur donnant un fallacieux espoir, de leur faire sentir à nouveau et plus vivement leur détresse en les précipitant au devant de désillusions cruelles.
Combien j’en ai vu venir vers moi, de dénuements tragiques ! Les uns imploraient; d’autres réclamaient, croyant avoir des droits, exposant leurs titres; tous narraient de navrantes histoires dont la simplicité monotone et banale était effrayante. Ce n’étaient point ces récits désolés qui étaient faits pour donner une bien haute idée de la civilisation contemporaine, hélas ! Pénible office que de les renseigner, d’essayer de les réconforter ; que voir le désappointement assombrir leur face, car les paroles d’espoir en des jours meilleurs paraissaient bien creuses, adressées à ceux-là qui n’avaient plus en perspective, pour eux, qu’un si court avenir! Si chacun de nous pouvait voir, comme je l’ai vue, la situation de ces vieillards, la question serait vite résolue ; car chacun comprendrait qu’en n’en proclamant pas l’urgence, en en différant la solution par inertie ou par égoïsme, on se rend complice d’une société tortionnaire et meurtrière présidant, impassible, au continuel supplice, à la permanente tuerie de milliers de vieillards qui, après une vie d’honnête et vaillant labeur, agonisent lentement, faute de soins et d’alimentation suffisante, abreuvés d’humiliations et d’amertumes !
Voici une lettre d’un houilleur — j’en respecte la forme naïve : Vous voyez devant vous un vieux mineur qui a passé trois fois par le baptême de la mort. 1“ j’ai tombé 8o mètres de profondeur avec la cage par suite d’une rupture à la
machine — ceci m'est arrivé en i85y : 2° j’ai été brûlé du grisou en 1862 ; 3° j’ai eu la tête fracassée par suite d’une pierre détachée de la voûte, et savez-vous, mon honorable représentant, ce que je touche pour honoraires de mes blessures ? La somme de rien ! Voilà comment on est traité après avoir travaillé 42 ans dans la mine ! J’ai demandé au gérant une petite place, soit de garde, soit pour métrer ou scier les vieux bois. Voilà un an que j’ai fait cette demande, et je suis toujours en attendant. J’ai été trouver les chefs de la Caisse de Prévoyance et, parce que je réunissais la somme de 3 fr. 5o provenant de mes enfants, ils m’ont condamné par l’art. 5 du règlement. Ces 3 fr. 5o nous faisaient 5o centimes par tête et seulement par jour ouvrable, puisque nous sommes à sept : père, mère et cinq enfants ! Je vous demande, mon honorable représentant, si on peut vivre avec des ressources aussi minimes que cela. Je vous fais aussi savoir que j’ai envoyé une requête au ministre des travaux publics et qu’il m’a répondu qu’il ne pouvait que s’en référer aux dires des chefs de la Caisse de Prévoyance. Ayez la bonté de faire connaître ceci au public dans vos meetings ; seulement, si vous pensez que mes enfants seraient compromis et renvoyés, ayez la bonté de ne pas citer mon nom, car moi, je ne saurais plus travailler et je dois vivre sur les bras de mes enfants, .. »
Voici encore la plainte d’un cultivateur : « Je suis né à P..., âgé de 70 ans, sans avoir jamais quitté la commune. Je suis atteint depuis plusieurs années d’une double hernie qui, vous devez le comprendre, me rend incapable de travailler. J’ai eu le malheur de perdre ma femme, et six semaines après mon aîné qui était tourneur à l’arsenal. Ensuite on m’a pris, pour être soldat, mon fils Adrien, et mon autre fils a été atteint, à la suite d’un typhus, d’aliénation mentale et a été conduit à la maison de santé de Tournay. Mon fils Adrien, qui était soldat dans un régiment d’artillerie, s’est blessé en voulant arrêter un cheval qui avait le mors aux dents. Il est revenu mourant chez son père; j’ai fait pendant six mois tous les sacrifices pour lui garder la vie, mais il est décédé en 1891. J’ai envoyé deux requêtes au roi et au ministre de la guerre ; la seule réponse que j’ai reçue est celle-ci : que mon fils étant mort dans ses foyers, je n’ai nul secours à obtenir. Tous les malheurs que j’ai eus depuis les décès de ma femme et de mes fils m’ont occasionné de fortes dettes et les notaires m’ont tout vendu par-devant les tribunaux. Donc, je n’ai plus rien dans ma vieillesse que mes pauvres bras de 70 ans pour gagner mon pain... « J’en pourrais citer ainsi des douzaines dont on ne nierait point l’éloquence. Mais je veux, pour finir, vous faire pénétrer un instant dans une de ces existences, établir le budget d’un de ces ménages. Il s’agit, cette fois, d’un ancien mineur ; il a commencé à travailler à douze ans et en a soixante-sept. Il est tombé autrefois dans le « bougnou » et est devenu aveugle. Sa femme a 56 ans ; elle est paralysée depuis 17 ans. Deux de leurs enfants sont allés chercher fortune en Amérique, sans la trouver ; il reste avec eux un jeune homme chétif, de 18 ans, qui ne peut, naturellement, guère s’éloigner de ses parents. Il fait néanmoins, de temps en temps, des commissions, et peut ainsi gagner environ 5o centimes par jour.
Ces trois personnes ont, pour vivre, environ qS francs par mois ; 20 francs de pension qu’a délivré le charbonnage à la suite de l’accident du père, dix francs de
secours du bureau de bienfaisance, quinze francs de gain du fils et de quelques aumônes. Ils ne font pas de dettes, car ils n’ont nul crédit. Voici maintenant l’emploi de leurs ressources (chiffres relevés en novembre i8g5) : le loyer (d’une élévation folle, mais ce sont les taudis qui sont les plus chers, et le domicile est la condition des secours officiels) 12 fr. ; charbon, deux seaux par jour à 35 centimes, 10. 5o; bois, par semaine, 3o cent., 1.20; pommes de terre, 24 kil. à 10 cent., 2.40 ; pain, 20 à 38 cent., 7.60; viande, néant; lard, 1 kil., i fr. ; légume, néant (parfois on lui en donne) ; sel, poivre, 0.40 ; café brûlé, 5o cent, par semaine, 2.00; chicorée, I kilog, 60 cent. ; beurre, néant; œufs, néant; huile et vinaigre, 10 cent, par semaine, 0.40; savon noir, 1.60; pétrole, un litre par semaine, à 12 cent., 0.48 ; sucre, néant ; bière, deux pots, 0.40 ; lait, une pinte chaque jour, 3. 80. Comptez, nous atteignons 5o fr. ; il y a donc des mois où cette subsistance est encore réduite !
Leurs menus? Premier repas à 7 h. 1/2 du matin, pain sec et café au lait; dîner à midi et demi, du café, parfois des pommes de terre qu’ils mangent avec du sel ; troisième repas, entre quatre ou cinq heures, café et pain ; souper le soir, la même chose, souvent rien. Mais les vêtements ? Depuis quinze ans, on a rien acheté : ce qu’ils ont sur le dos vient de personnes charitables. Ni souliers, ni sabots, ni bas, ni chaussettes, ni chemises ! Ils ont encore deux draps de lit, un dans celui du père ; un dans celui du fils et deux couvertures en coton que le Bureau de bienfaisance leur a données pendant l’hiver...
Dois-je continuer ? N’est-ce pas effroyable ? Et que penseront ceux qui auront vu ce spectacle, ceux qui auront médité sur ces chiffres, que penseront-ils des dépenses fastueuses, des richesses souvent mal acquises, des prodigalités sottes des parvenus, des spéculations audacieuses raflant l’épargne et comprimant les salaires ? Toute opulence semble coupable, confrontée avec de tels dénuements ! (i)
Les Vieilles
11 n’y a pas que les vieux : il y a les vieilles !
On n’en parle guère de cette face du problème; je n’en sais pourtant pas de plus émotionnante et de plus digne d’étude. Il y a les vieilles laborieuses, les cassées, les lassées, les usées, tremblotantes, chancelantes, abandonnées, sacrifiées, si nombreu-
(i) Je n’ignore pas que certains reptiles réactionnaires, incapables de juger une idée sans la rapetisser par des personnalités, vont me répondre par les funérailles fastueuses de mon chien, invention plaisante qu'ils ont si bien exploitée ! D'autres me citeront le « luxe d'esthète » d'Edmond Picard, les millions de Vandervelde. le château d'Alice Bron, que sais-je! Si — hypothèse invraisemblable — ils voulaient être justes pendant une furtive minute, ils reconnaîtraient au contraire que ceux qu’ils appellent « les bourgeois riches du socialisme » se sont toujours efforcés de K simplifier » le décor de leur existence, d’en bannir tout le faste ostentatoire et sot dans lequel se complaisent tant de bourgeois. Leur reprocher de ne point se dépouiller est faible, car le feraient-ils, quelle en serait l’utilité? Pour un misérable secouru, des milliers se trouveraient sans défenseurs ! D'ailleurs, si messieurs les conservateurs veulent commencer, nous nous engageons volontiers à faire au moins autant qu’eux !
ses et si pitoyables ! Chez la femme du peuple, il y a souvent une vaillance véritablement héroïque. Elle endure les désastreuses conditions d’existence que lui réserve la société moderne, avec un courage simple et sans phrases, inconscient, auquel on ne rend pas assez hommage.
Doublement esclaves — et des conditions économiques qui ne permettant déjà que difficilement à l’ouvrier d’assurer sa subsistance, sont encore bien plus rigouses pour l’ouvrière, — et de l’homme à laquelle les soumet la loi civile, elles sont doublement résistantes et doublement soutirantes. Et, avec cet admirable besoin de dévouement que recèle tout cœur de femme, c’est dans les autres encore qu’elles sont le plus misérables ; c’est pour leurs parents, leurs amants, leurs époux, leurs enfants qu’elles font, leur vie durant, des prodiges de vigilance et d’activité.
Et quand l’âge vient, ayant souvent écrasé, autour d’elles, tous les espoirs germant, tiaînant après lui toutes les amertunes des bras sans force, des yeux sans clairvoyance, des estomacs creux et des cœurs sans amour, ne croyez-vous point que les heures ne soient point plus cruelles encore qu’elles ne le furent pour Jacques Bonhomme, dont je vous contais, plus haut, le dolent calvaire ?
Ah ! les pauvres, pauvres vieilles grand’mères, finissant en des refuges, toutes seules, sans la joie du rire clair des bambins dans lesquels on se sent l'evivre et perdurer ! Les pauvres vieilles à qui personne ne fait fête, que personne ne choie, n’entoure de soins et de prévenances, et qui subsistent au hasard des aumônes ! L’unes d’elles arrachait un jour à Alice Bron ce beau cri de colère ; « Ma pensée se retournait vers les autres, les heureuses, les bénies. Songent-elles seulement parfois qu’il existe d’autres aïeules esseulées dans des hôpitaux, agonisant dans des hospices, séparées des êtres si chers à leur vieux cœur, tristes jusqu’à la mort, rêvant jour et nuit, toujours, toujours, aux bien-aimés enfants, peut-être en ce moment moins bien partagés qu’elles en leur détresse même — ayant faim, ayant froid, qui sait... Oui, y pensent-elles, à ces choses, ces grand’mères gavées de bonheur, de plats fins, de luxe et de joie ? Se préoccupent-elles de savoir si cela est juste ou criminel ? Si elles valent mieux que ces autres pour être comblées de la soi’te? Si c’est une récompense pour leur grand mérite, ou simplement un hasard de naissance, de chance bête? Non, elles ne doivent pas songer à ces choses, sinon chaque aïeule riche tendrait la main à une aïeule pauvre et lui dirait : — Tu as été mère comme moi ; tu es grand’mère comme moi ; je te veux heureuse aussi, et moi vivante tu pourras vivre avec tes enfants. L’œuvre des grand’mères, serait-ce assez maternellement beau ! »
Ah ! les pauvres, pauvres vieilles filles, n’ayant pas connu les douleurs et les consolations de la maternité, racornies, rétrécies, l’esprit ankylosé en des manies puériles, plus seules encore que toutes, car elles n’ont pas même, pour compagnons, des regrets ou des souvenirs. Quand la vieillesse arrive pour elles, que d’atroces angoisses pour deviner d’où viendra la nécessaire pitance quotidienne ?
Et les pauvres vieilles veuves inconsolées ! Les meilleures années de la vie. elles les firent, appuyées au bras solide d’un époux, et la mort le leur prit, au moment où son aide leur était le plus indispensable !
— iS8 —
Et surtout les pauvres vieilles mères qui se sont épuisées pour leurs enfants ! qui, à travers tant de déboires et de difficultés, ont réussi cependant à les nourrir, à les vêtir, à les préparer à la vie! et envers qui, parfois, ces mêmes enfants, cause de tant de peines, se montrent si durs et si ingrats... Elles la connaissent souvent, cette station du calvaire : la réclamation vaine de la pension alimentaire et chaque semaine apporte au Palais de Justice ces pénibles débats entre la vieille qui veut manger et les enfants lui disputant leurs maigres ressources.
Quand on songe à toutes ces détresses, les plus obstinés sont bien forcés de reconnaître qu’elles sont imméritées. Vis-à-vis de l’ouvrier gagnant un salaire normal et régulier, le moraliste doctrinaire peut encore, avec une vague apparence de raison, déplorer le manque de prévoyance du travailleur et lui reprocher son insouci de l’épargne. Mais quand il s’agit des femmes, les plus récalcitrants avouent qu’ils sont sans arguments. Dans une étude sur l assurance ouvrière publiée dans la Revue des Deux-Mondes du i®’' mars 1894, par M. le comte d’Haussonville, de l’Académie française, je note ces déclarations significatives :
« Pour la vieillesse, on a le droit d’exiger en principe, qu’elle soit l’objet de la prévoyance du travailleur et qu’il prélève sur son salaire ce qui est nécessaire pour assurer la paix de ses vieux jours. S’il ne l’a pas fait, on peut exiger que sa famille subvienne à ses besoins. Mais il peut se faire que la famille fasse défaut.
(( Il peut arriver aussi que le travailleur, avec la meilleure volonté du monde, n’ait rien pu mettre de côté. Pour économiser, la première condition, c’est de gagner. Or, qui oserait affirmer que tous les travailleurs gagnent assez pour économiser, surtout dans les industries Jéminines'l Et il ne Jaut pas oublier que les femmes forment un bon tiers du monde du travail. »
Un bon tiers du monde du travail ! Toute réforme qui assurerait une pension de retraite aux seuls vieux, serait donc d’un bon tiers insuffisante et laisserait insecourues les infortunes peut-être les plus intéressantes ! Il est donc indispensable, à mon avis, que l’on s’habitue à considérer le problème de l’assurance ouvrière comme devant être résolu à la fois pour les deux sexes ; alors seulement le remède aura l’ampleur qui convient à l’étendue du mal.
Conciusion,
L’autre jour, sur le chemin, un vieux mendiant m’arrêta. Il avait une bonne face toute ridée, et ses mains tremblaient un peu. Une blouse misérable, mais propre, couvrait son dos voûté et le regard honnête de ses yeux avait cet aspect vitreux et usé que donne le grand âge. En phrases qui hésitaient, timides, il demandait l’aumône.
Comme son allure probe m’intéressait, je lui adressai quelques questions. C’était un ancien ouvrier d’une importante usine des environs, qui se trouvait sans travail; une maladie avait mangé quelques laborieuses économies; ses enfants eux-mêmes, chargés de mioches, n’étaient point assez fortunés pour le nourrir et
les secours du bureau de bienfaisance étaient minuscules; il avait donc bien fallu se résigner — bien que cela fût terriblement dur — et leur obéir quand ses fils lui avaient conseillé d’aller tendre la main. Le pauvre me donna ces explications d’un air vaincu et, avec un navrant sourire, il termina en disant pour s’excuser :
— On vit vieux, n’est-ce pas, monsieur ?
Le garde-champêtre, qui passait avec un képi neuf, pensa que le solliciteur m’importunait et, s’approchant, enjoignit au vieillard de poursuivre sa route : la mendicité était interdite dans la commune et s’il n’avait ni gîte ni ressources, Hoogstraeten l’attendait...
Très paternellement, d’ailleurs, furent formulées ces injonctions de notre férocité sociale. L’agent de l’autorité sentait, sans doute, tout ce que sa consigne avait d’énorme et de cruel. Et tous les trois, nous nous en fûmes, avec le malaise de cette iniquité.
C’est qu’elle est vraiment effroyable, ne vous semble-t-il pas, la plainte résignée de cet invalide; cette confusion de vivre encore, cette excuse de subsister sans produire dans une société impitoyablement utilitaire ! Il s’excusait, oui, de ne pas s’en aller assez vite, de persister follement dans ce monde, de la lenteur déplacée que mettait, à venir l’emporter, la mort !
Pour récompenser soixante ans de travail, pour consoler sa souffrance et réparer sa déveine, la société actuelle n’avait que l’emprisonnement et la flétrissure d’ Hoogstraeten !
En vérité, cela est monstrueux. 11 suffit d’y réfléchir cinq minutes, il suffit d’être ainsi dans la réalité, confronté avec le fait brutal, pour en être épouvanté. Mais réfléchir cinq minutes à la misère d’autrui n’est pas chose commune en l’affairement de notre existence contemporaine et la puissance des habitudes, des routines, des choses établies qu’on a trouvées ainsi et qu’on accepte sans autre méditation, cette force est suffisante pour que les esprits conformes et les cœurs aux superficielles charités ne s’émeuvent pas autrement de faits dont l’injustice ferait hurler les pierres !
En le regardant s’éloigner, péniblement appuyé sur une méchante canne, j’ai pensé à d’autres bâtons et béquilles que j’avais contemplés dans ce Dépôt dont la sollicitude policière le menaçait.
,Te n’eusse jamais pensé, avant de les voir, combien un simple tas de bois pouvait être désolant, ce que son aspect pouvait verser à l’àme d’inquiétude et de détresse. Aussi, quand, brusquement on me les montra, rangés en d’administratifs casiers, avec une méticulosité bizarre pour des objets de si dérisoire valeur, je me sentis plein d’une angoisse immense et trouble, sans bien comprendre, puis j’entendis le murmure confus d’histoires lamentables; je me souvins vaguement de faits dont j’avais été parfois le consolateur et trop souvent l’indifférent témoin ; je vis se lever l’évocation de misères précises, et vraiment j’eus peur, à en voir tant et tant que contaient ces mornes bois piteux !
Oh ! ces béquilles ! Elles étaient venues de tous les coins du pays, elles avaient traîné et s’étaient usées dans les forêts dès Ardennes, dans les bruyères des Flandres,
sur les grandes routes industrielles du Hainaut et sur les trottoirs des villes ; pour accompagner jusqu’aux portes de l’asile tous ceux que traquait la malchance, que pourchassait la misère, qu’encerclait irréparablement le malheur, tous les blessés, les infirmes, les trahis, les las d’aller, et ils les reprendraient à leur départ, à l’expiration de \su.v peine, lorsqu’ils repartiraient à l’aventure, pour de nouvelles pérégrinations vers d’illusoires réconforts !
Oh ! ces béquilles ! Les drames au long des routes, les angoisses dans les carrefours, les marches désespérées, les fatigues épuisantes, les maladies, les humiliations, la faim et la soif, ce qu’elles en virent, muettes, de toutes sortes, et ce qu’elles content à qui les écoute ! Car elles parlent, ces béquilles, elles révèlent l'indigence suprême, l’aboutissement dernier du dénuement; n’avoir ni argent, ni santé, ni jeunesse !
Qu’ils veuillent y songer, ceux des classes dirigeantes que l’âge ou la maladie vient toucher, qu’ils veuillent cesser un instant leurs plaintes et penser à leurs frères des chemins, aux abandonnés qui s’en vont sans nourriture, sans soins, sans consolations. Qu’un instant, ce bourgeois qui tousse dans sa chambre tiède, au milieu des affections des siens, s’imagine sur le pavé boueux, sous la pluie et la bise, vêtu de minces loques trouées, pourchassé comme un chien, avec l’anxiété du prochain gîte et du prochain repas !
Oh ! si une telle hypothèse n’était pas mille fois chimérique, si réellement ceux qui font les lois pouvaient plausiblement se figurer menacés d’analogues destins, soyez certains que depuis longtemps elle serait édictée, la législation tutélaire des vieillards !
Mais ces calamités n’échoient qu’aux classes inférieures, et ceux d’en haut sont si loin de ceux d’en bas qu’ils entendent à peine le grand gémissement qui s’élève des profondeurs! Le génial Villiers de l’Isle-Adam raconte que dans les tribus océaniennes, quand les parents deviennent débiles, on les fait monter sur un arbre qu’on secoue avec énergie ; s’ils ont une force suffisante pour ne pas choir, on leur permet quelques années encore d’existence; sinon, s’ils tombent, c’est qu’ils sont décidément inutiles, et pour ne rien perdre, on les massacre et on les mange...
Cette anecdote fera sourire maint civilisé. 11 faut pourtant avouer que notre XIX® siècle, si fier de ses lumières, n’est, en somme, pas beaucoup plus avancé que ces cannibales. Sans doute, le repas ne se fait plus en famille, avec la simplicité antique. Le progrès y a introduit des formes ; maintenant, on juge. C’est au nom de la Justice que l’opération se poursuit. Quant à la procédure, elle est restée sensiblement la même, si l’on veut bien admettre que l’ascension à l’arbre n’est qu’un symbole. Aujourd’hui, comme jadis, est condamné celui dont les forces sont devenues insuffisantes.
Un grand cœur, un des rares ministres qui aient su voir et penser plus haut et plus loin que les mesquineries coutumières delà politique, M. Jules Le Jeune, a essayé, depuis quelques années, d’humaniser notre barbarie sociale. Il s’est efforcé de faire un triage dans les populations faméliques des Dépôts; il a essayé d’effacer la tare d’infamie qui s’attachait à Hoogstraeten et d’en faire un lieu de refuge pour
les infirmes et les vieillards. Mais quels insignifiants palliatifs! Combien ce coin du voile soulevé a montré mieux encore qu’il y a plus et mieux à faire ! Et comme l’étroitesse réactionnaire des majorités cléricales a bien su annihiler, rien que par l’inertie, les nobles et généreuses ambitions du ministre de la justice!
Mais voici que s’est levé le régime nouveau du suffrage universel, aurore d’espérances pour les petits et les pauvres! Voici que partout on annonce de bonnes nouvelles d’amour et de dévouement ; les fils du Christ se reprennent à parler de charité, les fils de 89 parlent de fraternité, tous s’inquiètent de la justice !
Et je dis qu’il n’y aura ni charité, ni fraternité, ni justice, aussi longtemps qu’il y aura sur le pavé de pauvres vieux sans abri, tendant la main, et traqués par la police; que l’Etat les punira au lieu de les protéger, aussi longtemps qu’il n’aura pas organisé l’assurance contre la vieille'ise.