A DES JEUNES FILLES
Discours prononcé à la Distribution solennelle des Prix des Cours d’éducation Isabelle Gatti, à Bruxelles, le 26 juillet 1911.
Mes Enfants, Mesdemoiselles, Mesdames et Messieurs,
Laissez-moi retarder de quelques instants, de quelques courts instants, les plaisirs de cette journée, la joie de recevoir la récompense de vos succès scolaires et de l’entendre proclamer, la joie plus grande du retour au logis quand la petite fille y revient, vêtue de blanc, portant des prix rouges et or, et que les parents et amis lui font fête. Puis, ce seront les vacances, et leurs distractions, leur imprévu...
Voilà donc des joies, de petites et de grandes qui accourent vers vous. Interrogeons-les, le voulez-vous ? Essayons de les connaître ; peut-être ne sont-elles pas différentes, en somme, de toutes les joies de toute votre vie. Ce sont des événements extérieurs qui les poussent vers vous, qui les amènent et les déterminent. Dites-vous bien pourtant que ces événements qui paraissent si décisifs pour votre plaisir ou votre peine n’ont, en réalité, que bien peu d’importance à ce point de vue. Ce qui est essentiel, c’est la disposition d’esprit, la qualité d’âme avec laquelle vous les subirez. Il sont comme l’eau sans forme qui épouse aussitôt la forme des récipients dans lesquels on la verse.
Tenez! Une petite fille que je connais est très heureuse d’avoir reçu une belle poupée. Et savez- vous pourquoi son contentement est si grand? C’est que sa poupée est plus belle que celle de son amie et que celle-ci en est tout humiliée. Eh bien ! cette petite fille-là a l’âme faite de vanité et d’envie, et les événements les plus radieux qui lui pourront survenir ne croîtront jamais en elle qu’en ronces douloureuses, pour elle et pour son entourage.
J’en connais une autre qui s’était fait une fête, depuis longtemps escomptée, des vacances, et du séjour qu’elle ferait à la mer, et des belles robes qu’elle y aurait. Mais sa mère est malade, et les ressources de la maison sont modestes. La villégiature est bien compromise ; pourtant la mère ne veut point en priver sa fille. Mais celle-ci, avisée, a tôt compris, et elle va elle-même au-devant du sacrifice. Avec cette
joie grave et intense qu’on a à s’immoler pour ceux qu’on aime, elle renonce spontanément à la plage et à ses robes, pour mieux soigner sa mère. Ah ! la bonne petite fille que c’est, celle-là, et comme son âme est de bonté et de dévouement : aussi, les événements les plus tristes fleuriront en elle comme des roses !
Ainsi, selon les âmes, bonheur et malheur prennent des visages différents. La même aventure peut enchanter ou désoler. Si je m’efforce de vous indiquer cela en ce moment où toutes vos jeunes destinées se tournent avec impatience vers l’avenir, c’est avec l’espoir de vous révéler que le bonheur tant désiré ne doit pas être cherché à l’extérieur de vous-mêmes, mais en vous. C’est dans vos têtes, dans vos cœurs, dans l’idée que vous vous ferez du monde et des hommes, que vous le trouverez, si vous devez le trouver un jour.
Pour vous défendre contre les déceptions et les tristesses, bâtissez-vous un rempart intérieur. Voilà l’œuvre primordiale. Il est peut-être nécessaire de le rappeler en un temps où trop souvent vous entendrez parents et amis confondre le bonheur et la richesse. Non, l’argent ne fait pas le bonheur et c’est folie que de toujours vouloir courir après lui : il a d’ailleurs de si rapides jambes! Certes, la pauvreté s’accompagne de chagrins et d’ennuis, et il est légitime de la vouloir fuir. Mais la richesse n’apporte point le bonheur. Il y a des gens riches qui sont très malheureux, qui n’ont point su être à la hauteur de leur richesse et s’en rendre dignes. C’est un poids terrible qui permet de juger la résistance des âmes. Vous toutes qui pensez parfois aux satisfactions que vous donnerait le gain du gros lot, êtes-vous sûres d’avoir suffisamment préparé votre cœur et votre raison pour soutenir le fardeau des grandes fortunes? Êtes-vous intérieurement prêtes? Qui l’oserait dire? Il faut cependant s’ordonner et se clarifier; notre âme doit être toujours parée comme si elle attendait un prince. Il faut y avoir cultivé les fleurs d’amour et de dévouement pour qu’au jour dit, elles puissent fleurir magnifiquement. Et ce sera le Bonheur !
Mais comment allons-nous construire ce rempart intérieur? Le faire solide et résistant? Le faire agréable et spacieux? Que mettrons-nous en réserve dans ses souterrains et ses greniers? Comment en ornerons-nous les appartements? Il nous y faut de précieuses choses, plus précieuses et plus sûres que l’argent et l’or. L’or et l’argent se dépensent et se perdent, et d’ailleurs on ne peut en avoir beaucoup sans en priver en même temps d’autres qui en ont besoin. Non, il nous faut des trésors moins éphémères et moins égoïstes. Ce seront des idées, des connaissances, des émotions et des souvenirs qui les composeront. Ceux-là, au moins, seront à nous, bien à nous, hors des atteintes des brigands et des oppresseurs. Quand nous serons ainsi riches de pensées et d’impressions, nous serons plus réellement riches qu’un Rothschild en sa banque. Et cette richesse-là, nous ne l’aurons prise à personne. Nous pourrons en jouir sans remords. Bien mieux, elle aura ceci de merveilleux que nous pourrons la distribuer aux autres, la faire partager à de moins fortunés, leur donner un peu de notre joie et de notre courage à vivre, sans nous appauvrir nous-mêmes. L’âme qui se sera épandue totalement en une âme fraternelle se trouvera même plus riche encore qu’auparavant.
Mais, me direz-vous, croyez-vous que cela soit facile? Et n’est-il pas aussi
malaisé d’acquérir les richesses intérieures que de courir après la fortune? Notre caractère n’est point le fait de notre volonté et s’il est des petites filles qui sont naturellement bonnes et tendres, il en est d’autres qui sont, tout naturellement aussi, acariâtres et vilaines. Celles-ci doivent-elles donc renoncer à leur part de bonheur? Non pas. Il est des terrains fertiles, il en est d’autres stériles, mais tous doivent être cultivés. Et la culture patiente et persévérante peut faire des miracles.
Un caractère, une vie peuvent être transformés par l’effort. Je vous l’ai dit, il faut bâtir notre rempart intérieur, il ne s’édifiera point seul. C’est notre volonté, notre opiniâtreté qui y parviendra. Et pour cette construction nécessaire, quelles seront les pierres qu’il faudra employer, quel sera l’instrument qui les assemblera?
Nos matériaux, ce seront les mille petites pensées de bienveillance et de dignité, les mille petits éveils de notre sensibilité. La truelle qui les réunira, ce sera notre volonté tenace. Il suffit de vouloir, mais il faut vouloir. Alors on devient, pour la plus grande part, maître de sa destinée.
Je vous propose un parti pris de svmpathie. Des gens vous entourent, qui vous déplaisent : regardez-les mieux, avec l’indulgence qui convient pour leurs défauts (n’avez- vous point les vôtres?), avec le propos délibéré de négliger en eux les aspects désagréables pour ne vous attacher qu’à ce qu’ils peuvent avoir de supérieur ou d’intéressant. Si vous le voulez vraiment, vous trouverez toujours quelque chose en eux à admirer, à apprécier ou à pardonner. Et votre bienveillance vous sera comptée.
De même pour les événements qui viennent à votre rencontre. Qu’y a-t-il derrière cette porte qui va s’ouvrir? Que nous apporte demain, de la peine ou de la joie? L’une et l’autre presque toujours. Il n’y a point d’aventure tout à fait heureuse, il n’y en a point qui soit tout à fait désolante. Dans les événements les plus tristes, il y a toujours, pour qui sait profiter de l’heure, quelque raison de se réjouir, de prendre confiance et courage. Toute épreuve peut être salutaire et contribuer à faire plus haut et plus clair notre rempart intérieur.
Attendez donc la vie avec fermeté, et avec la volonté bien arrêtée de la trouver bonne ou tout au moins de chercher toujours dans les gens ou les faits des sujets de bienveillance et de bravoure. Acceptez en souriant ce que vous n’aurez pu empêcher.
Souriez, Mesdemoiselles, chaque fois que vous le pourrez. Je ne pourrais vous dire combien un sourire, une expression avenante de bonté, peut éclairer un visage et vous rendre jolies. Ne refrénez point vos élans naturels de sympathie, de bienveillance et d’amour; ils sont ce qu’il y a de meilleur et de plus spontané chez la femme ; ils peuvent la mener parfois vers la souffrance, mais cette souffrance-là sera encore de la vie exaltée et ressemblera souvent au Bonheur.