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POUR LES FUSILLÉS DE

Discours prononcé à Roux, en octobre içoy sur la tombe des victimes de la fusillade de 1886.

Le 26 mars 1886, la soirée fut, ici, tragique. Une bande d’émeutiers vint saccager la Glacerie. Et l’armée, appelée pour maintenir l’ordre, dut faire feu sur la foule, dans la nuit, sur les perturbateurs, les grévistes, les curieux, indistinctement. Il y eut quatre morts et sept blessés qu’on étendit sur de la paille, dans les locaux de l’École Gardienne. Ce fut ce jour du 26 mars 1886, un jour terrible où l’on entendit craquer dans la tempête tout l’édifice social. Dans un esprit fol de destruction et de révolte, la classe ouvrière, brusquement, s’était ruée sur les usines et sur les machines avec une frénésie sauvage. Et ses excès avaient, à ce point, affolé les autorités que le lendemain, le samedi 27 mars, une nouvelle collision se produisit entre la troupe et une bande de grévistes qui venait de la Docherie, paisiblement cette fois, mais qui, précédée d’un drapeau rouge, voulut forcer le passage gardé par les soldats. Il y eut de nouveau des morts — douze — et un grand nombre de blessés.

Les journaux socialistes d’alors, les orateurs du Parti ouvrier, notamment Alfred De Fuisseaux et Jean Volders, n’hésitèrent pas à répudier les fauteurs des troubles et à déplorer les violences et les incendies. En venant inaugurer aujourd’hui un monument sur la tombe de ceux qui tombèrent les 26 et 27 mars sous les balles militaires, nous ne changeons point d’attitude. Nous nous garderons, aujourd’hui comme alors, d’exalter le pillage et l’incendie ; nous blâmerons aujourd’hui comme alors, l’attentat criminel et la violence inconsciente.

Mais aujourd’hui comme alors, nous aurons pour les victimes un grand cri de pitié. Certains furent sans reproche; et s’il yen eut de coupables, encore le châtiment dépassa-t-il, sans conteste, leur péché. Devant la souffrance et la mort, la clémence s’impose et l’oubli des fautes. Leurs fautes, d’ailleurs, ô Société bourgeoise qui les accuse, n’en es-tu pas la première coupable, la responsable originelle ? Cette folie qui les posséda, n’est-ce pas toi qui la leur mit au cerveau, à force d’indifférence et d’égoïsme! N’est-ce point la main brutale de la Misère et de la Douleur qui les chassa des ateliers et de leurs logis ?

La classe ouvrière ne s’y est pas trompée. Comme la mère, dans l’émouvant

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groupe de Constantin Meunier, qui vient reconnaître son fils parmi les victimes du grisou, la classe ouvrière est venue ici, se pencher sur les victimes et les reconnaître pour ses enfants et la place où ils tombèrent fut appelée place des Martyrs.

Martyrs, sans doute. Étaient-ils donc irréprochables ceux qui, insurgés contre les lois de Rome, furent sacrifiés dans les cirques et les arènes, et devinrent les martyrs respectés de la religion catholique? L’étaient-ils davantage ceux qui, dans les journées révolutionnaires de i83o, fondèrent notre indépendance, et qu’on célèbre chaque année au son de patriotiques « Brabançonnes » ?

Non, sans doute. Dans leur nombre, il y eut les meilleurs et les pires. Henri Taine a fortement démontré comment les temps troublés surexcitent étrangement l’activité humaine et la précipitent facilement vers des excès opposés, le crime ou l’héroïsme; comment, dans les plus grands et les plus féconds mouvements de l’histoire, se sont mêlés, aux novateurs aux regards clairs, des infâmes aux appétits impurs. Martyrs, tous, pourtant; martyrs qu’on vénère dans les cathédrales, martyrs dont les noms sont gravés, à Bruxelles, sur des tables de marbre!

Nous aussi, nous avons nos martyrs. Et la classe ouvrière leur doit non seulement sa compassion attendrie, mais elle doit aussi, à ces gens de 1886, une reconnaissance profonde. Leur sang ne fut pas inutilement répandu. Toute la législation du travail de ces vingt premières années, par laquelle les pouvoirs publics se sont efforcés de réaliser un peu plus de justice sociale, de mettre fin aux abus les plus criants, est issue de l’Enquête du travail de i88g, déterminée elle-même par les troubles de 1886. Il a fallu la secousse de ces jours pour faire sortir nos gouvernements de leur béate torpeur, pour leur faire confesser et reconnaître le bien-fondé des doléances populaires.

Mais les martyrs de 1886 ont rendu, à la classe ouvrière, un service plus précieux encore. Ils l’ont secouée elle aussi, et réveillée de sa passivité et de son inertie. Ils l’ont fait réfléchir à sa détresse et à sa puissance Et quelques-uns ont compris que ce n’était pas la bonne voie que de briser des machines ou d’incendier des usines, qu’une journée d’émeute n’avançait point les choses, mais que le salut était dans l’organisation ouvrière. Et c’est, depuis 1886, que s’est attestée dans notre région cette suite patiente et opiniâtre d’œuvres de toutes sortes : syndicats, mutualités, coopératives qui montre la classe ouvrière décidée à travailler dès aujourd’hui à l’édification du monde de demain. Et c’est à Roux qu’a vécu Henri Guesse. Je revois sa pâle et souffrante figure; je me rappelle sa modestie et sa vaillance ; celui-là eut la vision nette de ce qu’il fallait faire ; une magnifique énergie brûlait dans ses yeux bruns. Et nous devons, en ce jour, le proclamer un des saints de notre Église, et le célébrer pour sa vie comme nous célébrons pour leur mort les martyrs.

Ainsi se fait, peu à peu, tout le travail de la psychologie collective. De même que le temps donne aux monuments et aux œuvres d’art une beauté nouvelle, de même il patine les souvenirs qu’ont laissés les disparus et les orne de beauté morale. La plupart des saints de l’Église catholique furent, pour ceux qui les connurent, des hommes fort ordinaires, mais il a suffi de quelques traits de leur vie pour que

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l’imagination populaire construisît à leur occasion une figure idéale et rayonnante, à proposer à l’admiration. D’autres fois, la personnalité était si haute qu’on la voyait mal de près et qu’il fallait un certain recul pour en apprécier la grandeur. L’éloignement change l’aspect des choses et des hommes.

Pour la consolation de ceux qui viendront, pour stimuler leurs initiatives, la classe ouvrière se crée, ainsi, comme les autres groupes humains le firent dans les siècles révolus, des Héros, des Saints et des Martyrs. Elle veut vivre à son tour. Elle l’affirme dans ses œuvres multiples issues de son effort propre. Elle réclame un travail qui ne soit pas celui de la bête de somme ; elle réclame un salaire qui soit suffisant; elle veut du pain, et aussi le pain de l’esprit, l’instruction, la science et l’art. Elle apporte, dans tous ses domaines, compréhensions spéciales. C’est pour elle que notre grand poète Emile Verhaeren a pu écrire :

Nous apportons, ivres du monde et de nous-mêmes Des cœurs d’hommes nouveaux dans le vieil univers!

A l’œuvre donc ! Inclinons-nous un instant sur les tombes et repartons vers la " vie, avec des audaces accrues et des courages exaltés !

On se souvient sans doute d’un éclatant article de notre ami Edmond Picard où montrant, avec cette largeur de vues qui lui est propre, combien l’évolution des phénomènes sociaux se répète en modalités analogues, il comparait la Démocratie à l’Église dont l’histoire se divise en trois phases : l’Église souffrante, l’Eglise militante, l’Église triomphante. Il reprend aujourd’hui sa comparaison. Les martyrs de 1886, c’est la classe ouvrière souffrante; Guesse et ses continuateurs, tous les ardents d’aujourd’hui que je vois ici réunis, c’est la classe ouvrière militante; et je vous dis : A l’œuvre! A l’œuvre! j’attise vos volontés pour que nous ayons demain la classe ouvrière triomphante !

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