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RÉVOLUTION VERBALE ET RÉVOLUTION PRATIQUE

Conférence aux Etudiants Collectivistes de Pa7'is, le i3 juin IÇ02. Publiée d’abord dans le Mouvement Socialiste, de Paris, elle a été éditée en brochure par la librairie du journal le Peuple, 35, rue des Sables, à Bruxelles.

Dans les réunions publiques, il se glisse toujours quelque chose des conventions théâtrales. On ne saurait y énoncer une vérité toute nue, dans sa simplicité. Il faut l’habiller de couleurs voyantes, lui faire faire de grands gestes éperdus. Il faut lui donner des proportions exagérées, au risque de la faire méconnaître. Les auditeurs, de même que dans les salles de spectacles, se chargent de faire, d’eux-mêmes et sans réfléchir, tant ils y sont habitués, le départ nécessaire. Lorsque tel innocent réformateur parle, en périodes enflammées, de massacre général, ceux qui l’entendent, et en trépignent d’aise, savent fort bien que l’orateur ne massacrera rien du tout.

Il se fait ainsi le plus étrange abus des mots. Certains fougueux révolutionnaires qui tous les soirs nous convient à « foutre tout par terre » sans délai, sont, dans leurs actes, les plus paisibles des bourgeois et, ce qui est plus fâcheux, dans leurs pensées, les plus attachés aux puissances du passé. Mais les mots les soulagent, et soulagent aussi ceux qui les applaudissent, car ni les uns ni les autres ne songent, le plus souvent, à s’imposer le moindre effort ultérieur pour traduire dans les faits ce que ces mots exprimaient.

Après la petite fièvre de révolte généreuse qui les avait un instant soulevés, ils retournent à la vie courante qu’ils acceptent en aveugles, et s’en remettent à je ne sais quel hasard imprévu du soin de réaliser la justice.

La grrrande Révolution, la sainte Révolution sociale viendra quelque jour, comme un messie nouveau, au milieu des tonnerres et des incendies et, brusquement, les hommes deviendront aussi bons qu’ils sont méchants, aussi heureux et souriants qu’ils sont souffrants et tristes aujourd’hui. Puisque cette catastrophe bienfaisante doit arriver, il suffit de l’attendre, en l’appelant à grands cris.

Politiciens révolutionnaires.

Ce révolutionnarisme purement verbal me paraît assez misérable. C’est dans le domaine politique surtout qu’il se manifeste. Là, pullulent les désastreuses figures de rhétorique, les phrases ampoulées et sonores, les verbes creux et dépourvus de tout sens précis. L’abus est tel que la sincérité qui veut s’exprimer ne trouve plus pour le faire que des mots usés et avilis par de trop compromettantes équivoques. La profession de foi d’un candidat est généralement une si bizarre traduction de ses idées qu’elle cesse d’être compréhensible sans quelques explications préparatoires. Il y a là des énigmes curieuses auxquelles s’amusent les spécialistes, mais la confusion est immense.

Immense et déplorable. Car elle tend à détourner de l’action sociale féconde les âmes sincères que séduisirent la beauté des proclamations solennelles et que bientôt déconcerte la vilenie contradictoire des actes. C’est ainsi qu’il faut avouer que parmi les révolutionnaires politiques, il est de bien étranges révolutionnaires.

Les uns — et peut- être les plus nombreux — sont enragés contre l’autorité, parce qu’elle n’est point à eux. Ils souffrent extrêmement des dénis de justice, des abus de pouvoir, des passe-droit et des tyrannies, — aussi longtemps qu’ils en sont victimes. Mais si une renverse inattendue les rend plus forts, ils trouveront excusables, légitimes, excellentes, les pratiques qu’ils dénonçaient comme abominables, quand ils étaient plus faibles. Ils trouveront des justifications de l’ingéniosité la plus fantasque, ils auront des complaisances infinies pour toutes les formes de l’oppression, toutes les sottises de la vanité, toutes les âpretés au gain, — dès que celles-ci leur profiteront à eux ou à leurs amis.

D’autres sont révolutionnaires tout simplement parce qu’ils trouvent la société mal faite et voudraient y voir régner un peu plus d’équité. Ceux-là ne demandent et n’espèrent rien pour eux-mêmes. La prospérité ou l’infortune ne modifiera point leur tempérament. S’ils veulent conserver l’autorité, ce n’est point pour en user à leur profit, mais pour mieux organiser la tutelle sociale des faibles. Et leur esprit de liberté en souhaite, en définitive, la ruine progressive. Chaque fois qu’un homme, indigné d’une injustice qu’il lui fut donné de voir, se rebelle contre la possibilité de cette injustice, et s’applique avec patience à ce qu’elle ne puisse se renouveler, chaque fois qu’il songe, pour y parvenir, à modifier la constitution même de la société présente, il est révolutionnaire.

Ai-je besoin de vous dire qu’à mon sens, parmi ces deux groupes, les derniers seuls sont de vrais révolutionnaires? Ai-je besoin d’insister sur l’invincible dégoût que provoque une mêlée limitée à une compétition féroce d’égoïsmes, hideux et répugnants malgré leurs parures, et sur l’immense indifférence avec laquelle nous assisterions au remplacement, dans la direction des affaires, du personnel d’un parti par un autre personnel continuant les mêmes traditions et perpétrant les mêmes injustices?

Cela est tellement évident qu’il est des révolutionnaires — et des meilleurs —

qui ont proposé de déserter la bataille politique et de l’abandonner dédaigneusement aux creux verbiages et aux ambitions des politiciens.

Je perçois vivement les fondements d’une telle thèse, mais la conclusion m’en paraît excessive.

Nécessité de l’action politique.

Quelque dérisoires, quelque insignifiants que soient les résultats positifs de cette énorme agitation qu’est la politique, ils ne sont point nuis. Et lorsqu’il s’agit de réformer la société, d’améliorer la vie des autres, il faut toujours avoir le courage d’un effort considérable pour un maigre résultat.

Ensuite, dans ce tumultueux conflit de mots qui semblent vains, tous ne sont pas inutiles. Il s’en prononce des milliards que le vent emporte, en apparences stériles ; mais il en suffit d’un, parfois, pour inquiéter une conscience. Les heures d’agitations politiques sont des occasions particulièrement propices pour lancer dans la circulation des idées nouvelles, et même si elles se présentent gauchement, vêtues de mots prostitués, il n’est point sûr que nul ne les adoptera. Car les mots, les pauvres mots dont la politique fait un si trompeur usage, restent toujours et quand même des éveilleurs.

Le « révolutionarisme verbal » n’est donc point à dédaigner tout à fait. Dans l’ensemble de l’évolution, il a son rôle et sa mission. Mais il semble insuffisant pour exalter les jeunes enthousiasmes. Ils veulent davantage ; ils veulent — et si raisonnablement ! — s’habituer, en ce domaine comme dans tous les autres, à une vision réaliste des choses, à ne pas se payer de mots, à chercher la vérité dans les faits.

Ils veulent aller plus loin, plus profond ; où trouveront-ils la Révolution, si elle n’est qu’à peine dans la lutte politique ?

Est-il d’autres directions de leurs efforts et de leur bon vouloir?

Importance prépondérante du mouvement économique.

Avez- vous vu la mer, déjà ? Sans doute il vous est arrivé de gravir la dune ou la falaise et d’avoir éprouvé tout à coup, selon le beau vers de J.-M. de Heredia,

L’ivresse de l’espace et du vent intrépide.

Au loin, à l’infini, jusqu’à l’horizon pâle qui se confond avec le ciel, l’immensité de l’eau, les vagues qui bougent et dansent et se pourchassent avec un peu d’écume à leur crête et en dentelle le long de la grève ; du mouvement, de la couleur, du bruit ; toute une agitation charmante ou formidable. Parfois au-dessus des flots, des épaves apparaissent, morceaux de bois auxquels l’œil amusé s’attache. Ils vont, viennent, ont l’air très affairé, se rapprochent ou se dispersent, au gré des courants. La vague les suit, les pavoise d’écume : sans doute ils se croient les chefs des vagues !

Mais si, s’essayant à une compréhension plus intime du phénomène auquel il assiste, le voyageur cherche à mieux comprendre, plus pleinement et plus profondément, il ne tardera point à penser que toute cette agitation formidable ou charmante, cette couleur, ce bruit et ce mouvement — et l’outrecuidance de ces bâtons qui se figurent conduire les vagues — tout cela n’est que superficiel, et bien secondaire en somme, en comparaison de la masse colossale des eaux. C’est l’Océan, dans les profondeurs duquel s’élabore une vie complexe et infinie, qui soulève et détermine la vague, et celle-ci n’est que son sourire au soleil.

11 en est de même si nous contemplons l’activité sociale. Nous y reconnaîtrons d’abord le mouvement, la couleur et le bruit, et l’écume aussi, des agitations politiques ; mais à la réflexion, nous apercevrons vite que ces aspects de surface sont déterminés par des facteurs moins apparents, mais autrement complexes et puissants: les conditions économiques. Le conflit des intérêts matériels, la poussée des individus et des groupes vers plus de bien-être, la production et la répartition des richesses, voilà où nous trouverons l’explication de l’histoire, voilà où, plus efficacement que dans le tapage politique, il faut chercher à entrevoir et à préparer demain.

11 importe que l’attention ouvrière soit spécialement appelée sur cette conception des choses. Cela est indispensable pour que puisse se réaliser le salutaire appel à leur initiative constante : l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. C’est pourquoi il m’est souvent arrivé de dire aux auditoires de prolétaires qui m’écoutèrent dans les régions industrielles : Ne vous laissez point trop entraîner par l’agitation politique. N’en attendez point un salut, que votre effort seul vous donnera. Préoccupez-vous surtout du mouvement économique. Il m’est sans doute agréable que vous soyez des électeurs socialistes, mais j’aime mieux, et beaucoup, que vous fassiez partie de votre syndicat, de votre mutualité, de votre coopérative.

En cela, je suis bien d’accord avec eux. Le Parti Ouvrier Belge ne s’est organisé en parti politique qu’en proclamant avant tout qu’il entendait être et rester un parti de classe. C’est sur le terrain économique qu’il a cherché à grouper tous ceux que l’organisation capitaliste actuelle oblige à abandonner une part du produit de leur travail aux détenteurs des instruments de ce travail. Les meilleurs propagandistes ont cherché à éveiller dans la masse la féconde conscience de classe, à grouper les ouvriers, à les faire réfléchir sur leurs intérêts communs, à les organiser pour la défense de ceux-ci.

Notre devise nationale était V Union fait la force-, les traditions et les instincts de notre race nous poussaient vers l’association ; et de l’autre côté du Rhin un des grands théoriciens du socialisme avait jeté ce cri retentissant : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! Les ligues, les groupes, les unions, les sociétés, se sont multipliés : les résultats en sont merveilleux.

Les conditions économiques sont si réellement dominantes que fatalement toute association d’ouvriers c’est de la révolution pratique. C’est l’esprit de classe averti, l’iniquité présente soupçonnée, demain rapproché. Ceci, assurément, n’a rien d’absolu, et je ne donne point les syndicats de Belgique, les mutualités ou les

coopératives comme la solution de la question sociale. Les groupements doivent varier à l’intini, selon le milieu, selon les circonstances. Ce qui est excellent ici, peut être médiocre là-bas, même funeste ailleurs. Question d’adaptation aux mœurs, à l’ambiance. Mais je salue les œuvres économiques du Parti Ouvrier Belge comme la démonstration de ceci : dès à présent l’ouvrier peut travailler à l’amélioration de son sort et, bien qu’hostile évidemment, l’organisation capitaliste ne l’empêche point d’une façon absolue de hâter son émancipation effective.

Dans ce domaine surtout, il faudra beaucoup de courage et de persévérance. Les commencements seront pénibles et les échecs fréquents. Mais qu’importe, si l’œuvre obscure et silencieuse aboutit à des conséquences sonnantes et trébuchantes, si dans le ménage ouvrier pénètre un peu plus d’aisance, et, avec l’aisance, un peu plus de dignité.

La révolution pratique, la voilà en partie : — les syndicats professionnels qui défendent le salaire, les conditions du labeur, la subsistance précaire de la famille ouvrière contre la cupidité patronale ou les hasards industriels; — la mutualité, obligeant à un peu de prévoyance, manifestation effective d’affection pour la femme et les enfants, qui interviendra aux mauvais jours pour atténuer la maladie ou l’accident, conjuration de fléaux inévitables, intercession dont la valeur morale est de ne dépendre d’aucune charité, d’être une libre assistance promise entre égaux ; — la coopérative, qui, si le syndicat n’a pu faire augmenter le salaire, essayera, du moins, d’en augmenter l’effet utile en l’échangeant contre des denrées plus abondantes et de meilleure qualité.

La variété extrême de ces œuvres, leurs combinaisons ingénieuses, leurs conséquences tangibles, les conditions de leur prospérité et leur importance dans l’évolution sociale et socialiste, tout ce qu’elles peuvent avoir encore du passé et tout ce qu’elles peuvent avoir de l’avenir, seraient l’occasion d’une étude bien intéressante, et, si elle pouvait avoir pour effet de susciter des imitations, bien utile.

Nécessité égale de Témancipation intellectuelle.

Mais les étudiants qui ont bien voulu m’inviter à leur tribune me sauront gré peut-être de ne point me borner à des indications destinées surtout à des ouvriers, et d’essayer de chercher avec eux — et pour eux — si nous ne trouverions pas, dans d’autres domaines, à poursuivre cette révolution pratique à laquelle nous nous sommes voués.

Pour certains socialistes, cela paraîtra chimère. Il en est qui se refusent à admettre qu’il y ait autre chose à considérer que le mouvement économique. C’est une vue courte et erronée à mon avis. Car, si je conçois le facteur économique comme d’une importanee extrême, je ne puis le considérer comme l’unique. La conception matérialiste de l’histoire veut qu’on se préoccupe surtout des réalités, mais parmi ces réalités il n’en est point seulement d’ordre matériel, mais aussi d’ordre intellectuel et sentimental.

En vérité, les événements sociaux sont d’une complexité telle qu’il nous est littéralement impossible d’en apercevoir et d’en démêler toutes les causes; le sociologue le plus patient, le plus érudit, le plus consciencieux ne pourra jamais discerner et évaluer qu’un certain nombre de ces causes, et celles qu’il aura découvertes et dénombrées après un labeur admirable ne seront qu’une tout infime partie à côté de celles qu’il n’aura pas même soupçonnées.

En sociologie, dans toute proportion exacte et absolue, il y a toujours une part d’erreur ; c’est son absolu. Une notion vraie cesse de l’être dès qu’on la présente de façon exclusive.

La lutte des intérêts matériels n’explique point toute la marche de la civilisation. Primum vivere, deinde philosophari. Assurément. Mais il arrive qu’une fois nées, les philosophies réagissent sur les éléments économiques qui leur avaient permis d’éclore. Et depuis l’aube du monde, c’est ainsi une action et une réaction constante d’influences diverses. Parmi celles-ci, celles qui dérivent de la pensée et du sentiment sont d’une importance capitale. Il n’est point de plus hautes, de plus nobles forces sociales que le Droit, la Science, VArt et la Morale.

Les siècles n’ont point connu d’agitation parmi les hommes qui n’ait essayé de s’en réclamer. Il serait inconcevable qu’un mouvement tel que le socialisme, aux vastes espoirs, se limitât, décapité de toute velléité supérieure, à des soucis d’ordre économique et ne se consacrât point, puisqu’il veut révolutionner le monde, à révolutionner d’at ord les conceptions qui mènent ce monde !

Qui prétend modifier les faits, doit d’abord modifier les idées! Nos actes ne sont que la traduction dans les faits de notre manière de penser ou de sentir, et que de fois un motif d’ordre intellectuel ou sentimental nous décida à agir contrairement à notre intérêt matériel immédiat! Il en est ainsi pour les individus, pour des groupes, pour des sociétés.

Il n’est point de besogne plus pratiquement révolutionnaire — et je vous y convie, vous, les étudiants, avec la même insistance que je convierais des ouvriers à fonder et à fortifier leurs œuvres économiques — que celle qui consiste à ruiner dans les cerveaux contemporains les conceptions sur lesquelles la bourgeoisie a fondé son empire, et d’y clarifier celles qui présideront à la construction du monde de demain.

En voulez- vous quelques exemples ?

Socialisme et Droit.

Qu’est-ce, au fond, que ce passionnant problème de la propriété, si ce n’est une question de droit? A l’idée périmée de la propriété individuelle nous opposons celle de la propriété collective. Le sauvage qui, aux temps de la préhistoire, chassait dans une forêt sans maître, pouvait se croire le légitime propriétaire du gibier qu’il avait abattu, des pierres qu’il avait façonnées en armes, des ennemis qu’il avait réduits en servitude, de la caverne ou de la hutte où il habitait. Aujourd’hui, la moindre jouissance

ne nous est permise que grâce à l’effort accumulé de milliers de générations antérieures, grâce à l’effort coordonné de générations présentes. L’appropriation, ainsi centuplée par tous, se trouve dès lors conditionnée. Le jus utendi et abutendi se restreint chaque jour. On a d’abord mis, hors ce droit, la personnalité humaine, et ce fut la fin de l’esclavage. On a ensuite déclaré inaliénables et imprescriptibles les biens de la nation. De plus en plus se précise la notion que certaines valeurs, les richesses naturelles, par exemple, appartiennent à tous ; que certaines propriétés telles les grandes usines, ateliers, moyens de production et de transport, ne peuvent être abandonnées à la fantaisie individuelle.

La civilisation accroît sans cesse le nombre et l’importance des services publics; et devant leur envahissement nécessaire et bienfaisant pour tous, que devient un droit qui doit le plus précieux de son essence et de son étendue à cette civilisation même?

La propriété qui semble la plus personnelle de toutes, celle de l’auteur, de l’inventeur, n’échappe point à cette observation. Car si l’inventeur a pu inventer, c’est peut-être à raison de facultés individuelles, mais c’est surtout grâce au travail antérieur de l’humanité dans laquelle il a grandi, à mille recherches, à mille essais que firent ses devanciers. Ce qu’il crée, il est juste qu’un avantage le récompense, mais il serait absurde qu’à perpétuité il pût en disposer au gré de son caprice. Son droit est grevé d’un droit social.

La propriété n’ayant d’autre fondement que l’utilité générale, cette utilité exigeant que les grandes entreprises soient exploitées au profit de tous, — une fois ces notions révolutionnaires accréditées dans les cerveaux, tout le reste s’ensuivra et le ministre qui consacrera en formules législatives le triomphe du collectivisme n’aura fait qu’enregistrer une révolution antérieurement faite dans les idées juridiques.

Et si les droits réels se transforment, nous voyons en un sens analogue se muer les droits d’obligations. Le droit romain proclamait avec une rigueur absolue le respect des conventions : pacta sunt servanda. Aujourd’hui encore notre droit l’exige, mais de plus en plus la société se réserve d’examiner si la convention peut être exécutée sans iniquité. C’est là un point de vue tout moderne. Déjà tout le code civil s’en inspire, timidement : la vente est résolue en cas de lésion de plus de sept douzièmes; on ne peut engager ses services qu’à temps, etc... Mais c’est surtout dans ces dernières années que nous en vîmes déduire toutes les conséquences; et, toute la législation qu’on a appelée « Socialisme d’Etat », toutes les mesures d’intervention lors du contrat de travail entre le patron et l’ouvrier en découlent nécessairement. Ici, comme pour la propriété, on restreint la liberté théorique de quelques-uns pour assurer la liberté effective du très grand nombre : limitation de la journée de travail, fixation d’un minimum de salaire, assurances contre les accidents, caisse de chômage, repos hebdomadaire, retraites ouvrières, qu’est-ce que tout cela sinon la société venant suppléer aux contrats individuels, affirmant son droit de n’accorder à l’observation des pactes le secours de sa force qu’à condition de vérifier au préalable si la faiblesse n’a point été exploitée dans une mesure inacceptable pour

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la conscience collective de l’époque? Et cette conscience se sensibilisant sans cesse, il viendra un jour où le salariat du XIX^ siècle laissera à nos descendants la même impression, d’étonnement douloureux que nous fait l’esclavage.

De plus en plus, le droit des faibles s’organisera. Celui de la femme, celui de l’enfant ne sont encore qu’ébauchés. Celui de l’ouvrier sera puissamment transformé par l’action syndicale. Combien il est intéressant, pour un juriste averti, de causer avec des ouvriers s’occupant d’action syndicale et de découvrir dans leurs esprits des compréhensions sur les coalisations, les grèves, les droits des syndicats, etc., qui semblent monstrueuses aux économistes et aux magistrats bourgeois! Tout cela est à préciser, à coordonner, à justifier ; que d’ouvrage, de bon ouvrage révolutionnaire pour vous, les jeunes !

Que d’ouvrage encore dans toutes les questions qui se rattachent à la justice répressive! Abandon de la vieille théorie du droit de punir, la société ne pensant plus qu’à amender, avec douceur et avec bonté, les coupables, se défendant contre les incorrigibles, et prévenant le crime par une refonte générale des lois sur la mendicité, le vagabondage, la bienfaisance, l’enfance abandonnée (i).

Vous qui allez vous consacrer au droit, songez que la grandeur de votre rôle social, c’est que, toujours, dans une mesure variable, mais toujours, une plaidoirie, un jugement dépasse la cause qui les occasionne. Même dans votre activité judiciaire, vous pouvez être révolutionnaire. Le président Magnaud ne l’est-il point, autant que maint député fameux?

Enfin, un droit nouveau, dont les grandes lignes s’indiquent à peine et dont nos devanciers ne purent prévoir l’importance et l’intérêt, appelle vos études; le droit international, destiné à devenir le grand régulateur des efforts concertés des peuples.

Socialisme et Science.

Ce que je viens de vous dire — trop sommairement — du Droit, il faudra vous le répéter pour la Science. Qui contestera qu’elle soit, elle aussi, une des grandes forces sociales et qu’elle puisse, elle aussi, être révolutionnaire? Qui niera que les savants à qui nous devons la vapeur et l’électricité n’aient bouleversé la terre ? Demain d’autres inventions : la navigation aérienne, l’emmagasinement de la lumière solaire, l’utilisation des marées, le transport des forces à distance, peut-être celles-là, et très probablement d’autres auxquelles personne ne pense, viendront nous faire un avenir insoupçonné.

Et malgré des perturbations passagères — car l’enchevêtrement des influences est tel que nul ne saurait dire les conséquences d’un procédé nouveau, et parmi ces conséquences il en est qui peuvent être momentanément funestes, — toutes ces découvertes aboutissent, en définitive, à accroître les richesses de l’humanité ou à diminuer son labeur.

(i) Cf. Jules Destrée. Le Secret de Frédéric Marcinel. Bruxelles, Larder igoi.

Mais il ne s’agit point uniquement de la science considérée en ses applications pratiques et industrielles. La science pure a aussi son rôle dans la préparation des siècles qui s’approchent. Elle diminue l’ignorance et le mystère, et c’est l’ignorance qui est la source principale des misères humaines, et c’est sur le mystère que l’on a pu fonder les hiérarchies les plus oppressives et les plus lourdes tyrannies.

On nous dira que cette science n’est point invariable, qu’elle apporte successivement des explications contradictoires des phénomènes, que la vérité d’aujourd’hui ne sera vraisemblablement plus celle de demain. C’est certain, mais de ce qu’elle se perfectionne, ce n’est point une raison pour l’estimer moins. Au contraire, ses variations nous enseignent une vertu éminemment sociale : la modestie pour nos convictions personnelles, et la tolérance pour celles d’autrui. Si l’humanité avait pu la pratiquer mieux, elle n’eût point jonché sa route de tant de cadavres.

Vous me demandez ce que vous pouvez faire dans cette direction ? Suivre votre voie d’abord, étudier et découvrir plus de lumière; surtout, dès maintenant, la montrer aux autres hommes. Car, ne l’oubliez point, vous, les jeunes intellectuels — pour employer un mot un peu galvaudé, mais toujours expressif — vous êtes des privilégiés, et vous pouvez, vous devez profiter des faveurs du destin pour aider vos frères en leur émancipation intellectuelle.

Les œuvres ? Elles sont multiples : la presse, les revues, les cercles d’études, les bibliothèques (i), l’extension universitaire, les Universités populaires, la Libre Pensée, toutes les tentatives de vulgarisation et d’affranchissement dont la classe ouvrière a si besoin.

Vous la voyez avec joie s’élever dans l’ordre politique et dans l’ordre économique : comment justifiera-t-elle, comment conservera-t-elle sa puissance si elle est ignorante et, dans l’ordre intellectuel, serve de quelques dirigeants ?

Pour ses œuvres de classe, et pour sa mission dans les assemblées de la commune ou de l’Etat, il est indispensable qu’elle ait des hommes d’intelligence ouverte et dûment informée, et l’organisation capitaliste présente n’est pas de nature à former beaucoup de ces hommes-là ! Je sais qu’ils se forment d’eux-mêmes, et ce n’est point un des aspects les moins touchants de la force ouvrière que ces autodidactes nombreux. Mais fussent-ils cent fois plus nombreux encore, qu’ils ne le seraient point assez pour les multiples tâches qu’ils auront à assumer.

11 faut que l’ouvrier lise ; qu’il lise, tous les jours, un journal, plusieurs si possible; qu’il lise des revues; qu’il lise des livres. Ces lectures, vous pouvez les lui choisir, les lui faciliter, les lui expliquer. Vous devez aider fraternellement son ascension intellectuelle, non pour en faire un adepte de telle opinion déterminée ou un électeur d’un parti politique, mais pour l’aider à devenir un homme libre.

(i)Cf. Jules Destrée. Bibliothèques ouvrières. Une brochure à lo centimes, au Peuple, 35, rue des Sables, Bruxelles.

Socialisme et Art,

L’importance de l’Art n’est pas moindre, à mes yeux, que celle de la Science et du Droit. C’est, de toutes les forces sociales, l’une des plus actives et des plus indéfinissables. Elle touche ce que nous avons de meilleur en nous ; l’enthousiasme et l’admiration. Elle excite les plus merveilleux élans de la nature humaine. Partout où des sociétés subsistèrent, elle s’affirma, impérissable, fascinatrice et souveraine. L’art d’un temps en donne la mesure. Et qui donc oserait croire que cette organisation socialiste de l’avenir n’aura point son expression esthétique (i)?

Ces idées sont, je le sais, parfois controversées parmi nous. Il en est qui, personnellement insensibles aux œuvres d’art, n’en comprennent point le besoin pour les autres. Il en est qui considèrent l’art comme le délassement frivole des gens oisifs ou comme un accessoire d’un luxe qu’ils haïssent. Et certains étalages ostentatoires de parvenus, certains affectations d’aristocratie par des poètes retirés dans leur tour d’ivoire, leur fournissent de faciles arguments. Mais ce sont là de toutes petites raisons.

D’autres disent : les ouvriers sont trop loin de l’art. Comment voulez-vous qu’un malheureux surmené par un travail excessif, sans culture préparatoire, puisse apprécier la sérénité d’un temple grec, la couleur d’un Rembrandt ou la passion d’un Wagner? — Ce n’est que trop vrai. Mais ce n’est point ainsi que se pose la ques- Tous les ouvriers ne sont point abrutis par un travail excessif : il en est — et leur nombre croîtra à mesure que la législation interventionniste se développera — qui ont quelque loisir et quelque culture. De plus, s’il est des beautés qu’une érudition préparatoire permet seule de faire apprécier pleinement, il en est d’autres qui sont plus accessibles. Et puis, il ne s’agit point d’imposer l’amour du beau à la classe ouvrière, il s’agit seulement de ne point l’en écarter.

Car, je vous le demande, en vertu de quelle prétentieuse notion de votre supériorité pourriez-vous croire à vous seuls réservées les jouissances exquises de l’œuvre d’art? Dans ce domaine sentimental, qui sait si les émotions d’un simple ne valent point celles d’un lettré? Il y là des trésors dont la richesse n’éclate qu’aux yeux qui savent la voir ; il y a là des fontaines réconfortantes dont l’eau ne désaltère que ceux qui en ont soif ; laissez qui veut, admirer le trésor et boire à la fontaine. Le vrai maître d’une œuvre d’art, ce n’est point son détenteur, c’est celui qui l’aime et qui la comprend. Et c’est là un des caractères sacrés des richesses esthétiques, c’est qu’à la différence des matérielles, elles ne s’épuisent point par l’usage : on a beau emporter dans ses yeux le trésor, son éclat ne faiblit point et l’eau de la fontaine verse intarissablement l’enthousiasme et la joie!

L’art élargit la vie : nul ne peut en être éloigné. Et j’ajoute : le besoin de beauté est beaucoup plus général qu’on ne le croirait, si l’on se bornait à songer seulement à l’indifférence de tel ouvrier ou de tel bourgeois devant une fresque de

(i) Cf. Jules Destrée. Art et Socialisme, Une brochure à lo centimes, 35, rue des Sables, Bruxelles.

Giotto ou une fugue de Bach. Car comment expliquer autrement que par ce besoin de beauté la fièvre curieuse avec laquelle les publics de tout âge, de toute condition se précipitent aux cérémonies officielles, aux pompes religieuses, aux passages des régiments? Que va chercher là l’œil amusé, si ce n’est un peu de mouvement et de couleur, un spectacle, un décor, une sensation furtive et inférieure de beauté?

Et notez l’artifice et la sagacité des puissances conservatrices ! Elles se gardent bien, elles, de méconnaître cet incompressible besoin de distraction, aussi impérieux que celui de manger et de boire? Elles lui fournissent des aliments; elles séduisent, en le satisfaisant, la foule irréfléchie. L’Eglise catholique, qui s’y connaît en moyens de dominer les âmes, a eu soin de rendre prestigieuses les cérémonies de son culte. Gomment voulez-vous que la femme qui a besoin d’être réconfortée en des jours de tristesse ne se précipite pas sous la voûte majestueuse de la cathédrale, où la beauté du décor lui fera oublier un instant son intérieur misérable? Gomment voulez-vous que les fidèles, grisés d’encens, étourdis de chants et de musique, éblouis par l’or des autels, les feux multicolores des verrières et la splendeur des prêtres, pensent encore aux trafics mesquins et répugnants auxquels donne lieu leur foi ? Gomment voulezvous encore, quand dans la rue défile l’armée aux uniformes éclatants, sous les drapeaux fiers, et clairons sonnants, que le passant songe que ce décor héroïque déguise mal une préparation à d’odieuses boucheries humaines ? O la séduction et la force du spectaclel Quelle folie, pour ceux qui cherchent à faciliter l’évolution sociale, que la laisser à nos adversaires et à en méconnaître l’essentielle importance. L’histoire de Rome eut dû nous apprendre pourtant que la plèbe mit un jour sur la même ligne la revendication des spectacles et la revendication de sa nourriture. Panem et circences l Ge pourrait être un programme, si vous voulez bien prendre circences au sens noble. Il nous indiquerait que nous avons à résoudre en même temps le problème du pain et celui de l’art. Et l’homme, en effet, n’est pas seulement un ventre, c’est aussi, et surtout, un cœur et un cerveau !

L’art à tous, pour tous, par tous! L’art du passé, ses joies immenses et ses trésors, mis à la disposition de tous ceux susceptibles d’en jouir ! Avez-vous remarqué ce fait — confirmant les idées que je vous exposai — que ce fut pour les collections d’art que s’affirma tout d’abord la notion du droit collectif? L’art de l’avenir, mêlé à la vie, épanoui jusqu’à devenir l'expression du travail joyeux, selon les théories de Ruskin et de Morris, imprégnant la vie publique agrandie, et aussi les objets usuels : le souci de Beauté dans les plus futiles occasions et dans les plus solennelles !

Oh ! je ne réclame point d’odes au suffrage universel, des sculptures radicales et des symphonies socialistes ! Ge serait nier l’art lui-même que chercher à l’asservir, que rêver follement à lui enlever son indépendance farouche et nécessaire. Je veux des réformateurs assez larges d’esprit pour ne point exiger des œuvres d’art conformes à leurs préférences, mais assez clairvoyants pour ne point dédaigner l’importance considérable du facteur esthétique.

Le socialisme belge s’y est essayé. Sa tentative la plus intéressante, à cet égard, est la Section d’Art de la Maison du Peuple de Bruxelles. Elle a osé présenter les

Maîtres à des auditoires ouvriers qui se montrèrent plus respectueux, plus compréhensifs et plus empressés que maints auditoires bourgeois.

Mais quelque méritoire qu’il soit, il n’y a là qu’un très petit effort. Pour une âme éprise à la fois de socialisme et de beauté, il y a l’estampe, il y a la chanson, il y a le théâtre — le théâtre surtout (i) — il y a les fêtes, les manifestations, les cortèges. Avez-vous songé parfois au souvenir que laisse en un cerveau d’enfant l’éclat magnifique d’un drapeau rouge dans le soleil? Les premières œuvres de Victor Hugo furent napoléoniennes, parce qu’un jour, étant enfant, le poète avait vu passer Napoléon! Certains souvenirs émotifs ont une intensité qui impressionne l’existence entière.

Vous qui désirez agir, pour leur faciliter leur marche vers le mieux, sur les destinées des hommes, ne négligez donc point l’art! Et ne négligez pas non plus la morale! Forces sentimentales d’une énergie incalculable!

Socialisme et Morale.

Un peuple ne peut pas vivre sans Droit, sans Science, sans Art, sans Morale. Une théorie sociale qui négligerait l’un ou l’autre de ces aspects essentiels serait par suite de cette circonstance frappée de stérilité (2).

Le socialisme doit avoir son idéal moral.

J’entends par là un ensemble d’indications selon lequel l’être intérieur dirige son activité, discerne le bien du mal, découvre son devoir. Chez la très grande majorité des hommes, ces indications sont plutôt des impressions irréfléchies que des règles raisonnées. Notre conscience est rarement sensible à des déductions par syllogismes. Elle sent. Et cette manière de sentir détermine tous nos actes.

C’est pourquoi il est malaisé d’exposer la morale, et plus spécialement la morale nouvelle, en aphorismes et en définitions. Nous la sentons vivement pourtant et le défaut d’expression précise ne serait point un motif pour nier sa réalité.

Nous sentons, par exemple, l’importance qu’il y a à substituer aux idées catholiques de résignation, le fécond esprit de révolte ; aux idées de sacrifice, de renoncement, de mort, celles d’énergie, d’activité, de vie; à la malédiction du travail, son excellence et sa dignité. Et si, dans ce conflit angoissant entre la morale prétendument révélée du passé et la morale réellement humaine de l’avenir, le désarroi des consciences a pu laisser éclore certaines notions bassement matérialistes, nous sentons aussi l’infériorité et l’impuissance de celles-ci.

(1) Cf. Jules Destrée. Renouveau au Théâtre, dans le Mouvement socialiste du 22 février 1902. Une brochure dans la bibliothèque de propagande socialiste, à cinq centimes, 35, rue des Sables, Bruxelles.

(2) Cf. Jules Destrée. Préoccupations intellectuelles, esthétiques et morales du Parti ouvrier belge dans la Revue socialiste de 1897. Cette étude, revue et mise à jour, se trouve reproduite dans le Socialisme en Belgique, 2® édition 1902, publié en collaboration avec Emile Vandervelde, chez l’éditeur Giard et Brière, Paris, et dans le Mouvement socialiste de Paris, de septembre 1902, n™ 103 et 104.

Nous apercevons qu’il y a autre chose que des satisfactions d’estomac et nous restituons aux grandes forces intellectuelles et sentimentales leur prééminence dans la nature. Si la science parut pendant quelques années — avec le darwinisme des premiers temps — légitimer l’âpre égoïsme dans la lutte pour la vie et la victoire des forts, la science, mieux informée, nous enseigna ce que nous criait la voix morale; c’est que les espèces qui survivent et qui triomphent ne sont point celles où les individus sont les plus forts, mais celles où les individus, mêmes faibles, se prêtent un mutuel appui et s’organisent pour une entr’aide fraternelle. L’histoire naturelle nous démontra la nécessité de la solidarité (i) : la première des lois est la loi d’amour.

Et ce que les savants nous confirmèrent, les artistes, les écrivains du siècle nous l’annonçaient à l’envi. Une nouvelle de Tolstoï est intitulée : Ce qui fait vivre les hoynmes. Et ce qui fait vivre les hommes, ce n’est ni l’argent, ni le pouvoir, ni la renommée, c’est l’amour. C’est l’amour encore qui exalte si magnifiquement son cri dans l’œuvre énorme de Wagner; et la tétralogie : l’Anneau des Nibelungen peut se résumer en ceci : le triomphe de l’Amour et la défaite de l’Or!

Les poètes, de leur côté, clament l’éthique nouvelle. Les Forces tumultueuses d’Emile Verhaeren, sont un chant passionné de la vie élargie, et j’extrais, des Visages de la Vie, cette autre œuvre splendide, ces quelques vers. Le poète cherche l’acte héroïque par lequel il s’illustrera et dit :

Et je le veux trempé, dans un baptême.

De nette et claire humanité,

Montrant à tous sa totale sincérité Et reculant, en un geste suprême.

Les frontières de la bonté.

O vivre et vivre et se sentir meilleur,

A mesure que bout plus violent mon cœur ;

Vivre plus clair, dès qu'on marche en conquête.

Vivre plus haut encore, dès que le sort s’entête A dessécher la force et l’audace des bi'as ;

Rêver, les yeux hardis, à tout ce qu’on fera De pur, de grand, de juste en ces Chanaans d'or Qui surgiront quand même au bout du saint eÿort.

O vivre et vivre éperduement.

En ces heures de solennel isolement.

Où le désir attise, où la pensée anime Avec leurs espoirs fous l’existence sublbne.

Et Maurice Maeterlinck, un autre poète de mon pays, précise, en ce merveilleux et réconfortant volume, la Sagesse et la Destinée, que l’activité ne peut être bonne et heureuse que dans et par l’Amour :

(i) Voir encore Morale Sociale, par divers auteurs. Paris, Alcan 1899.

« Il n’est pas donné à tout homme d’être héroïque, admirable, victorieux, génial ou simplement heureux dans les choses extérieures, mais le moins favorisé parmi nous peut être juste, loyal, doux, fraternel, généreux; le moins doué peut s’accoutumer à regarder autour de soi sans malveillance, sans envie, sans rancune, sans tristesse inutile; le plus déshérité peut prendre je ne sais quelle silencieuse part, qui n’est pas toujours la moins bonne, à la joie de ceux qui l’environnent; le moins habile peut savoir jusqu’à quel point il pardonne une offense, excuse une erreur, admire une parole ou une action humaine; et le moins aimé peut aimer et respecter l’amour. »

Cette exaltation de la vie par l’amour me paraît être le caractère dominant de la morale de demain. Car, voyez, avec ce sentiment comme principe directeur, combien tout ce que nous avons ensemble étudié, s’éclaire et se magnifie! Agitations politiques, œuvres économiques, travaux juridiques, scientifiques, esthétiques, tout cela n’était, en somme, que des contenants, sans éclat propre. Traversez-les de l’idée morale, et c’est une illumination rayonnante. Telle l’ampoule de verre dans laquelle fait irruption le courant électrique. La politique, qui pouvait n’être qu’une poursuite vile des avantages du pouvoir, devient une entreprise désintéressée, d’un dévouement d’autant plus chevaleresque qu’il est généralement incompris et méconnu; le syndicat, qui pouvait n’être qu’un agglomérat d’égoïsmes étroits, devient une manifestation de solidarité ; la coopérative, fort peu intéressante si elle n’est qu’une boutique à cent patrons soucieux de faire des bénéfices, devient un des moyens les plus efficaces de l’émancipation humaine ; le Droit, la Science et l’Art prennent des significations inattendues et révolutionnaires.

La voilà donc esquissée en ses lignes maîtresses, l’œuvre titanesque à laquelle le socialisme vous convie, l’œuvre qui permettra la refonte totale de notre société et dont l’accomplissement sera la Révolution. Sa grandeur n’est-elle point digne d’enflammer vos cœurs de vingt ans ?

Mais l’énormité du but le rend peut-être vague et, dès lors, insuffisant pour vos jeunes enthousiasmes impatients. Peut-être croirez-vous que je ne vous propose un programme de pareille envergure que pour vous détourner d’une réalisation plus soudaine, de la révolution, au sens usuel du terme, de la victoire brusque et violente des revendications populaires? Ce serait très mal me comprendre.

La Révolution violente.

Je n’entends point désavouer le droit à l’insurrection. Au contraire! Dans le passé, certains soulèvements s’inscrivent en dates étincelantes dans l’histoire des peuples et, dans l’avenir, on peut prévoir que longtemps encore le décisif recours à la Force restera une nécessité. Spécialement, dans un parti comme le nôtre, en révolte perpétuelle contre les iniquités du temps présent, en lutte constante contre l’oppression du pouvoir et les retours offensifs du passé, il faut maintenir chez nos

amis un état d’âme insurrectionnel et prêt à profiter de toutes les éventualités. Je ne puis comprendre ces socialistes qui déclarent vouloir tout demander à la tranquille évolution des phénomènes et à la complaisance éclairée de nos adversaires. De pareils propos contiennent l’implicite aveu d’une certaine légitimité des constitutions actuelles et découragent, alors qu’elles ont tant besoin d’être stimulées, les énergies populaires. Il ne faut renoncer à aucune des possibilités que nous offrira l’avenir. Il est aussi dangereux de proclamer qu’on ne fera jamais de révolution que d’annoncer à tout propos qu’on va la faire. Soit pour la conquête de libertés nouvelles, soit, tout au moins, pour l’ardente défense de celles que les générations antérieures nous ont acquises au prix de tant de sacrifices, il convient de rester en éveil et, à certaines heures de crise, de ne pas hésiter à sortir d’une légalité, souvent fort peu respectable, pour rentrer dans le droit.

Mais ce que je vous ai dit ce soir est de nature à situer les révolutions de ce genre en leur vraie place. Elles apparaissent comme un accident exceptionnel, une ressource suprême, quand toutes les autres furent usitées sans succès. Il va de soi que ce serait d’un enfantillage ridicule que de décider la révolution toutes les semaines. Ici encore, et surtout, il faut se garder des mots creux et sonores. Une révolution est une chose grave et il ne faut en parler qu’avec gravité et réflexion. Dans les meetings, les phrases à panaches et les fanfaronnades belliqueuses font merveille, mais il vaudrait mieux ne pas les prononcer, ne pas les applaudir, si l’on n’est point intimement décidé à passer de la verbalité à l’action.

Car, lorsque le moment solennel de celle-ci sera arrivé, les mots ne suffiront plus. Que faire, alors ? C’est cet aspect pratique de la question qui est vraiment intéressant. Nous venons d’en faire, en avril 1902, la cruelle expérience en Belgique. La plupart purent croire que, comme en 1892 et en 189g, la perspective seule de l’émeute suffirait à assurer le triomphe de la réforme électorale. Mais lorsqu’on constata la résistance décidée du gouvernement, on s’aperçut qu’on avait négligé d’étudier les moyens de les vaincre.

Entrer en conflit dans les rues spacieuses, avec des régiments pourvus d’un armement redoutable, faire des barricades, suivre les vieilles tactiques révolutionnaires de jadis, apparut comme manifestement impossible.

D’instinct, et quasi spontanément, la classe ouvrière eut recours à la grève générale. Et il y a là des indications précieuses pour les luttes futures ! Puis, elle s’arrêta de nouveau, déconcertée...

Je n’entends point, ce soir, vous professer un cours d’émeute... Mais je dénonce encore le danger des verbalités pures et j’appelle la méditation de vos esprits vers des solutions pratiques. Si nous devons connaître les secousses des heures d’orage, il importe qu’elles ne nous prennent pas au dépourvu. Nous avons autre chose à faire qu’à nous laisser inspirer par des souvenirs, à restaurer les méthodes de 1789 ou de i83o. Nous sommes au XX® siècle, en 1902, et une émeute, pour réussir, doit être de son temps.

Enfin, ce qui paraît être essentiel, et ceci me ramène aux considérations générales, trop abrégées, qui précédèrent, c’est que nous soyons bien convaincus

qu’une destruction de l’ordre social présent ne peut être légitimée, ne peut être utile que pour autant que les matériaux d’une reconstruction soient réunis. Une catastrophe, quelle que soit son étendue, n’a point de valeur créatrice ;aux flancs de la montagne Pelée, où périrent trente mille hommes, l’indomptable vie va renaître au milieu des ruines et s’ordonner selon les mêmes lois.

Si vous voulez changer le monde, que ce soit par la calme évolution, respectueuse des formes, ou par la révolution violente, appliquez-vous donc, en ordre principal, à changer les esprits et les âmes : telle est la vraie besogne pratique. Telle soit votre mission !

Et, allez, quel que soit le milieu où votre destinée, humble ou éclatante, vous mènera, quelque forme spéciale que prenne votre activité, allez avec modestie, avec le sentiment du peu que vous êtes dans l’immense jeu des forces, mais avec fermeté, avec la conviction tenace qu’aucun bon vouloir n’est stérile ; allez sans crainte et sans espoir de récompense, et, selon la belle parole de Saint- Just « sans autre témoin que votre cœur » .

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