En Belgique
Nous avons aussi nos U. P., presques toutes dans l’agglomération bruxelloise (Maison du Peuple, Saint-Gilles, Uccle, Cureghem-Anderlecht, Etterbeek, Saint- ■Tosse, Schaerbeek, Ixelles, Laeken), quelques-unes dans le Hainaut (Mons, Frameries, Boussu, Marcinelle, Anderlues.)
La plus active est le « Foyer Intellectuel n de Saint-Gilles qui a su heureusement grouper dans une Fédération, toutes les œuvres postcolaires de la commune, au nombre de 17. Elle arbore cette devise ;
Si la classe ouvrière veut s’affranchir, la première chose qu’elle doit faire, c'est regarder son ignorance comme son plus grand ennemi.
Elle a organisé des cours et des conférences très suivis et publié un bulletin. Pour donner une idée de l’importance de son effort, il suffira d’énumérer les « Avantages et services gratuits de la Fédération » :
Enseignement : Conférence et cours de l’Université populaire, tous les soirs, à 8 h. 1/2. — « Espéranto » (langue internationale) les mardis, à 8 heures du soir. — Cours de russe, les mercredis et vendredis, à 8 h. 1/4 du soir. — Géologie et Météorologie, les dimanches matin, à 10 heures. — Chimie, les jeudis, à 8 heures. — Cours d’entraînement sténographique, les mardis, de 7 h. 1/2 à 8 h. 1/4 du soir.
Sections : Gymnastique et douches, pour hommes, les vendredis, à 8 heures du soir et les dimanches à 10 heures du matin ; pour dames et jeunes filles, les jeudis, de 7 h. 1/2 à 9 h. 1/2 du soir, — Escrime, les mercredis à 8 heures du soir et dimanches, de 10 heures à midi. — Photographie, les mardis et samedis, de 8 à 10 heures du soir. — Chorale mixte, les lundis et vendredis soir, à 8 heures pour les dames et à 9 heures pour les hommes. — Symphonique, les samedis, à 8 h. 1/2
(i) Voir la Rela^ione del Primo Convegno delle Universita Popolari, tenu à Milan les 19 e 20 avril igo3. Milan, igo3. Le compte-rendu du Congrès de 1904 n’a pas encore paru.
du soir. — Cycliste. — Philathélique (échanges et renseignements), les dimanches matin, à lo heures.
Fêtes : Dramatiques, artistiques, littéraires et musicales. — Séances de lectures populaires.
Excursions : Visites scientifiques, artistiques et industrielles. — Voyages. — Caisse de voyage.
Mutualité : Pour le bas de Saint-Gilles, l’Avenir (Société Post-Scolaire de retraite, école 3). — Pour le haut de Saint-Gilles (Société Post-Scolaire des écoles 5 et 6).
Services de solidarité : Renseignements juridiques, commerciaux, techniques et industriels, tous les soirs, de 8 à lo heures. — Assurances, renseignements généraux, les mardis et vendredis, de 8 1/2 à 10 heures du soir.
Service de placement : Offres et demandes, tous les soirs, de 8 à 10 heures. — Office de travaux pour les membres inoccupés.
Consultations pour nourrissons : Service gratuit et public, tous les dimanches matin, de 10 heures à midi. — Distribution quotidienne de lait maternisé.
Bibliothèque : 3,i5i volumes en 1904, ouverte tous les soirs, de 8 à 10 heures, le dimanche matin, de 10 heures à midi. Prêts de livres à domicile. — Bottins, catalogues, annuaires, guides, journaux, etc.
En Belgique, comme en Italie et en France, on a maintenant le souci de coordonner toutes les activités éparses et d’essayer de donner à la tentative un maximum d’effet utile. Deux publications récentes ont préparé un Congrès prochain : Les Œuvres Post-scolaires, d’Émile Vinck, dédiée à tous ceux qui s’intéressent à l’émancipation de la classe ouvrière (Bruxelles 1904) et Les U. P. et les Œuvres Post-scolaires, d’A. Noël, parue dans le Bulletin de la Ligue de l’Enseignement, août, 1904). Espérons que leur appel sera entendu.
Il y aurait encore à parler, pour être relativement complet, des « University- Extensions » d’Angleterre et de ce qui s’est fait dans les pays de langue allemande, notamment à Vienne (i), mais ce que je viens de rappeler suffira à montrer l’étendue et l’importance du mouvement.
Les Antériorités.
Il serait toutefois inexact de croire, et injuste d’affirmer que tout le mouvement dont je viens d’essayer de donner une idée n’ait point eu d’antériorités. Ni la nature, ni les institutions sociales ne nous offrent d’exemples de créations brusques ; tout se transforme, tout se prépare; incessamment, le neuf croît sous le vieux.
M. Pellisson rappelle qu’en France, on peut considérer le Cercle d’aide fraternelle et d’études sociales de Paris (1884), la Société populaire d’ Économie sociale
(1) A ceux qui lisent l'allemand, je recommande le livre d'ERNST Schultze : Volkshochschulen und Volkshochschul Kurse, Vienne, igo3.
de Nimes (i885), V Ecole de sociologie, le Cercle d’ Etudes des Employés de bureau havrais, comme des ébauches d’U. P.
En Belgique, on pourrait citer de même les efforts faits par les deux Extensions Universitaires de Bruxelles (Université Libre et Université Nouvelle) (i), leurs nombreux comités dispersés en province, et même des essais plus modestes encore, mais tous aussi dignes d’être notés, les Réunions Populaires, des Cercles de Conférences, existant un peu partout, et spécialement il convient de rendre justice à ces hommes vaillants et dévoués qui depuis si longtemps ont organisé à Charleroi, et ailleurs, des Conférences complétant l’enseignement des Ecoles industrielles.
La Crise des U. P.
Mais voici qu’après le splendide essor que j’ai décrit, les U. P. semblent connaître des jours moins prospères. Certaines disparaissent faute de ressources, faute de professeurs, faute d’auditeurs. Presque tous se plaignent d’un malaise. Les illusions enthousiastes des premières heures font place à des constatations amères et découragées. En France, en Italie, en Belgique, on se demande si le résultat obtenu est bien proportionnel à l’effort dépensé. Est-ce bien le moment de célébrer cette flamme qui paraît s’éteindre, de fonder une U. P., alors que celles qui existent ont tant de peine à vivre?
Je réponds hardiment que oui. La crise est fatale. Elle est dans les lois mêmes de la nature qui exige l’adaptation au milieu. Des U. P. mourront qui devaient morrir, soit qu’elles fussent mal conçues, ou que leur éclosion fut prématurée. Celles qui correspondent vraiment à un besoin, qui sauront le satisfaire, vivront, plus vigoureuses après la crise.
La crise était inévitable. Trop d’éléments hétéroclites, trop d’intentions contradictoires avaient présidé à la fondation des premières U. P. Il y avait là des bourgeois philanthropes, des politiciens subtils, des artistes présomptueux, des démocrates, des anarchistes, que sais-je? Certains Mécènes généreux, affolés par la tourmente Dreyfus, avaient ouvert leur bourse ; ils la refermèrent quand sonna l’heure émolliente de l’amnistie.
Certains poètes incompris avaient cru trouver dans les auditoires des U. P. des bravos pour leurs extravagances; ils s’en allèrent, dédaigneux, quand on leur ménagea la louange. Certains ambitieux avaient vu dans l’U. P. une bonne occasion de se pousser; ils l’abandonnèrent quand leur vanité fut satisfaite. Certains snobs et snobinettes avaient fréquenté l’U. P. parce que c’était de bon ton dans le monde « intellectuel » ; ils la délaissèrent quand la mode en fut passée.
Enfin, le peuple, pour qui ce grand effort était tenté, s’était imaginé avec une puérilité bien excusable, qu’en quelques leçons, les savants allaient lui enseigner tout
(i) Pour tous renseignements sur l’Extension Universitaire de Belgique, cours, syllabus organisation des comités, s’adresser 28, rue de Ruysbroeck, Bruxelles.
ce qui était nécessaire à son bonheur. Il s’effraya de voir combien il était compliqué de sortir de l’ignorance.
Dans un grand nombre d’U. P., on fit, d’ailleurs, fausse route. Faute d’indications précises sur ce que devait être un enseignement d’U. P., on exposa à leur tribune des sujets tarabiscotés et ingénieux, à mille lieues des préoccupations populaires, et dont il était impossible de comprendre l’utilité au point de vue du but poursuivi. Je cite encore Delaisi :
« On lui parla philosophie, poésie, morale, théâtre ancien et moderne, musique... On lui expliqua « les conditions d’une métaphysique nouvelle »... On lui révéla les grâces mièvres de Botticelli... Le visage de l’ouvrier exprima une stupéfaction respectueuse. Il subissait bien trop l’ascendant des diplômes pour en dire sa surprise. Il se fit l’effet d’un travailleur qui s’est fourvoyé dans une réunion d’artistes et de gens du monde. Sans bruit il se leva, il sortit sur la pointe du pied, rougissant un peu de son erreur. — Et on ne le revit plus. »
Là est assurément l’une des plus graves difficultés qu’ait à résoudre une Université Populaire : proportionner son enseignement à son milieu, intéresser son public, discerner, parmi les mille objets de la connaissance, ceux qu’il faut présenter, et la manière dont il faut les présenter. Mais c’est là une difficulté qu’on peut espérer résoudre, avec des tâtonnements et des incertitudes sans doute, en s’aidant des expériences multipliées.
Il en est d’autres, plus graves, car elles sont la conséquence de malentendus malaisés à dissiper. La principale, c’est que l’ignorant se fait, à raison même de son ignorance, une idée très fausse de la science. Il lui demande ce qu’elle ne peut donner. Il en réclame la solution, prompte et simpliste, des problèmes infiniment compliqués qui embarrassent son existence. Il conçoit un professeur comme un sorcier ou un prêtre, qui en quelques paroles fatidiques, va lui révéler les secrets suprêmes. Et quand nous lui disons que la Science ne procède pas par révélation à la manière des religions, mais par recherches, et par travail, il est déçu.
En somme, il exige de l’enseignement nécessairement sommaire et écourté des U. P., ce qu’aucun enseignement, fût-il prolongé et patient, ne peut produire. Car, il est à noter qu’un étudiant, au sortir des études les plus longues, ne sait véritablement rien. Celui qui sort de l’Ecole de Droit, ou de la faculté de médecine, n’est encore qu’une possibilité d’avocat ou de médecin. Il ne sait qu’une chose, c’est où et comment trouver la solution des difficultés qu’il rencontrera. Il a simplement appris... à travailler. Il dispose d’une méthode, d’un instrument intellectuel, de quelques indications générales très vagues, et c’est son effort personnel, confronté avec les circonstances, qui le formera. On imagine avec peine la somme de travail qu’il faut ajouter aux études universitaires pour devenir un médecin remarquable, un avocat ordinaire, un ingénieur passable. A plus forte raison, il faudra, aux auditeurs des U. P., beaucoup de labeur personnel, beaucoup de lectures, s’ils veulent apprendre vraiment quelque chose. Ce travail, ces lectures leur seraient quasi interdites s’ils n’avaient l’U. P.; l’U. P. les leur permet, les leur facilite; c’est
tout ce qu’elle peut, raisonnablement, faire. Et si ce n’est pas aussi étonnant qu’une soudaine révélation, c’est cependant énorme.
Ce que je viens de remarquer m’amène à préciser une autre cause d’équivoque. C’est celle qui consiste à croire que l’U. P. s’adresse à la masse du peuple.
En réalité, elle ne s’adresse qu’à une élite dans cette masse. La masse, dans les conditions sociales présentes, est encore et restera probablement longtemps incapable de l’effort d’énergie et d’initiative qu’exige la fréquentation d’une U. P., et le travail consécutif de lectures et de méditations. Une très petite minorité seulement peut, après les fatigues d’un travail manuel souvent excessif, s’imposer encore les fatigues du cerveau. Mais c’est cette minorité qui est précieuse. C’est elle qui agira, qui sera le levain des transformations sociales. Susciter les éveilleurs, stimuler leurs courages, accroître leur force, tel est le rôle vrai des U. P. Ramenée à ces modestes limites, leur influence peut encore être considérable.
Je conclus donc sur ce point : Ne nous effrayons pas de la crise des U. P. Concevons mieux leur but et leurs modes d’action. Cherchons à découvrir, dans cette expérience encore confuse, ce qui fut la raison essentielle de leur succès et ce qui sera la garantie de leur prospérité à venir.
Les U. P. et le mouvement ouvrier.
A qui m’interroge sur la question que je viens d’indiquer, je n’hésite pas à répondre que l’U. P. est et doit être en relation avec le mouvement ouvrier.
Dès que le travailleur cesse d’être la bête de somme passive et résignée, ses besoins d’indépendance, de liberté, de dignité se formulent les uns après les autres. Dans le domaine politique, il réclame le droit de suffrage, le droit d’être consulté sur les lois qui le régissent et de participer à l’élection des législateurs. Dans le domaine économique, il essaye, par la coopération, le syndicat, la mutualité, de conquérir de meilleures conditions d’existence. Dans tous ces domaines, la masse est d’abord inerte, indifférente ; elle ne prend conscience de ses devoirs et de ses droits que sous l’impulsion de quelques hommes d’action, sentant plus vivement que les autres. Il faut donc tout d’abord un certain degré d’émancipation politique et économique pour qu’une Université Populaire soit possible et pour que l’on perçoive la nécessité de compléter, du côté intellectuel, l’émancipation commencée d’autre part. Aussi longtemps que le mouvement ouvrier n’est pas arrivé à ce stade, une Université populaire est inutile ; quand il y est parvenu, elle est nécessaire.
Dans les régions où les ouvriers ne sont plus des serfs et comprennent qu’ils sont des hommes, l’Université Populaire trouvera l’appui solide et persistant qui lui est nécessaire. Une Université Populaire, soutenue par les organisations ouvrières, sera plus durable que celle qui doit sa fondation à la générosité de bourgeois philanthropes. L’expérience de la France et de l’Italie est, quant à ce, décisive.
Cette orientation nettement indiquée déjà par Charles Guieysse (i) qui fut l’un
(i) Les U. P. et le Mouvement ouvrier, par Ch. Guiyesse. Paris. Cahiers delà Quinzaine, octobre 1901; et divers articles dans Pages Libres, en 1904.
des promoteurs les plus zélés du mouvement en France, a été consacrée par le dernier Congrès (i).
« Le Congrès est d’avis de conseiller aux Universités Populaires de se rendre dans les Bourses du Travail faire des conférences sur le but des U. P., et d’organiser dans le sein des Universités Populaires, de nombreuses conférences sur des questions économiques faites par des militants des syndicats corporatifs.
« Il souhaite que les Universités Populaires soient de plus en plus les émanations de la classe ouvrière, que leur administration soit confiée dans la mesure la plus large aux représentants des institutions ouvrières : Bourses du Travail, Syndicats et Coopératives.
« Souhaite que les Congrès syndicaux et coopératifs mettent à leur ordre du jour la question des Universités Populaires. »
Il est intéressant de constater encore que c’est dans cette direction que les University- Extensions languissantes ont cherché de nouvelles forces. Lors d’un Congrès réuni à Oxford en août iqoS, les représentants des Trades-U nions et des coopératives furent convoqués. L’évêque d’Herford regretta l’absence en Angleterre des cours d’adultes (2).
Ce quest une Université Populaire.
Ses moyens et ses ressources.
Le moment est venu d’essayer une définition de l’U. P. Je proposerais celle-ci : Une Université Populaire est une association libre qui, avec l’aide des groupes ouvriers organisés, se propose de travailler à l’instruction et à l’éducation du peuple, complémentairement aux institutions officielles, par des cours et conférences de culture générale, des fêtes éducatives, des discussions, des bibliothèques et des œuvres d’assistance et de solidarité intellectuelle diverses.
Reprenons-en les éléments : D’abord l’U. P. est essentiellement une Association. A l’inverse des institutions d’enseignement d'Etat dans lesquelles les élèves suivent un programme préparé d’avance, sans les consulter, ce sont les enseignés qui, dans une U. P., règlent, comme ils l’entendent, les conditions de l’enseignement. Rien n’y est imposé par une autorité administrative ou intellectuelle; tout au contraire, y est décidé par les adhérents de l’U. P. L’association a des réunions plus
(1) Les Cahiers de la Quinzaine ont consacré un cahier tout entier au compte-rendu de ce Congrès. La brochure, très intéressante et résumant toute l’expérience française, a paru en septembre 1904. 2 fr.
(2) V. H. Frikdel. La Crise des U. P. hors de France, dans la Revue Internationale de V Enseignement, Paris. 1903.
ou moins fréquentes où chacun a un droit égal à discuter ses destinées. Et elle est surtout vivante, bien adaptée au milieu et aux circonstances, lorsque chaque membre s’y intéresse, y apporte ses désirs, ses propositions et ses projets, exerce sa part d’autorité et d’initiative. On vote rarement dans les U. P.; les scrutins, les combinaisons procédurières y sont peu en honneur; presque toujours, quelques minutes de fraternel débat suffisent pour découvrir la solution que tous acceptent.
En second lieu, c’est une association libre. J’entends par là qu’elle ne dépend d’aucune autorité, qu’elle ne relève que d’elle-même. Spécialement une U. P. ne doit pas être serve d’un parti politique.
L’expérience a démontré, d’une façon péremptoire, en France, qu’une U. P. n'est viable que si elle n’est pas inféodée à un parti politique. Nous pensons aussi que cette condition est très importante. L’U. P. doit être neutre, au-dessus ou tout au moins en dehors des partis politiques. Elle n’a pas à défendre ou à combattre le gouvernement; elle ne s'en occupe pas.
Cette neutralité est une chimère, nous dira-t-on ; on contestera la sincérité avec laquelle on en fera la promesse ; on dira qu’elle n’est qu’une fallacieuse façade masquant des arrière-pensées.
On peut cependant concevoir, me semble-t-il, qu’on parle de science, de littérature et d’art sans devoir nécessairement aborder les problèmes qu’agitent les débats politiques. On peut admirer des musiciens comme Schumann ou des écrivains comme Verhaeren sans devoir pour cela s’enrégimenter dans un parti. Un établissement d’enseignement peut exister et se développer à l’écart des luttes quotidiennes. Il y a donc tout un domaine immense que l’on peut parcourir sans y être troublé par aucun écho des batailles politiques.
Mais nous bornerons-nous à ce domaine? N’admettrons-nous jamais, parmi nous, un entretien sur les questions sociales ou philosophiques? Interdirons-nous à nos conférenciers d’exprimer toute leur pensée et demanderons-nous à l’astronome de taire la rotation du globe ; au géologue, l’antiquité fabuleuse de la terre, pour ne pas affliger telle ou telle naïve croyance ?
Assurément non. Nous laisserons aux conférenciers et à nos professeurs la liberté absolue de la parole, l’expression entière de leur opinion. Nous leur demanderons seulement la réserve et le tact que nous impose notre programme et les limites de notre activité. Aux anticléricaux qui pourraient regretter que nous ne nous attachions pas avec persévérance aux conflits de la science et du dogme, nous répondrons que les Sociétés de Libre Pensée, si nombreuses et si prospères dans notre pays, ont précisément cette mission et que l’U. P. ne l’entend pas la leur disputer.
Aux socialistes qui pourraient craindre que nous perdions de vue, et la lutte des classes, et l’étude des réformes immédiates, nous répondrons encore une fois que c’est la tâche des Cercles d’ Etudes Sociales et des Associations politiques et que ru. P. n’entend point s’y immiscer.
La division des tâches est une garantie de leur bonne exécution L’U. P. n’a point l’ambition de remplacer les Cercles d’Etudes ou les Sociétés de Libre Pensée. Elle espère constituer un organisme nouveau d’enseignement et d’éducation, indépendant, d’une nature spéciale.
Elle essayera de mettre à la portée de tous ceux qui en ont besoin, non pas la Vérité, mais quelques-unes des innombrables vérités dont la pénible découverte constitue le savoir des hommes. Et elle n’admettra comme telles que les notions soumises au contrôle de la Raison, démontrées par l’expérience et les faits. Et elle poursuivra cet effort sans souci d’un résultat immédiat et concret. Ce qui ne l’empêchera point d’être, nécessairement, car c’est la vertu même de la lumière, émancipatrice des esprits et des âmes. Mais elle s’interdira absolument de se mêler aux luttes politiques, de descendre dans des compétitions électorales, de favoriser la brigue d’un mandat ou le triomphe d’une coterie.
C’est là un engagement qu’on peut prendre et loyalement tenir. Cette neutralité n’a rien de sédatif. Nous ne demandons pas aux membres de l’U P. de cesser d’être des socialistes, des libéraux, des libertaires, des croyants ou des sceptiques ; qu’ils le soient avec toute l’énergie dont ils disposent, mais qu’ils n’essayent point d’obliger l’Université populaire à être de leur avis. Qu’ils se souviennent que la prospérité de l'institution exige qu’elle reste un champ neutre où les convictions diverses peuvent se rencontrer sans se heurter. Et ce sera facile si nous essayons d’être bienveillants les uns pour les autres, de pratiquer cette rare vertu de la tolérance qui nous empêche de voir un crétin ou un malhonnête homme dans tout contradicteur.
Cette association se propose de travailler à l’instruction et à l’éducation du peuple. Les deux buts doivent être indiqués comme également importants et caractéristiques d’une Université populaire. Ainsi que l’indiquent les titres de certaines Universités populaires françaises, la tendance est non seulement de s’instruire, mais de s’éduquer mutuellement Et à cet égard, les progrès sont manifestes. Paul Desjardins, citant une parole du philosophe Lagneau, le constate en disant : « Je trouve que les esprits sont mieux placés dans une attitude convenable devant des problèmes qui ne sont pas simples » (i).
L’association ne peut réussir que si elle s’appuie sur les ouvriers organisés. J’ai suffisamment indiqué ce point plus haut pour ne plus devoir y insister.
En cinquième lieu, l’activité des Universités populaires doit être le complément des institutions officielles d’enseignement.
11 est urgent de créer pour le peuple des foyers de lumière et de chaleur
(i) Pages Libres. 27 août 1904. — Opinions sur les Universités populaires.
intellectuelle, mais il n’est pas urgent du tout de créer des doublures ou des concurrences à ce qui existe déjà. Ce serait à la fois outrecuidant et stérile.
Mais l’école, l’école primaire qui est le seul enseignement qui soit vraiment pour le peuple, et qui ne le sera pleinement que lorsqu’elle sera obligatoire, l’école doit être complétée. On a pu croire, pendant quelques années, qu’elle suffirait ; aujourd’hui, il n’est plus un pédagogue, un homme politique un peu éclairé qui ne cherche à étendre et à prolonger son effet. Trop d’enfants quittent les classes avant d’avoir acquis des connaissances sérieuses; et parmi ceux-là, il en est qui oublient le peu qu’ils ont appris. Il faut donc, spécialement pour les adolescents, et pour les adultes, des cours du soir et du dimanche dont la fréquentation puisse se concilier avec les nécessités industrielles. Cet enseignement préparatoire, quelque indispensable qu’il soit, n’est pas l’affaire des Universités populaires. Elles ne peuvent songer à l’assurer, comme corollaire de leur effort principal, que si les municipalités ont manqué, sur ce point, à leur devoir démocratique.
Pour d’analogues raisons, partout où l’enseignement populaire se trouve dûment organisé au point de vue professionnel, industriel, commercial, ménager, — et on peut constater avec satisfaction que dans nos régions industrielles, sa nécessité est de mieux en mieux comprise, l’Université populaire n’aura point à s’en occuper, de même qu’elle doit, à mon avis, écarter de ses programmes toute spécialisation excessive.
if. Y
Ceci m’amène à commenter un sixième élément de ma définition. Les cours et conférences doivent être de culture générale. Ils doivent, ou bien donner aux auditeurs des renseignements sûrs et loyaux sur des questions d’actualité, ou bien leur apporter des notions assez générales pour intéresser tout le monde, pour agrandir l’esprit de qui les entendra, lui ouvrir des horizons nouveaux, lui inspirer le désir d’études consécutives. Un savant français, M. Bertrand, parlant de la magnifique expérience que constitue l’Université populaire de Lyon, dans une communication (i) au Congrès de la Ligue française de l’enseignement, tenu à Lyon le 25-28 septembre 1902, l’exprime ainsi :
« Quelle lin doit donc se proposer un enseignement populaire supérieur ? D’amuser un public d’amateur et de dillettantes, comme le théâtre ? D’endoctriner, comme le club, ou de convertir, comme le sermon ? De vulgariser les connaissances utiles aux arts et aux métiers, comme l’enseignement professionnel ? Dans ces trois alternatives, il est bien inutile de se donner l’air d’innover, on n’aboutira sûrement qu’au double emploi de la superfétation. Mais au peuple, tel que nous l’ont fait l’enseignement obligatoire et les œuvres complémentaires à l’école, il y a plus et mieux à offrir : on doit lui faire cet honneur ou plutôt lui rendre cette justice qu’il est digne de la science sans épithète, de la science dans toute sa vérité et dans toute
(i) Alexis Bertrand : L’Organisation rationnelle des Universités populaires, dans les Cahiers de la quinzaine, octobre 1904. Paris, rue de la Sorbonne, 8.
sa beauté. Si c’est une illusion d’optique sociale, il saura bien nous le dire. Osons d’abord et tentons l’expérience. »
Puis, il esquisse le programme suivant, inspiré d’Auguste Comte ; Mathématique, Astronomie (Science de l’étendue); Physique et Chimie (Science de la Matière) ; Biologie, Zoologie, Physiologie (Science de la Vie individuelle) ; Sociologie, Histoire des littératures, des arts, des religions (Science de la Vie sociale).
Chaque année à Lyon, les cours se groupent dans ce cadre imposant. Et si tous les auditeurs ne suivent pas toutes les leçons, rien que l’existence de ce plan d’ensemble est déjà une leçon, la révélation de la variété infinie des connaissances humaines et un essai de leur classification.
M. Charles Guieysse, dont l’opinion est à retenir, a opposé à cette conception une notion nouvelle. Selon lui, « l’Université populaire, service de la Bourse du travail, a pour but de fournir aux syndiqués, au fur et à mesure qu’il en ont besoin, les connaissances utiles pour une extension croissante de la puissance syndicale ». Il y a peut-être là une indication heureuse, et dont il faudra tenir compte, mais elle semble peu formulée et de peu d’application présente. Car quelles sont ces connaissances? M. Guieysse avoue qu’il n’en sait rien. C’est aux syndicats à le dire. Mais précisément pour qu’ils puissent le dire, il faudrait qu’ils fussent arrivés déjà à un degré de développement, de culture générale qui se rencontre peu, et auquel l’Université populaire s’efforce de les faire parvenir.
M. Guieysse pense qu’un renseignement scientifique portant sur la technique de la production selon les époques et les industries serait extrêmement utile Là où cette production n’a qu’un seul ou que deux ou trois types, peut-être ; mais là où elle est multiforme, je crains que cet enseignement ne présente le danger de toutes les spécialisations.
On peut rapprocher de l’idée du directeur de Pages Libres, ce qui s’est fait à Montpellier : chaque ouvrier des diverses professions locales y est venu parler de son métier et ces séances ont obtenu un très vif succès.
Les moyens.
Par quels moyens l’Université populaire poursuivra-t-elle son but ?
Tout d’abord, par la conférence, la bonne vieille conférence, moyen antique comme la parole des hommes, et qui, malgré des critiques ou des railleries parfois justes, restera, aussi longtemps que la parole, le recours élémentaire de ceux qui ont quelque chose à dire.
M. G. Deherme estime même que la conférence doit être seule admise dans les Universités populaires. Elle entraîne une variété extrême des sujets et s’oppose ainsi à tout dogmatisme autoritaire, à toute tentative de soumettre l’association à une unité de direction intellectuelle.
Il semble qu’il y ait là un souci exagéré de liberté. Par sa variété incessante, la conférence paraît, au contraire, destinée à ne donner que des résultats confus et
superficiels. La majorité des Universités populaires françaises s’est prononcée, au dernier Congrès, en faveur d’un enseignement moins dispersé où l’on introduirait un peu de méthode et de coordination.
Cela ne peut s’obtenir que par des cours d’une certaine durée. La cohésion de l’association ne peut qu’en être accrue. A côté des conférences doivent donc se placer des cours.
C’est ce que nous avons essayé de réaliser à Marcinelle. Les réunions du dimanche après-midi s’adressent à un public dont les éléments sont variables, qui vient à nous autant pour se distraire que pour s’instruire ; celles du jeudi soir sont pour des auditoires plus restreints, plus homogènes, composés surtout de membres de l’Université populaire et y venant surtout apprendre quelque chose et non s’amuser
Après les conférences, et principalement après les cours, il est bon qu’il y ait des discussions, des demandes d’explications. Rien ne montre mieux que l’éducation mutuelle est l’un des caractères de l’œuvre. Le rapport de M. Gaston Rabaud au Congrès de 1904 signale les divers modes usités dans les Universités populaires pour provoquer des discussions et conclut :
« On peut varier les procédés; l’essentiel est qu’on discute. Il ne faut pas qu’une fausse pudeur ou qu’une discrétion hors de place empêche de poser des questions, de définir des objections, de signaler des lacunes ou des erreurs. Les conférenciers ne viendront que mieux armés en vue de ces débats amicaux, et les auditeurs, au lieu de rester passifs, parleront à leur tour : la conférence reprendra son sens étymologique et accroîtra sa valeur éducatrice. Les discussions porteront sur les causeries et les lectures, commandées ou non, aussi bien que sur les conférences. Elles développeront les points de vue, feront jaillir plus de lumière et conduiront à plus de vérité. Elles seront du moins une merveilleuse gymnastique pour l’esprit. On y gagnera encore de devenir plus juste et plus sociable. L’homme, dit l’Université populaire de Montrouge, ne se perfectionnera moralement qu’autant qu’il aura la force de traiter avec indulgence les imperfections de ses semblables. Cette tolérance pour autrui, cette habitude de ne point considérer comme un fripon ou un imbécile quiconque ne pense pas comme nous, influera à la longue sur les mœurs publiques. Après avoir écouté un contradicteur sans l’interrompre, dans une salle de l’Université populaire, on sera plus disposé à laisser les candidats aux mandats politiques développer leur programme dans les réunions publiques ; on discutera avec eux, ou leurs partisans, ou leurs adversaires, avec chaleur et vivacité sans doute, mais sans grossièreté, sans violence; on laissera définitivement de côté les huées et les injures pour les remplacer par des faits bien observés, par des arguments bien déduits. ))
M. Deherme, de son côté, traçant le programme d’une Université populaire, écrit :
« Tout entendre, tout dire, tout comprendre; ne rien exclure, que... l’exclusivisme. ))
Aux conférences, cours et discussions, se rattachent nécessairement les lectu-
res, dont M. MAURICE BOUCHOR a indiqué des plans si bien conçus, — et les bulletins, syllabus et comptes-rendus qui par l’imprimé, rappellent, multiplient et perpétuent l’enseignement oral, (i)
Enfin, puisqu’il est à souhaiter que les membres de l’Université populaire complètent par un travail personnel postérieur, ce qu’ils auront appris à écouter les professeurs, il faut qu’ils aient à leur disposition des livres et des revues. Une Université populaire doit avoir sa bibliothèque, et si elle est modeste et insuffisante, la Bibliothèque publique communale pourra y suppléer.
Est-ce tout? Non, car l’ingéniosité d’une Université populaire bien vivante est infinie et elle réalise sa destinée par les moyens les plus variés. Je ne puis m’attarder à les énumérer tous, mais j’ai trop souvent insisté sur la place éminente qui doit être réservée à l’art dans tout programme d’émancipation intellectuelle ou morale (2), pour ne pas signaler l’intérêt et l’utilité de fêtes éducatives : auditions musicales, représentations dramatiques (3), visites aux musées et aux expositions, nous ouvrant un domaine illimité. A l’Université populaire de Marcinelle, le premier jeudi de chaque mois est réservé à une séance artistique : musique ou littérature. Je pense que cette régularité est un bien.
Les ressources.
Pour vivre, l'Université populaire devra avoir des ressources de deux espèces : des concours financiers et des concours intellectuels.
La question du budget est toujours une grosse question. Quelque humble que soit la tentative, quelques désintéressés que soient ses collaborateurs, il y a toute une série de dépenses qu’on n’évite pas ; local, publicité, correspondances, déplacements, etc. Certaines Universités populaires au début furent gratifiés par la générosité de donateurs et crurent, dès lors, pouvoir ne rien réclamer à leurs auditeurs. Le système ne tarda pas à être reconnu mauvais et à être abandonné. 11 présente d’abord cet inconvénient qu’il est bien difficile de se soustraire, ne fût-ce que par reconnaissance, à la direction du donateur.
L’institution perd alors plusieurs de ses caractères essentiels et précisément de ceux qui lui donnent une physionomie nouvelle et une valeur morale. Ce n’est plus une association libre d’égaux, indépendante et maîtresse de ses destinées.
En second lieu, cette pratique habitue les esprits à recevoir, non à conquérir ; et au lieu de stimuler les initiatives et les énergies, les endort. Enfin, elle donne à l’Université populaire une existence précaire, subordonnée à la volonté ou au caprice d’un seul. La plupart des Universités populaires françaises n’acceptent plus de dons, à moins qu’ils ne soient anonymes.
(1) J'ajoute que la projection lumineuse constitue un excellent moyen d'enseignement; toute U. P. devrait avoir sa lanterne. — La maison Mazo, Boulevard Magenta, 8, à Paris, a des collections très variées de clichés.
(2) Jules Destrée : Révolution verbale et révolution pratique. Paris, 1902.
(3) Romain Rolland : Le Théâtre du Peuple. Paris, 1903, aux Cahiers de la Quinzaine.
Les frais qu’entraîne le fonctionnement de l’Université populaire doivent donc être couverts par les cotisations de ses membres C’est le principe généralement admis aujourd’hui. Toutes les Universités populaires françaises réclament une cotisation, fixée le plus souvent à cinquante centimes par mois. A Marcinelle, nous avons fixé celle-ci à 3 francs par an seulement, chiffre encore réduit à 2 francs, payables en plusieurs versements, lorsqu'il s’agit de membres d’associations ouvrières.
A moins que l’Université populaire ne soit extrêmement nombreuse, ce qui sera rarement, les ressources qui lui seront apportées par les faibles cotisations de ses membres ne seront pas suffisantes.
Presque partout, elle sera aidée par l’autorité publique, soit en argent, soit par la mise à sa disposition de locaux, aide qui se justifie amplement par le caractère d’intérêt général de l’institution
Dans la province du Hainaut,le conseil provincial a décidé depuis 1904, de subsidier les Universités Populaires établies dans la province.
La vie matérielle étant organisée, reste à savoir si l’on rencontrera les concours intellectuels ou artistiques suffisants. Ce que je viens d’exposer démontre assez qu’on ne peut songer à les rémunérer. Une Université Populaire est une association de dévouement; ceux qui ne veulent se montrer que contre espèces sonnantes n’ont rien à y faire.
Malgré cela, s’il est des ouvriers ou des étudiants qui pensent pouvoir installer une Université populaire dans leur commune, ils n’ont pas à craindre la pénurie des professeurs. En France, en Italie, chez nous, il s’est toujours trouvé un grand nombre de savants, de littératures et d’artistes heureux de se mettre à la disposition du peuple. Je dirai plus : en ce domaine, les auditeurs sont malheureusement plus difficiles à réunir que les professeurs.
Ce serait une erreur de croire, au surplus, que les conférenciers d’une Université populaire doivent être des universitaires. Sans doute, un professeur d’Université aura plus de prestige et d’autorité, mais il ne saura peut-être pas toujours se mettre à la portée de son auditoire. Tandis qu’un causeur plus modeste, plus familier avec le milieu, pourra parfois mieux exposer et faire apprécier un sujet.
On méconnaît trop souvent, par exemple, les ressources qu’offre un corps d’instituteurs et d’institutrices dans une commune un peu importante ; il est bien rare qu’il ne s’y rencontre pas quelques énergies, quelques capacités heureuses de se dépenser pour le bien commun. La France nous offre l’exemple d’ Universités populaires reposant presque exclusivement sur l’ardente bonne volonté d’un instituteur. Je cite celle de Laveyrac (Gard), fondée il y a huit ans, dans une commune agricole de ySo habitants et qui compte 52 adhérents, dont 3o, en moyenne, assistent régulièrement aux séances. Et non seulement les instituteurs, mais les employés, les ouvriers peuvent avoir d’intéressantes choses à dire. N’est-ce pas le moment de rappeler les belles paroles de Michelet ;
« L’enseignement devrait être, dans une société avancée, la fonction de tous ou de presque tous. Il n’est personne qui à certains moments parlant avec plaisir et force, aimant à épancher son âme, n’enseigne à son insu et excellement bien. »
Il ajoute que deux âges surtout sont très propres à l’enseignement : la jeunesse avec sa chaleur ardente et généreuse, la vieillesse, riche d’expérience et armée de notions positives.
« Dans une société supérieure à la nôtre et telle qu’elle sera un jour, l’enseignement intermittent sera, je n’en fais pas doute, un puissant moyen d’action. On saura profiter de ces puissances diverses : de l’élan du jeune homme, du recueillement du vieillard, de la flamme de l’un, de la lumière de l’autre. »
Conclusion.
En inaugurant une U. P. à Marcinelle, en octobre 1904, je concluais comme suit : — et je ne saurais que répéter cet ardent appel aux énergies vraiment révolutionnaires.
Quel sera le destin de cet enfant frêle autour duquel se sont réunies vos bonnes volontés? Il s’agite en son berceau, et nous ne savons encore s’il pourra vivre. Répondra-t-il aux espoirs dont nos pensées le couronnent et grandira-t-il fort et sage, pour être un exemple des vertus que nous lui souhaitâmes : la dignité, la tolérance, l’amour des autres? Ou bien mourra-t-il, dès l’enfance, en ne laissant que le regret d’une promesse trop belle et l’amertume d’une déception ?
Quoi qu’il doive en être, les fondateurs de l’Université populaire auront fait ce qu’ils estimaient leur devoir. Et je le dis ici, en leur nom, avec l’ardeur d’une conviction passionnée, l’œuvre urgente, l’œuvre qui s’impose à tous de nos jours, l’œuvre essentielle de tous ceux qui rêvent de diminuer le lourd poids d’injustices pesant sur le monde, c’est de faire des hommes !
Des hommes ! Partout on en demande pour les tâches nouvelles ! Des hommes d’initiative et d’énergie, des hommes de vision claire et d’activité résolue, des hommes conscients de leur pouvoir !
Faire s’épanouir librement pour le dévouement et pour l’action les individualités fortes qui s’ignorent, c’est préparer demain, rendre plus faciles et plus fécondes les transformations qui s’annoncent. Les œuvres d’instruction populaire ont ce rôle immense. Qu’elles soient les petites lumières allumées sur le chemin sombre! Licht! Mehr Lichtl « De la lumière, plus de lumière », s’écriait Gœthe expirant, et son cri se continue encore, s’entend toujours, exprimant le besoin primordial de l’Humanité en marche vers un meilleur avenir !
Préface pour “ Pays artistes «.
Dans une première brochure, Anne Say s’était efforcée de nous exposer, en une forme simple et claire, accessible à tous, les grandes lignes du développement artistique des civilisations de l’antiquité.
Cette œuvre, elle la continue aujourd’hui pour le Moyen-Age. Une troisième brochure étudiera la Renaissance et les Temps Modernes.
Je ne saurais assez dire combien ce travail me paraît salutaire. L’histoire de l’art n’est guère permise qu’à ceux qui ont déjà une culture supérieure; et pourtant les jouissances de l’art sont dévolues à toute personne qui sait voir et comprendre la beauté. Point n’est besoin de profondes études pour être délicieusement ému par la chanson éperdue d’une alouette dans l'azur, par la majesté de grands chênes ombreux, par l’éclat d’une rivière serpentant au soleil au milieu de collines vertes, par les prestiges empourprés d’un couchant, par la paix fraîche d’une églîse, par l’élégance d’un vase ou d’une fleur. Maïs l’homme aime à savoir et son plaisir esthétique est plus vif quand il sait.
Il interroge, comme un enfant, ceux qui l’entourent pour connaître cet oiseau qui monte dans le ciel, cet arbre dont la ramure est solennelle, cette idvière qui s’en va vers les lointains. Sa curiosité est spontanée et audacieuse quand il s’agit des beautés de la nature; mais dès qu’il se trouve devant les beautés créées par l’homme, il croit que c’est trop difficile et se résigne à son ignorance. Pourtant comme il aimerait à être renseigné, ne fût-ce que superficiellement, sur tout ce qui lui échappe; comme il comprendrait mieux les joies offertes à ses yeux s’il lui était permis d’évoquer les temps abolis, de se rendre compte de la lente évolution qui, par liaisons insensibles, se manifeste à lui en des formes si différentes !
Eh bien! camarade de bonne volonté, en qui palpite le désir d’être un homme, qui veux ta part des jouissances les plus hautes, qui désires, en un bel élan de dignité et de fraternité, savoir ce que sentirent et voulurent les hommes dans le passé, prends la brochure d’Anne Say. C’est pour toi qu’elle fut écrite. Elle ne s’adresse pas aux savants, aux érudits, aux critiques pontifiants; elle fut faite, dans un noble esprit de généreux amour, pour les humbles et les petits. Elle allumera des petites lumières dans la nuit de tout ce qu’on ne t’a pas appris. Et elleest surtout pour toi, travailleur belge, abonné de Germinal, car c’est ton pays sui’tout qu’elle t’enseignera, en te révélant quelques-unes des choses curieuses et admirables que tu peux voir encore sur le sol de Belgique.
Prends, te dis-je. Des bourgeois dédaigneux affirment que l’ouvrier ou le paysan, en fait d’art, ne peuvent apprécier que le clinquant tapageur des kermesses, les refrains grivois des cafés-concerts, les grossières imageries de guerre ou de drames. Prouve-leur qu’ils te calomnient. Ose mieux. Ils disaient aussi, jadis, que tu étais trop vénal pour être électeur, trop bête pour participer à la production, trop égoïste pour t’entr’aider, et tu as fait le suffrage universel, le syndicat, la mutualité. Tu t’émancipes chaque jour par un lent et magnifique effort, dans le domaine politique et éco-
nomique; il faut faire la même prouesse dans le domaine intellectuel ou moral. Un aujourd’hui, deux demain, cent plus tard, une élite comme toujours commencera; elle est le levain nécessaire.
Si le petit livre d’Anne Say te faisait seulement renoncer à ta timidité, s’il te donnait vaguement l’idée que, sur ce terrain aussi, tu dois essayer, tu peux réussir, le service qu’il t’aurait rendu serait énorme. Car, de ce modeste point de départ, où ne peux-tu t’élancer? Les Musées, que tu ignores maintenant, tu en apprendras le chemin, tu verras qu’ils sont gratuits et autrement intéressants que le cabaret; les Bibliothèques — il y en a maintenant partout — te donneront, pour rien encore, des livres, et des livres pourvus de l’illustration qui manque à la brochure que je te recommande; les Voyages, qui sont faciles dans notre petit pays, te montreront une foule de choses remarquables auprès desquelles tu serais passé sans les voir et ta vie, ta pauvre vie semée, comme toute vie, de douleurs et d’amertumes, s’en trouvera consolée, magnifiée et élargie.