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RENOUVEAU AU THÉÂTRE

Causerie, le 6 janvier iço2, à la Maison du Peuple, de Bruxelles, sous les auspices du Cercle dramatique : De Toekomst et de la Sectioti d'art. L'auteur y fit à diverses reprises des conférences sur le Théâtre et le Peuple, celle-ci fut publiée à titre de complément de l'effort tenté par les Bibliothèques ouvrières (voir ci-devant).

Je n’ai point l’intention de venir, après tant d’autres, illustres ou obscurs, donner aux auteurs, aux directeurs, au public, des indications au sujet de renouveaux possibles du genre dramatique. Ces dissertations font partie de la critique littéraire (i), et ce n’est point de littérature que j’entends parler aujourd’hui. Il s’agit d’autre chose.

Les Cercles Dramatiques.

Je pense, avec une conviction socialiste et un désir d’artiste, à un théâtre auquel on ne songe guère et qui pourtant exerce sur la vie d’un grand nombre d’êtres humains une influence considérable. Il existe dans presque toutes les grandes communes du pays, des cercles constitués en vue de donner à leurs membres et à leurs concitoyens des représentations théâtrales. Ces sociétés sont extrêmement répandues. Elles sont composées d’artisans, d’employés, d’ouvriers qui s’essayent, une fois ou deux par an, à jouer le drame, la comédie, le vaudeville. Leur existence répond à une nécessité naturelle si manifeste que, même dans les grandes villes, elles subsistent et prospèrent, malgré la rivalité redoutable du théâtre régulier.

Mais dans mainte bourgade, elles acquièrent une importance exceptionnelle. Songez donc! pour les quelques centaines de spectateurs que réunissent leurs fêtes, cette soirée est le plus souvent l’unique distraction intellectuelle de leur existence. C’est par là seulement que leur pauvre petite vie personnelle s’élargit et s’ennoblit au rêve fugace de la vie d’autrui. Leurs impressions sont d’autant plus intenses

(i) A ce point de vue, voyez l'ouvrage U’Edmond Picard : Discours sur le renouveau au théâtre. Larder, à Bruxelles, 1897.

qu'elles sont longuement espacées. Des mois entiers s’écoulent sans que l’allure de l’amoureuse entrevue sur la scène, la bravoure et les gestes du héros, les péripéties émouvantes de l’aventure soient oubliés dans l’esprit de l’ouvrier, de l’employé venu là avec sa femme, son jeune tils, sa fille s’éveillant à la vie. Des méditations tournent autour de ces souvenirs, engendrant une tendance à l’imitation. Qui dira les réalités tragiques ou ridicules en lesquelles se répercutèrent ainsi des verbalités qui semblaient creuses et sans lendemain !

Ces âmes-là sont particulièrement intéressantes. Elles représentent la multitude des humbles qui commencent à vivre d’une vie supérieure; l’élite de la classe ouvrière, cette grande souveraine de demain, s’v agite et s’efforce de prendre conscience de sa destinée. Ne valent-elles point qu’on y songe, et que, si on le peut, on seconde leur volonté d’émancipation ^

Possibilité d’une action socialiste.

Ne serait-il donc pas possible d’accaparer, ne fût-ce que dans une mesure réduite, ce puissant instrument d’éducation sociale qu’est le théâtre, en vue d'agir sur les masses dans les directions de notre idéal ?

Je le crois fermement. Depuis vingt ans, le Parti socialiste s’est développé d'une façon admirable et prodigieuse. Partout où des ouvriers sont groupés pour une quelconque manifestation d'activité commune, il se rencontre des socialistes. Ceux-là, s’ils sont vraiment des hommes nouveaux d’une société nouvelle, doivent souffrir de voir dans les pièces qu’ils représentent ou voient représenter, dans les spectacles auxquels ils amènent leurs compagnes et leurs fils, la glorification plate et constante de l’idéal bourgeois. Ils doivent sentir, plus ou moins nettement, le désaccord entre leur vouloir social et leurs divertissements. Ils seraient heureux, sans doute, de mener partout avec eux leurs idées révolutionnaires et de ne pas accepter, dans l’ordre intellectuel, les préjugés et les routines opprimantes qu’ils culbutent dans l’ordre économique. C’est que notre idéal ne peut être un vêtement qu’on endosse pour aller au meeting ou à l’atelier; c’est notre chair, notre sang même et il n’est pas une minute de l’existence qui puisse lui échapper.

A nos amis incombe donc ce grand devoir : ne point négliger cet aspect de la propagande. Non point qu’il faille tenter la chimérique et d’ailleurs absurde entreprise de vouloir asservir les sociétés dramatiques à la défense de telle ou telle cause politique, mais ils doivent préconiser des spectacles plus en harmonie avec les croyances qui leur donnent tant d’enthousiasme et leur inspirent, en des domaines différents, tant de dévouements. Ils doivent secouer les traditions, se révolter contre les élucubrations conventionnelles et abêtissantes, exiger, pour le Peuple, de la Vérité et de la Beauté.

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Nécessité d’une enquête.

Fort bien, ont répondu ceux à qui j’en parlai. D’accord. Tout pêcheur d’âmes a pour obligation de jeter ses blets partout où le poisson glisse et s’ébat. Et les occasions que vous désignez paraissent en effet propices et magnifiques. Mais comment ?

Oui comment? Car c’est surtout ici qu’il convient d’être pratique. Pour définir de quelle manière l’action socialiste pourrait utilement s’exercer sur ce théâtre d’amateurs, il semble qu’il importe tout d’abord de connaître celui-ci aussi exactement que possible. Mon intention est donc d’instituer une enquête qui fournira les renseignements nécessaires. Il faudrait savoir, pour chaque région du pays, le nombre et l’importance de ces sociétés, comment elles se forment, comment elles se recrutent, comment elles fonctionnent, comment se composent les programmes de leurs spectacles, quel est leur budget (ressources et dépenses), quelle part y ont les professionnels, à quel public elles s’adressent.

On connaît, à Bruxelles, le Toekomst, l’excellente compagnie dramatique de la Maison du Peuple. Elle fut fondée dans l’espoir d’attirer au socialisme, par le théâtre, les indifférents. Elle s’est développée avec la noble préoccupation d’offrir à la classe ouvrière des spectacles sains et réconfortants et elle a donné de fort belles soirées. Après elle, il faudrait citer d’autres sociétés nettement socialistes, surtout dans la province de Liège et du Hainaut, puis encore maintes associations qui, n’ayant pas d’étiquette socialiste, sont néanmoins composées, en majeure partie, de membres du Parti ouvrier. Voilà le domaine qu’il s’agit d’explorer et sur lequel je voudrais réunir le plus de renseignements possible.

Fédération des Cercles.

Quand ces données seront un peu précisées, on verra à en déduire des règles générales. On examinera s’il ne serait pas possible de tenter une sorte de Fédération de toutes ces activités éparses. Fédération qui pourrait avoir son Comité de lecture et de consultation. Fédération qui pourrait, très certainement, réduire dans des proportions notables les frais généraux de costumes, décors, brochures, etc., organiser des représentations exceptionnelles, compléter des troupes, prêter des acteurs, rendre mille services aux cercles fédérés et à la propagande générale. 11 serait vraiment fécond, je vous l’assure, d’avoir à côté des fédérations politiques, des fédérations coopératives et syndicales, cette Fédération de Cercles dramatiques, dans le Parti.

Répertoire.

Mais à supposer ainsi créé l’organisme de difiùsion, restera encore la grosse, la redoutable question : à la diffusion de quoi travaillerons-nous? J’imagine que, par

bonheur, nous soyons arrivés à faire partager ces idées par quelques camarades de bonne volonté, que leur répondrons-nous quand il nous demanderont : où sont les pièces à jouer dans nos millieux populaires?

Leur signaler Eschyle ou Shakespeare témoignerait sans doute d’une assez haute conception de l’art dramatique, mais ce beau geste serait aussi sot que stérile. Car vouloir substituer, sans préparations et par voie d’autorité. Les Sept devant Thèbes aux Pirates de la Savane, et Hamlet au Bossu, c’est se vouer à un lamentable échec. Il faut avant tout amuser, intéresser, conquérir. Pour cela, il faut rester près de la compréhension de ce public spécial, peu cultivé. Il faut le hausser, mais pas trop, surtout pas trop brusquement. Sinon, il vous abandonnerait vite. Et il serait puérilement injuste de reprocher aux travailleurs de n’avoir point une pureté et une délicatesse de goût, d’ailleurs rares aussi dans les classes lettrées, car si l’on admire les chefs-d’œuvre, où les joue-t-on, dites-moi?

Quelles sont donc les pièces à conseiller à nos amis, en vue de ces régénérations auxquelles nous les aurons décidés, de ces renouveaux possibles dans les modestes associations des faubourgs et des villages, pour ces publics d’artisans, d’ouvriers, d’employés, avec leurs familles?

Franchement, je ne sais. Il est des titres qui se lèvent glorieux dans ma mémoire, certes ; mais, je me méfie de mes préférences littéraires. Ce que je viens de dire doit avoir prouvé qu’il ne s’agit point du tout de couronner des vainqueurs d’un tournoi littéraire

Consultation publique.

Alors, j’ai pensé à recommencer ce qui m’a heureusement servi lorsque, dans le même espoir d’émancipation intellectuelle, j’ai songé à provoquer dans les Maisons du Peuple la fondation de bibliothèques. Il fallait choisir, dans le formidable amoncellement des livres, une vingtaine de volumes destinés à être le noyau d’une collection, mais suffisants par eux-mêmes à faire, de qui les aurait lus, un (1 homme ». Je n’osai procéder moi-même à pareille sélection. Je fis appel à tous mes amis, connus et inconnus, du Parti, aux obscurs comme aux éminents et, aidé de cette collaboration collective, je pus composer une liste qui, jusqu’à présent, ne semble point avoir soulevé de critiques.

Je voudrais tenter un referendum analogue pour le théâtre. De l’enquête à instituer sur les sociétés d’amateurs, sortiront nécessairement des indications qui auront leur valeur. Nous y trouverons deux types de pièces à succès, celle qui fait rire et celle qui fait pleurer. Peut-être conviendra-t-il de retenir quelques-unes d’entre elles. Mais, à côté des actes qui font rire et de ceux qui font pleurer, j’en voudrais qui fissent penser.

Quels sont ceux-là ? Quels sont ceux qui pourraient être joués avec succès dans les cercles provinciaux et y remplaceraient le grossier mélodrame ou le vaudeville inepte ?

11 y a là un précieux catalogue à dresser. Je l’imagine avec des indications pra-

tiques (résumé bref de l’action, sujet traité, nombre de personnages masculins ou féminins, notes sur le décor ou la mise en scène, droits d’auteur, adresse de l’éditeur, prix de la brochure, etc.) qui puissent permettre aux intéressés d’apprécier si, pour eux, l’entreprise serait possible.

Drame social.

Dans ce catalogue, on retrouvera sans doute les pièces qu’on peut grouper sous la rubrique assez vague de « drame social »; j’entends par là les œuvres où les conflits économiques qui tourmentent l’heure présente fournissent les thèmes principaux. Tels, par exemple, la Puissance des Ténèbres du grand Tolstoï, les Tisserands de G. Hauptmann, qui furent représentés avec talent et succès par le Toekornst à la Maison du Peuple de Bruxelles, les Aubes d’Emile Verhaeren, joués par la Section d’Art, pour la première et seule fois jusqu’ici, sur la même scène, VEnnemi du Peuple, de l’inquiétant Ibsen, Au-delà des Forces humaines, de Bjornsterne Bjornson, les Mauvais Bergers d’Octave Mirbeau.

Voilà quelques titres élus dans les diverses littératures modernes ; et le cercle dramatique qui les ferait resplendir sur ses programmes pourrait se vanter d’une hardiesse belle. Trop belle, peut-être. Car, encore une fois, l’écueil est là : vouloir donner trop soudainement aux travailleurs des spectacles d’élite. Jean Roule a beau, dans les Mauvais Bergers, réclamer fièrement pour ses frères prolétaires le Droit à la Beauté ; il en est peu pour qui la proclamation de ce droit puisse être mieux qu’une phrase sonore. On peut, dans les réunions publiques où l’on s’entraîne à soulever la tempête flatteuse des applaudissements des manuels, affirmer avec audace que des mains calleuses tiennent lieu de cœur et de cerveau, mais tous ceux qui s’essayent tenacement aux œuvres silencieuses d’émancipation, savent par quels efforts patients, par quelles conquêtes lentes, il faut stimuler l’énergie ouvrière!

On ne s’abusera donc point à trop vouloir célébrer la beauté grave et surtont douloureuse des grands écrivains que je viens de citer. Il y aura d’autres découvertes heureuses en des rangs plus modestes, par exemple dans ce théâtre à thèse qui a suffi à la renommée de M. Brieux. La Robe Rouge, les Remplaçantes, les Avariés auront l’avantage de soulever des idées et d’en provoquer la discussion, tout en offrant l’attrait d’une action par elle-même suffisamment intéressante.

Théâtre populaire.

Enfin, le théâtre populaire (i), avec les curieuses tentatives de Baffier en Bretagne, de Pottecher dans les Vosges (2) et de quelques autres, devra être suivi, dans

(1) Sur le théâtre populaire, lire l'excellente brochure de Eue. Morel : Projet de Théâtre populaire, primée au concours institué par la Revue d’Art dramatique. Paris, Ollendorf, igoi.

(2) Sur le théâtre de Bussang, voir Maurice Pottecher ; Le Théâtre du Peuple, renaissance

ses développements, avec la plus vive sympathie. Ce que des volontés d’artistes, des prétentions particularistes ou des soucis religieux ont réussi à établir çà et là, en dehors des grands centres, avec le concours direct du peuple, je souhaite le voir tenter un jour par nos grandes organisations socialistes.

Ce serait là un rare triomphe : dans une campagne des Flandres ou un village industriel de Wallonie, avoir notre théâtre en plein air, fruste et rudimentaire comme bâtiment, avec le grand peuple ouvrier comme auditoire, convoqué à des lieues à la ronde, pour une grande commémoration du Parti, un Premier Mai, par exemple, et là, dans des décors exécutés par les ouvriers, avec des ouvriers pour acteurs, jouer une pièce écrite par eux et pour eux, sans préoccupations de littérature...

Mais ces ambitions sont présomptueuses. Longtemps encore les faits nous forceront à plus d’humilité.

Conclusion.

Le devoir présent, c’est d’épuiser tous les modes d’action sur les âmes contemporaines, non seulement sur les plus hautes, mais aussi sur les petites qu’il serait injuste de dédaigner. Ces petites-là, il faut, d’un cœur fraternel, les aider à grandir. Il faut les convier au pillage délicieux des trésors esthétiques et intellectuels dont l’essence admirable est que chaque homme peut indéfiniment en prendre sa part, sans diminuer en rien la part d’autrui. Eventrez un coffre-fort, défoncez un foudre de vin, saccagez une boulangerie, quand mille se seront partagé, en en privant les autres, envieux et désespérés, le butin convoité, la richesse matérielle se sera évanouie ; tandis que mille, et mille encore, et mille sans fin pourront défiler devant la statue, écouter la symphonie, applaudir le drame, et l’œuvre d’art sera là, toujours, augmentant et renouvelant sans limites la jouissance de ceux qui l’auront comprise. Faciliter, pour ceux qui s’en sentiront dignes, l’accès à une vie supérieure de l’esprit. Améliorer, moraliser, élargir les pensées de milliers d’ouvriers, d’employés, d’artisans. Créer, à côté des distractions mondaines et des fêtes bourgeoises, des occasions de réjouissance populaire imprégnée de l’idéal nouveau, tout cela peut se faire, dans une certaine mesure, à l’aide des cercles d’amateurs qui comprennent des membres du Parti. Et ce sera là du Socialisme, autant que celui que met, en tapageuse vedette, l’agitation parallèle des batailles politiques.

et destinée du théâtre populaire. Paris, Ollendorf, fr. 3.5o. — Notice illustrée sur le Théâtre du Peuple à Bussang. Geisler, éditeur, aux Châtelles par Raon-l'Etape, i fr. — Revue Encyclopédique. n“ i58. Librairie Larousse, Paris. — Pages Libres, numéro du 3o août 1902. 8, rue de la Sorbonne, Paris, 20 cent.

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