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POUR EMILE VERHAEREN

Discours prononcé le 24 novembre igo8 au théâtre du Parc à Bruxelles, à l'occasion de la manifestation en l’honneur d’Emile Verhaeren.

Verhaeren! Ta lèvre goûte aujourd’hui au fruit doux de la gloire; ces discours, ces vivats, ces élans et ces palmes, te crient notre ferveur et notre admiration. Nous sommes fous ce soir, fous de ta gloire amie !

Verhaeren ! Recueille en toi cette ivresse embrasée, pour forger du vouloir à ceux qui te suivront. Et que fleurisse encore le jardin de tes vers !

Je te salue ici comme un annonciateur, car tu nous as donné les plus graves leçons, car tu nous as fait voir les visages nouveaux des devoirs et des droits. Tes mains ont allumé des flambeaux dans nos nuits. Et tu nous as montré, dans la rouge souffrance et dans la peine atroce, des raisons de courage, et d’orgueil, et d’action !

Il faut vivre, as-tu dit, et pour bien vivre, aimer, lutter, comprendre la multiple splendeur du monde et de la vie !

Les vieux dieux relégués dans les mythologies, sans prières et sans blasphèmes, aux penseurs, aux savants, tu tresses tes couronnes, et tu affirmes

Celui qui prouve et sait, vaincra celui qui croit.

Mais l’homme peut s’admirer pour avoir fait les dieux. Après avoir eu foi en eux, il doit croire en soi-même. Et l’effort se poursuit pour recréer en nous l’idéal nécessaire.

L’homme se lève enfin pour ce devoir tardif Venu pour éclipser le feu de tous les autres,

Il s’affirme non plus le roi, le preux, V apôtre,

Mais le savant têtu, ardent et maladif...

Trouver, grouper, régler, choisir et réformer...

Ainsi, de laps en laps, ceux qui pensent dédient A l’avenir humain l’ardeur de leur cerveau.

Nul n’a dit mieux que toi la révolte sacrée, contre l’erreur ancienne et les droits périmés.

Mais la Science et la Révolte sont vaines, si elles ne s’accompagnent d’Amour, Et c’est là peut-être l’éclair le plus étonnant de ton œuvre étonnante, c’est qu’après avoir sondé les plus sombres cavernes d’une âme en détresse, dit les antres profonds où les flambeaux sont noirs, et les débâcles dans les soirs, l’abîme de tristesse et de désespérance, tout à coup, dans tes livres, l’on vit surgir éperdûment la volonté d’amour.

Il faut aimer, pour découvrir avec génie!

Aimer avec ferveur soi-même en tous les autres Qui s’exaltent de même en de mêmes combats Vers le même avenir dont on entend les pas.

Aimer leur cœur et leur cerveau pareils aux vôtres Parce qu’ils ont souffert, en des jours noirs et fous

Même angoisse, même offre et même deuil que nous!

Celui qui me lira dans les siècles un soir.

Troublant mes vers dans leur sommeil et sous leur cendre Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre Comment ceux d’aujourd’hui s’étaient armés d’espoir Qu'il sache, avec quel violent élan, ma joie S'est à travers les cris, les révoltes, les pleurs.

Ruée au combat fier et mâle des douleurs

Pour en tirer l’amour, comme on conquiert sa proie!

Cet appel pathétique, lancé superbement vers un frère inconnu, évoque Le seuil resplendissant

Des temps où la justice aura dompté les hommes.

Comprene\-vous pourquoi mon vers vous interpelle.

C’est qu’en vos temps quelqu’un d’ardent aura tiré.

Du cœur de la nécessité même, le vrai.

Bloc clair, pour y dresser l’entente universelle.

Et tu parvins ainsi aux sommets rayonnants d’où l’on voit l’avenir. Tu vis l’humanité en vertige et en tourmente vers le bonheur, tout ce qui tressaille obscurément en nous vers des heures plus justes et plus fraternelles : la vie meilleure de demain.

Mon cœur, est-il un vœu de joie et de vaillance

Plus superbe à former, que d’être

Un jour le héraut pur de ce prodige à naître 2

Mais il ne suffit point d’attendre ces futurs. Non, la vie nous réclame, exaltante et fougueuse.

Vivre^ c’est prendre et donner avec liesse. . .

Mes pairs, ce sont ceux-là qui s'exaltent autant

Que je me sens moi-même avide et haletant

Devant la vie intense et sa rouge sagesse.

C’est maintenant, de suite, que

Nous apportons ivres du monde et de nous-mêmes

Des cœurs d’hommes nouveaux dans le vieil univers.

Homme! tout affronter vaut mieux que tout comprendre

La vie est à monter et non pas à descendre !

Ce qu’il faut, c’est

Rester celui de la lutte obstinée.

Ce qui importe, c’est que le désir toujours reste en partance, que, malgré le malheur et l’hostile destin, nous gardions tenacement, comme le vieux passeur d’eau pour Dieu sait quand, un rameau vert entre les dents ! Toute la vie est dans l’essor.

Voilà ce que profèrent les rythmes de tes vers. Attelant à ces idées les coursiers des images, tu les précipitas vers nos âmes inquiètes. Elles furent et resteront une merveilleuse source d’énergie.

Les poètes, clous d’or dans la voûte des idées, sont comme ces étoiles perdues dans l’infini dont la lumière nous arrive longtemps encore après qu’elles s’éteignirent! De même, la clarté de tes conseils te survivra et descendra vers les hommes. Des milliers d’entre eux, parmi les humbles et les obscurs, en ignorant ton nom rediront ta pensée. Après toi, comme toi, ils chercheront

L’acte qui sauve et qui délivre et ils le voudront

Reculant les frontières de la bonté.

Conscients de notre force et de notre beauté, nous redirons longtemps ce bel acte de foi ;

O vivre et vivre et se sentir meilleur A mesure que bout plus violent mon cœur ;

Vivre plus clair, dès qu’on marche, en conquête;

Vivre plus haut encore, dès que le so?~t s'entête A dessécher la force et l'audace des bras,

Rêver les yeux hardis à tout ce que l’on fera De pur, de grand, de juste, en ces Chanaans d’or Qui surgiront, quand même, au bout du saint effort.

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