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UNE CAMPAGNE ELECTORALE AU PAYS NOIR

Cette manifestation qu’avait organisée la naissante société de Libre-Pensée, à Ronelies, prenait des proportions absolument inattendues. De toutes parts étaient venus des adhérents, en nombre déconcertant. La petite ville en était bouleversée.

C’était, depuis le matin, un incessant et bourdonnant défilé dans ses rues montueuses et placides où, en temps habituel, l’herbe verdoie à l’aise entre les pavés, une procession constante de drapeaux et de cartels, avec des orchestres féroces, rugissant des pas redoublés et des « Marseillaises » frénétiques. A l’arrivée, la petite gare était en fièvre ; des flots de voyageurs sortaient chaque fois des voitures bondées; puis, avec des cris, des appels bruyants, quelques bousculades, des groupes se formaient et descendaient vers la Grand’Place. Tous les cafés étaient remplis : les patrons, à la fois réjouis et éperdus, ne pouvaient suffire aux exigences des consommateurs impatients.

La cérémonie du jour n’avait cependant rien qui motivât une aussi exceptionnelle affluence. Il s’agissait simplement d’inaugurer par une promenade suivie de conférence, le drapeau neuf dont « L’Affranchissement », une société fondée à Ronelies pour propager les idées rationalistes et encourager notamment la pratique des enterrements civils, venait de faire l’acquisition.

Petit à petit, à l’aide de contributions volontaires des plus dévouées, à l’aide aussi de souscriptions plus importantes de certains bourgeois libéraux de l’endroit qui s’étaient laissé convaincre assez facilement de la nécessité de soutenir cette œuvre anticléricale, les fonds indispensables avaient été recueillis et la festivité organisée.

Mme Tirard avait bien voulu promettre une causerie sur « les Droits de la Femme » et les salons de l’hôtel de ville avaient été octroyés pour cette démonstration qui ne paraissait pas bien révolutionnaire.

La campagne électorale n’était pas ouverte encore. Plus de six semaines devaient s’écouler jusqu’au jour de la grande consultation du pays. Les journaux en parlaient d’une façon indifférente et molle, ainsi que d’une éventualité lointaine

dont il faudrait bientôt se soucier. Les associations politiques en étaient à la période préparatoire des tâtonnements, des combinaisons savantes; pour lutter contre les cléricaux au pouvoir, socialistes et libéraux semblaient ne pouvoir se mettre d'accord, mais on croyait généralement que tout finirait par s’arranger. Tandis que la bourgeoisie, qui avait eu jusque là le privilège des préoccupations politiques, s’en désintéressait presque complètement, le peuple, au contraire, appelé par la Constitution nouvelle au droit électoral, commençait à se passionner pour l’événement prochain.

Et ce furent les premiers bouillons de cette effervescence de la masse ouvrière qu’on put voir à Ronelies. Des hommes étaient venus de tous les villages, impatients de se compter, friands de nouvelles : des houilleurs aux jambes déformées et aux visages marqués de cicatrices bleuâtres, des verriers aux joues cuites, des paysans aux longs sarraux bleus, des ouvriers de fabrique et de laminoirs. Et ainsi, sans que nul mot d’ordre ne fût donné, contrairement même aux promesses calmes des affiches, cette manifestation de libre-pensée, par la force des choses, s’enfiévrait de cette fièvre électorale qui commençait à s’emparer de toutes les âmes populaires. Tant de soucis y avaient été refoulés depuis soixante ans, tant de désirs contenus, tant d’espoirs déçus que les pensées de tous s’orientaient vers les scrutins futurs avec l’impétuosité que met à se précipiter vers une issue entr’ouverte la vapeur d’une chaudière! Les accords sauvages que les cuivres criards des orchestres lançaient aux échos se résumaient tous en Marseillaises, disant l’intention générale, le rêve obscur de bataille et de révolution.

Quand Tirard monta sur l’estrade et qu’elle vit cette foule turbulente, elle perçut très rapidement que les « Droits de la Femme » n’étaient que la cause très accessoire d’un tel encombrement. Sans doute, ces dames et ces jeunes filles dont les chapeaux multicolores et les toilettes claires égayaient les premiers rangs avaient projeté d’entendre la causerie annoncée, mais les autres, cette masse, qui sous des poussées faisait craquer les portes, combien ils avaient peu l’esprit, en ce moment, aux revendications féministes ! Comme Tirard était intelligente

et fine, elle se résigna sans amertume à être le prétexte d’une réunion électorale. L’intérêt du public allait d’ailleurs à ceux qui étaient ses voisins sur l’estrade, près du velours lourd, brodé de lettres d’or et d’une pensée violette, du drapeau flambant neuf.

On se montrait Deschamps, Isières, Destabel, d’autres encore, qui semblaient devoir être candidats dans la lutte imminente et qui, sans s'être concertés, avaient eu la surprise de se retrouver là, tous, avec leurs amis, leurs lieutenants, amenés par le pressentiment de l’importance qu’aurait cette journée. On avait écouté avec quelque nervosité la causerie cependant remarquable de Tirard. Bien qu’elle eût la voix nette, et ce débit pincé et autoritaire qui révèle les personnes habituées à l’enseignement, on l’entendait mal et ses auditeurs lassés, écrasés, à demi étouffés dans le fond de la salle, sortaient en traînant les pieds, étaient remplacés par d’autres, au milieu de murmures, d’un brouhaha fatigant.

Quand Isières se leva pour féliciter M"'® Tirard, le silence devint subit. Isières

avait alors une trentaine d’années. Il était assez grand, mince, blond, avec un regard bleu d’enfant. Sa jolie frimousse sympathique faisait songer à l’espièglerie de l’écureuil. Célèbre autrefois dans les réunions universitaires, il avait été l’un des plus joyeux garçons d’une génération où les gens d’esprit étaient nombreux et souvent il avait eu plus d’esprit qu’eux tous. Puis, tout à coup, il était devenu grave, s’était occupé de politique, avait fondé un journal, s’était posé en petit chef. Il avait le sérieux de ses soucis présents, de sa responsabilité. Il portait un pince-nez, une redingote et sa médaille de conseiller communal. Par instants, sous ses allures importantes se réveillait soudain le bon enfant de jadis, à la gaieté pétillante, et cela faisait le plus singulier mélange. Les moroses qui haïssent le rire, le trouvaient peu sérieux; et les gens d’esprit, au contraire, regrettaient qu’il le fût trop souvent. Mais ses amis, qu’il avait nombreux et hdèles, estimaient sa nature primesautière, loyale et sans feinte. La présence de ce public féminin, où quelques jolies femmes l’admiraient, l’inspira heureusement. Son allocution fut courte, mais assez rapidement émue et de belle envolée. Il termina en évoquant dans les journées rouges des temps à venir le spectacle des femmes bourgeoises s’interposant entre leur classe et le prolétariat, comme jadis les Sabines entre leurs maris et leurs frères!

Il y eut un mouvement de curiosité plus vif encore lorsque s’avança Deschamps. On ne l’avait guère vu dans ce pays industriel, bien qu’il y fût très connu déjà et que son nom voltigeât sur la bouche des humbles comme un espoir. Il était plus jeune qu’Isières et plus mince et plus svelte encore. Sa barbe noire empêchait seule qu’il eût l’apparence d’un adolescent ; mais l’attitude révélait un organisme assoupli aux exercices du corps, et comme qualité maîtresse une volonté tenace et lucide.

On s’étonnait de le voir si jeune, car, depuis plusieurs années, il était en vedette parmi les agissants et les influents du socialisme. Il avait quitté le barreau et l’avenir superbe qui l’y attendait pour se consacrer exclusivement à l’enseignement et à l’étude des sciences sociales. Quelques mémoires, quelques travaux l’avaient mis de suite au premier rang des économistes de son pays et même de l’étranger. Il ne s’était pas conflné dans son cabinet de savant, mais il avait été résolument porter au peuple la contribution précieuse de son savoir, de son talent, de son activité jamais lassée. Infatigablement, par la parole et la presse, il s’était voué à la propagande des idées socialistes et avait été une des personnalités les plus discutées par l’opinion. L’intensité de la conviction produisait des effets opposés, correspondant d’ailleurs à deux faces de sa nature, chez les uns, la rigueur des démonstrations, l’absolu des opinions, l’intransigeance irréductible qu’on devinait telle une barre d’airain sous du velours, engendrait la déflance, la répulsion, l’antipathie ; tandis que chez d’autres, et surtout chez les ouvriers, cette volonté implacable et fière, cette obstination à aller quand même vers son but et surtout la flamme ardente de sa foi inspirée et communicative lui assuraient d’étonnants succès.

Puis, Destabel, à son tour, dut parler. Du même âge que ses amis, il apportait aussi en cette bataille l’intrépidité de la jeunesse aux illusions d’aurore. Sa physionomie était plus familière, car depuis plusieurs ans il vivait au milieu de ces populations wallonnes dont il aimait l’énergie et la vaillance au travail. Comme on le savait

soucieux de littérature et d'art, on lui pardonnait la fantaisie de ses cheveux trop longs et de costumes parfois excentriques. Échappé du parti libéral progressiste en tirailleur d’avant-garde, il avait été un des plus empressés à proclamer l’importance des questions ouvrières et la nécessité de l’organisation et du groupement des petits pour la résistance aux injustices du régime actuel.

Tous deux, sous couleur de félicitations à la conférencière, prononcèrent à leur tour des harangues passionnées qui déchaînèrent des transports d’enthousiasme. Dès cet instant, virtuellement, s’ouvrit la lutte électorale ; les travailleurs avaient senti qu’ils avaient des défenseurs résolus ; les candidatures étaient décidées, les troupes lancées au combat et on y allait avec des chants de victoire. Le journée finissait en triomphe.

Deschamps prit le bras de Destabel. Ensemble ils descendirent les escaliers de l’hôtel de ville, s’y arrêtèrent un instant pour voir encore la foule frémissante qui les acclamait.

Un de leurs amis de Ronelies, resté dans le camp libéral, vint leur serrer la main et les félicita chaleureusement. Il enviait leur fougue et leur entrain qu’il comparait avec désappointement à la torpeur de son propre parti. Cette inquiétude mélancolique d’un adepte de ce parti libéral qui s’était cru le maître incontesté, fit au moins autant de plaisir aux deux amis que les bravos du public.

— En vérité, dit Destabel, la situation s’annonce superbe. C’était beau cette transformation de la masse, cette expansion quand nous avions exprimé tout haut, ce qui, confusément et mal débrouillé, passionnait tous les individus! Ah ! traduire exactement le vouloir de l’âme collective, tel est souvent le secret de l’éloquence !

— Pas d’emballement, mon cher ami, répondit Deschamps. Certes, des réunions comme celle d’aujourd’hui mettent de la joie au cœur. L’âme collective de ce peuple est vraiment haute et mérite qu’on l’aime. Mais les âmes individuelles, si tu savais ce qu’elles sont laides, capricieuses et plates ! Ainsi ce combat pour lequel tu t’échauffes déjà, le livrerons-nous? Ce n’est pas du tout certain...

— Quoi?

— Tu sais comme moi qu’en présence des deux partis anciens, disciplinés, influents, nous ne pouvons songer — je ne dis pas au succès — mais à une action présentable, qu’avec l’union de toutes les forces socialistes.

— Eh! bien! n’est-elle pas faite? Les journaux...

— Oh ! les journaux ! fit Deschamps, avec un geste large de dédaigneuse pitié et le haussement d’épaules las d’un homme expert en l’inexactitude sans limites des reportages. Les journaux l’ont déclarée faite; malheureusement il n’en n’est rien. Les Travailleurs-Unis, la Fédération Socialiste et les Associations démocratiques ont des programme communs ; on a donc décidé l’union, en principe, très facilement. Mais lorsqu’il s’est agi de la répartition des candidatures, toutes les rivalités, les ambitions mesquines, les haines personnelles, les prétentions ridicules d’amour-propre des individus ou des groupes, conséquence de ce triste et déraisonnable éparpillement de nos forces en organisations hétéroclites, tout cela a fusé avec outrecuidance. C’a été un déplorable feu d’artifice de vilaines choses...

îsières intervint et s’adressant à Destabel, redevenu tout à coup soucieux et pensif, il demanda sur un ton de plaisanterie geignarde :

— Alors, est-ce que je suis candidat, oui ou non ? Je voudrais pourtant bien le savoir, moi !

— Rien n’est décidé, répliqua Destabel. Deschamps vient de me le rappeler et de doucher quelque peu mon ardeur. Voilà : tu as été choisi, avec Blandain, le président des mineurs, par les Travailleurs-Unis. La Fédération Socialiste, elle, pousse la candidature de Deschamps et celle d’un ouvrier manuel, qui sera sans doute Gillain ou Dupont. Cela lait quatre. Jamais les Associations Démocratiques n’accepteront de se contenter d’un siège : ce sont elles surtout qui ont préparé la campagne qui s’annonce et seul pourrais-je le leur faire admettre, ce qui est impossible, puisque, comme ma candidature a été présentée et qu’ils y tiennent, ce serait leur demander de sacrifier un de mes camarades.

— Il faudrait cependant que quelqu’un cède, dit Deschamps. Pour ma part, je m’en irais volontiers, si ça pouvait vous arranger.

— Ça n’arrangerait rien, soupira Isières. Ceux de la Fédération Socialiste te veulent et tu ne peux, sans désertion, leur refuser ton concours. D’ailleurs, si ce n’était toi, ce serait un autre : ils prétendent à deux candidatures.

— C’est précisément cela qui irrite les Travailleurs-Unis, qui élèvent alors pareille exigence. D’autre part, ceux de la Fédération Socialiste déclarent Blandain indéfendable.

— Que faire ?

Les trois amis étaient redevenus graves. La petite ville autour d’eux bruissait encore de la rumeur bourdonnante de la manifestation dispersée : des musiques et des groupes s’éloignaient avec d’allègres Marseillaises. Une l'éunion eut lieu des principaiix intéressés. Les fronts étaient traversés de plis soucieux. Des paroles aigres furent échangées. Diverses combinaisons proposées, examinées et reconnues impossibles. Vainement le président de la société de Libre-Pensée essaya de réchauffer la cordialité joyeuse de tantôt, de dissiper le malaise; vainement il but à la concorde et à l’union, souhaitant vaguement que tout s’arrangeât; à mesure que l’on scrutait la situation, le découragement croissait. Les dernières Marseillaises s’étaient éteintes au loin et la petite ville avait repris son silence et son immobilité. L’espoir qui avait un instant gonflé les cœurs, fuyait ; et la griserie de la journée rendait les réalités plus pénibles et plus déprimantes.

Une semaine passa, énervante et troublée. On était ballotté entre des nouvelles contradictoires. Chaque jour on espérait aboutir, et le lendemain, patatras! tout paraissait compromis sans remède. Ces alternatives eussent exaspéré les plus pacifiques. Isières en perdait sa gaieté coutumière; Destabel songeait à la beauté des spectacles qu’eût provoqués la bataille attendue et s’indignait de voir tant de niaise-

ries en retarder l’élan. Deschamps continuait malgi'é tout à préparer la lutte comme si elle devait avoir lieu ; mais lui aussi sentait sa volonté fléchir et s’irriter. Plusieurs heures de cette interminable semaine furent particulièrement amères.

Cependant, afln de brusquer les choses et de ne rien laisser deviner aux adversaires de leurs inquiétudes, les amis avaient fait placarder dans le pays une affiche qui avait fait sensation. Elle disait :

« PASSANT qui bientôt exerceras ton droit électoral, n’oublie pas que tu devras voter, car le vote est obligatoire ; et que tu pourras le faire selon ta seule volonté, car le vote est secret.

« Réfléchis, car la chose est grave. Pense à ceux qui te sont chers, à tes enfants dont tu dois préparer l’avenir ! Pense aussi au passé : sans doute tu as souffert de l’injustice de nos lois ; ouvrier, tu as peiné pour un salaire de famine, tu as vu massacrer tes frères dans la meurtrière bataille industrielle, tu as vu leurs veuves dans la misère et des vieillards sans ressources après une vie de labeur; commerçant, tu as ressenti le contrecoup des grèves provoquées par une concurrence effrénée, et celui des spéculations financières autorisées par une législation indulgente aux gros voleurs; qui que tu sois, que l’argent a opprimé de son monstrueux pouvoir et qui rêves de plus de justice et d’un avenir meilleur, viens avec nous !

« Nous voulons savoir tes plaintes et tes douleurs et aller les dire là où se font les lois ! Nous irons dans chaque village exposer nos idées et nous instruire des désirs des populations ! Viens à nos réunions.

« Méfie-toi des vieux partis l Ils ont eu le pouvoir et ne s’en servirent que pour les intérêts égoïstes et cruels du capital. Même les cléricaux veulent à présent te faire payer plus cher ton café et ton pain. Méfie-toi; ils vont te leurrer de belles promesses et calomnier nos intentions.

« Nous qui ne sommes riches que de dévouement et de bonne volonté, nous ne pourrons faire de dépenses électorales ; nous ne pourrons peut-être répondre, comme il le faudrait, à leurs circulaires et à leurs journaux, mais nous comptons sur ton bon sens pour y voir clair.

« Si tu ignores le socialisme, apprends-le ; n’écoute pas les bouches intéressées à te tromper, mais renseigne-toi avec impartialité; et si tu connais notre programme, tu sais qu’il ne s’inspire que de l’amour des misérables.

« Le Socialisme est une doctrine de paix, de charité, de justice qui n’est redoutable que pour les privilégiés et les exploiteurs ; dans le monde entier, les petits et les esprits généreux y ont mis leur espoir — viens donc nous aider à le faire triompher.

« Les Démocrates Socialistes Unis. »

Quand ils la voyaient, rouge sur les murs noirs, lue avec curiosité, discutée, commentée, ils se demandaient avec angoisse s’ils n’avaient pas été trop vite, si le moment ne viendrait pas où cette proclamation semblerait une ridicule fanfaronnade.

11 avait été décidé de faire près de la Fédération Socialiste une dernière démarche. L’assemblée fut houleuse; Deschamps, Gilain et Dupont essayèrent vainement de tenter des combinaisons rédemptrices : on se heurtait toujours à cette insolubl»

difficulté du partage égal, entre les trois groupes, des cinq candidatures. Des discours violents et aigres furent prononcés à l’adresse des Travailleurs- Unis et des Associations Démocratiques; les vieilles rancunes réapparurent et, comme conclusion, un véritable ultimatum leur fut adressé : deux candidats ; Deschamps et Gilain, ou la guerre.

Des démarches non moins actives avaient été faites du côté des Travailleurs- Unis. Les difficultés y étaient plus grandes encore peut-être. Blandain, un ancien houilleur qui, grâce à une opiniâtreté indomptable, avait su diriger avec bonheur des grèves importantes, y avait des partisans, — et de nombreux ennemis. Ceux-ci prétendaient que le poil qui avait désigné Blandain et Isières par un nombre égal de voix, n’avait pas été régulier. D’autre part, les chefs des Travailleurs-Unis, qui croyant Blandain fini avaient été proposer une candidature à Isières, se trouvaient dans un embarras cruel et eussent été assez disposés à sacrifier Blandain. Mais celui-ci restait inébranlable, indhîérent aux périls dont on le menaçait, fort de la désignation du poil, et répondait à toutes les objurgations avec un flegme complet. « Ça m’est absolument z’égal » , disait-il avec une incorrection presque affectée de langage, que l’habitude des meetings n’avait point fait disparaître; et certains de ses fidèles qui avaient le verbe haut, avaient fait entendre que Blandain serait candidat, dans tous les cas. Ainsi acculés, les chefs des Travailleurs-Unis se retournèrent brusquement vers les Associations Démocratiques, et, à leur tour, posèrent ce dilemme : deux candidats : Isières et Blandain, ou la guerre.

Ce fut un moment douloureux pour Destabel quand il dut donner connaissance de ces propositions menaçantes à son assemblée. Depuis la révision constitutionnelle, les Associations Démocratiques s’étaient livrées à une propagande remarquable, avaient concentré les bonnes volontés ; et parmi leurs membres, plusieurs semblaient tout désignés pour la candidature. La décision des alliés les éloignait définitivement ; seule restait possible celle de Destabel, présentée par toutes les associations. Celles-ci n’acceptèrent pas sans protestations la décision qui leur consacrait assez injustement une part moindre d’influence. La popularité de Destabel en fut atteinte et quelques mécontents cabalèrent contre lui et réclamèrent l’épreuve d’un poil, dont il sortit néanmoins vainqueur.

L’union était donc faite, faite de transactions forcées, de colères grondantes, de rages dissimulées. Les individus et les groupes que la lutte électorale allait rapprocher si étroitement, étaient encore hostiles et soupçonneux. Rien cependant n’en avait transpiré au dehors et quand la liste enfin arrêtée parut dans le Journal de Senneuse, elle fut acceptée comme la solution toute naturelle et par tous prévue de la nécessaire alliance des groupes démocrates et socialistes. Bien peu se doutèrent des douleurs et des accidents de sa genèse.

Elle était d’ailleurs composée à souhait de travailleurs intellectuels et de véritables ouvriers, l’érudition des premiers complétant l’expérience technique des autres ; et ces derniers représentaient chacun une des grandes industries nourricières du pays, le charbon et le fer.

Au sortir de l’assemblée où avaient été proclamés les résultats du poil, des Aymards, le directeur du Journal de Sermeuse, pria les trois amis à souper chez lui, pour pouvoir causer à l’aise de l’elfort qu’ils allaient tenter ensemble. Depuis de longues années, avec une véritable bravoure et un zèle infatigable, des Aymards avait soutenu, fortifié, réconforté dans la contrée le mouvement démocratique. La situation actuelle était en quelque sorte l’œuvre de ce gros homme aux allures endormies, mais dont la finesse et la perspicacité dirigeaient admirablement une imagination ardente, toujours prête à s’emballer sur une conception nouvelle. Avec cela, un sens pratique des affaires qui ne lui permettait pas de s’entêter; dès que l’idée lui paraissait douteuse, il acceptait l’insuccès sans découragement, et repartait le lendemain avec la même activité vers d’autres horizons. Sous son impulsion, toutes sortes d’œuvres s’étaient fondées, avec des destins différents. Malgré les railleries, les menaces ou les outrages, il avait toujours été droit son chemin, vers une politique de plus en plus accentuée, sans préoccupations d’ambition personnelle. Son journal était extrêmement répandu ; pour les démocrates socialistes, c’était l’indispensable et puissant levier ; et, il convenait avant tout de se concerter sur sa mise en œuvre.

Des Aymards demanda aussi Berger, le secrétaire des Associations Démocratiques dont le dévouement allait être mis largement à contribution. Singulière nature aussi que celle-là : Berger était issu d’une famille cléricale, aux opinions conservatrices, aux ressources industrielles ; très lancé dans le tourbillon mondain de Sermeuse, il était l’organisateur en titre de toutes les festivités, des concerts et des cotillons où se prélassent les bourgeois à prétentions distinguées et les demoiselles à marier ; et malgré ces attaches, malgré son intérêt, malgré l’irrésolution d’un caractère naturellement timide et indécis, il se sentait irrésistiblement attiré vers le socialisme, qui de suite l’avait accueilli avec sympathie et lui avait confié un des postes d’avant-garde.

Destabel accepta comme les autres, mais il voulut d’abord rentrer chez lui rassurer sa femme. Il habitait à un quart d’heure de Sermeuse, à Marinelle, une petite maison dans des arbres, tandis que des Aymards demeurait à Montagne, autre faubourg de Sermeuse, mais dans une direction opposée. Pour aller vite, il prit la bicyclette sur laquelle Deschamps était venu la veille de Bruxelles. La machine un peu détraquée, faisait entendre un inquiétant bruit de ferraille et la lueur rouge de sa lanterne, dansant sur les pavés, n’éclairait que faiblement la route. Cependant fuyait Destabel, rapide, buvant avec ivresse l’air frais du soir qui lui fouettait la figure, inexprimablement heureux de se sentir seul après ce tapage et ces discussions, et tous ces visages et toutes ces questions et cette atmosphère lourde de réunion publique, heureux de se sentir délivré enfin des intolérables ennuis du mois qui venait de s’écouler, et tout plein de joie à l’idée de la bataille prochaine. Il ne songeait guère au succès final, transporté uniquement par la perspective de cet assaut que depuis longtemps il rêvait de donner à l’égoïsme stagnant des dirigeants.

I] embrassa sa femme, lui fit part des incidents de la journée et de l’invitation de des Aymards et repartit, vite toujours, tout l’être dilaté par le charme des caresses de l’air pur dans la quiétude silencieuse du crépuscule.

Cette exaltation tomba en arrivant chez des Aymards. La demeure de celui-ci, un petit chalet, élégant et frêle, était perché au sommet de la côte qui mène au village de Montagne.

Destabel, là-haut, descendit de bicyclette et s’arrêta pour contempler rêveusement le passage nocturne. C’était une grande vallée d’ombre qui béait devant lui, une nuit toute piquée de lumières ; les réverbères symétriques des rues de la ville, les lanternes multicolores des chemins de fer, les fanaux électriques des établissements industriels, les éclairs rouges des usines, flammes et clartés peuplant infiniment l’horizon et attestant l’innombrable humanité grouillant dans la nuit. C’était si vaste que Destabel se sentit mélancolique et presque las.

11 fut distrait de sa méditation par l’arrivée du tram à vapeur qui, du bas de la route bordée de grands arbres, arrivait, soufflant, crachant, mugissant, précédé de deux lanternes qui semblaient les yeux d’une bête en colère.

Le souper fut frugal et relativement silencieux. Chacun avait conscience d’être là, non pour le plaisir d’une savoureuse nourriture, mais pour arrêter des résolutions aux conséquences redoutables. Les esprits voguaient à la dérive dans cet inconnu qui s’approchait. Quelques plaisanteries d’Isières n’avaient pas suffi à dérider les figures qui restaient graves. On feignait de s’intéresser aux petits chiens qui couraient dans les jambes, aux tableaux qui mettaient aux murs de bleus et roses décors d’une Méditerranée fantaisiste. M>ne des Aymards, en experte maîtresse de la maison, fit de suite apporter le café et se retira discrètement.

Isières s’allongea dans un fauteuil et alluma un cigare. Deschamps, plus ner. veux, se leva pour se promener de long en large.

— Enfin, où en sommes-nous? demanda-t-il à Destabel et à des Aymards.

— Qui pourrait le dire? répliqua ce dernier. Il est bien difficile d’apprécier la situation, faute d’antériorités. C’est la première fois que le suffrage universel va fonctionner, et vicié par la combinaison plurale.

— Je ne pense pas, dit Berger, que le plural soit un facteur très important pour notre arrondissement. Un grand nombre d’ouvriers ont deux voix, quelques-uns même en ont trois, et, tout compte fait, les résultats du suffrage plural ne doivent pas être, en notre région, très différents du suffrage universel pur et simple. C’est du moins l’impression que j’ai gardée de la révision des listes, travail que nous avons fait très soigneusement.

— Soit, reprit des Aymards. Mais cette masse appelée pour la première fois aux urnes, quelle direction va-t-elle suivre? Voilà des années et des années que je m’occupe des affaires de ce pays; je suis persuadé que la majorité de l’opinion y est démocrate-socialiste. Mais que sera le vote? J’avoue n’en rien savoir. Depuis toujours, les deux anciens partis gouvernementaux se partagent les influences, se divisent les populations, et cela avec un équilibre tel que jamais un clérical pointu ou un libéral avancé n’a pu se faire élire. Nous allons avoir contre nous toute la

bourgeoisie et probablement la propagande continue des vicaires nous aliénera les ouvriers catholiques. Quant aux autres, beaucoup sont avec nous sans doute, cependant...?

— Nom de Dieu, interrompit Isières, c’est trop fort! Comment, voilà toute une population sous le pressoir capitaliste, réduite à des salaires dérisoires, et ces gens-là iraient voter pour leurs patrons? Ils n’auraient pas un moment de dignité et de révolte et ne céderaient pas au plaisir de venger dans l’isoloir toutes les avanies qu’on leur <^.t depuis des ans !

— J’estime aussi, opina Deschamps, qu’il faut être plein de courage. Tout cet arrondissement n’est qu’une vaste cité industrielle, fourmillante de plèbe, aux mêmes espoirs, aux mêmes besoins. La pénétration réciproque est infinie ; si on peut déterminer dans cette masse un courant général, il emportera tout d’un seul élan, tellement formidable que les deux partis d’autrefois ne sauront s’y opposer.

— Résumons, fit Destabel. Nous ne sommes rien, n’est-ce pas? Toutes nos organisations ne nous assurent pas d’une façon absolue un dixième des électeurs. Nous sommes sans argent, sans influences : nous avons à lutter contre l’inertie des situations acquises, la force de deux partis anciens et organisés, et surtout contre la faiblesse ou l’ignorance de ceux qui devraient être avec nous. A envisager le problème d’une façon positive et pratique, il est clair que nous devons être battus. Cependant, dans une élection comme celle-ci, il y aura autre chose que les froides probabilités des chiffres. La plupart des électeurs sont, à l’heure présente, indécis ; ils n’ont point réfléchi encore ; tout au plus de vagues tendances les entraînent d’un côté ou d’un autre Si, à ces hésitants, nous parvenons à”donner l’illusion de notre force, cette illusion sera bien près de devenir réalité. Nous avons quatre semaines pour cela, c’est bien assez ! Au reste, si vous voulez m’en croire, nous irons à la bataille pour le plaisir de combattre et sans nous soucier de vaincre. La trop grande préoccupation des résultats peut avoir des inconvénients, mieux vaut aller bravement, drapeau claquant tout large, sans habiletés ni stratégie !

— Bravo, c’est cela ! s’écria Deschamps, et si nous ne triomphons pas cette fois-ci, du moins nous aurons singulièrement facilité la marche de l’idée et préparé l’avenir. Pour créer l’illusion féconde dont parle Destabel, je ne vois de possible qu’une propagande acharnée...

— Mon journal est à votre disposition, vous le savez, fit des Aymards. Mais la presse, en semblable occurrence, est accessoire. Ce qu’il faut c’est la parole même, chaude, vivante, semeuse d’enthousiasme,

— Allons dans chaque commune, proposa Isières.

— Mais il y en a cinquante-deux, s’exclama Berger, et dans ce nombre, de très grandes, où il faudrait aller plusieurs fois, et une vingtaine au moins où nous n’avons pas même un correspondant.

— Raison de plus, fit Isières emballé! Donnons cinquante meetings, cent si l’on peut. Montrons-nous partout. Remplaçons par des discours innombrables la sotte pratique des visites domiciliaires de jadis. Puisqu’il s’agit de frapper l’opinion, c’est ça qui fera de l’effet !

— Eh oui, répondit Berger. Mais les meetings ne peuvent guère se donner que le dimanche après-midi. Les élections ont lieu le 14 octobre et nous sommes le ig septembre. Restent donc seulement les 23, 3o et 6, — Trois journées pour 52 meetings, c’est impraticable!

L’avis d’Isières prévalut. On décida de tenter l’impossible, de faire même des réunions en semaine, d’en faire aux portes des usines, au sortir des charbonnages, partout où la parole pouvait atteindre l’électeur.

Restait la question des frais de l’élection. Elle avait souvent préoccupé Deschamps et des Aymards, car les élections antérieures avaient, assurait-on, coûté cinquante et soixante mille francs, et ces sommes étaient impossibles à espérer dans le parti socialiste, luttant dans la plupart des arrondissements du pays. Les divers groupes avaient promis une contribution, les candidats étaient disposés à faire certains sacrifices, mais tout cela réuni n’était guère, et si cela allait être insuffisant!

— Bah ! fit des Aymards, restez à la lettre dans les termes de votre proclamation ; votre cagnotte paiera votre publicité et quand au reste, pourquoi essayer une lutte chimérique avec les vieux partis : déclarons franchement et sans fausse honte que nous sommes pauvres et refusons net toute dépense électorale.

Il se faisait tard; Berger, Destabel et Deschamps prirent congé.

La sérénité immense de la nuit faisait paraître d’une douceur infinie le grand paysage. C’était un manteau de velours noir jonché de pierreries. Des lumières resplendissaient à des lieues, et de grandes réverbérations d’incendie rougissaient le ciel au-dessus de certaines fournaises industrielles. Dans le silence on entendait des bruits de marteaux, des grondements de machines à vapeur et les lamentations aiguës des locomotives sifflantes. Le ciel criblé d’étoiles regardait avec une majesté indifférente le sommeil fiévreux de ce coin de terre...

Les amis laissèrent leurs pensées vagabonder dans cette espace et Deschamps les précisa en indiquant, d’un geste large, tout ce noir : — Et maintenant, en campagne ! Voilà ce qu’il nous faut conquérir !

L’arrondissement de Sermeuse est très étendu. Il comprend, massée, autour de la ville, une agglomération presque continue de maisons, d’ateliers, d’usines et de charbonnages analogue au pays de Charleroi. Les conventions administratives y distinguent cinq cantons, dont les chefs-lieux sont Sermeuse, Trimet où il y a des verreries, Source-au- Prince, petite ville entourée de grands villages charbonniers, Castillon et Ronelies. Ces deux derniers sont, en partie, agricoles. Ils forment, au nord et au sud de l’arrondissement, des contrées d’un caractère spécial, à population clairsemée, aux grands horizons calmes sans cheminées ni bruit de forges; la vie politique y est moins intense et les opinions conservatrices.

Tout en continuant la propagande habituelle des réunions dans les centres industriels, les démocrates-socialistes eurent soin de ne pas négliger ces districts

ruraux. C’est ainsi que dès la première semaine, Deschamps retourna à Ronelies et put constater que l’enthousiasme remarqué lors de la manifestation de la Libre- Pensée n’avait point faibli. Le même soir, Destabel allait avec Gillain à Floris. C’était un samedi; on espérait avoir comme auditeurs les ouvriers rentrant du travail de la semaine. Ils vinrent en effet, ayant à peine eu le temps de se nettoyer et de quitter leurs habits de labeur, et des bourgeois aussi, avec curiosité. Ce fut une assemblée bruyante et bourdonnante qui fit aux candidats un accueil chaleureux.

Destabel revint à Sermeuse avec Gillain, qu’il connaissait à peine. Ce grand garçon gauche lui avait été tout d’abord sympathique. A peu près du même âge, mais si différents, ils en vinrent vite, à cause de ces différences mêmes peut-être, à se parler à cœur ouvert ainsi que des amis de plusieurs années. Gillain raconta sa vie, une belle vie droite et claire de travailleur : comment, dès l’enfance, il avait tenu le soufflet de la forge et joué avec les marteaux lourds, comment il avait appris à en frapper, et à assouplir le fer aux volontés humaines; comment, joignant la théorie à la pratique, il avait suivi des cours du soir, s’était, après sa journée, courbé sur des livres et des papiers, avait passé des examens, était devenu un des meilleurs ouvriers métallurgistes de la contrée. Puis, tout-à-coup, sa vie bifurquait : les camarades avaient eu besoin de lui pour leur coopérative; et il avait abandonné l’industrie pour de modestes appointements de gérant-comptable. La coopérative se développant, il avait ainsi remué des sommes considérables. Il aimait à raconter qu’un jour, sur des dénonciations de concurrents, le parquet avait fait saisir les livres de l’exploitation; une instruction avait été ouverte; et après des mois, une expertise minutieuse avait relevé un centime d’erreur, que lui, Gillain, avait antérieurement signalée à ses mandants. Cette confirmation solennelle de sa probité avait encore augmenté sa popularité et son crédit près de ses camarades. Il raconta aussi son mariage, son regret tenace de ne point avoir conservé les deux enfants que lui avait donnés sa femme; tous deux s’en étaient allés dès les premières années et il n’avait pas oublié encore leurs petites figures rondes, et leurs yeux étonnés, et leurs menottes s’agitant, toute cette chair indécise où il avait espéré se survivre ! Sentimentalités délicates qu’on était surpris de trouver chez ce grand diable d’homme taillé en hercule, à l’aspect massif et brutal, qui était, au fond, doux et timide comme une jeune fille et sensible autant que laborieux et honnête. Il revint chez Destabel, dont il avait accepté l’hospitalité cordiale. Et le lendemain, dès l’aube, — car il avait été décidé de mettre à profit aussi complètement que possible la journée du dimanche, — tandis que Gillain s’en allait dans le canton de Source-au-Prince, Destabel partit pour Ronelies. Il comptait y retrouver Deschamps, qui avait dû coucher chez Dupont, un des fidèles de l’endroit, et aller ensuite parler à des paysans, au sortir de la messe, dans des villages éloignés ; Fresnes et Villers.

Quand il arriva chez Dupont, celui-ci était déjà en allé; Destabel dut se mettre en route, seul, avec la perspective d’une promenade de près de deux lieues. Il n’en conçut aucune humeur et s’en étonna. D’un pas leste, il s’éloigna et fut bientôt en

pleine campagne. Il suivait la grande route de Bruxelles, à peu près déserte à cette heure et alignant sans fin la procession monotone de sa double rangée d’arbres. Le soleil, un peu hésitant et pâle, dorait les champs d’une douce lumière matinale. Des brumes flottaient aux lointains. La vue s’étendait sur de grasses terres, fertiles et cultivées ; ça et là, d’un repli de terrain émergeaient le clocher d’une église, quelques toits d’un village ; et la brise égrenait dans l’air calme les voix cristallines des cloches appelant aux messes dominicales Des hommes aux chemises blanches des femmes aux corsages et aux cottes de couleur, récoltaient des pommes de terre ; et sur cette glèbe, sous cette immensité du ciel leurs silhouettes avaient ces lignes sommaires et grandioses dont Millet exprima l’héroïsme.

Destabel goûtait profondément la paix délicieuse de ce vaste paysage. Mais il lui parut que cette paix et ce charme mêmes parlaient pour lui annoncer l’inanité de sa propagande politique. Les phrases qu’il avait coutume de prononcer dans les salles fumeuses des meetings où l’on étouffe devant des ouvriers issus des mines et des fournaises, les arguments alors péremptoires, les exhortations décisives semblaient absurdes dans cet espace où la vie s’écoulait plus libre, plus rudimentaire, plus identique à elle-même. Alors que dans la région industrielle les aspects extérieurs des choses étaient sans cesse renouvelés et modifiés par l’action humaine, les campagnes apparaissaient comme moins susceptibles de transformation ; depuis des siècles, les mêmes charrues les labouraient, pour d’analogues récoltes, et celles-ci paraissaient échapper presque à la volonté de l’homme, soumises surtout aux grands phénomènes atmosphériques. Les paysans y vivaient en esclaves de la nature et résignés à ces fatalités, ayant la défiance des innovations et presque de la pitié pour l’affairement et les soucis des réformateurs.

A quoi bon ? disait le large paysage, sans hostilité, mais plutôt avec indifférence ; à quoi bon tant de tracas et d’agitations ? Pourraient passer sur les villes les années et les révolutions ; aux champs, les cultivateurs continueront à répéter la série monotone de leurs tâches immémoriales, comme à chaque hiver viendra laneige et le gel, à chaque printemps des bourgeons de bronze pointeront les jeunes verdures...

Un homme déboucha d’un sentier et marcha à ses côtés. Il était liant et bavard, de ceux-là qui ont une sorte de besoin de raconter à tout venant les incidents de leur existence. Destabel le questionna et pu constater que la verbosité naïve de ce passant confirmait ce que lui avait dit le paysage. Il désespéra un moment, devant ces horizons immuables, ces intelligences obscures et rebelles, d’arriver jamais à communiquer les idées dont il était féru.

A Fresnes, il rencontra Deschamps, Dupont et quelques autres qui revenaient de Villers où, n’ayant trouvé de local pour leur meeting, ils avaient dû parler du haut d’une charette, sur la place, près de l’église. Une trentaine de paysans s’étaient approchés, avec une circonspection lente, malgré l’inquisition sarcastique exercée par le vicaire qui avait en outre fait sonner les cloches à toutes volées. On avait fait une distribution de brochures rouges, acceptées avec l’empressement que le rural met à prendre toute chose gratuite et l’on était reparti sans un applaudissement ni une parole encourageante ou sympathique.

A Fresnes, on avait pu disposer d’une salle où un cercle locaFtenait d’intermittentes séances. Une centaines d’auditeurs s’y amenèrent ; des vieux dont les sarraus bleus fraîchement repassés avaient des plis luisants et raides, des jeunes aux fronts courts et aux figures hâlées par le grand air, avec des regards de méfiance et un espionnage sournois de l’allure de chacun. Comme Deschamps était fatigué par sa lutte contre les cloches de Villers, Destabel parla le premier. Il esquissa la situation des trois partis, résuma les plaintes universelles, notamment quant à la répartition des impôts. L’assistance restait rébarbative. Pas un pli ne remuait sur les visages. On eût dit que les paroles tombées dans les oreilles ne pénétraient point jusqu’aux cerveaux. Destabel s’interrogeait anxieusement, s’efforçant de trouver le chemin de ces âmes closes; un peu d’attention s’éveilla lorsqu’il exposa la question des fermages, leur réglementation possible autrement que par la concurrence désordonnée et profitable aux gros propriétaires seulement Deschamps l'eprit ce sujet avec des détails et des exemples. Il y ajouta la critique du droit de chasse et quelques déclarations tolérantes vis-à-vis des croyants sincères. Cette fois des applaudissements épars retentirent et certains auditeurs audacieux vinrent s’entretenir avec les propagandistes qui distribuaient les brochures rouges. Puis, dans la gaieté radieuse de midi, à travers les champs dorés par le soleil d’automne, on repartit vers Ronelies, dans une carriole attelée d’un vaillant cheval blanc.

On dîna chez Dupont, simplement et en hâte. Celui-ci était très heureux d’avoir ses amis à sa table et il eût voulu les garder ; mais dès deux heures, il fallut se serrer les mains et s’éloigner dans des directions opposées. Deschamps devait aller dans le canton de Castillon et Destabel était désigné pour conférencier avec Gillain, à Bourcelles, gros village important, situé à une lieue environ de Ronelies.

De nouveau, Destabel se retrouva seul, allongeant des pas réguliers sur la route qui descendait vers Bourcelles. Il se sentait un peu fatigué. Le soleil chauffait. Le paysage était sans caractère ; une ligne de chemin de fer courait dans la vallée, raide. Des maisons rouges. Des cheminées d’usine. Silhouettes dures baignées de lumière crue. Destabel regretta de ne point avoir pris sa bicyclette dont le souci eût suffi pour distraire, sans le lasser, son esprit.

Une voiture vint à passer; il hésita à demander au conducteur de le charger; puis s’apercevant que c’était un boucher, il eût une instinctive répulsion pour les taches de sang qui peut-être... et préféra sa fatigue. Il s’amusa à suivre la course précipitée du ruisselet qui côtoyait la route. II passa devant une pharmacie, le pharmacien lui cria : « Bonjour! Espérons que cela ira bien! n Cette sympathie inattendue d'un inconnu le ranima...

La Maison du Peuple était une considérable bâtisse neuve, toute pavoisée de drapeaux rouges. De loin, on voyait la foule des ouvriers endimanchés, vêtus de noir, arriver de tous côtés. Gillain fut là presque en même temps que Destabel. De suite, ils entrèrent dans le spacieux hall, où se pressaient plus de mille personnes. La lutte électorale réconciliait ce jour-là deux associations rivales et les présidents, jadis ennemis, siégeaient au bureau. Le dimanche précédent. Deschamps et Isières avaient été acclamés ; ce dimanche-là, Destabel et Gillain connurent le même succès

lorsqu’ils parlèrent de la nécessité de se servir du suffrage universel, si laborieusement conquis, pour obtenir les réformes ouvrières indispensables, trop longtemps négligées. Lorsque le Président mit aux voix l’ordre du jour habituel portant engagement de travailler au triomphe de la liste socialiste, toutes les mains, avant même que la lecture de l’ordre du jour ne fût terminée, toutes les mains se levèrent avec spontanéité en un élan émouvant, pour ce serment solennel. Destabel et Gillain s’échappèrent, aussitôt la réunion terminée, car leur journée à eux n’était point finie encore. Ils avaient promis d’être à Montagne, où devait s'inaugurer une nouvelle Maison du Peuple.

Un train propice leur épargna l’ennui du chemin et ils entrèrent dans la salle au moment où Berger présentait au public la liste des candidats des Démocrates Socialistes unis. Il ne manquait pas d’éloquence, ce jeune Berger avec sa figure pâle de Napoléon fatigué, son crâne tondu et son menton imberbe! Il eut quelques beaux gestes, quelques périodes vigoureuses qui excitaient les courages comme une fanfare de clairon au moment d’un assaut. L’auditoire n’avait guère besoin, pourtant, d’accents valeureux : un enthousiasme exubérant le possédait. De toutes les localités voisines, à plusieurs lieues à la ronde, des adhérents étaient accourus ; et une manifestation monstre, avec drapeaux claquants, cartels hardis et musiques entraînantes, avait préludé au meeting. Celui-ci était présidé par un négociant rallié au mouvement socialiste, un digne homme, simple et rond, qui perdait un peu la tête au milieu de ces événements extraordinaires. Après chaque discours il se croyait obligé de remercier et d’approuver l’orateur ; et il disait bonnement en se frottant les mains, d’un air satisfait : « Très bien parlé, ce monsieur-là. Il a tout à fait mes idées! »

Isières fut lyrique; il prit thèse de la communion de tous ces hommes rapprochés par un même idéal pour exposer le caractère international du socialisme, puis, il quitta la salle pour aller à Source-au- Prince où il était attendu. Des discours de Gillain et de Destabel terminèrent cette longue séance. Le premier rappela les efforts des associations ouvrières, la puissance, l’organisation, préconisa le groupement de tous les humbles sans distinction d’opinions philosophiques ou religieuses. Le second démontra la faiblesse lamentable de la législation du travail, l’absence d’inspection sérieuse des industries dangereuses, la pénurie des moyens de prévenir ou de réparer les accidents. Il insista surtout sur la nécessité d’organiser pour les vieux un service dépensions. Toutes ces idées furent saluées d’acclamations prolongées et ce fut au milieu de véritables transports que l’ordre du jour habituel fut mis aux voix.

Assurément, même à défaut d’une compréhension bien nette de tout ce qui avait été dit, il devait rester de cette journée, chez chaque auditeur, une impression profonde résultant plus encore de la pensée collective de la foule ambiante que des idées spéciales émises en les discours. Une fois dispersés dans la région, chacun d’eux allait devenir un centre de propagande et de foi suggestionnant l’entourage. C’est ce que disaient le soir, rentrés à Marinelle, Deschamps et Destabel. Les deux amis étaient un peu las, mais enchantés de leur équipée : ce premier dimanche

s’était passé à merveille. Bien que les réunions fussent toujours annoncées comme contradictoires, nul adversaire ne s’était présenté. Les listes ennemies n’étaient d’ailleurs pas encore arrêtées. Les deux partis anciens semblaient endormis dans une quiétude absolue, ignorant ou méprisant l’effort considérable que les socialistes tentaient avec toute l’intrépidité de la jeunesse et l’ardeur de leurs convictions.

La semaine s’écoula dans cette fièvre. Gillain, Destabel et Deschamps se trouvèrent le lundi soir à Lattre, où sont les grands ateliers du chemin de fer de l’Etat. Malgré le danger d’être dénoncés à un ministre tatillon, intolérant et despotique, presque tous les ouvriers vinrent au meeting. On les reconnaissait à leurs boutons d’uniforme, formant la majeure partie de l’assemblée. Deschamps leur expliqua que l’exploitation collectiviste, tout en maintenant la sécurité de position que donne aujourd’hui l’emploi dans les services publics, pourrait par l’autonomie de ceux-ci, séparés de l’Etat politique, assurer à ses ouvriers et agents l’indépendance et la liberté dont les prive si injustement le régime actuel. Ils firent aux doctrines socialistes un accueil chaleureux. C’était d’ailleurs une chose qui avait frappé Destabel et Deschamps : la chaude sympathie de tout ce petit personnel du railway national. Ceux-là étaient presque unanimement acquis; des gardes-convois se plaisaient à montrer aux candidats, sur les locomotives en gare, les chauffeurs et les mécaniciens sur lesquels ils pouvaient compter.

D’autres réunions avaient été organisées. Toutes réussirent au delà de l’espoir. Isières parla le jeudi à Trimet, en plein air, aux portes d’une grande verrerie ; Destabel et Gillain, le vendredi après-midi à Razegnies, au sortir d’un charbonnage, devant des mineurs dont les bons yeux luisaient, dont les dents blanches souriaient dans les faces noires. Deschamps s’était définitivement installé chez Destabel. Tantôt Izières, tantôt Gillain, Berger ou des Aymards venaient les rejoindre et causer. Chaque soir, quand on rentrait éreinté et joyeux, la prévoyance de Destabel leur gardait du bouillon chaud, du Bordeaux, des tartines fourrées, que l’on dévorait avec délices, heureux de ce réconfort, de ce repos dans le confortable home que la fantaisie esthétique de Destabel avait paré de bibelots aimables à l’œil.

Toute cette campagne était déjà faite, losque les libéraux et les cléricaux dressèrent la liste de leurs candidats. Elles se composaient des députés sortants auxquels on avait adjoint des noms incolores et, de chaque côté, pour se nuancer de démocratie apparente, celui d’un ouvrier. La malice était trop grossière pour être bien efficace. Ces listes furent affichées un peu partout, l’une sur papier bleu pâle, l’autre sur papier rose pâle, précédées de déclarations prudentes et vagues ; et, après cet effort excessif, les deux associations bourgeoises retombèrent dans leur calme, laissant à leurs membres le soin de manigancer, comme jadis, des combinaisons compliquées de pressions et d’influences.

Le samedi 29 décembre, Destabel partit pour Raquennes, petit village situé au

nord-ouest de l’arrondissement, peuplé d’ouvriers agricoles et carriers, tout à fait en dehors de la vie générale de Sermeuse. Après avoir discouru devant un auditoire nombreux et sympathique, Destabel ne pouvant rentrer le même soir et forcé de coucher là-bas, lut, tard dans la nuit, un roman qu’il avait emporté : Le Lys Rouge, dans lequel d’exquises descriptions de Florence et de savoureuses épithètes décernées à un poète favori réjouirent profondément. Au réveil, il partit vers deux autres villages des environs.

A Osaix, ce furent les mêmes figures rébarbatives et méhantes qu’à Fresnes. C’étaient les mêmes gens asservis à la glèbe, pour qui toute innovation est suspecte, et qui toujours tondus et toujours victimes, craignent le mieux par crainte du pire et s’en tiennent à leur médiocrité, du moins familière. Certains de ceux-là, occupés à la récolte des pommes de terre, avaient aperçu Gillain et s’étaient appuyés sur leur bêche pour le voir passer. L’ayant reconnu, ils le pourchassaient longtemps de moqueries et d’injures : Partageux! voleur! résumant la notion que leurs journaux leur avaient donnée du socialisme.

Il faisait froid dans la grande salle, les murs étaient à la lueur crue du jour, minables, et, sur les quelques bancs, il y avait de grands espaces vides. Destabel et Gillain firent de leur mieux pour approcher ces cervelles rétives. Ils essayèrent d’être simples, clairs, démonstratifs, de dissiper les préjugés contre le socialisme, de le montrer l’ami des paysans autant que des ouvriers industriels, de leur faire comprendre la solidarité nécessaire des petits. Et ils eurent la joie de voir un tout vieux, cassé, ridé, à la figure rouge sous des cheveux blancs, venir leur serrer la main, se déclarer convaincu et leur promettre de voter pour les socialistes.

A Muret, l’autre village desservi par la même station, l’animation fut un peu plus grande et la propagande plus heureuse.

Cette même matinée. Deschamps et Isières tentaient un effort analogue dans le village de Perginnes, célèbre par un pèlerinage fameux inspiré par une jolie légende du passé, et que les démocrates considéraient comme un poste clérical presque inexpugnable. Ils furent stupéfaits de l’accueil aimable qui les attendait. Le bourgmestre vint à leur réunion, et, après leurs discours, déclara que sans doute des choses louables avaient été dites; il vanta l’ordre et la paix de son village, sa fidélité aux idées ancestrales et cita même le chiffre des dépôts à la Caisse d’Epargne. Le mot de cette énigme ne fut donné que plus tard. L’ironie froide de cette assemblée rustique devint patente lorsqu’arrivèrent les résultats électoraux. Au jour du meeting, le mayeur de Perginnes considérait les socialistes comme une si infinitésimale quantité, il était si sûr de l’imperméabilité absolue de son peuple qu’il put se payer le luxe d’être poli. Mais la moquerie énorme de ces pacants devint colère et brutale lorsqu’ils apprirent plus tard la force réelle du socialisme; alors, la tolérance dédaigneuse fit place à la rage et quand un propagandiste revint, une manifestation hostile l’empêcha de se faire entendre.

L’après-midi, Destabel était désigné pour Milleureux et Forest. Ces deux localités étaient aussi un peu en dehors de la vie commune de l’arrondissement ; les influences de la Fédération Socialiste y étaient surtout prépondérantes.

Destabel fut surpris de voir tous ceux qu’il rencontra très au courant, très organisés, habitués à lire et à discuter, avec une aisance de petits parlementaires en même temps qu’une fraternité égalitaire toute républicaine. Ils lui parurent à cet égard plus avancés que les mineurs des environs de Sermeuse, supérieur comme discipline et culture, mais inférieurs comme candeur, confiance et bonté. Ils avaient la méfiance et le côté doctrinal d’une secte. Leur rigueur, si elle était déplaisante, les rendait puissants ; leur force avait eu son contre-coup sur les mœurs administratives et l’on y autorisait la Marseillaise et le drapeau rouge. Cela fit plaisir à Destabel, la fanfare révolutionnaire et l’étendard : il fut vraiment heureux de marcher ainsi, entre des haies vertes et le grand ciel bleu. Mais le plaisir se dissipa assez vite dans l’ennui des haltes chez les « frères » , des lenteurs exaspérantes dans les cabarets. Destabel s’impatientait en outre du flegme de ces gens qui, trop habitués à politiquer et sûrs de leurs troupes, ne montraient pas l’entrain belliqueux des électeurs de Sermeuse. Après les deux meetings, il fallut courir à travers champs pour gagner la station et prendre le train du retour.

En approchant de Sermeuse, la fièvre politique s’attestait. Dans presque toutes les gares, Destabel voyait monter des gens qui revenaient d’une réunion des démocrates socialistes. Dans les compartiments de troisième classe surtout, on était à même d’étudier les effets de la propagande. Deschamps, Isières et Destabel s’y amusaient chaque fois et cueillaient ainsi, dans les conversations, des réflexions instructives et parfois bien réjouissantes.

Destabel s’était, malgré la fatigue, hâté, car il désirait arriver à Marinelle, à un dernier meeting du soir, où devaient se retrouver tous les candidats, après cette laborieuse journée.

La salle, au plafond bas, était surchauffée; on avait ouvert les fenêtres, mais la foule était telle que l’on s’y écrasait, suant et oppressé comme dans une étuve. De nombreux curieux, arrivés trop tard, s’étaient résignés à se promener sur la place noire, où parfois, par les croisées béantes et lumineuses, arrivait un lambeau de discours. Destabel eut quelque peine à gagner l’estrade, au milieu des vivats et des applaudissements. Le meeting était commencé et à ce moment un contradicteur venait de demander la parole pour répondre à Deschamps. On le regardait curieusement; c’était un personnage long, mince, maigre, donquichottesque que l’on reconnut de suite pour un catholique notoire employé au charbonnage. Il commença par assurer le public de son amitié, longuement, en périodes alambiquées qui impatientèrent, de telle sorte qu’à mesure qu’il répétait plus souvent : mes amis, la foule devenait plus hostile et bruyante. Berger, qui était adoré dans ce village, dut intervenir pour réclamer le silence. Le contradicteur enfila quelques banalités sur le capital et le travail ; comme cela tournait au cours d’économie politique, l’énervement de ses « amis » devint plus grand encore et des cris couvrirent sa voix désespéi'ée. Certains enragés parlaient même de le flanquer par la fenêtre.

Au premier rang, un ouvrier répétait frénétiquement : A l’huche, à V huche! (i)

(i ) A la porte !

comme un impitoyable aboiement. Berger encore, et Deschamps et Destabel s’interposèrent. Ils obtinrent qu’on écouterait de nouveau dix minutes leur adversaire, mais celui-ci s’en fut, épuisé et furieux, renonçant à de plus amples débats. Destabel n’eut guère de peine à lui répondre ; cette intervention maladroite n’avait fait que surexciter les sympathies socialistes, et, après quelques paroles énergiques, ce meeting houleux finit par des acclamations.

On rentra chez Destabel pour dresser le bilan de la journée. Partout c’étaient des bulletins de victoire. Izières et Deschamps racontèrent l’épisode de Perginnes et les meetings auxquels ils avaient assisté l’après-midi, dans le canton de Castillon. Chacun avait parlé quatre ou cinq fois, parfois même six ! Berger aussi avait eu des auditoires nombreux et bien disposés.

Réellement, la secousse devait être profonde. On sentait la résistance faiblir et l’espoir devenait permis. Le parti libéral paraissait malade ; mais la puissance des catholiques restait obscure ; quelle pouvait être sur la masse ouvrière l’action de leurs patronages qu’ils avaient nombreux et prospères, grâce aux subventions capitalistes? Tandis qu’on causait, quelqu’un annonça pour le lendemain matin un meeting à Silly, au Cercle St-Patron. Deschamps et Destabel résolurent aussitôt d’y aller.

Quand, après une bonne nuit de sommeil reposant, ils y arrivèrent, déjà le local se remplissait de bourgeois et d’ouvriers. Les deux amis qui avaient été rejoints par trois ou quatre camarades, s'assirent sur un billard qui se trouvait au fond de la salle. Leur présence parut causer un vif émoi parmi les personnages importants qui se prélassaient sur la scène et qui après des discussions, des hésitations très amusantes, leur dépêchèrent un jeune avocat clérical pour leur annoncer que la réunion n’était pas contradictoire. Ils répondirent qu’elle était tout au moins publique et qu’ils entendaient y assister.

Enfin, les candidats cléricaux se décidèrent à s’asseoir sur l’estrade et un stagiaire ht une conférence aux allures démocratiques. Quelques bravos l’ayant enhardi, il s’attaqua au socialisme et notamment aux théories de Deschainps qui alors demanda la parole, se nomma, au milieu de la curiosité étonnée du public.

Quand le stagiaire eut hni. Deschamps s avança vers la tribune et comme le président, très embarrassé, donnait la parole à un autre orateur, il protesta violemment de son droit de s’expliquer sur les travestissements qu’on avait faits de ses doctrines. Le président sentit son autorité chanceler et ht appel aux gendarmes pour expulser Deschamps. Pendant ce temps, Destabel grimpait sur le billard et exhortait les ouvriers à quitter ces lieux où la libre discussion était interdite, où l’on refusait d’entendre les gens qu’on avait attaqués. Les gendarmes s’approchèrent alors de Deschamps, tandis que Destabel, dans la cour du patronage, annonçait qu’un meeting allait avoir lieu sur la place, en plein air. L’irritation des catholiques était extrême ; ils excitaient les gendarmes à plus d’énergie. Deschamps et Destabel et leurs amis sortirent donc, chantant la Marseillaise, et eurent la satisfaction de se voir suivis par les deux tiers des auditeurs.

Un meeting s’improvisa sur une place publique voisine et les catholiques, exas-

pérés, dépêchèrent les gendarmes pour dresser procès-verbal aux orateurs. Cette démonstration policière, qui ne pouvait avoir de suite, n’eut d’autre effet que de multiplier le nombre des discours. Berger, Blandain et d’autres, ayant tenu à se solidariser avec Deschamps et Destabel. Ce petit incident fit une impression considérable.

Comme ils s’éloignaient, ils rencontrèrent des groupes sortant du patronage. Un vieux houilleur s’approcha de Deschamps et lui dit ; « Ces bougres de cochons vous ont foutu à la porte, mais ils ne m’empêcheront toujours pas de voter pour vous ! )) Et comme d’autres s’arrêtaient, faisant cercle. Deschamps continua la conversation à haute voix, improvisa un petit meeting dans la rue pour tous ceux qui s’en revenaient de la réunion cléricale.

Au retour. Deschamps rayonnait. Il lui semblait qu’une grande victoire venait d’être remportée,

— Vois-tu, dit-il à Destabel, j’avais toujours bien pensé que ces ouvriers étaient avec nous. Ce n’est pas impunément que la démocratie chrétienne parle de justice pour n’en réaliseï mie. Les ouvriers voient bien que ces orateurs avancés, sincères ou non, ne sont que miroirs à alouettes et paravents de conservateurs. Ils écoutent la leçon, mais ne suivent pas le conseil. Cependant j’avais, malgré tout, peur. La masse est si incrédule, si moutonnière ! L’incident de ce matin m’emplit de joie et me rassure. Je crois que nous venons de frapper un grand coup.

— Si tu vois juste, comme je le pense, dit Destabel, nous le saurons demain. Les journaux conservateurs jusqu’ici combattaient le libéral, nous verrons s’ils comprendront que l’adversaire véritable, c’est nous.

Ces prévisions se réalisèrent à la lettre. Le lendemain, la campagne des cléricaux prenait une allure antisocialiste décidée. La situation était donc bien ce que pensaient les deux amis et Silly révélait un état général.

Desehamps, Destabel et Isières vivaient maintenant une vie folle, anormale, toute surchauffée d’activité et d’impré\oi. Destabel s’était chargé de l’organisation des meetings, dont le nombre se multipliait ; il passa la journée à envoyer des télégrammes pour s’assurer d’un local, convoquer un orateur ou faire imprimer, expédier ou distribuer les milliers de petites affichettes annonçant les réunions. Deschamps était retourné une ou deux fois à Bruxelles embrasser les siens et veiller à son home, avec précipitation. Quant à Isières, il trouvait à la fois utile et agréable de compléter sa propagande par des exhortations au domicile des électeurs amis. Et des amis, il en avait d’innombrables! Toute invitation à manger la soupe, à boire un verre de bourgogne, était par lui avec empressement acceptée, et, au dessert, il s’épanchait, racontait un tas de calembredaines dont le laisser-aller spirituel lui conciliait la sympathie. Ces allures joyeuses déconcertaient un peu Deschamps, plus austère, qui redoutait constamment une gaffe, surtout depuis que Berger lui avait

appris que dans certains milieux la conduite d’Isières faisait scandale, qu’on travestissait de façon perfide ses incessantes plaisanteries.

On se retrouvait tous les jours à la Maison du Peuple.

Blandain, qui était resté un peu froid avec ses compagnons de luttes, semblait ne plus songer aux froissements et aux soupçons des premiers jours et prenait vaillamment sa part de l’effort commun. Il reconquérait insensiblement son influence de jadis et la nécessité de la solidarité démocratique imposait silence aux quelques ennemis personnels qu’il avait encore dans la classe ouvrière.

Dans la longue salle, éclairée latéralement par de hautes fenêtres, c’était un constant va et vient, des entrées et sorties de gens affairés, apportant des communications, des imprimés, des journaux. Les murs étaient couverts d’affichettes annonçant les meetings et d’avis aux électeurs, grands placards rouges. — Berger notamment, était surmené. Mille détails accessoires, mais importants, tiraillaient son zèle. Son masque pâle d’empereur se plaquait de taches rouges et il agitait les bras d’un air désespéré. La présentation des candidatures lui valut de cruelles inquiétudes. Les signatures des présentants, l’acceptation des candidats, les listes des témoins, tout fut prétexte à d’affolantes et soudaines terreurs d’un oubli, d'une irrégularité qui eût tout compromis. Parfois, des paroles aigres, l’instant d’après oubliées, s’échangeaient. Isières surtout ne souffrait pas la contradiction; il s’irritait, grognait, menaçait de tout planter là, puis finissait par discuter ou rire.

Les nouvelles restaient bonnes. Un petit journal clérical avait rendu compte avec des accents de détresse d’un meeting de Gillain à Marchez. Marchez était le fief d’un député catholique sortant et il fallait avouer qu’un nombreux auditoire avait écouté et applaudi l’orateur socialiste qui avait parlé en plein air.

Deschamps avait dit à ses amis :

— Je vois bien le succès que nous avons dans nos réunions. Il est éclatant. Je pense que les houilleurs et les ouvriers du chemin de fer nous sont en majorité acquis. Je pense que les campagnes elles-mêmes, que nous considérions comme inaccessibles, sont légèrement entamées. Mais une inquiétude me reste. Je ne sens pas ce courant d’opinion publique que j’attendais. Ouvrez les journaux ; leur prose filandreuse est calme comme de coutume. On nage dans une indifférence d’huile^ Ces petits bourgeois, ces commerçants, ces employés, comment cela va-t-il voter? Rien ne l’indique; au contraire, hier soir, traversant Sermeuse, il m’a paru que ses maisons avaient l’air rébarbatif et hostile. Peut-être devrions-nous tenter un grand effort, au centre même!

Destabel et Isières approuvaient. Tous deux estimèrent qu’il était indispensable de s’expliquer sur le collectivisme, au sujet duquel on racontait les histoires les plus absurdes. Un meeting fut donc résolu pour le vendredi soir.

Les circonstances étaient d'ailleurs beaucoup plus favorables que ne l’avait cru Deschamps. Le Journal de Sermeuse avait rendu compte des innombrables meetings du dimanche précédent, des incidents de Silly et de Marchez, et l’attention du public avait fini par être sollicitée assez vivement. L’indifférence se dissipait. On commençait à parler des élections dans les cafés, les trains, les promenades. L’activité

stupéfiante des socialistes, comparée à l’indolence de leurs adversaires, excitait l’admiration des plus réfractaires. Le meeting de Sermeuse, bien qu’annoncé à peine, devait donc réussir. Une dernière circonstance vint lui donner un éclat exceptionnel. Des commerçants de la ville avaient rédigé une sorte de cahier de leurs griefs et l’avaient fait publier le matin dans les journaux. Certaines de ces questions d’intérêt commercial mettaient presque directement en cause le bourgmestre de Sermeuse, qui était un des candidats libéraux. Cet incident décida les libéraux à accepter enfin la contradiction toujours offerte et ils déclarèrent qu’ils viendraient au théâtre.

Sermeuse possédait une assez jolie salle de spectacle où des troupes de passage venaient, de temps en temps, représenter les pièces à la mode. Dès 7 heures, elle était envahie, un pêle-mêle d’ouvriers, de bourgeois, négociants, avocats, houilleurs, employés, etc., entassé aux stalles, dans les loges, les baignoires, le parterre, le paradis. Une mer de têtes, des milliers d’yeux curieux et attentifs.

Deschamps, Isières, Destabel, Blandain, Berger, et quelques autres s'installèrent sur la scène, avec une grande émotion. Ils comprenaient qu’ils allaient livrer une bataille décisive contre les préjugés, les mauvais vouloirs, les scepticismes, l’inertie implacable de la bourgeoisie. Ils avaient passé l’après-midi à y réfléchir et à classer quelques idées. Dans les coulisses, Isières, qui devait parler le premier, ne le voulut plus. Destabel dut s’avancer.

Il y eut un silence redoutable.

— Citoyens, commença-t-il, des réunions comme celles de ce soir ne seraient pas inutiles si elles pouvaient avoir ce résultat de vous fournir quelques bases d’appréciation impartiale sur nos intentions et nos projets que défigurent tant de polémiques et de malentendus...

La voix était nette, claire et portait jusqu’aux derniers rangs; le geste aisé; l’attitude décidée. Et cependant Destabel était ému comme jamais il ne l’avait été. Ses ongles s’enfonçaient dans ses mains crispées, mais sa volonté était telle qu’il se raidissait contre l’émotion sans se laisser troubler par elle. Cet effort psychique le dédoublait en quelque sorte en deux êtres dont l’un parlait, l’autre surveillait et guidait l’éclosion des phrases. Ces idées, il les voyait venir à lui, ainsi que du fond d’une lointaine avenue; puis une fois acceptées et proférées, il les suivait encore dans leur vol vers les auditeurs, dans leur pénétration en ces milliers de cerveaux. Çà et là aux stalles, et dans les baignoires, il avait reconnu des figures familières, sympathiques ou railleuses, mais il avait voulu les oublier et regardait au loin, tâchant d’atteindre l’âme éparse de la foule anonyme.

Cette tension extrême fut de courte durée. Rapidement la volonté collective s’avoua domptée. Quelques déclarations catégoriques furent applaudies et dès cet instant le discours fut plus facile et plus sûr.

Il exposa l’évolution économique moderne, caractérisée par les développements du machinisme, la concentration capitaliste. Le petit patron disparaissait devant la grande industrie; le boutiquier devant le grand commerce; tous deux étaient rejetés dans la classe des prolétaires, laissés libres, mais nus, par la grande Révolution

française. L’effort des travailleurs s’estimait de plus en plus comme une simple valeur, constamment réduite, et dégagée de toute idée morale de compassion et de solidarité. L’organisation des entreprises par des sociétés anonymes éloignait à ce point l’employeur des employés que tout lien d’humanité était rompu et que le directeur-gérant désireux d’améliorer le sort de ses ouvriers s’exposerait à nuire aux intérêts de ses actionnaires...

Il vit alors, et raconta plus tard ce détail à Deschamps, accourir du fond de sa pensée, une image qui lui parut énorme et violente ; devant elle, le discours se cabra comme un coursier devant un obstacle, puis résolument, il s’enhardit et sauta :

...de telle sorte, conclut-il, que par la force supérieure des choses, par la loi de l’organisation capitaliste actuelle, notre société devient, tous sentiments de fraternité morts, un gigantesque pressoir où s’écrase la chair humaine pour en faire juter l’or des dividendes...

La phrase tomba dans le silence ému de deux mille personnes attentives et ce furent aussitôt des rafales d’applaudissements. Puis une rumeur curieuse s’éleva ; des gens se penchèrent pour mieux voir : les candidats libéraux venaient de prendre place sur la scène.

La parole fut donnée à Deschamps. Il s’avança, en homme décidé à défendre ses idées avec toute l’énergie et le talent dont il pouvait disposer. Posément, presque à mi-voix, il continua la démonstration ébauchée par Destabel et que celui-ci avait terminée sur un ton d’indignation véhémente. 11 prouva, avec une clarté et une patience de mathémanicien, l’injustice d’un monde de plus en plus divisé en deux classes, l’une ayant la richesse sans travailler, l’autre travaillant toujours sans obtenir la richesse. Si la concentration capitaliste doit s’accomplir, qu’elle s’accomplisse, non au proht d’une minorité égoïste de plus en plus restreinte, mais au profit de la collectivité par qui enhn le capital se pourra réunir au travail !

Il rencontrait les objections qu’il pressentait, les banalités sur la mort de la liberté, le peuple de fonctionnaires, l’absence d’initiative individuelle, etc., comme celle aussi qu avec une subtilité aigüe, il devinait chez certains auditeurs, étonnés d’entendre répondre à des questions qu’ils n’avaient point formulées. Et tout cela s’étayait de faits, de chiffres, d’autorités ; le savant doublait l’orateur pour donner à son argumentation la précision indispensable. Puis, lorsqu’il eut indiqué dans ses grandes lignes la constitution de la société collectiviste, il s’adressa aux ouvriers en paraphrasant la proclamation de Bonaparte aux armées d’Italie, aux bourgeois, en leur montrant le rôle de l’Art et de la Science marchant vers la J ustice ! Et il avait quitté subitement son ton démonstratif de professeur, sa voix clamait en tempête, comme celle d’un prophète inspiré, ou se faisait douce, chantante, comme attentive à une chimère charmeresse : des images de poète scintillaient comme des clartés dans des phrases artistement ciselées ; et il avait les accents qui étreignaient le cœur d’une émotion physique dont les plus hostiles se sentaient gênés, il était devenu un peu plus pâle, les lèvres crispées sur les dents en une expression de ténacité indomptable. Il se promenait de long en large, accentuant la marche en piétinant la scène avec des allures de fauve; il fut terrible et tragique, pathétique et doux; un hypno-

tisme étrange se dégageait de son éloquence originale et passionnée. Pendant quelques minutes les deux mille personnes qui étaient là se sentirent emportées sur les ailes de feu, en plein dans le rêve éperdu d’une régénération prochaine, loin, bien loin des misères et des vilenies quotidiennes. Ce fut un triomphe palpitant.

Les libéraux étaient confondus. Le bourgmestre était venu pour s’expliquer sur les questions communales. Il espérait un succès facile et il tombait en pleine théorie, cette théorie que jamais on n’eût pensé que les démocrates oseraient exposer. Les prudents du parti, les opportunistes et les craintifs croyaient de sage tactique de ne point parler du collectivisme et c’était précisément ce silence que les conservateurs comptaient bien exploiter pour faire croire à toutes sortes d’arrière-pensées abominables. Et voilà que les audacieux, avec une témérité toute juvénile, s’étaient jetés à la mer et qu’ils nageaient fort allègrement vers l’autre rive ! C’était déconcertant! Et ce public qui applaudissait avec joie! et plus encore l’espèce de séduction infernale que ces théories exerçaient sur eux-mêmes, sans qu’ils se l’avouassent clairement. Car aucun de ces libéraux n’était préparé à de telles discussions. Ils connaissaient le socialisme par les tronçons défigurés qu’en exposaient les journaux réactionnaires et ces doctrines leur avaient toujours paru insoutenables et monstrueuses ; mais, présentées, comme l’avait fait Deschamps, elles leur apparaissaient comme tenant ensemble, logiques et pourtant subversives. Pourquoi? Ils n’auraient su le dire, là, sur l’heure; cela demandait réflexion. Cependant, puisqu’ils s’étaient fourrés dans ce guêpier, il fallait bien s’y faire entendre; on supposa que l’avocat Deloing pourrait le faire avec succès. Le choix était malheureux. Assez injustement, Deloing était antipathique même à ses partisans. Il avait de plus le tort grave de passer pour le plus doctrinaire des cinq candidats libéraux. Il tenta vainement de ramener à lui l’assemblée. Il dut reconnaître lui-même le talent et la séduction de ses adversaires, mais annonça sa volonté de redescendre à des questions moins hautes. Le terrain ne valait guère mieux, d’autant plus que Deloing avait une malencontreuse façon de s’exprimer par forme interrogative qui amenait des interruptions écrasantes. Ainsi, quand ayant rendu compte de son mandat, il s’écria : N’ai-je pas tenu mes engagements? — Non, répondit le public avec un ensemble terrible comme un coup de massue. — Qu’a fait le parti libéral pour le peuple ? — Rien, rugirent d’innombrables poitrines. — Et c’était un feu d’artifice d’exclamations, de lazzis et d’injures. Le député tint cependant tête à l’orage,courageusement. Il ne quitta la tribune qu’après avoir dit, malgré tout, ce qu’il croyait devoir dire.

Isières eut à lui répondre. Il se leva avec joie, et le cribla de sarcasmes et de reproches, avec le geste et la figure d’un chat en colère, prêt à griffer et à mordre. A chaque coup porté, la salle trépignait d’allégresse. A minuit, le meeting durait encore. Mais nul ne contestait que les socialistes n’eussent ce soir-là triomphé.

Le lendemain, tous les journaux publiaient des comptes-rendus détaillés répercutant l’impression dans toute la contrée ; le Journal de Sermeuse exultait ; la gazette libérale parlait de trois mousquetaires, de ce qu’ils étaient et de ce qu’ils voulaient ; tandis que les feuilles catholiques, toutes à la haine ancienne, accentuaient de leur mieux l’atteinte portée au prestige libéral.

Pour le dimanche qui précéda les élections, Deschamps voulut tenter un effort de propagande tel que son énoncé seul devait faire une impression considérable. Il voulut que dans les cinquantes deux communes de l’arrondissement eût lieu un meeting socialiste. Après des difficultés sans nombre, il réussit à peu près complètement. Le chapelet de ces réunions parut dans le Journal de Sermeuse-, tout le personnel des ligues ouvrières, des associations démocratiques avait été mobilisé ; on avait fait appel à tous les amis des villes voisines ; bien qu’absorbés eux-mêmes par toutes les campagnes simultanées, il en était venu de Bruxelles, de Mons et de Charleroi ; jamais une telle furie d’éloquence ne s’était déchaînée sur le pays.

Deschamps et Destabel s’étaient imposé deux meetings pour le samedi soir, le premier à Linsart, le second à Trieux. Ils avaient pris une voiture pour raccourcir la durée du trajet et pouvoir se montrer dans les deux localités; Berger, d’ailleurs, s’était rendu à Trieux pour faire prendre patience aux électeurs en cas de retard. Précaution fort utile, car après la réunion de Linsart, où les deux candidats furent acclamés, leur cocher, peu expert en ces routes enchevêtrées, s’égara et leur pauvre cheval poussif boitillait en montant les côtes. Les amis durent faire une partie du chemin à pied.

La nuit était douce et sereine comme une nuit d’été. Un grand ciel suave criblé d’étoiles étendait l’impalpable infini de ses mondes au-dessus de la terre endormie. Les chemins étaient déserts et, près des grands murs noirs, perdus dans l’ombre profonde, une paix délicieuse planait, qu’on sentait n’être qu’une halte, un court repos dans les labeurs prodigieux de la fourmilière humaine, car, de temps en temps, se révélant sur les fonds d’obscurité de velours, apparaissait en clartés soudaines, l’incessante industrie : c’étaient les éclairs bleus des fanaux électriques rayonnant comme les étoiles, c’étaient surtout, rayant la nuit, de larges traînées rouges échappées des baies des verreries, au fond desquelles on voyait, comme en des fournaises, des silhouettes fines de souffleurs, semblant jongler, avec du feu, dans le silence. Des cheminées se couronnaient de vapeurs et de fumées; et des houppes de flammes, à leur sommet, semblaient des topazes et des escarboucles fabuleuses. Les lumières de la voie ferrée étaient des rubis et des émeraudes, et sur la rivière dont on apercevait un coude, frissonnaient des traînées d’incendie. Les bâtiments d’usines, si laids et si banals dans le jour, prenaient aussi, au milieu de ces ombres épaisses et de ces lueurs, des apparences inattendues et mystérieuses. Des hangars avaient une majesté de temple et certains échafaudages de houillères avaient une grandeur farouche et la complication inquiétante des constructions fantastiques de Piranèse. On songeait aux cérémonies redoutables des temps abolis, aux sacrifices dans les Moloch de bronze, car ces flambées subtiles et ces vapeurs qui montaient en se tordant dans le ciel, s’envolaient comme de petites âmes suppliantes et misérables convulsées en d'incroyables souffrances, comme les milliers d’âmes de la plèbe écrasée, se dispersant dans les inconnus de l’espace en un encens dont se délecte la Divinité Moderne, aussi féroce et cruelle que les plus implacables du Passé!...

Les candidats, oubliant leurs candidatures, s’attardaient à admirer l’opulence méconnue de ce décor. Ce fut leur cocher qui les rappela aux réalités ; quand ils arrivèrent à Trieux, il étaitprès de onze heures. La réunion, que Berger avait prolongée autant que possible, était finie. Par groupes, les ouvriers s’en retournaient. On reconnut Deschamps et Destabel ; cris, vivats, appels, en un instant la salle se remplit à nouveau, pour un second meeting, d’écouteurs de bonne volonté...

Au retour, dans la voiture qui les ramenait à Sermeuse, Berger, Descamps et Destabel essayèrent de causer ; puis, la fatigue les terrassa et ils s’assoupirent, ballottés les uns contre les autres dans la cabine étroite, au gré des cahots. Un brouillard blanchâtre s’était formé, noyant comme de gaze tous les contours. Trois grands arbres tristes au bord du chemin, se profilant dans le gris, un sifflement strident et désespéré de locomotive, l’éblouissement rouge d’un laminoir, tels furent les détails entrevus vaguement dans le demi-sommeil. A Marinelle, Destabel les attendait avec le bouillon chaud et le bordeaux du soir; et les forces un peu restaurées, ils restèrent tard encore à bavarder dans le bureau peuplé d’œuvres d’art, parmi lesquelles un Ramsès de plâtre érigeait la douceur dédaigneuse de son sourire énigmatique, — très loin, très haut, comme naguère l’impalpable azur du ciel nocturne, — — au-dessus des préoccupations passionnées des heures qui fuyaient.

Ils dormirent peu, car il fallut tôt repartir. Pour ce dernier dimanche, le programme était héroïque et comprenait sept conférences : trois le matin en des villages agricoles, non encore touchés par la propagande, du canton de Ronelies, trois l’après-midi, dont une très importante à Silly, et enfin une dernière le soir, dans le populeux Trimet.

On avait tassé dans le coffre de la voiture des ballots d’un numéro spécial du Journal de Sermeuse pour lequel des Aymards s’était surpassé. Un fac-similé des bulletins de vote, où la liste libérale était figurée par un gros bourgeois porteur de sacs d’écus et la liste cléricale par un maigre vicaire sournois ; les portraits et les biographies des candidats socialistes ; une multiplicité d’articles acérés et sensationnels adressés à toutes les catégories d’électeurs ; bref, rien de ce qui pouvait frapper l’imagination ou la raison du lecteur n’y avait été négligé. En traversant Sermeuse, Deschamps acheta tous les journaux du matin rendant compte du meeting du théâtre et ce fut, jusque Ronelies, une lecture vraiment amusante et donnant du courage ; car les adversaires paraissaient visiblement déconcertés.

Les mêmes plaines fertiles, immenses, à perte de vue, séparant les uns des autres les villages petits, aux maisons pressées autour de l’église comme des poussins sous l’aile maternelle, la même immuabilité que le dimanche précédent.

Pourtant la propagande avait eu son effet ; çà et là, ils cueillaient au long des routes, comme des fleurs, la sympathie d’un bonjour cordial, d’un souhait encourageant.

Les réunions du matin, au sortir des messes, ressemblèrent exactement à ceux de Villers et de Fresnes. La curiosité était peut-être plus vive, la bienveillance plus marquée. Vers midi, pendant que quelques camarades distribuaient les journaux, Destabel s’inquiéta de ne point voir arriver Deschamps qui, peu de temps aupara-

vaut, était descendu de voilure avec Dupont et avait préféré marcher pour dissiper une migraine envahissante. Il revint donc sur ses pas, espérant le rencontrer. A cette heure, les champs étaient absolument solitaires ; aussi loin que pouvaient errer les regards, on n’apercevait que la terre, des arbres et des maisons closes, rien ne décelant la vie humaine Le calme et le silence étaient énormes. Des moineaux pépiaient dans une haie. L’immensité, l’éternité de la nature donna encore à Destabel le sentiment de l’inanité, de l’insignifiance des efforts qui passionnaient si vivement sa vie présente. Ces oiselets étourdis, piaillant dans les buissons, ces herbes au bord du chemin que chauffait le tiède soleil d’octobre étaient pareils, depuis des siècles, à d’autres oiselets, à d’autres herbes, à d’autres labours; et d’autres encore viendraient, pareils. Combien l’humanité s’illusionnait vite sur sa réelle puissance ! Quelle folie de croire réussir à modifier l’ordre des phénomènes. . . !

Brusquement, Destabel aperçut Deschamps couché le long du chemin. Dupont près de lui l’abritant des rayons du soleil et veillant, attentif comme une mère au chevet de son enfant. Deschamps était très pâle, il dormait d’un sommeil lourd de malade, et il y avait dans l’attitude de Dupont tant de sollicitude, tant de fraternel amour illuminait sa bonne tête ronde et franche, que Destabel en fut ému et qu’il se prit à aimer aussi — tant l’amour appelle l’amour — d’une affection véritable ce compagnon pour qui il n’avait eu jusque-là que l’estime banale accordée aux collaborateurs d’une oeuvre commune.

Quelques minutes passèrent en cet attendrissement muet. Puis un caillou roula dans le fossé et réveilla Deschamps qui déclara se sentir mieux et put remonter en voiture. Après le dîner, Destabel insista pour que son ami prît du repos et ne vînt le rejoindre qu’à Silly par le chemin de fer, tandis qu’il continuerait seul la prédication projetée et veillerait aux distributions des ballots de la voiture. Deschamps eût voulu poursuivre, mais la fatigue fut plus forte et l’obligea d’accepter la proposition de Destabel.

Les deux premiers meetings de l’après-midi avaient lieu d’ailleurs dans des centres sûrs où la propagande était presque superflue. Destabel s’y borna à fouetter les courages par quelques phrases énergiques et s’empressa vers Silly. La réunion était considérable, elle avait lieu en plein air, dans le préau d’une école. Depuis cinq heures de l’après-midi, divers discours y avaient été faits, devant une affluence toujours croissante de peuple. Isières, notamment, qui, de son côté, a^'ait fait des prodiges d’ubiquité, y apparut, prononça une harangue enflammée, puis s’en fut, toujours courant, vers d’autres assemblées.

Le soir tombait, peu à peu les détails s’atténuaient dans l’ombre, dans la cour vaste survenaient sans cesse de nouveaux arrivants silencieux, recueillis ; c’était une mer noire où l’on ne distinguait plus rien, que l’ondulation des taches plus claires des visages. Cette foule extraordinaire qu’on ne voyait pas, qu’on devinait dans la nuit, avait quelque chose de mystérieux et de formidable. De même l’on apercevait à peine l’orateur debout sur l’échafaud dressé en guise de tribune ; et l’impersonnalité de tout cela était d’une indéniable grandeur : c’étaient des Voix parlant à la Foule. Au loin, les lignes estompées des bâtiments industriels, des che-

minées d’où montaient droites de petites fumées dans le ciel couleur de cendre, le grand silence pacifique d’un soir religieux. Deschamps, impressionné par ce décor exceptionnel, prit pour thème de son discours le mot splendide : Mîsereor super turbas! Et vraiment, il se lamenta, en mystique, au-dessus des foules souffrantes; il célébra le royaume des pauvres et des humbles proclamé par le Christ, les Apôtres et saint François qui allèrent eux aussi parler, au milieu des huées et des persécutions, aux errants des carrefours et des grands chemins, et ce fut avec des accents inspirés qu’il annonça la venue nécessaire du monde fraternel qu’édifierait le Socialisme triomphant. La foule crépusculaire écouta stupéfaite et ravie cet ardent acte de foi qui dépassait singulièrement la lutte électorale et en suivit le cours avec frémissement. La nuit étant venue tout à fait, le Président crut inutile de mettre aux voix l’ordre du jour habituel ; mais Destabel et Deschamps insistèrent, demandant aux auditeurs de faire flamber des allumettes. Au signal convenu, des milliers de petites flammes bleuâtres scintillèrent comme des lucioles, grandirent, devinrent jaunes, firent une grande clarté ! Ce fut prodigieux : l’impersonnel sortit de l’ombre ; la cohue se décela multiforme et innombrable. La révélation brusque de l’énormité de la foule, le sentiment qu’ils étaient là plus de trois mille à avoir vibré de la même émotion, fut si intense que spontanément toutes les mains se levèrent, qu’une clameur sortit des poitrines, rugissant la Marseillaise, solennellement !

Après cette émotion-là, le meeting du soir, à Trimet, fut sans saveur, malgré les ovations. Au retour, tandis que les chevaux épuisés trottinaient résignés, avec l’espoir de l’avoine et de l’écurie prochaines, Destabel dit à Deschamps :

— A l’heure actuelle, comme nous, nos amis rentrent au gîte Nos cinquante meetings ont eu lieu. L’élection me paraît virtuellement décidée dès ce soir. En notre faveur? Je n’en sais rien encore et n’ose le croire. Mais qu’importe!

— Oui, certes, qu’importe ! Vainqueurs ou vaincus, ne sera-ce pas toujours une grande chose que cette journée d’aujourd’hui ? Et que d’idées remuées, que de semences au large répandues qui vont maintenant germer et mûrir dans les cerveaux !

— Certes ! c’est une belle chose que celle que nos communs efforts me firent voir. Et vainqueur ou vaincu, je n’en aurai pas moins goûté avec une plénitude que j’ignorais, les paysages admirables de mon pays !

Et Destabel montrait la région noire sous le vaste ciel d’azur pâle, la région noire traversée d’étranges et superbes lumières, tragique et lointaine, où l’on percevait la palpitation de tant d’existences inquiètes...

Le lendemain de ce grand jour, à la Maison du Peuple, on centralisa les renseignements. Ils restaient excellents. La plupart des meetings avaient réussi sans incident fâcheux. Le dévoué Berger seul avait vu un contradicteur, l’avocat Deloing qui dans un hameau perdu du canton de Castillon, avait été chercher une revanche

de sa déconfiture du Théâtre, revanche que Berger lui avait d’ailleurs alertement refusée. Dans une autre localité du même canton, un orateur socialiste avait été injurié et bousculé par des cléricaux ayant à leur tête le fils du bourgmestre. (La curiosité doucement ironique de Perginnes était loin!) Mais les déboires du matin lui avaient valu une ovation chaleureuse, l’après-midi, à Montagne. Dans un petit village des environs de Ronelies, le curé était sorti de son église pour apostropher les propagandistes et ameuter les paysans ; on avait dû battre en retraite. A part ces mécomptes futiles, le succès s’était partout affirmé.

Deschamps et Destabel voulurent alors savoir ce qu’on disait au Palais de Justice. Tous deux y avaient des relations et savaient combien cette salle des Pas-Perdus est le récepteur des potins de chaque jour. Presque tous les événements, grands et petits, s’y préparent ou s’y achèvent; nul n’existe sans y avoir sa répercussion; ils s’y reflètent dans le flot intarissable des parlottes, agrandis, déformés ou diminués, comme les ombres des arbres au long d’une rivière; les nouvelles y viennent incessamment se concentrer et s’éparpiller dans les conversations vaines. — Ce jour-là, les opinions étaient partagées ; quelques-uns commençaient à admettre que les socialistes passeraient au premier tour; tous reconnaissaient la valeureuse furia qu’ils mettaient à mener la campagne.

Après quelques félicitations mélangées de restrictions torves, divers robins interpellèrent les candidats au sujet de leurs discours du vendredi, au Théâtre. Leurs questions furent si pleutres, si bassement personnelles que Destabel et Deschamps durent faire un effort pour ne point se fâcher et dissimuler leur dégoût.

C’est que depuis quinze jours, sans s’en rendre compte, ils étaient sortis des conditions de la vie normale, ils s’étaient en quelque sorte suggestionnés pour l’apostolat de l’idée nouvelle, s’étaient passionnés pour de beaux rêves radieux d’équité et d’amour, avaient su, par les magies de la parole et l’énergie de leur foi, faire partager par la classe ouvrière leur exaltation et leurs espoirs ; et de ces hauteurs, la chute était profonde, en vérité, dans ces bavardages de bourgeois chicaniers, mettant les ressources de leur intelligence et de leur instruction à soulever des arguties captieuses, à compliquer des équivoques et des malentendus, rechercher des mobiles ignobles ou des buts imbéciles, paralyser tout élan, éteindre sous la raillerie toute flamme, instaurer le glacial, prudent et sordide égoïsme, au moment où les deux amis étaient encore tout vibrants de l’impression grandiose du meeting aux allumettes, du souvenir de cette foule ouvrière qui n’avait point sottement ricané lorsqu’on lui avait parlé de saint François d’Assise. Quel contraste! et quelle hâte de s’évader de ce lieu sinistre, peuplé de gens en deuil ; quelle sensation pénible comme une nausée, de s’être baignés dans ce fleuve boueux de cancans odieux et stupides, d’insinuations viles, d’injures lâches, de mots venimeux, d’avoir côtoyé de si vilaines et mesquines âmes ! Avec de tels éléments, les transformations sociales rêvées paraissaient singulièrement laborieuses; aussi, valait-il mieux les combiner hardiment sans eux et contre eux !

Dupont, de Ronelies vint un de ces jours à la Maison du Peuple, très soucieux. Il annonça que les catholiques, commençant à trouver redoutable la propagande

socialiste, se remuaient aussi et avaient organisé, à Siméon, une réunion contradictoire à laquelle ils défiaient les socialistes de venir, car c’était l’abbé Purpurin, une des lumières de la démocratie chrétienne, qui devait y porter la parole. Siméon était un petit village lointain, perdu dans les campagnes au nord de Ronelies; le lieu était bizarre pour une joûte oratoire jusque là si prudemment refusée. Destabel et Deschamps acceptèrent néanmoins avec empressement ; encore sous l’émotion du meeting de Silly, il leur plut d’aller attester à nouveau qu’ils reprenaient et continuaient la véritable tradition des premiers âges chrétiens, interrompue et dénaturée par le cléricalisme exploiteur. Pour mieux se préparer, en chemin de fer Destabel relisait l’Evangile et c’était avec des cris d’admiration qu’il signalait à ses compagnons des versets dont l’éternelle et symbolique vérité s’appliquait aux situations modernes. Les récits de la vie de Jésus formulaient, d’une façon définitive et pour se répercuter dans la suite des temps en des modalités à peine variées, l’histoire de tous ceux qui, comme lui, aimeraient les Pauvres et, le cœur éperdu de tendresse et de justice, oseraient parler aux Riches, aux Marchands du Temple, aux Docteurs de la Loi, aux Pharisiens, aux Juges, de la fraternité méconnue.

De Ronelies à Siméon, on dut aller à pied. La nuit était douce et calme, plus calme en ces solitudes vastes de champs qu’aux alentours de Sermeuse toujours grondant de l’activité industrielle. Par mesure de prudence. Dupont avait demandé à trois ou quatre camarades de leur faire escorte. Ils étaient venus en nombre double et s’étaient constitués les gardes du corps des candidats avec un dévouement absolu et farouche. Comme ils marchaient vite, ils dépassèrent quelques groupes dont la silhouette traînarde sur la route grise rappela à Destabel les paysans en marche des tableaux de Laermans. Deschamps fredonnait un air socialiste populaire, et cela seul suffisait pour se faire reconnaître; les uns répondaient par un joyeux : bonsoir, citoyens, les autres restaient silencieux. On arriva, entre des haies sombres, dans le village tranquille. Au patronage catholique, foule nombreuse et curieuse ; sur la scène, quelques soutanes et des personnages sans notoriété. Le curé de Siméon s’avança pour déclarer que l’abbé Purpurin étant empêché, le meeting ne serait pas contradictoire.

— Pardon, il le sera, fit une voix nette.

Deschamps, qui se nomma, affirma son droit d’être là et de parler pour se défendre. Il promit d’ailleurs d’être calme et courtois et de respecter la discipline du président.

La demande, confirmée par Destabel, était formulée en termes si polis et si modérés qu’il était vraiment très embarrassant de ne point y accéder. Le curé en sentit le côté équitable, quand un jeune avocat de la capitale, en quête de services à rendre au gouvernement catholique, mais épouvanté à l’idée de s’exposer à révéler l’indigence de son intellectualité devant de tels adversaires, s’y opposa frénétiquement, agitant bras et jambes et invitant ses partisans à jeter dehors les socialistes. Il brandissait sa canne, en évitant d’ailleurs avec prudence de se mêler à la bagarre qu’il espérait. Un tumulte s’ensuivit. Il y eut des poussées terribles et des femmes crièrent, effrayées. Les camarades de Ronelies veillaient sur Deschamps et Destabel,

et s’apprêtèrent à les défendre. On dut appeler la gendarmerie. Seulement, cette fois, plus scrupuleux qu’à Silly, les pandores se refusèrent aux illégalités auxquelles les conviaient les organisateurs du meeting, et comme Deschamps et Destabel étaient assis paisiblement, attendant la fin du vacarme, ils ne voulurent point agir contre eux. Les curés et le stagiaire bruxellois se décidèrent alors à lever la séance et à faire évacuer la salle. Le public sortit en chantant la Marseillaise qui, dans ces campagnes endormies, avait une grandeur spéciale et extraordinaire, puis se retrouva dans un cabaret de Siméon où Deschamps et Destabel, montés sur une table, parlèrent. Gomme Destabel donnait les explications indispensables sur la manière de voter, qu’il y avait trois listes de candidats, que les socialistes étaient au milieu, que pour voter pour tous il suffisait de noircir avec un crayon le milieu blanc du carré noir se trouvant au-dessus de la liste, un auditeur résuma la leçon : « x\l coupette del lisse du mitant ». Le propos typique en sa forme patoisante eut un succès sans pareil. Dès le lendemain, on le redit, on le publia comme le mot d’ordre. On le répéta dans les campagnes, parmi les laboureurs et les varlets, on le répéta dans les villes et les villages, parmi les petits commerçants, les employés, dans les stations et les gares, parmi les ouvriers du chemin de fer, devant les fournaises des laminoirs et des verreries, dans la nuit souterraine des fosses, au travail, au logis, à la promenade, à l’estaminet, en même temps qu’une image heureuse trouvée par Deschamps, indiquant le socialisme rédempteur situé sur le bulletin de vote, comme le Christ au Calvaire, entre deux larrons, le bon larron étant le libéral, dont on pouvait espérer repentir et conversion...

Les deux derniers jours furent terribles. Malgré leur entrain et leur belle humeur, la fatigue physique commençait à peser lourdement sur les candidats. Leurs lieutenants et collaborateurs, surmenés, étaient excédés. Une certaine lassitude intellectuelle commençait à les gagner. Dans ces multiples conférences, tout avait été dit, exposé et redit, malgré la complexité des questions. L’acte d’accusation des anciens partis avait été parachevé; la critique de l’organisation, complète. On s’était expliqué sur toutes les réformes essentielles, et certaines d’entre elles avaient été traitées d’une façon approfondie dans les réunions spéciales. On avait développé le programme de réalisation immédiate, de même que l’on avait hardiment célébré les espoirs pour un avenir plus lointain. 11 fallait maintenant rééditer les mêmes démonstrations, se répéter d’une façon si monotone que l’argumentation devenait presque une action réflexe, n’intéressant plus l’orateur. Les discours devenaient impersonnels. Il y avait une sorte de fonds commun d’images, d’anecdotes et de preuves que l’on s’empruntait fraternellement, et c’était parfois bien bizarre, les déformations inattendues que subissaient certaines historiettes en passant ainsi de bouche en bouche.

D’autre part, les anciens partis se sentant menacés, ce qu’au début ils n’auraient pas cru possible, essayaient de contrecarrer et d’atténuer la propagande socialiste. Ils organisaient à leur tour de nombreux meetings, ayant soin de faire parler un protagoniste quelconque aux lieu et place des candidats, ce qui évitait des déclarations compromettantes. Leur presse faisait rage, rivalisait de diatribes violentes. Elle

inonda l’arrondissement de tirages supplémentaires, gratuits, que l’on fourrait sous les portes, le soir, qu’on faisait distribuer, au coin des rues, comme des prospectus, par des salariés, tandis que le million de brochures rouges semées à l’ouverture de la campagne électorale, l’avait été gratuitement, par des ouvriers après leur journée, sans autre rétribution que la joie d’avoir travaillé pour le parti. L’effervescence ouvrière était telle que les libéraux et les cléricaux avaient peine à recruter des distributeurs, et que, dans certaines localités, leurs journaux restèrent en ballots. L’abondance des imprimés, en ces derniers jours, fut si considérable qu’ils manquèrent leur effet, tandis que les placards rouges étaient encore l’objet de lectures et de causeries.

Les démocrates socialistes eurent à faire face à une affluence extravagante de demandes de meetings. La réussite de toutes ces réunions électorales était pour les cabaretiers une promesse de bénéfices faciles, et de toutes parts ils offraient leurs salles, insistaient sur l’importance particulière de la conférence qu’ils demandaient. Là, il fallait convertir des hostiles; là, c’était des fidèles à encourager; ailleurs, des hésitants à raffermir ou à décider.

Destabel, Isières, Deschamps, Berger et les autres firent d’incroyables efforts. On approchait du but ; il fallait fouetter la bête, la traîner épuisée, au poteau, dans un élan suprême ! On se reposerait après ! A chacun des meetings des adversaires, ils envoyèrent quelqu’un chargé de contredire ou tout au moins de les renseigner ; toutes les demandes reçurent satisfaction ; bien plus, il y eut des meetings le matin pour les ouvriers de nuit ; il y eut des meetings flamands, pour les ouvriers assez nombreux ne comprenant que cette langue ; il y avait, en effet, au milieu de ces populations wallonnes, certains groupes de houilleurs, de terrassiers, ne parlant que le flamand : à Silly, un hameau s’appelait la Petite Hollande. Les réunions et les ligues siégèrent tous les soirs, pour donner aux électeurs nouveaux des indications sur la manière de voter. Des fac-similé de bulletins furent distribués par centaines de mille; il y en eut dans tous les ménages, dans les fabriques, dans les ateliers, au coin des galeries dans les charbonnages. L’agitation populaire était extrême; certaines houillères constatèrent que l’effet utile du travail diminuait, tellement les discussions et les causeries attardaient les ouvriers.

Puis vint la bataille des affiches. Les placards rouges sang-de-bœuf rutilèrent au milieu des affiches bleues des libéraux, des affiches roses, jaunes et vertes des cléricaux.

Des Aymards, de son côté, faisait merveille. Il déployait, dans la confection du Journal de Sermeuse, une maestria incomparable. La politique y débordait de son cadre ordinaire, y mangeait les faits-divers, les comptes-rendus de festivités et d’enterrements, les feuilletons et même les annonces. C’étaient quinze colonnes, chaque jour, de réquisitoires fougueux contre les partis bourgeois, de dithyrambes en l’honneur des socialistes.

On en arrivait à réaliser des choses folles, invraisemblables, comme ce meeting qu’Izières et Destabel allèrent donner, à onze heures du soir, en un petit village rural du canton de Source-au-Prince. Retenus à une réunion précédente, ils arri-

vèrent au milieu de la nuit, persuadés qu’ils trouveraient tous les habitants endormis. Bien au contraire, la commune entière les attendait, et quand ils furent annoncés, hommes, femmes, enfants, tous se précipitèrent dans le local désigné, avec la joie, les cris, l’impatience tumultueuse d’un spectacle gratuit, curieux et passionnément intéressant.

Comme Deloing le député et ses amis n’avaient point achevé leurs discours lors du débat au Théâtre, on leur avait donné rendez-vous dans la salle plus spacieuse de la Bourse. Ils s’y étaient préparés avec un vague espoir de revanche ; mais lorsqu’ils virent, dans la ville, les flots et les flots sans fin de la foule, plus nombreuse ce soir-là que jamais en aucun jour de fête, lorsqu’ils aperçurent cette masse se précipiter comme une trombe dans l’escalier, enfoncer une porte qui ne s’ouvrait pas assez vite, tordre des barres de fer, emplir en tourmente l’énorme salle, s’y entasser à s’étouffer, ils eurent la perception nette de leur fin prochaine. Trois mille hommes environ étaient entrés et il en restait encore bien davantage par les rues que Destabel et Isières allèrent haranguer sur la place publique, tandis que Deschamps et Gillain parlaient à la Bourse. Ce soir-là, la bourgeoisie de Sermeuse sentit définitivement qu’il y avait quelque chose de changé dans la vie politique du pays et qu’une force nouvelle, inconnue, insoupçonnée, allait maintenant intervenir.

Les journaux bourgeois prirent un ton exaspéré. Il n’y eut guère cependant de ces vilenies personnelles auxquelles les discussions électorales servent souvent de prétexte. De part et d’autre, le débat public resta digne et relativement courtois. Mais dans l’exposé des doctrines socialistes, la petite presse cléricale se montra dénuée de tout scrupule. Elle reproduisit des citations tronquées, dénaturées, sur la la famille, la propriété, la religion, la patrie, qui firent frémir les ignorants et les timides. Deux ordres principaux de reproches revenaient dans ces polémiques : exciter la haine, faire appel aux sentiments bas, et promettre des choses irréalisables; leur fréquence émut Destabel. Il s’interrogea et se demanda si en effet, inconsciemment, ses amis et lui n’avaient pas pu mériter ces critiques. Et tandis qu’il récapitulait la période qui s’achevait, il se rappela les grands gestes d’amour de Deschamps, la spirituelle gaieté sans fiel d’Isières, la conviction des autres, et cherchait en vain cet esprit de mal qu’il appréhendait; quant aux promesses, il avait la conscience tranquille, les candidats n’avaient pi'omis qu’une chose ; défendre leur programme ; et si quelques rares cerveaux avaient pu en croire possible la réalisation soudaine et féerique, la très grande majorité des électeurs savait très bien les efforts de patience, de propagande et de dévouement qu’exige la plus petite réforme.

Donc, en réalité, cette campagne passionnée se terminait sans remords comme sans déboires. Malgré leur éreintement, les socialistes restaient folâtres comme des collégiens en vacances. On avait beaucoup ri d’une dernière boutade d’Isières; n’avait-il pas imaginé, dans un grand meeting donné à Montagne, de symboliser par des ours les anciens partis ; et il avait fait l’ours sur la scène, l’ours libéral et l’ours clérical, leur marche gauche et leurs grognements, aux applaudissements joyeux de la foule enchantée.

Les fidèles du canton de Source-au-Prince se plaignant d’avoir été uq peu

négligés, Destabel s’engagea à aller les v’^oir, le samedi, veille de l’élection . Chapelle, Razegnies et Gry-lez-Marchez, tel fut son itinéraire. Son frère cadet, un jeune homme exclusivement épris d’art et très indifférent aux choses de la politique, qui était venu au retour d’un voyage d’études à Florence, passer quelques jours de vacances à Marinelle, l’accompagna, curieux d’observer esthétiquement la fermentation des plèbes. Gomme le temps était beau, ils prirent leur bicyclette. Ils traversèrent Marinelle, Sermeuse, Montagne et d’autres villages. Des arbres tombaient les feuilles jaunies et le vent les faisait courir bruissantes derrière les cyclistes rapides. Un pâle soleil d’octobre poudrait d’or le paysage et, vers le soir, chut dans un embrasement rouge, au fond du ciel exalté. Ils allaient bon train, les cabans éployés et palpitant sous la brise comme des ailes, et ce vêtement que les propagandistes avaient presque tous adopté pour se garer du froid au sortir des salles surchauffées, était si familier aux populations qu’une femme les voyant passer, cria ; « C’est des orateurs ! »

Les ouvriers qu’ils rencontraient les regardaient avec bienveillance, et l’un d’eux, un vieux mineur qui se rendait au travail et à qui Destabel cria, en souriant, le mot d’ordre : « Al coupette du mitant, camarade ! » lui répondit, d’un ton où l’on sentait une volonté enthousiaste et opiniâtre : v Ça n’pou né manquer ! »

Les trois meetings eurent lieu à Chapelle, à Razegnies, à Gry, sans incidents, avec les vivats habituels. De ce dernier village, Destabel, ayant retrouvé Gillain et appris qu’un meeting libéral avait lieu à six kilomètres de là, repartit aussitôt avec son frère. Déjà la veille, il était ainsi tombé à l’improviste dans une réunion de libéraux que sa présence avait consternés. Deux jeunes compagnons, aux solides jarrets, s’étaient offerts à leur montrer la route et couraient devant les bicyclettes. La nuit était venue, sereine et magnifique ; un léger brouillard blanc, imprégné des clartés d’argent de la lune, donnait à toutes choses des aspects d’une douceur infinie. Les routes grises s’étendaient au milieu des campagnes désertes et quand ils arrivèrent au sommet du plateau qui domine la vallée, quand ils découvrirent l’immensité silencieuse avec, très loin, les réverbérations bleues des fanaux électriques ou les lueurs rouges des usines, avec, très loin et si mélancolique dans l’éloignement, la plainte des locomotives, ils savourèrent délicieusement la calme majesté du décor, le charme de la course rapide, ils connurent

L’ivresse de l’espace et du vent intrépide.

L’entrée de Destabel au meeting libéral causa une véritable stupéfaction, muée bientôt en acclamations ; les libéraux essayèrent à peine de lutter ; la bataille paraissait trop manifestement perdue. Après ce tour de force, Destabel rentra exténué et ravi à Marinelle ; il y rencontra Deschamps qui avait été porté en triomphe au sortir d’un meeting à Trimet, sur les épaules de robustes gaillards. De tous côtés, les nouvelles de cette dernière journée restaient rassurantes. Après avoir si longtemps considéré la victoire comme problématique, les amis n’en doutaient plus à l’heure actuelle. Bien au contraire, ils en avaient une certitude telle qu’elle bannissait toute angoisse ou toute inquiétude.

Le grand jour arriva.

L’on savait qu’aucun résultat ne serait connu avant le soir ; aussi Deschamps et Destabel avaient résolu de s’abstraire le plus possible de ce qui se passait et de prendre quelque repos. Après avoir voté, ils rentrèrent au gîte et s’efforcèrent d’oublier l’événement qui avait si fort exalté leurs énergies depuis quatre semaines. Mme Destabel, qui était musicienne experte, évoqua pour eux la légende du palais construit par les Géants et pavé avec l’Or du Rhin pris au Nibelung, les amours et les trépas d’Yseult et de Tristan, de Siegfried et de Brünnhilde. Les heures ainsi passèrent sans impatience.

Les amis sortirent vers neuf heures. Aussitôt en ville, leur calme s’envola et le besoin de savoir, d’être fixés, les tenailla : ils achetèrent un numéro du Journal de Sermeuse qu’on criait par les rues. Il le lurent avec anxiété sous un réverbère. Cette édition ne contenait que les nouvelles de la journée, des prévisions optimistes, des indications vagues. Mais dès qu’ils furent dans la foule, des amis vinrent qui les félicitèrent. Le succès s’annonçait. Quelques bureaux connus déjà donnaient des majorités considérables; les socialistes avaient, en moyenne, plus de voix que les catholiques et les libéraux réunis. Ceux-ci venaient les derniers, assez peu favorisés. Ce résultat confirmait donc les prévisions de Deschamps et de Destabel; cependant, de peur d’une désillusion cruelle, ils ne se hâtèrent pas de se réjouir.

Ils se rendirent au bureau du Journal de Sermeuse. Des Aymar ds était rayonnant, les nouvelles étaient inespérées. Les dépêches des autres villes annonçaient aussi des triomphes socialistes déconcertants : à Mons, à Charleroi, à Liège, toute la Wallonie semblait conquise. Les grands chefs de la politique doctrinaire étaient par terre ; presque tout le personnel ancien faisait place à des hommes nouveaux. A chaque instant, retentissait la sonnerie du téléphone et de petits télégraphistes apportaient des plis bleus. On les ouvrait le cœur battant, le sang aux joues, avec une hâte fébrile à épeler les lettres et les chiffres. Isières était arrivé aussi, plus exubérant encore que de coutume, il criait les résultats, battait des mains, chantait la Marseillaise, avec des rires et des plaisanteries sans fin.

La dépêche de Perginnes surprit plus que tout : on y obtenait 700 voix contre 90 voix aux deux partis bourgeois ; c’était renversant et Destabel, qui connaissait l’endroit, se refusait à y croire. Isières cependant affirmait qu’après sa conférence, il avait bien vu que « ça y était » et les chiffres actuels lui semblaient très plausibles.

On demandait les candidats à la Maison du Peuple. Ils y allèrent. A leur entrée, une ovation passionnée leur fut faite et tour à tour ils parlèrent pour célébrer l’avènement de l’idée nouvelle, l’aurore éblouissante qui se levait. Destabel invita au respect de la mémoire des disparus, des hommes de science et d’action qui, malgré les dédains, les outrages et les sarcasmes, avaient édifié le socialisme belge, au docteur De Paepe et à Jean Volders, précurseurs qui s’en étaient allés sans pouvoir saluer l’aube de leur foi ! A cette évocation, il y eut un grand recueillement superbe, puis l’allégresse générale chanta de nouveau...

Le lendemain, les nouvelles se confirmaient, sauf le résultat de Perginnes, par exemple, dont il fallut intervertir les chiffres, c’étaient les réactionnaires qui avaient 700 voix et les socialistes 90 ! En dépit de ce mécompte léger, les majorités demeuraient formidables. Une indécision seulement restait : passerait-on au premier tour? Mais sans attendre les résultats définitifs, la victoire était si belle que spontanément une manifestation s’organisa à la Maison du Peuple. Des musiques surgirent, des drapeaux, tout un cortège exultant. Les libéraux et les cléricaux atterrés filaient le long des murs, courbant l’échine, mais le peuple était inexprimablement joyeux. A la Maison du Peuple, quand parurent les candidats, il y eut des vivats frénétiques. Des femmes les embrassèrent, des hommes les hissèrent sur les épaules et les portèrent en triomphe. D’autres essayaient des rondes vertigineuses. Partout, sur toutes les figures éclatait un contentement sans bornes, se manifestait une gaieté tapageuse, un peu sauvage et grosse, mais si sincère, si jaillie de l’intimité des êtres !

C’était pour tous une étonnante journée d’espérance et d’allégresse! Combien ces quelques heures radieuses payaient largement les années sombres ! Quand jadis, dans la nuit souterraine des houillères, Blandain abattait le charbon, quand jadis, dans la clarté rouge des forges, Gillain martelait le fer, ils n’eussent jamais osé, dans ce pays censitaire, rêver d’être un jour les élus de leurs frères, et ce songe devenait une réalité ! Quant à Deschamps, il était plus heureux encore du triomphe de ses idées que de son triomphe personnel ; il s’énumérait avec fierté le nombre des mandats conquis par les siens, acceptant tous le programme qu’il avait défendu malgré le scepticisme des uns et l’hostilité des autres. Isières, lui, se réjouissait de cette élection qui le donnait enfin à cette vie politique vers laquelle il s’était toujours senti irrésistiblement attiré, et Destabel était grisé surtout du côté pittoresque et esthétique, de la « bellezza » de cette révolution nationale.

Quand ils eurent serré bien des mains, échangé des sourires et des regards émus, savouré les arômes pénétrants et rudes de l’encens populaire, fatigués, ils songèrent à rentrer. Déjà leur félicité se faisait grave et s’ombrait de souci devant les lourdes responsabilités à supporter, les écrasantes besognes à accomplir, les injustices à subir et l’appréhension confuse de tout ce que la lutte redoutable qu’ils avaient entreprise aurait de jours difficiles et amers !

Ils s’esquivèrent tous les trois, désireux d’être sans paroles après tout ce bruit. Quelqu’un qui les croisa annonça le résultat officiel. Les socialistes passaient tous au premier tour. Ce fut un soulagement, car on aA^ait craint un instant un ballottage entre Blandain et l’un des députés cléricaux sortants, le baron Grillon ; une édition du Journal de Sermeuse confirma la nouvelle.

Les trois amis éclatèrent nerveusement de rire ; ils étaient donc bien les nouveaux représentants de Sermeuse ; le fait, heureux ou malheureux — pouvaient-ils en mesurer les conséquences? — était maintenant irréparable. Ils se serrèrent la main, avec tendresse et gravité, puis s’en furent, l’âme voilée de mélancolie.

Vous qui avez voyagé pendant des semaines avec un ami, partageant avec lui les exaltations de l’esprit et les misères de l’existence quotidienne, quand il fallut se quitter, au retour, dites, quelle tristesse vague vous oppressa ! Ce fut celle-là que

connurent les trois élus. Ils sentirent qu’à ce moment une période de leur vie se closait, que se terminaient, pour n’être jamais plus, des jours dont ils se souviendraient jusqu’à la mort avec enchantement.

C’était donc fini, cette campagne extraordinaire qu’ils avaient vécue côte à côte en une fièvre commune, tendus vers le même but, préoccupés des mêmes choses, ayant appris à s’estimer mutuellement par une compréhension plus exacte de leurs qualités et de leurs intentions; c’était donc fini, cette furie d’apostolat qui les avait associ'^s, fait fraterniser dans le même espoir haut, mettant en valeur leurs natures diverses, car ce n’était pas le moindre phénomène de cette période que cet accord complet de tempéraments si dissemblables ; Deschamps dogmatique et volontaire, Isières jovial et spirituel, Destabel analyste et dilettante; finie, l’intimité profonde et belle de ces jours de bataille : chacun repartait vers sa destinée, était repris par ses préoccupations et ses affaires personnelles.

D’autres assauts sans doute les réuniraient encore et réclameraient le concours de leurs énergies et de leur foi, mais pour les donner retrouveraient-ils toujours la fougue téméraire, l’enthousiaste jeunesse et l’amitié parfaite qui furent le charme exquis de ces jours mémorables?...

Ils s’en allèrent tristes, mais résolus. Les luttes à venir s’annonçaient peut-être moins allègres, mais ils s’y précipitaient, — quand même !

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