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BIBLIOTHEQUES OUVRIERES

Recueil d’articles parus dans le journal le Peuple, en novembre et décembre i8çg. L'auteur venait d’avoir la douleur de perdre son père, et c’est en hommage à sa mémoire vénérée qu'il voulut faire un nouvel effort pour l’émancipation intellectuelle du prolétariat. Ces articles, réunis en brochure, déterminèrent la création d’asse\ nombreuses Bibliothèques.

Novembre i8gg.

Quand la Mort passe auprès de vous pour vous prendre un de ceux qui vous sont chers, on sent plus vivement tout ce qu’on a de devoirs — trop souvent oubliés ou différés — vis-à-vis de la souffrance des hommes. On entend mieux et plus fort les voix d’amour qui vous conjurent à aider fraternellement vos semblables, à adoucir leurs peines, à faciliter leur vie. C’est l’instant des effusions généreuses et des nobles rêves. Mais l’existence bientôt vous reprend dans le lacis tenace des futilités quotidiennes ; l’affairement vous cuirasse à nouveau d’égoïsme, et de tant de beaux projets ne reste souvent qu’un regret lui-même fugitif.

Je voudrais, moi, honorer la mémoire de mon père disparu, par une œuvre de bienfaisance; et j’espère avoir la persévérance qu’il faudra pour la réaliser. Que puis-je donc faire? Financièrement, fort peu de chose, assurément. Mais l’Argent n’est pas tout et l’Idée est autrement plus féconde. J’ai donc songé à une œuvre de bienfaisance intellectuelle et je fais appel, pour me permettre de l’accomplir, à tous ceux à qui elle pourra sourire.

Voici : je voudrais, tout simplement, installer dans les Maisons du Peuple une petite bibliothèque. Je sais qu’il en est de fort belles à Bruxelles, à Gand et à Jolimont ; mais combien, ailleurs, l’aliment intellectuel fait défaut ! Et combien cependant il est indispensable!

Je donnerais vingt volumes. Cela ferait un premier noyau, le « fonds Destrée »,

autour duquel d’autres donations, des achats à certains jours, pourraient venir accroître peu à peu le substantiel réconfort de l’esprit. Ces vingt volumes seraient renfermés dans une petite armoire, pouvant en contenir une soixantaine. Elle serait placée dans les Maisons du Peuple, sous la surveillance du gérant et la sauvegarde du Parti. Quiconque voudrait lire pourrait entrer et consulter le volume. Toute personne connue comme affiliée aux organisations pourrait emprunter un volume, pour un mois. Le tout, absolument gratuitement — voilà mon projet.

Je le soumets à mes amis, connus ou ignorés, en les priant de m’indiquer en quoi il pourrait être amélioré. Je suis très embarrassé surtout en ce qui concerne le choix de mes vingt volumes et c’est ici que je fais un appel à tous ceux qui ont des oreilles pour entendre des choses de ce genre, non seulement aux lettrés, mais principalement aux ouvriers. Je leur demande de me désigner quels sont les livres qui ont le plus profondément marqué dans leur vie, quels sont les livres après la lecture desquels ils se sont trouvés meilleurs, ayant plus de courage, plus de dignité, plus de bonté.

Il y a ainsi un certain nombre de livres-phares, des ouvrages qui ont brusquement décidé l’orientation d’une existence entière, qui ont été comme des révélations, qui sont restés des directoires de l’activité ultérieure. Ce sont ceux-là que je voudrais que l’on m’indiquât.

Comme on le voit, il ne s’agit pas d’une bibliothèque socialiste au sens étroit et politique du mot. Je veux une collection qui comprenne les publications les plus aptes à favoriser le développement intellectuel, moral, esthétique de la classe ouvrière : romans, poèmes, relations de voyages, livres de sciences naturelles, peuvent y figurer aussi bien que des ouvrages de sociologie.

De même je voudrais être assez large pour y comprendre, à côté du Socialisme Intégral de Benoît Malon, la Vie de Samt-François d’ Assise ou un roman anarchiste de Tolstoï.

Mais le choix est redoutable. Je n’ose y procéder. Je me voudrais le voir dicter par les nécessités elles-mêmes, et c’est pourquoi j’insiste et je supplie : Dites-moi, lecteurs, quel est le livre, quels sont les livres qui vous ont rendu le plus de services? Nous qui en avons lu des milliers et des milliers, nous ne savons pas répondre. La complexité de notre érudition fait hésiter nos choix. Mais vous tous qui êtes plus près de la masse ouvrière, qui ressentez mieux ceux qu’elle lira avec intérêt et avec fruit, dites, répondez : Quels livres me faut-il acheter pourvus frères?

Que faudra-t-il dans cette petite collection essentielle : de l’histoire? de la géographie? du roman? de l’épopée? du droit? de la sociologie? Faudra-t-il y comprendre un volume sur les associations et leurs avantages? un volume contre l’alcoolisme et ses dangers?

Parlez! Parlez tous; la consultation sera intéressante et ses résultats seront curieux. Envoyez-moi vos réponses; envoyez-les au Peuple ; et quand, sur ce point capital, vos conseils m’auront éclairé, je tâcherai de faire le reste.

Décembre i8çç.

...Mon appel a été entendu. Beaucoup de ces humbles dont je réclamais le concours ont pris la peine de m’écrire. J’ai là ce nombreux tas de lettres. Il en est de touchantes et de charmantes. Il en est de précieuses et d’affectueuses, comme de cordiales poignées de mains. Elles sont venues de partout, pleines de félicitations et d’encouragements. Les unes m’ont donné les indications demandées ; d'autres m’ont suggéré des idées dont je compte faire profit pour améliorer mon projet. Certains y ont joint des livres; d’autres, de l’argent. A tous, merci!

Je classerai et publierai un jour prochain quelques détails de cette curieuse enquête; je veux aujourd’hui en esquisser seulement l’impression générale.

L’avis dominant — et très juste — est qu’il faut, d’abord, intéresser. Il faut donc faire une place, très large, à la littérature, au récit, conte ou roman. L’étude sera plus féconde et plus attrayante si elle comporte en même temps une distraction, une émotion. Je suis pleinement d’accord, là-dessus, avec mes correspondants et je crois interpréter leur volonté en décidant que la moitié de mes vingt volumes sera prise dans ce domaine. Occupons-nous de ceux-ci pour l’instant ; nous examinerons plus tard le choix des dix autres, qui représenteront la sociologie, l’histoire, le droit ou les sciences.

Deux livres sont manifestement préférés : Les Misérables, de Victor Hugo, et Germinal, d’Emile Zola. Et ce n’est pas moi qui contesterai l’excellence de ces choix.

Ajoutons-y l'Histoire d'un Paysan, par Erckmann-Chatrian, qui paraît avoir profondément influencé ceux qui l’ont lu. Je propose alors : Résurrection, de Tolstoï, que vient de publier l'Echo de PaiHs, admirable livre où le mensonge et le danger de la convention sociale sont superbement analysés, où les aperçus les plus vrais et les plus pitoyables sur la justice répressive et sur les criminels passionnent une simple et touchante histoire ; puis encore ces courts récits, si intenses, si pressants dans leur simplicité, que le môme grand écrivain russe a réunis sous le titre ; A la Recherche du Bonheur.

Un excellent ami d’Anvers m’écrit : « Voici Monseigneur du Soleil qui vient éclairer la terre de Flandre... Il est clair; il est chaud... Sois bon comme il est chaud; sois sincère comme il est clair... Ainsi parle Jan Claes à son fils qui vient de naître, dans le chef-d’œuvre de Ch. De Coster : Uylenspiegel. Ne penses-tu pas qu’à ta petite bibliothèque, il serait utile d’ajouter Uylenspiegel, afin que les socialistes « soient bons comme il est chaud et sincères comme il est clair » ?

Certes oui, j’y avais pensé. Nul livre ne me semble plus propre à glorifier la belle terre de Flandre et l’esprit fervent de liberté de nos ancêtres. Il est bon que soit fortifiée, à toute occasion, la continuité de la race et que l’individu soit rattaché à la longue chaîne de ceux dont il est issu, et dont les pensées, les espoirs et les exaltations se perpétuent en lui.

— igo —

Aussi, à côté du poème magnifique en l’honneur de la mère Flandre, je songe à placer aussi quelques fleurs en l’honneur de la Wallonie. Les Contes de mon Village, de Louis Delattre, si frais et d’une si sereine philosophie, satisferont à ce désir.

Tout cela, c’est de la prose. Il en est qui aiment les cadences sonores, les images grandioses, les vers qu’on apprend par cœur et qui chantent à jamais dans la mémoire; ceux-là me reprocheraient d’avoir négligé la divine poésie. — Delà poésie? diront certains; pour des ouvriers? — Eh oui, et pourquoi pas? Railleurs qui dédaignez trop facilement, ne savez-vous point que, longtemps avant les livres, la tradition orale conservait, grâce au rythme, les récits dont s’émerveillaient les hommes illettrés. — On m’indique le théâtre héroïque de Corneille, et la Légende des Siècles, de Victor Hugo. Essayons!

Voilà neuf livres. Pour le dixième, je pense à celui que me conseillèrent plusieurs amis, comme ayant fortement marqué dans leur vie : la Bible et les Evangiles. Il paraît que leur lecture est excellente pour enseigner à penser librement : je retrouve cette idée dans plusieurs lettres de compagnons.

La liste de la première moitié des bibliothèques à créer serait donc arrêtée, provisoirement, comme ceci :

Littérature religieuse : La Bible, les Evangiles.

Littérature poétique : CORNEILLE, théâù'e; HUGO, la Légende des Siècles.

Littérature russe : les deux livres de TOLSTOÏ.

Littérature française ; Les Misérables, Germinal, Histoire d’un Paysan.

Littérature belge : Uylenspiegel, Contes de mon Village.

Je la soumets aux critiques de tous, l’ayant composé, comme je le désirais, avec la collaboration de tous ceux qui ont bien voulu s’intéresser à mon projet.

Je m’efforcerai, dans un prochain article, d’établir de même la liste des dix autres volumes d’histoire, de science ou de sociologie à préférer pour ces commencements.

J’exposerai ensuite un projet venant compléter le mien et qui consisterait à créer de petites bibliothèques circulantes, établies comme ceci : chacun des vingt volumes de la bibliothèque première, étant en quelque sorte l’annonciateur d’une autre série de vingt volumes, poussant le lecteur dans la même direction, mais plus loin, séries roulantes et voyageuses qui seraient prêtées, selon les demandes, aux bibliothèques premières.

Janvier içoo.

A ma question : Quels sont les vingt volumes qui pourraient le plus utilement constituer le noyau initial d’une bibliothèque à installer dans nos Maisons du Peuple, j’ai donc reçu un grand nombre de réponses. Plusieurs de mes correspondants m’engagent à publier les résultats de mon enquête. J’ai déjà indiqué la

composition souhaitée de la première moitié de la série et j’ai pu dresser une liste de dix œuvres de littérature. Reste à établir de même la liste du surplus, des ouvrages qui doivent être consacrés à la sociologie ou aux diverses sciences.

Avant de l’essayer, je veux satisfaire au désir de ceux qui m’ont écrit et feuilleter devant eux le dossier contenant leurs lettres.

De notre ami Feuillen, ouvrier houilleur, échevin à Forchies ; « Faire marcher l’Idée, éduquer les masses en même temps qu’on les instruit est la plus noble tâche qu’on puisse imaginer, car ce n’est qu’ainsi que le peuple pourra définitivement s’émanciper. Il me cite : Caractères, de La Bruyère, Emile, de J. -J. Rousseau, le Livre du Peuple, et les Paroles d'im Croyant, de Lamennais, y Esprit nouveau, de E. Quinet, Qu'est ce que la Propriété^., de P. -J. Proudhon, les Contradictions économiques, du même, les Paroles d’un Révolté et la Conquête du Pain, de Kropotkine, l’ Evolution, la Révolution et l’Idéal anarchiste, de E. Reclus, la Société mourante, de Jean Grave, la Société future, du même.

De Prayon-Trooz, un compagnon m’écrit : « Le socialisme a trop gagné en étendue et pas assez en profondeur. Trop d’illuminés et trop peu de conscients dans notre classe : l’étude seule fera des socialistes convaincus, que les revers ne pourront jamais décourager. La Bibliothèque ouvrière doit faire une large part aux récits d’aventures, contes et romans; car il faut attirer doucement et presque sans qu’ils s’en aperçoivent les cerveaux rebelles à la culture intellectuelle. Hugo, Zola, Tolstoï, c’est cela, mais je viens réclamer une place pour Eugène Süe, qui a fait au jeune ouvrier que j’étais la révélation socialiste. I) faut son Juif-Errant ou ses Mystères du Peuple... m

D’Anvers : « N’oubliez pas la Douleur Universelle, de Sébastien Faure, et la Conquête du Pain, de Kropotkine; c’est par ces deux livres que je me suis émancipé de beaucoup de préjugés et que, de fervent catholique que j’étais, je suis devenu sincèrement épris d’idées plus généreuses...»

De Liège : « J’attire votre attention sur la valeur éducatrice et moralisatrice de : les Rougon-Macquart , de E. Zola, les Misérables, de Victor Hugo, David Copperfield, de Dickens, l’Education, de H. Spencer, l’Année scientifique, de P. Bert, Self Help, de Smiles, etc., l’ouvrage qui a produit sur moi la plus profonde impi'ession ne me paraît cependant pas possible : je ne le vous le donne qu'à titre purement documentaire, c’est la traduction de Paulmier des Livres sacrés de la Chine... »

Un correspondant de Bruxelles me signale « les Réformes Inaugurales, par Le Bret, l’Oiseau, par Michelet, VHistoire d’un Ruisseau et l’Histoire d’une Montagne, par E. Reclus. Ces livres instruisent et élèvent, résultats plus dignes, s’il m’est permis de parler à cœur ouvert à mes amis, que ceux qu’obtiennent, sans doute, les tristes publications du Peuple dans ses feuilletons. Chacun de ces ouvrages peut être facilement compris, mais l’ouvrier peu instruit, pour qui une lecture très simple est une fatigue, une étude, ne croit pas en la possibilité de lire un livre jusqu’au bout; pour ceux-là et pour les enfants qui le désirent, ne pourrait-on faire un autre appel encore aux personnes libres le dimanche? Elles pourraient

entreprendre pendant une heure la lecture d’un ouvrage intéressant, avec explication rapide des mots trop peu familiers. Si mon offre est acceptée, je m’inscris avec ferveur. » L’idée suggérée est excellente et il faudra en tenir bonne note quand nos bibliothèques seront installées, l.e compagnon Michiels, du Syndicat des mineurs de Pironchamps, m’avait écrit dans le même sens : « Au temps jadis, où le libéralisme était fort, existaient des sociétés Franklin. Tous les dimanches ou tous les quinze jours avaient lieu des conférences et petit à petit s’infusait le libéralisme dans les masses. Ces sociétés ont fait la force du parti libéral déchu. Ne pourrions-nous pas dans nos communes en faire autant? 11 ne faudrait pas pour cela des orateurs, mais quelques bons citoyens qui feraient la lecture et expliqueraient les passages que les ouvriers ne pourraient comprendre. »

Parmi mes amis du Parlement, Anseele, Bertrand et Vandervelde ont bien voulu m’aider. Voici leurs indications ;

D’Anseele : K. Marx, le Capital-, H. George, Prog7~ès et Pauvi'eté; De Laveleye, la Démocratie dans le Gouvernement-, Seignobos, Histoire politique du XIX^ siècle; Bebel, la Femme; Darwin, Œuvres; B. Malon, Œuvres; Syd. Webb, Histoire des Trades -Unions, et des romans de Balzac, Zola et A. France.

Voici la liste de Bertrand : De Paepe, la Propriété, les Services publics-. Louis Blanc, l Oi'ganisation du travail; P, -J. Proudhon, V Idée généi'ale de la Révolution du XIX^ siècle; V. Considérant, Destinée sociale ; de Laveleye, la Propriété et ses Fomnes primitives ; Dupont- White, Relation du Travail avec le Capital ; Max Nordau, les Mensonges conventionnels de notre Civilisation; Ch. Gide, Economie politique; Schulze, les Gi'andes Industries; Karl Marx, le Capital (le premier volume, en négligeant les cinq premiers chapitres).

Voici celle d’Emile Vandervelde, pour la partie scientifique : Houzeau, le Ciel; Geikie, Géologie; G. ^evn&vd, la Science expéi'imentale; Seignohos, Histoire de la Civilisation; Ferri, Science et Socialisme; Marx, le Manifeste du Parti communiste; Michelet, le Livre du Peuple ; GujaM, Esquisse d’une moi'ale sans obi :gation ni sanction ; Quinet, Marnix; Vanderkindere, le Siècle des Van Atdevelde.

De Binche : « Si vous pouvez commencer à donner le goût de la lecture à l’ouvrier, vous lui rendez un immense service. Plus d’instruction et moins de superstition et de genièvre, alors les travailleurs se grouperont dans les syndicats et, en s’y sentant les coudes, finiront peut-être par comprendre la puissance et la force qu’ils pourraient développer par leur union.. »

De Liège : « Le livre qui a produit sur moi la plus grande impression et a décidé de mon avenir au point de vue philosophique, c’est l’Homme et la Société, de Le Bon. Elevé dans la religion catholique, j’avais vu ma foi ébranlée par l’étude du darwinisme et, torturé par le doute, mais imbu toujours des principes du christianisme, j’avais penché empiriquement vers le socialisme et l’anarchie. .T’ai retrouvé dans ce livre une conviction : l’évolution dans tous les domaines... »

Un compagnon menuisier, de Seraing,me conseille les Misérables, de V. Hugo, et me pose à son tour une question bien intéressante, à laquelle je ne puis pas répondre : u Que faut-il que les enfants (à partir de 10 ans) des socialistes lisent à

leurs moments de loisir? Vous n’ignorez pas que les prix et la plupart des livres pour enfants sont stupides. J’ai une petite tille qui aime la lecture et je suis embarrassé bien souvent, ne trouvant que des contes de fées... »

Je dois me borner à ces quelques citations. Je laisse de côté les félicitations et les encouragements qui m’ont touché, ainsi que les notes sceptiques et désenchantées sur les difficultés de l’œuvre, l’insuccès d’autres entreprises analogues, etc., qui ne m’ont pas découragé. Assurément, tout cela n’ira point sans désillusions. Mais faut-il renoncer à semer parce que l’on n’est point sûr d’une germination complète, d’une abondante récolte!

Je compte donc poursuivre mon but avec une ténacité tranquille. Je tiens bonne mémoire des diverses Maisons du Peuple qui se sont adressées à moi; rien que leurs demandes me prouvent l’utilité possible de ces bibliothèques et je tâcherai de leur donner satisfaction, petit à petit, dès que seront tranchées toutes ces questions préliminaires.

J’ai tenu aujourd’hui à communiquer à nos lecteurs quelques-unes des indications reçues ; peut-être ainsi d’autres renseignements salutaires seront-ils provoqués et pourrais-je, de plus en plus, traduire le sentiment de tous. Dans un prochain article, je dresserai la liste des dix derniers ouvrages, puis, si cette liste ne soulève pas d’objections, j’exposerai les conditions financières de la réalisation de mon projet et verrai à en assurer le fonctionnement pratique et à apporter à l’idée première les perfectionnements dont ou l’aura crue susceptible.

Mars iQoo.

L’entreprise présente des difficultés que je ne me dissimule point : d’abord, comment trouver les ressources hnancières indispensables ? Ensuite, comment choisir ces vingt premiers livres de façon à ce qu’ils soient vraiment utiles et appropriés à leur destination ? Entin, comment vaincre la déplorable indifférence du plus grand nombre, comment intéresser le travailleur à des préoccuptions supérieures?

Quant au premier point, avec le temps et l’aide e]ue quelques amis ont bien voulu me promettre, je compte bien réussir. Quant au dernier, je ne pense pas conquérir, en un jour, la masse entière, mais si quelques-uns seulement se sentent, grâce à ces livres, meilleurs et plus forts, ce sera déjà un résultat précieux, et avec le temps encore, et le magnifique et constant développement progressif du Parti, je ne désespère pas non plus de ce côté.

Restait le choix des livres. Je me suis senti extrêmement embarrassé, je l’ai dit, devant la multiplicité inhnie des œuvres de mérite entre lesquelles il fallait se prononcer.

Et j’ai voulu que ce triage fût, non pas décidé d’autorité par ma fantaisie personnelle, mais le produit de la réflexion de tous les socialistes, de tous les démocrates que mon projet séduisait. Je les ai priés de m’indiquer leurs préférences, de me signaler quels étaient les ouvrages dont la lecture avait ennobli leur cœur et

affranchi leur cerveau, et qu’ils croyaient les plus propres à faire des « hommes », dans le milieu spécial où ils seraient dispersés.

Grâce à des centaines de conseils venus de tous les points de la Belgique, j’ai pu dresser ainsi une première liste, comprenant des ouvrages de littérature, lesquels, selon l’avis général, devaient former la moitié de la collection. Cette liste, soumise au verdict de tous, n’a guère rencontré de contradicteurs. Des amis m’ont demandé seulement de remplacer le Corneille par le Juif Errant d’Eugène Süe. Bien que littérairement, la déchéance soit grande, j’estime la remarque judicieuse, le roman est de nature à passionner davantage un public à peine lettré.

Nous avons aujourd’hui à élaborer la liste de dix ou douze volumes qui compléteront ce noyau de bibliothèque. 11 va de soi qu’il nous faudra tout d’abord, dans ces Maisons du Peuple, un certain nombre d’ouvrages renseignant d’une manière exacte et complète sur la doctrine socialiste. En première ligne donc, viendront Schaëffle, Quintessence du Socialisme ; Karl Marx, Manifeste du Parti communiste; C. De Paepe, Les Services publics (i) et Anton Menger, Le Droit au produit intégral du travail.

La grande majorité de mes correspondants réclame aussi le volume que Vandervelde et moi avons publié sur le Socialisme en Belgique et je pense avec eux — qu’il me soit permis de le dire — qu’il est en effet indispensable à qui veut connaître le passé, la vie et les tendances du Parti Ouvrier dans notre pays. On y trouvera une foule de documents éloquents sur notre mouvement politique, économique, intellectuel et moral.

Enfin, comme il ne faut négliger aucun aspect de la pensée socialiste, je choisirai, parmi les volumes libertaires, La Conquête du Pain de Kropotkine.

Sans doute, des amis me reprocheront d’accorder ainsi asile aux publications anarchistes qui, excellentes et péremptoires aussi longtemps qu’il s’agit de démolir l’ordre social actuel, deviennent d’un optimisme puéril dès qu’il s’agit de la société future et sont dès lors souvent injustes vis-à-vis de la démocratie socialiste, je le sais. Mais la discussion anarchiste a ceci de très salutaire : c’est qu’elle nous met en garde contre une confiance excessive dans un mouvement uniquement politique, qu’elle nous fait rester toujours défiants vis-à-vis du parlementarisme et toutes les formes de l’autorité. Ne lire que des ouvrages anarchistes est une cause de dépression intellectuelle et d’aveuglement ; mais en lire de temps en temps ravigote et fouette les idées, comme une douche froide, la peau.

Au surplus, nous mettrons dans la bitliothèque deux ouvrages indiquant la fatalité de la continuité de la vie, comment rien ne se détruit et tout se transforme, tous les liens qui rattachent le présent au passé, l’avenir au présent, pendant qu’incessamment, tout : animaux, plantes, humanité, croyances, arts, institutions, etc., se modifie par degrés : je veux parler de l’ÉVOLUTION qui apparaît de plus en plus comme la vérité philosophique générale. Darwin l’a exposée pour l’histoire natu-

(i) Depuis, un ouvrage beaucoup plus moderne et plus complet a paru : Le Collectivisme et r Evolution indu trielle, d'EMiLE Vandervélde, à la Société nouvelle de librairie et d'édition, 17, rue Cujas, à Paris II conviendra de le choisir aux lieu et place du volume de De Paepe.

relie, mais comme les œuvres du savant anglais sont trop touffues pour nos lecteurs, nous nous contenterons du précis de Ferrière : le Darwinisme et nous y ajouterons le volume : Science et Socialisme, dans lequel E. Ferri a montré la concordance de la théorie évolutionniste avec nos aspirations.

Il nous faut, à présent, un volume sur l’art : V Histoire de l’Art, de Bayet, illustré, répondra très convenablement à ce desideratum.

On me recommande bien de pas oublier un récit de voyage : je n’en connais pas de plus héroïque que celui de Nansen, Au Pôle Nord. La fête du mai dans les solitudes glacées est un épisode qui doit gonfler d’un mâle orgueil le cœur de tout socialiste.

Enfin, un ouvrage scientifique, le petit volume de Geikie, sur la Géologie, donnera d’utiles renseignements sur l’antiquité et la formation de notre globe et quelques notions d’hygiène usuelle, formulées par notre ami Terwagne, dans sa brochure : Portez-vous bien ! seront, je pense, méditées avec fruit.

Voilà tout. C’est peu, quand on songe à tout ce qu’il faudrait encore. C’est beaucoup déjà, quand on réfléchit à la merveilleuse moisson d’idées qui pourra naître de ces simples semailles, si leur destin veut qu’elles ne soient point perdues.

Puis, je le répète, tout cela n’est qu’un commencement, et si le début paraît prouver que l’entreprise peut être féconde, nous arriverons à la développer.

Pour l’instant, voici donc une première étape franchie. Maintenant que noti'e choix est fait, je vais examiner de quelle manière doivent être installées et fonctionner ces bibliothèques. J’indiquerai alors d’une part les encouragements en livres ou en argent qui me sont parvenus, d’autre part, les demandes — ce sont des encouragements aussi, puisqu’elles prouvent l’utilité du projet — qui m’ont été adressées par une trentaine de Maisons du Peuple.

Juin içoo.

La liste des volumes devant former le noyau initial de la bibliothèque est maintenant dressée, avec le concours des lecteurs socialistes auxquels cette entreprise ne fut pas indifférente.

Voici : Tolstoï, A la Recherche du Bonheur et Résurrection; Emile Zola, Germinal-, Victor Hugo, La Légende des Siècles et Les Misérables; Ch. De Coster, Uylenspiegel ; L. Delattre, Contes de mon Village; Eugène Süe, Le Juif- Errant ; Erckmann-Chatrian, Histoire d’un Paysan-, La Bible et les Evangiles; Ferrière, Le Darwinisme ; Geikie, Géologie; Schàffle, Quintessence du Socialisme ; De Paepe, Services Publics; Ant. Menger, Le Droit au Produit Intégral du Travail; Enrico Ferri, Science et Socialisme; Destrée et Vandervelde, Le Socialisme en Belgique; Kropotkine, La Conquête du pain; Bayet, Histoire de l’Art; Nansen, Au Pôle Nord ; Terwagne, Portez-vous bien; Karl Marx, Le Manifeste du Parti Communiste.

Tous ces ouvrages sont, je pense, accessibles à des cerveaux peu préparés, et qui les aura lus se trouvera singulièrement fortifié en son cœur et son esprit. Il est à espérer et à souhaiter que cette sensation réconfortante inspirera aux lecteurs le désir d’apprendre davantage et que peu à peu se formeront ainsi dans nos Maisons du Peuple des socialistes conscients, armés pour la discussion et pour la propagande. Ceux-là, dès qu’ils auront compris les ressources que leur offre notre modeste collection, en comprendront en même temps toute l’insuffisance et travailleront à l’augmenter.

C’est bien dans cette intention que les Maisons du Peuple se préparent à la recevoir. Des compagnons m’écrivent de Monceau que si je puis leur envoyer la bibliothèque annoncée, ils me promettent qu’un an ne se passera point sans que le nombre des volumes n'ait été doublé par leurs soins. Voilà un engagement qui fait plaisir et que je voudrais voir prendre par tous les groupes qui réclameront ce dépôt.

Voyons, à présent, dans quelles conditions matérielles doit se poursuivre l’affaire. D’abord, ces volumes devront être reliés, solidement, afin de pouvoir résister à de fréquentes manipulations. Ensuite, ils doivent être enfermés dans une armoire à ce destinée, afin d’éviter leur dispersion. Enfin, ils doivent être confiés à la responsabilité du gérant de la Maison du Peuple, sous le contrôle permanent du Parti, et un règlement bien simple, pratique et clair doit en régir le fonctionnement. Je propose le suivant, que les intéressés modifieront, s’ils le jugent nécessaire, au gré des divers besoins qui pourront se faire jour :

1. Cette bibliothèque est confiée au gérant de la Maison du Peuple, sous la surveillance et le patronage des groupes affiliés au Parti Ouvrier Belge, qui y tiennent leurs séances.

2 . Les livres qui la composent pourront être consultés sur place, en tout temps et gratuitement par toute personne qui en fera la demande au gérant.

3. Ils pourront être emportés hors de la Maison du Peuple par les membres des groupes du Parti, sur seule justification qu’ils sont en règle vis-à-vis de leur groupe.

4. Les livres ainsi prêtés devront être restitués en bon état dans le délai d’un mois. Passé ce délai, l’emprunteur s’oblige à payer une amende de 10 centimes par semaine de retard. Les amendes seront recouvrées par le trésorier du groupe dont fait partie l’emprunteur et versées au gérant de la Maison du Peuple, qui les emploiera à l’acquisition de nouveaux volumes.

5 Tout livre gravement sali ou détérioré, perdu ou non rapporté dans les trois mois, sera, de môme, remplacé aux frais de l’emprunteur.

6. Chaque volume de la bibliothèque est renseigné sur un carton spécial. Chaque fois qu’il prêtera un volume, le gérant de la Maison du Peuple inscrira sur le carton correspondant à ce volume, le nom de l’emprunteur et la date du prêt, puis placera le carton ainsi annoté à la place du livre. Lorsque le volume sera rapporté, il mentionnera : rentré le..., remettra le livre à sa place et le carton avec les autres cartons.

IQ7 —

7- Chaque année, dans la première semaine de novembre, les groupes du Parti feront adresser au compagnon Jules Destrée, à Marcinelle, un rapport détaillé sur la situation, le fonctionnement et les besoins de la bibliothèque.

Ça me paraît assez peu compliqué et facile à observer au mieux de tous. Les nombreux groupes qui se réunissent dans les Maisons du Peuple penseront, par exemple, une fois l’an, à donner une fête, concert, conférence littéraire, spectacle ou bal, au profit de la bibliothèque et peu à peu s’augmentera le trésor laissé à la disposition de tous. Tous, y ayant droit, seront intéressés aussi à ce qu’il ne soit point dilapidé, à ce que des négligents ne détériorent ou ne perdent les livres.

Aux volumes que possédera ainsi l’organisation socialiste locale, viendront s’ajouter ceux qu’elle recueillera par dons, ou encore ceux que pourra lui prêter, si elle se constitue définitivement, l’institution des bibliothèques circulantes.

Un des modes les plus recommandables d’utiliser les bibliothèques sera, comme certains compagnons m’en ont suggéré l’idée ,des lectures périodiques et familières, faites à haute voix par tel ou tel de bonne volonté, avec explications et expressions difficiles à comprendre.

Enfin, il serait à souhaiter que la librairie centrale du Parti Ouvrier profitât de ces armoires pour y installer des dépôts de brochures que vendrait (le prêt n’est pas possible pour ces légers feuillets de prix modique) le gérant de la Maison du Peuple. La collection de propagande publiée par notre ami Milot contient d’excellentes choses; mais elle a le tort grave d’être malaisée à se procurer. On ne trouve nulle part nos brochures en vente ; les marchands de journaux n’en ont point d’habitude et les libraires non plus. Il faut dépenser 5 ou lo centimes (la valeur de la brochure), écrire une lettre, envoyer le prix pour demander, 35, rue des Sables, la publication désirée. Beaucoup y renoncent. Ce n’est guère qu’en période électorale qu’on les voit répandues, avec alors, une profusion souvent stérile. Et cependant que de bonnes choses incluses en ces pages de Vandervelde, Bertrand, Denis, Furnémont, Grimard, etc. !

Je compte inaugurer à Marcinelle, dès que l’agitation électorale sera terminée, la première bibliothèque. Je choisis mon clocher par une préférence assez naturelle, mais aussi parce que ce fut la première Maison du Peuple à se faire inscrire. D’autres ont suivi : Monceau, Ransart, Souvret, etc. ; une trentaine jusqu’ici éparses dans la Wallonie. Je tâcherai de leur donner, peu à peu, satisfaction.

Ce n’est toutefois qu’après la première installation que je pourrai me rendre un compte exact des difficultés financières de l’entreprise. Des amis m’ont déjà aidé; d’autres m’ont promis leur concours.

Ceux qui voudront encore s’associer à cette œuvre seront naturellement les bienvenus ; mais il s’entend que je ne demande point aux compagnons dont les ressources sont modestes de m’adresser leur obole ; qu’ils les conservent pour d’autres affirmations de solidarité; c’est, à mon avis, à ceux qui ont l’instruction et la fortune, à contribuer avec moi à mettre à portée de leurs frères ouvriers les ressources salutaires du savoir. Et quant à ceux qui ne comprennent point que c’est là un des devoirs immédiats auxquels oblige la possession de l’Argent, tant pis !

Quelques-uns, enfin, m’ont adressé quelques livres de Tolstoï, Reclus, etc. A ceux-là comme aux autres, merci J’en disposerai, s’ils le veulent bien, en faveur de la première bibliothèque.

Novembre içoo.

La première bibliothèque fut inaugurée à Marcinelle, le ii novembre 1900. Voici quelques fragments du discours que j’y prononçai, après que Henri Léonard eut fait un magnifique exposé du mouvement économique de notre Parti :

« Je ne saurais vous dire combien je suis touché, et des paroles qu’ont prononcées Pastur et des Essarts, et surtout de la sympathie avec laquelle vous les avez accueillies. C’est peut-être dans les heures douloureuses de la vie qu’on sent et qu’on apprécie le mieux les affections qui vous entourent, et celle de la classe ouvrière, pour qui je bataille depuis si longtemps déjà, m’est particulièrement précieuse et réconfortante. Merci donc, et de tout cœur ! Est-ce cette impression à la fois mélancolique et douce qui m’illusionne, mais il me semble que ce jour n’est point pareil aux autres jours de réunion socialiste, et que des significations plus profondes, plus sérieuses, plus graves que de coutume se dégagent aujourd’hui de nos drapeaux promenés à travers les campagnes !

« Ils ont célébré l’inauguration de la Coopérative et de la Bibliothèque. Cela vaut mieux, à mon sens, qu’une victoire électorale !

« Ne vous paraît-elle pas bien petite et bien modeste, la bruyante politique, quand on la compare aux œuvres dont vous parlait tantôt, avec une si expressive éloquence, notre ami Léonard?

« Qu’est-ce donc que les discours des députés et les bulletins des électeurs à côté des secours de la mutualité, des pains de la coopérative?

« Sans doute, les événements politiques ont leur importance. Beaucoup d’injustices nous viennent des lois. Mais pourtant ne vous figurez point qu’il dépende d’un gouvernement, d’un député, d’un ministre de vous faire tomber toutes rôties les alouettes dans la bouche! Attendez très peu du Parlement, attendez tout de vousmêmes! On ne répétera jamais assez le mot d’ordre du grand Allemand : L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ! — Mes amis ouvriers, faites vos affaires vous-mêmes!

« Faites-les dans les coopératives, dans les mutualités, dans les syndicats. Léonard vous a montré l'enchevêtrement ingénieux de toutes ces œuvres, comment l’une mène à l’autre, comment l’une soutient l’autre, comment le même argent de l’ouvrier, lui revient, après avoir fondé une série d’organisations, créées par et pour les ouvriers, dans un esprit progressif d’émancipation socialiste.

« Cela est autrement étonnant que nos triomphes aux scrutins. Et cependant, ils sont mémorables. Il y a dix ans, nous n’étions rien. Doctrinaires et cléricaux se partageaient l’influence politique. Il a suffi de permettre au peuple d’élever sa voix

pour que du coup, notre regretté Fagnart fût élu en 1894, au premier tour. Le ballottage qui suivit fut une nouvelle victoire. Plus tard, toute la liste socialiste passait au premier tour, battant les réactionnaires de toutes couleurs. Plus tard encore, le nombre de nos adhérents augmentait sur le nom de notre ami Pastur. Lors de la dernière élection, nous accroissions encore notre rayonnement. En 1894 : 58,648 voix ; en 1898 : 67,167 et en 1900 : 76,008 voix.

« Telle est la progression stupéfiante et continue de nos forces électorales !

« Aussi n’est-il point possible, en ce jour où le peuple de Bruxelles manifeste pour cette mesure de justice, le S. U. et cette mesure de clémence, l’amnistie, de ne point affirmer hautement ici, au nom de la démocratie socialiste de l’arrondissement, combien nous appuyons les revendications de nos amis bruxellois. Il n’y aura ici qu’une voix pour le S. U. pur et simple et l’amnistie entière et immédiate.

« Mais, ce tribut payé aux soucis politiques de l’heure présente, qu’il me soit permis de revenir à la thèse que je voulais vous démontrer : les agitations politiques ne sont que de surface, le véritable mouvement, c’est l’économique.

« Et c’est la grandeur simple des œuvres dont Léonard vous parlait, c’est qu’elles entrent silencieusement dans la vie quotidienne de milliers et de milliers d’êtres, c’est qu’elles atteignent même, dans leur bienfaisance, des femmes et des enfants qui n’en ont pas conscience ! Elles contribuent ainsi à former, au milieu du prolétariat moderne, un groupe d’hommes plus libres, plus clairvoyants, plus indépendants qui seront le levain salutaire de la masse entière. Elles réalisent la Révolution décisive, car elle est de tous les instants, et si éparse, si étendue, qu’elle paraît presque invisible à beaucoup. C’est le monde de demain qui se lève sans bruit et sans éclat, irrésistiblement.

« Et tandis que Léonard songe aux petites têtes blondes et noires de vos enfants pour leurs intérêts matériels, j’y songe aussi, mais d’une autre manière. Je voudrais qu’après le développement politique et économique, vous vous efforciez vers un développement intellectuel et moral...

« Pourquoi l’organisation bourgeoise, avec ses iniquités et son oppression, a-t-elle la vie si dure ? Pourquoi, contre le sentiment universel, voyons-nous se perpétuer les guerres et les armées ?

« Parce que la puissance de l’argent est couverte par la puissance de l’intelligence. Si des milliers de paysans et d’ouvriers n’étaient pas dans les plus épaisses ténèbres, si la masse des travailleurs prenait la claire conscience de ses intérêts de classe, si elle s’armait, pour la lutte, des armes qu’assurent l’éducation et l’instruction, oh ! croyez bien que ce ne serait pas long, le conflit entre le producteur et l’oisif !

» La servitude est fille de l’ignorance. Nous voulons plus de lumière pour avoir plus de liberté. Ceux qui ne savent pas lire sont comme des aveugles à la merci de leur guide.

« Instruisez-vous donc : les écoles d’adultes, les écoles industrielles, les cours d’extension universitaire, les cercles d’études, les conférences vous en offrent d’incessantes occasions. De temps en temps, vous voyez ainsi s’élever de vos rangs.

par la force de son intelligence, un compagnon qui devient contremaître, directeur, ingénieur ; mais, trop souvent, il se laisse absorber par la classe bourgeoise, prend des allures de « Monsieur » et dédaigne la classe ouvrière. C’est parce qu’il est une exception. Si elles étaient plus nombreuses, on verrait alors des hommes en possession du savoir s’en servir, non pour l’aider à l’opprimer, mais pour affranchir la classe dont ils seraient sortis. Car c’est là la haute mission de ceux qui savent, c’est d’employer leur érudition pour les faibles et pour les humbles, et non contre eux.

« Il faut donc lire II faut lire les journaux qui vous défendent et qui luttent pour vous ; et vous serez ainsi au courant du pêle-mêle des événements de chaque jour. Mais vous ne trouverez point, sauf de rares exceptions, dans le journal, les idées générales qui pourraient diriger votre activité.

« Il vous faut donc des livres. Les acheter, les choisir, étaient deux opérations également difficiles pour vous. Je m’en suis chargé et voici que je vous les apporte, d’un cœur fraternel. Cette bibliothèque est dès aujourd’hui à la Maison du Peuple; elle est à vous tous.

« Petite, sans doute, mais vous la ferez grandir à mesure de vos besoins.

« Telle quelle est, je crois pouvoir dire que celui qui l’aurait lue et comprise en entier serait déjà en possession d’une instruction supérieure.

« Elle comprend des romans et des livres de science, les ouvrages littéraires et sociologiques, dont les choix m’ont été indiqués par la masse de socialistes auxquels j’avais fait appel.

(( J’espère qu’ils vous plairont et qu’ils contribueront à éveiller dans vos esprits des sentiments nobles et grands. Car, admirons en passant combien ces richesses intellectuelles sont supérieures aux biens matériels ; tandis que ceux-ci s’épuisent par l’usage, celles-là peuvent indéfiniment être appréciées, en leur totalité, par tous ceux qui veulent y prendre part !

« Voici donc, rangés pour ces bons combats féconds, dans leur uniforme de toile grise étiquetée de rouge, les soldats laboureurs qui s’appelent : Hugo, Zola, Tolstoï, K. Marx, Ferri, Vandervelde, etc., plus quelques volumes encore, dont on me fit présent pour vous, de Michelet, de Reclus, de Girardin.

« J’aurais voulu vous les faire connaître un peu, vous en lire des fragments : ce sera pour un autre jour.

« Tous ces livres seront, dès demain, gratuitement, à la disposition des membres des groupes affiliés à la Maison du Peuple. Tandis que la ménagère viendra y chercher le café et le sucre socialistes, le travailleur pourra en même temps venir y prendre la pensée socialiste !

« Et que ces lectures le rendent meilleur, tel est mon vœu ardent ! De même que des maçons, ayant achevé une construction, mettent au sommet des cheminées un bouquet fleuri pour indiquer que l’œuvre est terminée de même, j’apporte les fleurs de ce bouquet pour terminer l’édifice politique et économique du Parti.

« Quel ensemble ! Associations d’électeurs, unions démocratiques, ligues ouvrières, conseils élus, assemblées délibérantes, d’une part ; mutualités, coopéra-

tives, syndicats, d'autre part; sections d’art et d’enseignement, sociétés dramatiques, lyriques et d'agrément, cercles d’études et bibliothèques, enfin ; et, tout en haut, ces fleurs de bonne volonté : des paroles et des actes de solidarité et d’amour !

« Le plan est vaste, assurément, mais ce que nous avons fait en quelques années nous permet d’envisager résolument l’avenir.

« L’émancipation politique des travailleurs dans notre arrondissement, elle est en bonne voie. L’émancipation économique ne l’est pas moins. Nous demanderons à nos amis de songer aussi à leur émancipation intellectuelle et morale.

« La Société de demain réclame des hommes plus instruits et meilleurs que ceux d’à présent. Notre propagande, nos œuvres et nos livres enseigneront à chacun le respect de soi-même, lui donneront conscience de sa dignité et l’éloignement de l’alcool qui avilit et qui dégrade; ils diront aussi le respect des autres, la tolérance pour toute conviction sincère, le respect surtout des faibles, de la femme, de l’enfant, de l’animal., n

Décembre içoo.

Voilà la première de mes bibliothèques installée. L’inauguration en eut lieu à Marcinelle, le ii novembre dernier, en même temps que l’ouverture d’une coopérative, à la Maison du Peuple. Ce fut une manifestation d’une belle ampleur, une fête grave et touchante qui montra le Prolétariat comprenant les devoirs inhérents à sa puissance future. Dans cette salle, qui avait si souvent retenti de l’agitation des discussions politiques, Léonard a dit, et prouvé, que dans le cadre étroit de la société capitaliste, l’ouvrier pouvait déjà travailler à son émancipation économique et j’ai pu indiquer le complément nécessaire de cette évolution ; l’émancipation à poursuivre dans le domaine intellectuel, esthétique et moral.

Vérité peut-être prématurée encore pour certains, mais qui se dégagera de plus en plus pour nos amis. De même qu’on découvre, à mesure qu’on s’élève, des horizons de plus en plus étendus, le Socialiste comprendra que c’est bien peu de chose, en vérité, que de voter de temps en temps pour les candidats de son parti, que d’assister de loin en loin à une ardente et tumultueuse réunion électorale. Toute cette fièvre intermittente est bien vaine et stérile, en comparaison de l’œuvre patiente qui groupe la classe des travailleurs, pour l’entr’aide fraternelle, dans les mutualités, les coopératives, les syndicats. Et tout le merveilleux effort des ouvriers vers l'amélioration matérielle de leur condition ne serait rien lui-même, et serait à son tour presque vain et stérile, s’il cessait d’être inspiré par une vision claire de l'avenir, par un large sentiment de solidarité. C’est à la conquête des cerveaux et des cœurs que vise notre propagande, c’est à les attirer à nous que nous songeons en vendant du pain, de la bière ou des épiceries. Le jour où des coopérateurs l’oublieraient et ne songeraient qu’à réaliser des bénéfices financiers, ils ne seraient plus que des boutiquiers ordinaires, fort peu dignes d’un intérêt spécial. Il faut qu’à côté

de l’avantage pécuniaire, il y ait un avantage intellectuel et moral pour le prolétariat, il faut que l’Idée Socialiste en soit soutenue et fortifiée, il faut que la fraternité humaine en soit accrue.

Pour ces prosélytismes indispensables, la petite bibliothèque que j’ai composée en demandant au parti tout entier l’indication de ses préférences, me paraît précieuse. Sera-t-elle utile autant qu’elle pourra l’être? J’en doute et je ne me fais pas d’illusions. Les lecteurs seront peut-être rares. Je perçois bien toute la difficulté qu’il y a pour un mineur sortant de sa fosse, pour un métallurgiste quittant son usine, de pénétrer jusque Hugo ou Tolstoï, de réfléchir sur Schaffle ou De Paepe. Mais j’ai foi, quand même, dans l’avenir.

N’y eût-il que cent cerveaux éveillés à plus de lumière, n’y eût-il que cent cœurs ouverts à plus de charité et d’amour, n’y en eût-il que dix, n’y en eût-il qu’un seul que mon œuvre n’aurait point été inutile.

Avec cette opiniâtreté douce que Léonard met à fonder et à grouper des mutualités, je vais tranquillement fonder et grouper mes bibliothèques.

Il recrutera les cotisants; je recruterai des lecteurs. Il distribuera des secours matériels ; j’en distribuerai d’intellectuels. Tous deux, par des moyens différents, nous chercherons à donner au prolétariat plus d’indépendance et plus de dignité.

Et si ces œuvres parviennent à leur donner quelques avantages égoïstes et immédiats, nous leur dirons qu’ils n’en doivent jouir qu’avec la volonté d’en faire profiter aussi les autres et que la Mutualité aussi bien que l’Instruction ne sont que la préparation d’une amélioration générale de la Société. Par des chemins différents, nous irons au même but ; et ce que deux bonnes volontés auront pu tenter dans le pays de Charleroi, d’autres l’imiteront ailleurs.

La première difficulté, c’est la question financière. Bien que mon libraire ait consenti à me faire une réduction importante sur le prix des volumes destinés aux bibliothèques ouvrières, il faut compter que les vingt ouvrages choisis coûtent 85 francs environ.

La reliure, qui est indispensable pour assurer aux livres une certaine durée, revient à 40 francs au moins. Enfin, le menuisier m’a demandé, pour le petit meuble nécessaire pour contenir les volumes, 25 francs. Ajoutez-y les petits frais accessoires, impression des règlements, des fiches, etc. : chaque bibliothèque coûtera de i5o à 160 francs.

Certains m’ont déjà adressé leur contribution; j’en espère d’autres, mais l’indication de ce chiffre suffira à démontrer aux Maisons du Peuple, qui m’ont écrit à ce sujet, que je ne puis réaliser que peu à peu mon projet.

Je viens d’inaugurer Marcinelle; je vais m’occuper de Courcelles, Gosselies, Monceau-sur-Sambre, Dampremy, Montigny-sur-Sambre et Ransart, puis, on verra.

A mesure que les bibliothèques se multiplieront, d’autres concours m’arriveront sans doute et je pourrai, peu à peu, donner satisfaction à tous.

J’enregistre aujourd’hui une missive de sympathie; les éditeurs Giard et Brière, 16, rue Soufflot, à Paris, m’écrivent : « Désirant faciliter, dans la mesure

de nos moyens, l’organisation de vos bibliothèques, nous avons l’honneur de vous informer que nous ferons une réduction de 33 p. c. sur le prix fort, non seulement des trois volumes (Menger, Ferri, Destrée et Vandervelde) indiqués dans votre liste des ouvrages devant former le noyau initial de la Bibliothèque, mais aussi sur tous les volumes de notre fonds demandés par votre intermédiaire pour les Bibliothèques. »

D’autre part, l’Extension Universitaire s’occupe de créer les Cercles d’Études. Elle met à la disposition des groupes constitués à cet effet des conférenciers et des livres. Ceux-ci ne resteront donc point fermés et quasi morts dans les rayons, mais, dès qu’on les réclamera, des orateurs viendront pour les ouvrir, pour les commenter, pour les expliquer, pour faciliter aux auditoires ouvriers la compréhension des maîtres.

Ainsi, vraiment, nul effort ne sera négligé pour multiplier, répandre et faire fructifier les paroles de Vie !

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